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23/11/2008

L’arbre dit à la hache, si ton manche n’était une partie de moi, tu n’aurais pas pu m’abattre

Questions sur l'Afghanistan

NOUVELOBS.COM | 30.10.2008 | 13:10

Le Nouvel Observateur a réuni lundi soir à Paris diverses personnalités autour de deux questions: A-t-on eu raison d’aller en Afghanistan ? Existe-t-il une issue militaire ?

A-t-on eu raison d’aller en Afghanistan ? Existe-t-il une issue militaire ? C’étaient, lundi soir, les deux questions posées aux invités des débats de l’Obs. L’ancien ministre des affaires étrangères Hubert Védrine, Bruno Tertrais, spécialiste des questions stratégiques, l’écrivain afghan Atik Rahimi, le ministre de la Défense Hervé Morin, Lakdar Brahimi représentant spécial des Nations Unies pour l’Afghanistan et Francesc Vendrell ancien représentant de l’Union européenne pour l’Afghanistan, aujourd’hui enseignant à Princeton, interrogés par Florence Aubenas, Sara Daniel et René Backmann, ont fourni des réponses contrastées. "L’intervention internationale a d’abord été bien accueillie parce qu’elle nous a débarrassés des talibans, a confié Atik Rahimi. Par la suite, les erreurs accumulées ont entamé son crédit…". "Guerre", c’est un mot que Hervé Morin récuse. Il préfère parler d’opération de "maintien ou de rétablissement de la paix" tandis que Hubert Védrine, souligne le risque de voir la présence militaire se muer, avec le temps, en un véritable "protectorat occidental". Observateurs aguerris des conflits afghans, Francesc Vendrell et Lakhdar Brahimi ont une vision critique de l’intervention internationale, qui a remis en selle des seigneurs de la guerre écartés par les talibans. Le second rappelle volontiers cette conviction, solidement ancrée chez les afghans : "vous les occidentaux, vous avez toutes les montres, mais nous, nous avons tout le temps".
AFGHANISTAN

Une destruction programmée

mardi 11 septembre 2007 par Matin Baraki

La destruction des structures étatiques de l’Afghanistan a déjà débuté en 1979. L’ancien directeur de la CIA et actuel ministre américain de la Défense Robert Gates écrit, dans ses mémoires, que les services de renseignements américains ont déjà commencé à soutenir les islamistes afghans six mois avant l’intervention soviétique fin 1979. Le conseiller à la Sécurité du président américain Jimmy Carter, Zbigniev Brzezinski, confirmait également que celui-ci avait signé le 3 juillet 1979 la première directive sur le soutien secret de l’opposition islamique contre le régime de Kaboul [3]. Ensuite a eu lieu l’intervention soviétique et de cette manière le conflit afghan s’est internationalisé. Il ne s’agissait plus en premier lieu de l’Afghanistan mais de faire du pays un Vietnam pour l’URSS. L’Afghanistan a été victime de cette stratégie. Près de 30 ans plus tard, il n’y a pas de fin prévisible à la tragédie afghane.

Après l’expulsion des Talibans en 2001, il existait une chance réelle de reconstruire l’Etat afghan. Encore pendant la guerre menée par les USA contre l’Afghanistan, une conférence internationale a eu lieu sous l’égide formelle de l’ONU en 2001 au cours de laquelle le fondement du statut futur du pays a été édifié [4]. Ce n’est pas en Afghanistan par les Afghans mais à Petersberg près de Bonn que l’itinéraire a été tracé et qu’un gouvernement a été formé sous la pression des représentants américains présents, qui étaient plus de 20, avec la participation de trois islamistes et d’un groupe monarchiste. Hamid Karsai, qui avait entretenu des relations étroites avec la CIA depuis le début de la guerre civile afghane et qui se trouvait sur un bateau de guerre américain dans l’océan Indien, a été nommé président intermédiaire. Comme ce gouvernement n’avait ni légitimité ni soutien en Afghanistan, il a – selon le modèle colonial – été accompagné à Kaboul par une « troupe de protection », la « Force internationale d’assistance à la sécurité » (FIAS) – formée par des soldats issus avant tout des Etats de l’OTAN – et a aussi été protégé sur place par cette troupe. Petersberg était une conception néoconservative.

« L’Afghanistan ouvre le chemin aux interventions internationales de la Bundeswehr »

Les Allemands ont participé à l’instrumentalisation de l’Afghanistan et ouvert le chemin pour des interventions internationales. Comme dans le passé, une « solution militaire » du conflit a été favorisée. L’Afghanistan est, lors, depuis devenu une véritable place d’entraînement des USA et de l’OTAN où les nouvelles armes, parmi lesquelles des armes interdites par le droit international, et la capacité d’intervention des soldats sont testées.

Les élections – « une action américaine grossière »

Le peuple afghan a été mis ainsi devant un fait accompli. Sur la base de la feuille de route de Petersberg, plusieurs processus électoraux ont été effectués entre 2002 et 2005. En décembre 2001, Karsai a pris ses fonctions en tant que Premier ministre et a été ensuite élu en juin 2002 lors d’une Loya Djirga (assemblée du conseil), où 24 voix de plus que le nombre de députés présents ont été données [5]. A l’entrée de la tente électorale, les représentants ont été forcés par des ministres et des gouverneurs à signer qu’ils allaient voter pour Karsai [6].

Préalablement à ces élections, les USA ont dépensé 10 millions de dollars pour lui acheter des voix. Début janvier 2004, une constitution a été adoptée lors d’une autre Loya Djirga et l’Afghanistan a été proclamé République islamique. En 2004, les élections présidentielles ainsi que les élections parlementaires ont été organisées, durant lesquelles la menace, la violence, le meurtre et l’achat de voix était de règle. Le « New York Times » a décrit la manière dont ces élections ont eu lieu, soit comme « une action américaine grossière » [7]. Lors de toutes ces activités, la communauté internationale était présente : Les Nations Unies avec leur envoyé pour l’Afghanistan, Lakhdar Brahimi, l’Union européenne avec son représentant, le diplomate espagnol Francesc Vendrell, et les Etats-Unis comme acteur principal avec leur ambassadeur Zalmay Khalitzad. Toutes les résolutions décisives ont été prises soit par le bureau de Karsai soit par l’ambassade américaine. Aussi bien les représentants de l’ONU que ceux de l’UE se sont laissés instrumentaliser par les USA et ont fait un signe de tête approbateur. De cette manière, ils ont perdu leur neutralité et leur crédibilité. Il était donc logique, que l’OTAN, lors de son sommet du 28 juin 2004 à Istanbul, ait décidé de déposséder la « troupe de protection » FIAS de ses pouvoirs, respectivement de la subordonner à son propre commandement. Selon un plan élaboré au quartier général de l’OTAN, le pays a été divisé entre les occupants en quatre secteurs à peu près égaux en grandeur [8]. Ainsi, la fonction de surveillance de l’ONU, la souveraineté et l’indépendance de l’Afghanistan ont été pratiquement abolies.

Les USA et l’OTAN prévoient de rester longtemps dans le pays Cette humiliation des Afghans est la base de la résistance grandissante. Tant que l’occupation militaire et la manipulation par l’étranger dureront, aucune paix, aucune reconstruction et aucune solution civile au conflit ne sera possible en Afghanistan. Comme les USA et l’OTAN prévoient de rester très longtemps dans le pays, ils ont créé pour cela des conditions politiques et militaires correspondantes. Avant même les élections parlementaires, Karsai avait convoqué une prétendue « conférence nationale » où 100 personnes de son entourage se sont rassemblées. Elles lui ont donné le pouvoir de conclure un contrat avec les USA sur la base duquel les troupes états-uniennes pouvaient rester pour un temps indéterminé en Afghanistan.

Le cabinet de Kaboul composé à 50% d’Afghans américains Est-ce que l’Afghanistan a un gouvernement souverain et indépendant ? Le cabinet actuel de Kaboul comprend plus de 50% d’Afghans américains, le reste sont des Euro-afghans et quelques « Warlords » complaisants. En plus, il y a les conseillers américains, qui sont présents, sans exception, dans tous les ministères et qui ont un pouvoir décisionnel.

Le 11 septembre 2001 est devenu le motif de la guerre contre l’Afghanistan, bien que celle-ci ait été planifiée de longue date, car déjà en juin 2001 l’administration Bush en avait informé le Pakistan, son partenaire régional, comme l’a confirmé l’ancien ministre des Affaires étrangères du Pakistan Naiz Naik [9]. Fin septembre 2006, l’ancien président américain Bill Clinton se vantait d’avoir aussi planifié une telle guerre contre l’Afghanistan [10]. Sous l’égide formelle de l’ONU, le pays a été dégradé à l’état de protectorat soumis à la communauté internationale. Depuis le début des années 90, la « fiducie » [11] et le « protectorat libéral », qu’on désigne également par « impérialisme libéral » sont utilisés de l’extérieur comme moyen de propagande en prétendant qu’ils sont une chance pour le « nation-building » et la démocratisation. Les « failing states » (Etats défaillants) doivent être placés pour un certain temps sous l’administration internationale et l’on défend la cause d’un « nouvel interventionnisme » des pouvoirs occidentaux avec un mandat militaire « robuste » [12].

En Afghanistan, cette « théorie » a été mise en pratique. Comme la communauté internationale est constituée en grande partie par les pays de l’OTAN sous contrôle américain, elle a elle-même des préjugés et est partiale. Elle ne peut pas résoudre les problèmes du pays – au contraire, elle est devenue une part du problème. Puisque l’ONU a contribué de manière essentielle à la création du protectorat et s’est ainsi discréditée, elle ne peut plus prendre une fonction de direction adéquate et crédible.

Comme les protectorats sont en fait des colonies, les problèmes ne peuvent dans le meilleur des cas qu’être déplacés, dans le pire des cas ils s’aggravent. Comme on le voit pour l’Afghanistan, on n’arrive à aucune solution.

99% de l’ensemble des marchandises sur le marché afghan sont des importations

C’est justement à cause du statut de protectorat que l’économie afghane a été détruite. Comme le ministre de l’Economie à Kaboul, Mohammad Amin Fahrang, l’a déclaré, 99% de l’ensemble des marchandises sur le marché afghan sont des importations. Toute chance de développement est ôtée à l’économie indigène. Comme les barons de l’héroïne sont intégrés dans l’appareil étatique, ils utilisent le « boom économique » pour laver leur argent sale. Ils investissent seulement dans le secteur du luxe – hôtels, maisons et produits alimentaires – pour le besoin des étrangers solvables. Une reconstruction pour les couches plus larges de la population n’a pas lieu. Le taux de chômage s’élève à environ 70% [13], à certains endroits, avant tout dans l’Est et le Sud, jusqu’à 90%. Là, déjà 80% de la population sympathisent avec les Talibans [14]. Les habitants d’un village au Sud du pays ont déclaré qu’on leur avait promis des paysages florissants ; maintenant, ils se rendent compte que depuis presque six ans l’Occident « raconte un tas de mensonge et fait de fausses promesses » [15]. Le programme de retour au pays pour les réfugiés afghans, soutenu avec des millions de dollars par l’ONU, est voué à l’échec parce que ceux-ci ne trouvent ni travail ni logis. Les 50 000 combattants des meneurs de guerre, libérés dans le cadre de la démobilisation, s’ajoutent non seulement à l’armée des chômeurs, mais sont devenus un facteur de déstabilisation, de criminalité et de troubles. Comme ils ne peuvent pas trouver d’occupation rémunérée, soit ils retournent vers leurs meneurs de guerre, soit ils rejoignent les Talibans ou Al Kaida. La situation de sécurité n’a jamais été aussi mauvaise que depuis la chute du régime des Talibans. Les puissances occupantes réagissent par des bombardements massifs et sans égards. Les victimes sont des milliers de personnes civiles, des femmes et enfants, de simples villageois.

La population va de plus en plus mal. Même à Kaboul, ni l’approvisionnement en eau ni en électricité ne fonctionne. A cause de la situation sanitaire catastrophique, des épidémies de choléra répétées se déclarent pendant les mois d’été. Seulement une petite minorité peut se permettre des soins médicaux adéquats. Certes, le traitement dans les hôpitaux publics est officiellement gratuit mais sans bakchichs, il n’y a rien à faire. Le prix des loyers en ville sont devenus exorbitants, même pour les personnes qui ont du travail.

La solution pour la pacification de l’Afghanistan serait la formation d’un gouvernement représentatif

Il existait une alternative à cet itinéraire erroné, déjà tracé à Petersberg, pourtant elle n’a jamais été discutée. Le seul et meilleur chemin praticable pour la pacification de l’Afghanistan aurait été la formation d’un gouvernement représentatif dans le pays et pas dans un endroit éloigné, quelque part à l’étranger. Les élections pour une Loya Djirga auraient dû être pratiquées sous le contrôle très sévère, non pas de la « communauté internationale » mais des Etats non-alignés, de la conférence des Etats islamiques, des syndicats internationaux, des organisations pacifiques et de femmes et lors de cette assemblée représentative, un gouvernement provisoire et des commissions pour l’élaboration d’une constitution ainsi que des lois concernant les partis et les élections auraient dû être élus. Je suis persuadé qu’un tel procédé aurait donné des résultats tout autres que ceux d’aujourd’hui découlant de Petersberg. Un gouvernement, élu par le peuple, aurait également peu à craindre à Kaboul. Dans le pire des cas, on aurait pu, si une protection militaire avait été nécessaire à court terme, la demander auprès des Etats proches du pays comme les Etats non-alignés et les Etats islamiques. Comme on le sait, l’Afghanistan appartient à ses membres fondateurs [16]. Ainsi, on aurait coupé l’herbe sous les pieds des Islamistes, car l’Afghanistan ne serait pas occupé par les « chrétiens sans foi » et le « grand Satan ». Ce choix alternatif était dès le départ, indésirable. Même aujourd’hui, il n’est toujours pas trop tard, de suivre ce chemin et de corriger les erreurs de Petersberg.

Les ONG font fonction de gouvernement de substitution et détruisent l’économie afghane

Une reconstruction durable, qui serait un combat contre la faim et qui profiterait à tous les Afghans, doit avoir priorité. Les milliards de dollars, promis au pays lors de diverses conférences internationales par les pays donateurs, déposés sur un compte spécial de la Banque mondiale, retournent dans les poches des pays donateurs en passant d’abord par les 2500 « Organisations non-gouvernementales » (ONG) stationnées à Kaboul et dotées de tous les pouvoirs et qui « trop souvent travaillent l’une contre l’autre au lieu d’œuvrer main dans la main » [17]. Les ONG font fonction en fait de gouvernement de substitution et détruisent encore davantage l’économie afghane. Les entreprises indigènes obtiennent d’elles très peu de commandes. L’Afghan français, Ramazan Bachardoust, naïf et plein d’énergie, a été délégué à Kaboul selon le vœu du gouvernement français et nommé par Karsai ministre de la Planification. Lorsqu’il a voulu dévoiler les machinations des ONG – qu’il « désigne comme le nouvel al-kaida en Afghanistan » [18] – il a été congédié par Karsai [19].

La perspective économique de l’Afghanistan repose dans le découplage des structures économiques quasi-coloniales et dans une orientation vers une coopération régionale avec les pays voisins plus développés au niveau industriel, notamment l’Inde, la Chine, l’Iran et le Pakistan, ainsi que dans une coopération avec les pays du Sud.

En tant que protectorat soumis à l’OTAN, l’Afghanistan n’a pas de perspective politique ni économique, encore moins un avenir pacifique. De plus, la « solution militaire » favorisée par l’OTAN ne peut se faire. Même si elle existait, elle serait un « avaleur de ressources » gigantesque et elle se trouverait en désaccord éclatant avec une solution politique. Depuis 2002, 82,5 milliards de dollars ont été dépensés en Afghanistan pour la guerre, contre seulement 7,3 milliards pour la reconstruction. « Ainsi les dépenses militaires dépassent de 900% les dépenses accordées à l’aide. [20] » La supériorité de l’OTAN concernant la technique des armes en Afghanistan a conduit à une barbarisation de la guerre.

L’élite afghane s’est déjà vendue à divers degrés aux puissances occupantes. Les fondations internationales sont vraiment à la recherche de l’intelligentsia politique qui se laisse acheter. Ainsi, le « National Democratic Institute for International Affairs » (Institut national démocratique pour les Affaires internationales) de l’ancienne ministre des Affaires étrangères Madeleine Albright s’est chargé des parlementaires de Kaboul ayant un passé de gauche. A l’exception de la Rosa-Luxemburg-Stiftung (fondation Rosa Luxembourg), toutes les autres fondations allemandes liées aux partis politiques ont leurs activités à Kaboul.

Un proverbe afghan dit : « L’arbre dit à la hache, si ton manche n’était une partie de moi, tu n’aurais pas pu m’abattre. » Les USA essaient maintenant de vaincre les peuples avec leurs propres armes. Nous vivons maintenant « dans un monde, où la soumission est considérée comme vertu ou du moins comme une preuve de talent, dans un monde où est loué ce qui ne se vend pas », comme l’écrivain uruguayen Eduardo Galeano l’a constaté.

Les néoconservateurs se trouvent devant les ruines de leur doctrine militaire. En Afghanistan, les puissances impériales n’ont pu dans le passé remporter aucune victoire. Les nouvelles puissances ne pourront pas non plus s’établir durablement dans l’Hindou Kouch. Il est grand temps que l’Occident remette en question sa stratégie pour préserver l’Afghanistan contre la spirale de la violence incontrôlée.

[1] Cf. Les Révélations d’un Ancien Conseiller de Carter, « Oui, la CIA est entrée en Afghanistan avant les Russes … », Le Nouvel Observateur 15–21/1/1998, p. 76.

[2] Cf. Les Révélations d’un Ancien Conseiller de Carter, « Oui, la CIA est entrée en Afghanistan avant les Russes … », Le Nouvel Observateur 15–21/1/1998, p. 76.

[3] Cf. Les Révélations d’un Ancien Conseiller de Carter, « Oui, la CIA est entrée en Afghanistan avant les Russes … », Le Nouvel Observateur 15–21/1/1998, p. 76.

[4] Baraki, Matin : Afghanistan nach « Petersberg », in : Blätter für deutsche und internationale Politik, Bonn, 47e année, 2002, n° 2, p. 147–150.

[5] Cf. « Karsai fordert Einigkeit und Opferbereitschaft », ds. Frankfurter Rundschau, 14/6/2002, p. 2.

[6] Cf. Pohly, Michael : Am Anfang war der Wahlbetrug, in : Bedrohte-Völker-Pogrom, Göttingen, N° 218 (2/2003), p. 8.

[7] Cité d’après : Paasch, Rolf : Stunde der Strippenzieher, ds. : Frankfurter Rundschau, 19/6/02, p. 3.

[8] Cf. Nato hofft auf baldige Ausweitung von Isaf, in : Frankfurter Allgemeine Zeitung, 29.10.2004, S. 7.

[9] Cf. Hahn, Dorothea : Vergebliche Suche nach der « goldenen Brücke », in : TAZ, 3–4/11/01

[10] Cf. Leyendecker, Hans : « Ich habe es versucht », ds. : Süddeutsche Zeitung, 25/9/06, p. 2.

[11] Ulrich Menzel de l’Université de Braunschweig est un fervent partisan de cette « théorie ».

[12] Cette « théorie » est défendue par le Professeur Menzel de l’Université technique de Braunschweig et par le Professeur Franz Nuscheler de l’Université de Duisbourg.

[13] Lüders, Michael : Nur die Milliarden aus dem Ausland halten Karsai an der Macht, ds : Frankfurter Rundschau, 24/4/06, p. 6.

[14] Cf. Möllhoff, Christine : « Westen hat in Afghanistan versagt », ds. Frankfurter Rundschau, 14/9/06.

[15] op. cit.

[16] D’autres membres fondateurs des Etats non-alignés étaient l’Egypte, l’Inde, l’Indonésie et la République Fédérale de Yougoslavie.

[17] Fischer, Karen : Afghanistan kommt nicht zur Ruhe, ds. Hintergrund Politik, Deutschlandfunk, 26/6/06, 18h40.

[18] Busse, Nikolas : Böse Blicke, ds. Frankfurter Allgemeine Zeitung, 4/6/05, p. 3.

[19] Cf. Koelbl, Susanne : « Versickernde Milliarden », ds. : Der Spiegel, n° 13, 26/3/05, p. 117.

[20] Möllhoff, Christine : « Westen hat in Afghanistan versagt », op. cit.


Matin Baraki

 

L’histoire secrète des négociations entre Washington et les talibans
lundi 8 septembre 2008 (15h30)
2 commentaires

Aux origines de la guerre antiterroriste

http://www.monde-diplomatique.fr/20...

Dès le 5 décembre 2001, les différentes factions afghanes aboutissaient, à Bonn, à un accord béni par les Nations unies, la communauté internationale et les Etats-Unis. Ce « miracle » n’en est pas un. Il aurait été impossible, surtout compte tenu des circonstances, d’amener tous ces groupes à s’entendre s’ils ne s’étaient pas rencontrés auparavant. En réalité, les contacts durent depuis des années, et les projets prétendument proposés depuis le 11 septembre sont discutés depuis plus de trois ans...

Le départ des Soviétiques, le 15 février 1989, n’a pas signifié le retour à la paix en Afghanistan. Mais il est vrai que les Etats-Unis, qui n’avaient fait la guerre que par Afghans interposés, via les services secrets pakistanais - l’Inter Services Intelligence (ISI) -, se désintéressent alors de la question. Selon M. Vincent Cannistraro, ancien de la Central Intelligence Agency (CIA) et du Conseil national de sécurité des Etats-Unis, rejoint sur ce point par le général pakistanais Hamid Gul, ancien chef de l’ISI et fondamentaliste radical qui qualifie le départ des Américains de « crime », « quand l’armée rouge s’est retirée, les objectifs des Etats-Unis étaient atteints ». « Qu’ont-ils fait ?, ajoute-t-il. Ils sont rentrés à la maison. Ils ont abandonné l’Afghanistan à ses seuls moyens, sans aucune des réalisations qu’ils avaient l’obligation de faire pour aider à reconstruire le pays et restaurer la stabilité. (...) Ils ont laissé un énorme vide (1). » C’est d’ailleurs pour combler ce vide qu’apparaît dans le pays l’Organisation des Nations unies (ONU) : elle ne quittera plus jamais la scène afghane.

L’Afghanistan devient officiellement une République islamique le 28 avril 1992. Le lendemain, les premiers visiteurs arrivent à Kaboul : le premier ministre pakistanais Nawaz Sharif, accompagné, entre autres, de son chef d’état-major et du prince Turki Al Fayçal, chef des services de renseignement saoudien et protecteur de M. Oussama Ben Laden, alors encore en Arabie saoudite après son retour de la guerre contre les Soviétiques. Le même jour, le commandant Massoud entre dans Kaboul, pour commencer une bataille qui laissera la ville en ruine.

Le 28 juin, l’islamiste modéré Burhanuddin Rabbani (fondateur en 1962 du premier parti islamiste d’Afghanistan, le Jamiat-e-Islami) est désigné chef du gouvernement. Les combats se poursuivent, entrecoupés de trêves sous l’égide (généralement) de l’Iran, du Pakistan ou de l’Arabie saoudite. En janvier 1994, l’ONU, qui a nommé M. Mahmoud Mestiri envoyé spécial pour l’Afghanistan, se fixe trois objectifs : exister sur place ; convaincre les pays qui œuvrent en sous-main de cesser leurs ingérences ; obtenir la libération de l’ancien président Mohamed Najibullah, réfugié dans un bâtiment des Nations unies (2). Il est également question de stabiliser le pays par la tenue d’une assemblée (choura) et peut-être des élections. La mission capotera en 1995, mais la lutte contre l’ingérence étrangère restera l’objectif permanent des Nations unies, avec la tenue d’assemblées locales de toutes sortes, devant mener à la paix.

Accusés d’avoir « laissé tomber » l’Afghanistan, les Etats-Unis, en réalité, s’y sont rapidement intéressés en raison de sa proximité avec la mer Caspienne, censée être le nouvel eldorado des hydrocarbures. Dès juin 1990, créant une foire d’empoigne entre compagnies pétrolières venues de tous horizons, la société Chevron s’implante au Kazakh-stan, alors encore soviétique. Les majors font un intense travail de lobbying en recrutant toutes sortes de consultants, parmi lesquels M. Richard Cheney, l’ancien secrétaire à la défense de M. George Bush senior, futur vice-président de M. Bush junior et, le plus actif sans doute, M. Zbigniew Brzezinski, ex-conseiller à la sécurité nationale du président James Carter et consultant chez Amoco, qui sera longtemps le mentor de Mme Madeleine Albright, la secrétaire d’Etat nommée par le président William Clinton en 1997.

De son côté, et pour les mêmes raisons, le Pentagone a déjà commencé à s’implanter dans les anciennes républiques soviétiques : celles-ci constituent des zones de réserves d’hydrocarbures susceptibles de diminuer à terme la dépendance énergétique des Etats-Unis envers les pays du Golfe. Sous couvert de préparation à des interventions « humanitaires » (dont on voit mal ce qu’elles représentent exactement), les Etats-Unis ont signé dès 1996 des accords, baptisés Central Asia Batallion (Centrasbat), avec l’Ouzbékistan, le pays le plus puissant de la région, puis le Kazakhstan et le Kirghizstan. Ces trois pays ont organisé, en 1997 et 1998, des exercices militaires conjoints, et des soldats, notamment ouzbeks, sont allés s’entraîner dans le centre de formation des forces spéciales américaines, à Fort Bragg. Inquiets des développements de cette coopération militaire à leur marche, les Russes y ont envoyé des observateurs dès 1998.

Deux compagnies pétrolières se disputent un ambitieux projet de gazoduc censé traverser l’Afghanistan, via le Turkménistan et le Pakistan. « La seule route possible », a affirmé, devant une commission de la Chambre des représentants américains, M. John J. Maresca, vice-président international d’Unocal, la douzième compagnie américaine, en concurrence avec la société argentine Bridas (3). Compte tenu de l’ampleur de l’investissement, il faut à la fois l’accord du président du Turkménistan, M. Saparmourad Niazov, et du premier ministre du Pakistan, Mme Benazir Bhutto. C’est chose faite le 16 mars 1995. Et, après une intense campagne de lobbying menée à l’initiative des autorités américaines, le président turkmène signe un accord avec Unocal (4), le 21 octobre suivant, pour construire le gazoduc afghan - qui devient désormais une question centrale.

Mais il faut d’abord assurer la stabilité en Afghanistan. En janvier 1995, alors que la guerre fait rage, les premiers combattants talibans apparaissent en nombre, « inventés » de toutes pièces par l’ISI pakistanais et peut-être financés par la CIA et l’Arabie saoudite. On dit même qu’Unocal et son associé saoudien Delta Oil ont joué un grand rôle dans l’« achat » de commandants locaux (5). Sécuriser l’Afghanistan est apparemment leur unique fonction.

Le 26 septembre 1996, les talibans prennent Kaboul. Responsable de la CIA sur le terrain afghan pendant la guerre contre les Soviétiques (et actuellement voix officieuse de la CIA), M. Michael Bearden rappelle l’état d’esprit régnant à l’époque chez les Américains : « Ces gars [les talibans] n’étaient pas les pires, des jeunes gens un peu fougueux, mais c’était mieux que la guerre civile. Ils contrôlaient tout le territoire entre le Pakistan et les champs de gaz du Turkménistan. Peut-être, pensions-nous, était-ce une bonne idée parce que nous pourrions ainsi construire un gazoduc à travers l’Afghanistan et amener le gaz et les sources d’énergie au nouveau marché. Donc, tout le monde était content (6). »

Le soutien d’Unocal aux talibans n’est guère dissimulé par le vice-président de la firme, M. Chris Taggart, qui a qualifié leur avance de « développement positif ».Affirmant que la prise de pouvoir par les talibans est « susceptible de favoriser le projet »de gazoduc, il envisage même une reconnaissance des talibans par Washington (7). Une information fausse, mais qu’importe : c’est la lune de miel entre les Etats-Unis et les « étudiants en religion ». Pour le gaz et le pétrole, tout est bon. A tel point que, en novembre 1997, Unocal invite une délégation de talibans aux Etats-Unis et que, début décembre, la compagnie ouvre un centre de formation à l’université d’Omaha (Nebraska) pour faire connaître à 137 Afghans les techniques de construction des oléoducs.

La situation politique et militaire ne s’améliorant pas, certains à Washington commencent cependant à considérer le soutien aux talibans et au projet de gazoduc comme une erreur politique. C’est le cas notamment du sous-secrétaire d’Etat Strobe Talbott qui, le 21 juillet 1997, avertit : « La région pourrait devenir une pépinière de terroristes, un berceau de l’extrémisme politique et religieux, et le théâtre d’une véritable guerre (8). »Car un facteur important interfère dans les affaires intérieures afghanes et la relation que Kaboul entretient avec le reste du monde : la présence de M. Oussama Ben Laden, arrivé du Soudan à la recherche d’un refuge. Le 22 février 1998, depuis l’Afghanistan, il lance le Front international islamique, avec le soutien des talibans. A cette occasion, il émet une fatwa qui autorise des attentats contre les intérêts et les ressortissants américains.

Lors d’une visite à Kaboul, le 16 avril 1998, M. William Richardson, représentant américain auprès des Nations unies, évoque le cas Ben Laden avec les talibans, qui minimisent le problème. Selon M.Tom Simons, ambassadeur au Pakistan, les talibans lui affirment : « Ben Laden n’a pas l’autorité religieuse pour lancer une fatwa et donc ça ne devrait pas être un problème pour vous. » Mais le 8 août 1998, des engins explosifs détruisent les ambassades américaines de Dar-es-Salaam et Nairobi, faisant 224 morts, dont 12 Américains. Les Etats-Unis ripostent en envoyant 70 missiles de croisière sur l’Afghanistan et, marginalement, le Soudan. Le chef d’Al-Qaida devient alors leur ennemi public numéro un. Curieusement, ils vont tout de même attendre plus de six mois pour lancer un mandat d’arrêt international contre lui. C’est que, à défaut de sa capture, ils espèrent négocier avec les talibans une expulsion de M. Ben Laden sous d’autres cieux. Les attentats du mois d’août 1998 ont tout de même fait une victime collatérale : le projet de gazoduc afghan, auquel Unocal renonce publiquement.

Une promesse de « jackpot »

Depuis1997, une instance nommée Groupe 6 + 2 réunit les six pays voisins de l’Afghanistan (Iran, Pakistan, Chine, Ouzbékistan, Tadjikistan, Turkménistan), ainsi que la Russie et les Etats-unis, sous la supervision de l’ONU et de son envoyé spécial pour l’Afghanistan, M. Lakhdar Brahimi, un diplomate algérien de grande expérience arrivé à ce poste en juillet 1998. Après l’échec, sur le plan tant militaire que politique, des missions précédentes, l’organisation internationale est redevenue un acteur fondamental dans la région.

De nombreuses initiatives diplomatiques se sont développées au cours de l’année 1998. Le 12 mars 1999, après l’Iran, les Etats-Unis se rapprochent de la Russie sur la question afghane. Sous-secrétaire d’Etat pour l’Asie, M. Karl Inderfurth se rend à Moscou. A l’évidence, Russes et Américains ont des positions fort peu éloignées, y compris quant au rôle qu’ils attribuent à Téhéran : « L’Iran est un voisin [de l’Afghanistan] et peut aider à mener ce conflit à sa fin. Nous pouvons voir l’Iran jouer un rôle positif et le Groupe 6 + 2 fournir une structure. » M. Inderfurth ajoute : « Ironie du sort, l’Afghanistan est une partie du monde où Russes et Américains peuvent travailler ensemble afin de trouver une solution » aux combats - combats auxquels les Russes participent pourtant activement en soutenant ouvertement l’Alliance du Nord !

Les premières références aux préoccupations actuelles apparaissent également en 1998, notamment les initiatives de certaines factions proches des partisans de l’ancien roi Zaher Chah, renversé en 1973 et qui vit en exil à Rome. Dans un rapport au Conseil de sécurité, le secrétaire général de l’ONU, M. Kofi Annan, se félicite de « la méthode informelle, pratiquée de longue date en Afghanistan pour résoudre les différends et préconisée par certains dirigeants des factions afghanes non belligérantes, la Loya Jirgah (Grande Assemblée) ». Il suggère d’encourager « la mission spéciale des Nations unies en Afghanistan à entretenir les contacts utiles qu’elle a noués avec ces dirigeants (9) ». D’autres initiatives diplomatiques sont prises autour de l’ONU, notamment une réunion des 21 pays « ayant une influence en Afghanistan (10) ».

Début du nouveau jeu diplomatique autour de l’Afghanistan, la réunion plénière du Groupe 6 + 2 a lieu le 19 juillet 1999, à Tachkent, en Ouzbékistan. Pour la première fois, des représentants talibans et des membres de l’Alliance du Nord se retrouvent à la même table. Contrôlant 90 % du territoire afghan, les talibans dénient toute représentativité à cette dernière. La réunion échoue, mais, désormais, une grande partie des initiatives diplomatiques passeront par le biais du Groupe 6 + 2.

Ne renonçant pas à obtenir la livraison du chef d’Al-Qaida par les talibans, Washington continue cependant à entretenir toutes sortes de contacts et encourage différents mécanismes visant à rechercher une solution politique. C’est ainsi qu’avec sa bénédiction a lieu à Rome, du 22 au 25 novembre 1999, une réunion organisée à l’initiative de l’ex-roi Zaher Chah afin de promouvoir la Loya Jirgah. Auparavant, le Conseil de sécurité des Nations unies avait voté, le 15 septembre, une résolution exigeant des talibans l’extradition de M. Ben Laden ainsi que des sanctions limitées.

Le 18 janvier 2000, un diplomate espagnol, M. Francesc Vendrell, remplace M. Brahimi, l’envoyé spécial des Nations unies, qui, lassé de ne rien voir venir, a démissionné. Deux jours plus tard, M. Inderfurth se rend à Islamabad afin de rencontrer le nouveau maître du Pakistan, le général Pervez Moucharraf. Il s’entretient également avec deux dignitaires talibans et leur adresse une demande, toujours la même - « Donnez-nous Ben Laden » -, avec à la clé la régularisation des rapports entre Kaboul et la communauté internationale.

Bien que Washington prétende publiquement le contraire, les talibans, dénoncés dans le monde entier pour leur politique envers les femmes, leur attitude à l’égard des droits humains et leur protection continue de M. Ben Laden, restent encore des interlocuteurs pour les Etats-Unis. Le 27 septembre, l’adjoint du ministre taliban des affaires étrangères, M. Abdur Rahmin Zahid, donne même une conférence à Washington dans les locaux du Middle East Institute. Il y réclame, une fois de plus, la reconnaissance politique de son régime et laisse entendre que le cas Ben Laden pourrait alors être réglé (11).

Le 30 septembre 2000, à l’initiative des Iraniens, Chypre accueille une nouvelle négociation. On y note la présence des partisans de l’ancien « boucher de Kaboul », l’extrémiste islamiste Gulbuddin Hekmatyar, autrefois soutenu par les Américains et les Saoudiens contre les Soviétiques, et désormais réfugié en Iran. L’Alliance du Nord y noue notamment des contacts avec les délégués de Rome, qui avancent sous la bannière de l’ex-roi Zaher Chah. Ces contacts aboutiront, le 6 avril 2001, à une première réunion commune entre le « processus de Rome », favorable à une Loya Jirgah sous les auspices de l’ancien roi, et le « processus de Chypre », dirigé par les Iraniens. Bien qu’en désaccord avec les pro-Iraniens les autres factions conviennent de se rencontrer à nouveau. Elles ne cesseront plus de discuter.

Le 3 novembre 2000, M. Francesc Vendrell annonce publiquement que les deux factions, les talibans et l’Alliance du Nord, ont étudié ensemble un projet de paix sous l’égide du Groupe 6 + 2 (12). Cette période coïncide avec une crispation des talibans, essentiellement due aux sanctions internationales, la tension aboutissant, au printemps 2001, à la destruction spectaculaire des bouddhas géants de Bamiyan. Entre-temps, le Groupe 6 + 2 a entamé une nouvelle phase. Ultime, croient les Américains. On crée discrètement un sous-groupe « de niveau 2 », supposé plus efficace, constitué de diplomates ou de spécialistes ayant été en poste le plus récemment possible dans la région, et dirigé en sous-main par les chancelleries respectives des délégués. Aux réunions, qui se tiennent à Berlin, ne participent que les Etats-Unis, la Russie, l’Iran et le Pakistan.

Parmi les délégués, M. Robert Oackley, ancien ambassadeur américain et lobbyiste d’Unocal (13) ; M. Naiz Naik, ex-ministre des affaires étrangères du Pakistan, spécialisé dans les rencontres officieuses difficiles pour le compte de son pays ; M. Tom Simons, ancien ambassadeur américain, dernier négociateur officiel avec les talibans ; un ex-envoyé spécial russe en Afghanistan, M. Nikolaï Kozyrev ; M. Saeed Rajai Khorassani, qui fut représentant iranien à l’ONU.

En novembre 2000 et en mars 2001, lors des deux premières réunions, qui préparent une négociation directe entre talibans et Alliance du Nord, les participants discutent d’un engagement politique visant à permettre aux talibans de sortir de l’impasse. M. Naik indique : « En parlant d’engagement, nous voulions répondre à ce qu’ils pourraient nous dire à propos de leur comportement, du fond de leur pensée au plan international, d’un gouvernement élargi, des droits de la personne, etc. Puis nous devions discuter avec eux et essayer de leur dire que, au cas où ils feraient ces choses, peu à peu, ils pourraient recevoir le "jackpot", c’est-à-dire quelque chose en retour de la part de la communauté internationale. »

D’après les Pakistanais présents à la réunion, si les talibans acceptent de revoir les questions des droits humains « dans un délai de deux ou trois ans » et s’ils acceptent un gouvernement de transition avec l’Alliance du Nord, ils bénéficieront d’une assistance internationale massive, financière et technique, pour la reconstruction du pays dans son entier. « Dans notre esprit, assure M. Naik, c’était naturellement pour restaurer la paix et la stabilité, et ensuite le gazoduc, et peut-être pourrait-on convaincre les talibans que, une fois tout ceci résolu, dès que le gouvernement élargi serait installé, dès que le gazoduc serait en route, alors arriveraient des milliards de dollars de commissions, et naturellement ils auraient des contreparties. » Le « jackpot », effectivement.

Tout à leur obsession, les Américains entendent toujours se voir livrer M. Ben Laden. D’après M. Simons, « s’ils[les talibans] donnaient Ben Laden ou s’ils entamaient des négociations sérieuses, alors nous serions prêts à démarrer un plan sérieux de reconstruction ». A Washington, le département d’Etat y tient d’autant plus que l’administration a changé et que les pétroliers sont sur-représentés au gouvernement, à commencer par le président George W. Bush lui-même. Les nouvelles négociations avec les talibans sont confiées à Mme Christina Rocca, devenue sous-secrétaire d’Etat pour l’Asie du Sud. Elle connaît bien l’Afghanistan pour s’en être occupée entre 1982 et 1987... au sein de la CIA.

Dès le 12 février, l’ambassadeur américain auprès des Nations unies assure que, à la demande de M. Francesc Vendrell, les Etats-Unis essaieront de développer un dialogue « continu » sur des bases « humanitaires »avec les talibans (14). Les Américains sont à ce point convaincus de l’avenir des négociations que le département d’Etat bloque l’enquête du Federal Bureau of Investigation (FBI) sur d’éventuelles implications de M. Ben Laden (et de ses complices talibans) dans l’attentat contre le navire de guerre américain USS-Cole, à Aden (Yémen), au mois d’octobre 2000. Au point même de faire expulser du Yémen, le 5 juillet, le « monsieur Ben Laden » du FBI, M.John O’Neil, afin de l’empêcher d’enquêter (15).

La troisième réunion aura lieu, une fois encore à Berlin, entre le 17 et le 21 juillet, en présence du représentant taliban, le ministre des Affaires étrangères Mollah Mutawakil, et du représentant de l’Alliance du Nord, le ministre des affaires étrangères Abdullah Abdullah. Peu avant, au début du mois, à Weston Park, près de Londres, a eu lieu une discrète réunion des 21 pays « ayant une influence en Afghanistan ». La solution de compromis autour de l’ex-roi Zaher Chah a été approuvée, notamment par les représentants de l’Alliance du Nord. Selon M. Naiz Naik, « nous devions dire aux talibans que, au cas où ils ne voudraient pas coopérer, alors nous aurions l’option du roi Zaher Chah ». Ce dernier devient désormais, pour toute la diplomatie mondiale, une option de remplacement.

Hélas, tout ce beau plan s’effondre. Première raison du refus des talibans, la présence de M. Vendrell : il représente les Nations unies, responsables des sanctions internationales dont ils font l’objet. D’autre part, on veut les obliger à discuter avec des interlocuteurs qu’ils récusent. Selon M. Naik, c’est alors que M. Tom Simons évoque une « option militaire ouverte » contre l’Afghanistan à partir de l’Ouzbékistan et du Tadjikistan. Les lieux apparaissent plausibles puisqu’on sait ces pays liés par des accords de coopération militaire aux Etats-Unis. Mais, sur le fond, y a-t-il eu menace aussi précise ?

L’ambassadeur Simons le conteste à deux titres. D’une part, il n’était pas là officiellement et n’était pas mandaté pour proférer des menaces (mais les talibans, s’ils étaient venus, se seraient-ils déplacés pour des délégués officieux sans contact avec le département d’Etat ?). D’autre part, il aurait seulement déclaré que les Américains examinaient les preuves concernant l’USS-Cole et que, « si nous déterminions que Ben Laden était derrière, alors vous pourriez compter sur une action militaire ». Là encore, on pourrait remarquer que, le 5 juillet précédent, les Américains, convaincus de la présence des talibans à la négociation, ne recherchaient justement pas de preuves dans l’affaire de l’USS-Cole.

Des rumeurs de guerre

En tout cas, les membres de la délégation pakistanaise rapportent ces propos, exagérés ou non, à leur ministère de tutelle et surtout aux services secrets qui, on l’imagine, les répètent à leur tour aux talibans. Fin juillet, Islamabad et notamment les milieux militaires bruissent de rumeurs de guerre. Selon une source officieuse au Quai d’Orsay, il n’est pas exclu que les services secrets pakistanais aient cherché, en exagérant les propos de M. Simons, à faire pression sur les talibans pour obtenir l’expulsion du milliardaire saoudien. Une dernière fois, le 29 juillet 2001, Mme Rocca discute sans succès avec l’ambassadeur taliban au Pakistan. C’en est fini des négociations. Le FBI se met à rechercher activement des preuves contre M. Ben Laden.

Une hypothèse agite aujourd’hui encore les esprits. Et si, convaincu que les Américains allaient effectivement faire la guerre, M. Ben Laden avait tiré le premier ? En tout cas, le 11 septembre, les tours du World Trade Center sont détruites par des commandos activés à la mi-août. Trois jours plus tard, Unocal annonce dans un communiqué que son projet de gazoduc restera gelé et qu’elle refuse de négocier avec les talibans, anticipant ainsi une chute du régime de Kaboul et un changement politique. Un mois après, les Etats-Unis entament leurs bombardements, les Tadjiks et les Ouzbeks « acceptent » de fournir des facilités militaires aux forces armées américaines, la Russie, « spontanément », pour lutter contre le terrorisme, promet toute l’aide nécessaire aux Etats-Unis, les factions anti-talibans, enfin, finissent par se mettre d’accord. Tout cela en deux mois !

Le 27 novembre 2001, le secrétaire américain à l’énergie, M.Spencer Abraham, et une équipe du département à l’énergie se sont rendus à Novossibirsk, en Russie, pour faciliter l’achèvement et l’ouverture de l’oléoduc du Caspian Pipeline Consortium (CPC). Une liaison coûtant 2,5 milliards de dollars pour le compte de huit compagnies, parmi lesquelles Chevron, Texaco et ExxonMobil. Un nouveau jour pour les relations entre la Russie et les Etats-Unis, déclare M. Abraham (16). Et une avancée américaine de plus dans le vaste ensemble pétrolier de l’ancienne Union soviétique.

Au même moment est désigné le nouveau chef du gouvernement intérimaire afghan issu des réunions de Bonn, M. Hamid Karzai. On apprend à cette occasion que, lors des négociation ssur le gazoduc afghan, il avait été consultant pour le compte d’Unocal (17). Monsieur Brzezinski est sans doute content !

Pierre Abramovici.


(1) « Pièces à conviction », France 3, 18 octobre 2001.

(2) L’ex-président Najibullah sera finalement assassiné dans des conditions atroces, après que les talibans eurent violé les locaux de l’ONU.

(3) John J. Maresca, Vice President, International Relations, Unocal Corporation, US House of Representatives. Committee On International Relations, Submmittee On Asia And The Pacific, 12 février 1998.

(4) Associée avec la saoudienne Delta Oil.

(5) Olivier Roy, « Avec les talibans, la charia plus le gazoduc », Le Monde diplomatique, novembre 1996.

(6) « Pièces à conviction », op. cit.

(7) Financial Times, Londres, 3 octobre 1996.

(8) Strobe Talbott, US policy toward Central Asia and the Caucasus, The Central Asia Institute, Montana (Etats-Unis), 21 juillet 1997.

(9) Conseil de sécurité, S / PRST / 1998-1922, New York, 14 juillet 1998.

(10) L’Allemagne, l’Arabie saoudite, la Chine, l’Egypte, les Etats-Unis, la Russie, la France, l’Inde, l’Italie, le Japon, le Kazakhstan, le Kirghizistan, l’Ouzbékistan, le Pakistan, les Pays-Bas, l’Iran, la Grande-Bretagne, la Suède, le Tadjikistan, le Turkménistan et la Turquie, ainsi que l’Organisation de la Conférence islamique.

(11) UPI, 27 septembre 2000.

(12) Conseil de sécurité, 3 novembre 2000.

(13) Il sera remplacé en mars 2001 par M.Karl Inderfurth.

(14) Nancy Soderberg, Mission des Etats-Unis auprès des Nations unies, New York, 12 février 2001.

(15) Déçu, M. O’Neil se retire du FBI fin août 2001, et prend les fonctions de chef de la sécurité du World Trade Center. Il y trouvera la mort le 11 septembre.

(16) US Department of Energy, Washington, 27 novembre 2001.

(17) « Le nouveau président est un proche des Américains », Le Monde, 5 décembre 2001.



De : Pierre Abramovici
lundi 8 septembre 2008

L’histoire secrète des négociations entre Washington et les talibans
8 septembre 2008 - 16h36 - Posté par 90.**.77.**

A voir aussi : une récente interview de Karzai pour le Times où il explique que dans les années 80, plus un groupe était extrémiste plus les occidentaux lui fillaient d’argent pour lutter contre les russes.

Et aussi, toujours, l’interview de Brzezinski dans un nouvel obs de janvier 98 où il reconnait que la CIA avait envoyé des agents en Afghanistan dès 78 pour attirer les soviétiques dans un bourbier comparable au vietnam.




L’histoire secrète des négociations entre Washington et les talibans
8 septembre 2008 - 17h04 - Posté par Nawabad - 90.**.54.***

Oui oui ! tout ça est très intéressant. Encore faut-il savoir distinguer les FAITS de leurs INTERPRÉTATIONS !

Car si pour les faits et leurs dates on peut faire très probablement confiance en cet article du Monde Diplomatique daté de Janvier 2002, par contre on ne peut lui faire confiance pour l’interprêtation desdits faits.

On ne peut lui faire confiance pour l’interprêtation pour diverses raisons. En voici une d’importance : il OMET (volontairement ou non ? je ne sais) la visite d’un agent de la CIA à Ben Laden en juillet 2001 à l’hôpital américain de Dubaï.

Pourtant, un tel fait est d’importance et se situe très précisément dans les dates et le contexte développés par l’article.

Pourtant, ce fait était connu au moment où cet article du Diplo est écrit (2002) puisqu’il avait fait la une du Figaro du mercredi 31 octobre 2001.

Pourtant, ce fait avait été dénoncé aussi par RFI ; donc, on peut même croiser les sources !


Notez bien qu’il y a deux articles de RFI qui parlent de cette étrange rencontre entre Ben Laden et la CIA en juillet 2001 à Dubaï et que tous les deux sont signés, comme c’est étrange, par RICHARD LABEVIERE

Voici le premier :

Ben Laden a reçu un agent de la CIA à Dubaï

http://www.rfi.fr/actufr/articles/022/article_10979.asp

Selon les informations recueillies par RFI, Oussama Ben Laden a rencontré un agent américain alors qu’il était traité en juillet dans un hôpital de Dubaï. Information démentie par ce dernier.

Le milliardaire d’origine saoudienne Oussama Ben Laden a séjourné à l’Hôpital américain de Dubaï entre le 4 et le 14 juillet dernier, soit deux mois avant les attentats du 11 septembre, selon des informations recueillies dans l’émirat, confirmées par des sources proches de services de renseignement européens.

Accompagné de son médecin personnel égyptien, de quatre gardes du corps, et d’un infirmier algérien, Ben Laden a été admis dans une suite VIP du département d’urologie. L’hôpital américain de Dubaï est réputé pour ses traitements des calculs rénaux et de l’infertilité masculine. Ben Laden souffre d’une infection rénale qui se propage au foie, infection nécessitant des soins spécialisés.

Outre des membres de sa famille, des personnalités saoudiennes et émiriennes, Oussama Ben Laden a reçu - le 12 juillet 2001 - la visite du représentant local de la CIA. En poste à Dubaï depuis plusieurs années, ce dernier a regagné définitivement les Etats-Unis le 15 juillet dernier.

Cet événement capital s’inscrit dans le cadre d’une guerre des polices ouverte entre la CIA et le FBI lors des enquêtes menées sur les attentats anti-américains de Nairobi et Dar es-Salaam d’août 1998. Cette rencontre secrète entre Oussama Ben Laden et la CIA en juillet dernier confirme que la centrale américaine, qui a formé Ben Laden à Istanbul dès 1979, n’a jamais réellement rompu avec son «honorable correspondant». Des relations ininterrompues depuis 1979 La CIA a commencé à «traiter» −comme disent les spécialistes− c’est-à-dire a commencé à travailler avec Oussama Ben Laden dès 1979.

A cet époque, le jeune Oussama a 23 ans. Ingénieur, il représente en Turquie l’entreprise familiale Bin Laden Group - l’une des plus grosses entreprises de BTP du Moyen-Orient. Et c’est depuis Istanbul, avec l’aide de la CIA, qu’il commence à organiser des collectes de fonds pour la guerre sainte d’Afghanistan contre l’armée soviétique.

Avec l’aide de la CIA il monte aussi une filière d’accueil et de recrutement des volontaires -sorte de Brigades internationale de la résistance afghane- filière qui drainera quelques 12 000 hommes en provenance d’Algérie, d’Egypte, du Yémen de Somalie ou des Philippines. C’est ce qu’on appelle aujourd’hui les «Afghans arabes». Ce sont eux qui constituent aujourd’hui les kataëb(phalanges), les groupes armés de l’organisation de Ben Laden, al-Qaïda.

On pourrait penser qu’après le retrait d’Afghanistan de l’Armée rouge, après la fin de la guerre froide cette relation CIA-Ben Laden cesse... En fait, la relation s’est poursuivie, notamment après 1994, date à laquelle Ben Laden a été officiellement déchu de sa nationalité saoudienne.

Enfin, il faut ajouter que cette relation a toujours transité - si l’on peut dire - par l’intermédiaire du prince Turki, le chef tout-puissant des services secrets saoudiens. Ce dernier a été démis de ses fonctions le 31 août dernier, soit dix jours avant les attentats. On ouvre ici la boite de Pandore saoudienne et le coffre des intérêts pétroliers américains.

RICHARD LABEVIERE
31/10/2001


Et voici le second :

Ben Laden et la CIA : les détails de la rencontre

http://www.rfi.fr/actufr/articles/023/article_11125.asp

Après les informations révélées par RFI et Le Figaro concernant une rencontre en juillet dernier entre Ben Laden et un agent de la CIA à Dubaï, l’agence américaine parle «d’absurdité totale». RFI maintient et précise ses informations.

Le représentant local de la CIA qui a rendu visite à Oussama Ben Laden - le 12 juillet dernier - à l’Hôpital américain de Dubaï s’appelle Larry Mitchell. Si sa carte de visite précise qu’il est «agent consulaire», chacun sait à Dubaï, notamment dans le petit milieu des expatriés qu’il travaille sous couverture. En clair, Larry Mitchell appartient à la «grande maison», autrement dit la CIA. Lui même, du reste ne s’en cache pas...

Bon connaisseur du monde arabe et spécialement de la péninsule, Larry Mitchell est un personnage haut en couleur qui égaie souvent les soirées un peu mornes des expatriés de Dubaï. Un de ses proches a coutume de dire que son exubérance naturelle frise souvent le «confidentiel défense». Et c’est peut-être une des raisons pour lesquelles il a été rappelé aux Etats-Unis dès le 15 juillet dernier.

Une vingtaine de jours après les attentats du 11 septembre, dans un communiqué daté du 5 octobre 2001, la CIA qualifiait déjà de rumeurs sans fondement des informations selon lesquelles l’agence de renseignement avait eu, dans le passé des contacts avec Ben Laden et son entourage, notamment à l’époque de la guerre contre l’Union soviétique en Afghanistan. Il se trouve que ce communiqué de la CIA est en complète contradiction avec les déclarations officielles de plusieurs représentants de l’administration américaine elle-même.

La CIA et Ben Laden : une longue histoire

Un retour sur le passé est nécessaire et capital à double titre, tout d’abord historiquement, mais aussi parce qu’il permet de juger du sérieux de certains communiqués officiel. L’ancien directeur de la CIA, Robert Gates affirme dans ses mémoires que les services américains ont commencé a aider les moudjahidine afghans - dont les amis d’Oussama Ben Laden - six mois avant l’intervention soviétique...

Cette affirmation qui anéantit le communiqué de la CIA du 5 octobre dernier a été confirmée par Zbigniew Brzezinski, l’ancien conseiller à la sécurité du président Carter et je le cite : «Selon la version officielle de l’histoire, l’aide de la CIA aux Afghans a débuté courant 1980, c’est à dire après l’intervention soviétique du 24 décembre 1979. Mais la réalité gardée secrète jusqu’à présent est tout autre...» et poursuit Brzezinski «c’est le 3 juillet 1979 que le président Carter a signé la première directive sur l’assistance clandestine aux opposants du régime pro-soviétique de Kaboul. Et ce jour là, j’ai écrit une note au président pour lui expliquer qu’à mon avis cette aide allait entraîner une intervention militaire des soviétiques».

RICHARD LABEVIERE
01/11/2001


Note de Nawabad :

Pour le moment ces articles signés Labéviaire sont ENCORE sur le site de RFI. Il faut les signaler à tout le monde pour que chacun puisse le constater et s’en souvenir au cas où, sous le prétexte fallacieux qu’ils ont été rédigés par un journaliste qui vient de se faire virer, ces articles disparraissaient du site de RFI.

Constatez aussi, par la même occasion, que Labéviaire est un VRAI journaliste ! Serait-ce pour cela qu’il s’est fait virer ?

Nº2293

SEMAINE DU JEUDI 16 Octobre 2008

À la Une < Le Nouvel Observateur < «Nous avons achevé les blessés français»
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