Avertir le modérateur

10/01/2009

armes« conventionnelles »

Déluge de feu sur le Liban, l’aveu des armes
publié le mercredi 29 novembre 2006

Claire Moucharafieh, Pour la Palestine n°51
Durant les 33 jours de guerre contre le Liban, l’armée israélienne a usé de toutes les armes possibles : missiles, obus de 155 mm, munitions incendiaires, « bunker buster », bombes à phosphore, à implosion, à laser, à fragmentation ... Ces armes conventionnelles ont été employées massivement et de façon délibérée contre des populations civiles - victimes de la guerre à plus de 90%. Des zones densément peuplées, aux superficies exiguës et confinées, ont été noyées sous les bombes. Hormis les armes « classiques », l’usage d’« armes sales » favorisant la dissémination de produits toxiques et radiologiques semble être un fait acquis. Des présomptions sérieuses portent, aussi, sur l’emploi de têtes chimiques. Autrement dit d’armes de destruction massive. Enfin, la campagne israélienne a été l’occasion d’expérimenter des armes nouvelles. Le Liban a ainsi servi de laboratoire expérimental où toutes les règles minimales du droit de la guerre ont été rendues obsolètes. Cette conduite préfigure les guerres à venir contre les cibles prétendument « terroristes » où tout est possible. La régression en matière de droit international est immense. Officiellement terminée depuis le 14 août, la guerre se poursuit, mais de façon différée. Avec un million de petites bombes à sous-munitions disséminées et toujours actives, le Sud-Liban a été transformé en un immense champ de mines. Etat des lieux, en six questions, d’une conduite de guerre criminelle.

1.Quelles sont les armes “classiques” utilisées par l’armée israélienne ?

On entend par armes« conventionnelles » toutes celles qui ne sont ni nucléaires, ni bactériologiques, ni chimiques. L’armée israélienne en a fait un usage massif et indiscriminé. La liste qui suit est confirmée par toutes les sources.

Les bombes à phosphore

Ce sont des bombes explosives incendiaires. Le phosphore, qui existe sous deux formes (blanc et rouge), est un matériau pyrophore. Le phosphore blanc connu sous le nom de Willy Pete (WP), est le plus instable ; il est hautement soluble dans les lipides d’où une pénétration rapide dans la peau. Un obus au phosphore cause des brûlures très graves et une mort lente, terriblement douloureuse. La réaction chimique continue jusqu’à ce que toute la matière soit consumée, faute d’oxygène. Cette arme est aussi utilisée à des fins de signalisation, comme moyen de repérer des cibles, pour l’éclairage et comme projectiles perforants contre des blindés, d’où son classement dans la catégorie des « armes conventionnelles ».

L’utilisation du phosphore est corroborée par des différentes sources. Le quotidien Ha’aretz du 13 septembre dernier cite des témoignages de militaires. « Il est clair que les soldats de l’armée israélienne ont tiré des obus au phosphore pour provoquer des incendies et délimiter les périmètres à bombarder. Un commandant a admis avoir vu des camions chargés d’obus au phosphore en route vers les équipes d’artillerie ». Timor Goksel, porte-parole pendant 20 ans des observateurs de la FINUL, a dénoncé pendant des années l’usage de bombes au phosphore au sud du Liban. En juillet 2006, il réitérait ses accusations, après avoir examiné des cadavres civils à la morgue de l’hôpital de Tyr. Y-a-t-il eu un usage important de ces munitions ? Difficile de donner des chiffres. Ce que l’on sait c’est qu’elles ont été utilisées contre des populations civiles, dans des zones densément peuplées.

Les bombes thermobariques à effet de souffle

Elles sont aussi appelées bombes à implosion ou bombes à vide. Cette arme combine des effets thermiques, d’onde de choc et de dépression. Elle contient deux charges explosives. Après la mise à feu, la première explosion ouvre un réservoir qui disperse généralement du fioul (d’où le nom de Fuel-Air explosive). La deuxième charge explose ensuite, créant par la combustion de l’oxygène une formidable dépression : tout l’air est alors « aspiré ». Cette alternance explosive cause des brûlures graves, très difficiles à soigner, et des traumas particuliers, notamment pulmonaires, dus à la dépression.

L’ampleur inédite des destructions (îlots entiers d’habitations effondrés dans la banlieue sud de Beyrouth, villages du Sud-Liban détruits pour certains à 80%, comme à Khiam), atteste de l’utilisation importante des bombes à implosion. Principale pourvoyeuse de ces munitions, l’armée américaine continue à les développer de manière à en intensifier l’onde de choc et la pression.

Les bombes « bunker-buster »

Comme leur nom l’indique, elles sont conçues pour pénétrer des cibles fortifiées ou enterrées en profondeur. Développées par le constructeur d’armes américain Lockheed à la demande du Pentagone dans la perspective de la seconde guerre du Golfe, ces bombes de deux tonnes et demi larguées par des F15 et des F16 pénètrent à plus de 30 mètres sous terre et dans 6 mètres de béton armé. De par leur système de guidage très précis, à laser, elles ne laissent aucune chance aux populations réfugiées dans des abris souterrains. Ces bombes, comme celles à implosion, ont été utilisées, entre autres, à Cana, le 30 juillet 2006. Grâce au New York Times et à The Times (britannique) du 22 juillet, on sait qu’à la demande expresse du gouvernement israélien, l’administration Bush a expédié une grosse cargaison de GBU-28 (Guided Bomb Unit) à son partenaire quelques jours après le déclenchement de l’agression. Les avions transporteurs, venant des Etats-Unis, ont fait escale en Ecosse pour se réapprovisionner en carburant. De sources concordantes, au moins 100 bombes GBU-28 ont été livrées à Israël. Une livraison faisant partie des ventes d’armes américaines à Israël, approuvées par le Congrès en 2005. Y en a-t-il eu davantage, notamment des prototypes de nouvelle génération, la GBU-39 qui peut détruire des cibles à 70 mètres de profondeur ? Nul ne sait. Les « bunker-busters » ont été utilisés pour la première fois en 2003, lors de l’invasion américaine de l’Irak. Mais à deux reprises uniquement, en raison du retard de livraison du constructeur. Sachant que l’emploi d’une arme dans les conditions réelles de guerre vaut plus que n’importe quel test, l’utilisation de la GBU-28 par l’aviation israélienne au Liban sera, sans nul doute, extrêmement précieuse pour Lokheed.

Les bombes à fragmentation

Cette bombe explose avant d’atteindre sa cible ou à l’impact, en libérant des milliers d’éclats qui se propagent à haute vitesse dans des directions aléatoires. La charge explosive ne constitue qu’un quart, voire moins, de la masse totale de la bombe. Le reste de l’engin se divise en une multitude de projectiles meurtriers et incandescents. Les éclats provoquent des dégâts terribles en déchiquetant les objets et les personnes à une portée excédant largement le souffle de l’explosion. Même à des centaines de mètres, les projectiles peuvent être meurtriers. Les chercheurs de Human Rights Watch ont photographié des munitions à fragmentation dans des unités israéliennes d’artillerie stationnées sur la frontière israélo-libanaise, lors d’une visite le 23 juillet dernier. Les photos montrent des obus de type « Munitions Conventionnelles Améliorées à Double Usage M483 A1 », produites et livrées par les Etats- Unis. Selon certaines sources [1] , 150.000 bombes à fragmentation ont été larguées par Israël sur le Liban.

Les bombes à sous-munitions(BASM)

Il s’agit d’une bombe à fragmentation de nouvelle génération, composée d’un conteneur principal (la bombe mère) qui s’ouvre au-dessus de la cible et largue une grande quantité de mini-bombes (88 ou 644, selon les modèles). Celles-ci - appelées des sous-munitions- explosent à l’impact et s’éparpillent autour de l’objectif sur une superficie d’au moins 230 m2. Elles sont de divers types et produisent des effets différents (antipersonnel, antivéhicule, anti-infrastructure, antipiste, incendiaire, toxique), certains modèles pouvant combiner les effets. Conçues pour percer les chars, mais surtout, selon Handicap International, « pour saturer, pourrir et interdire une zone », les BASM mutilent ou tuent sur un grand périmètre en provoquant des « souffrances indicibles » [2]. Cette arme est dite de « saturation de zone » car après largage, « personne ne maîtrise plus la dispersion ni la cible finale. Elle est donc indiscriminée par nature » [3]. L’imprécision de ces bombes comme leur capacité aveugle à faire de grands dommages contre des cibles indéterminées, avec une marge d’erreur de 1,2 km par rapport à l’objectif fixé, en font une arme très controversée. L’essentiel des BASM, larguées par l’aviation ou tirées par l’artillerie israéliennes, est importé des Etats-Unis. Seul le modèle M85 est fabriqué en Israël.

Les BASM, plus que toute autre arme, ont été utilisées massivement et sans aucune limitation : selon Handicap International, quelque 2,8 millions de sous-munitions ont été dispersées sur l’ensemble du territoire libanais, en particulier au Sud du pays. Toutes les grandes organisations de défense des droits humains, et les services de déminage, ainsi que les plus hauts responsables de l’ONU, ont accusé l’armée israélienne d’avoir délibérément frappé des quartiers d’habitations. « Les jardins, les maisons, les champs d’oliviers sont infestés... » Dans un article qui a fait grand bruit [4], Meron Rapoport, journaliste à Ha’aretz, a cité les témoignages de soldats expliquant comment leurs supérieurs leur avaient donné l’ordre d’« inonder la zone (ndlr : le sud-Liban) de bombes à fragmentation, sans cible précise ».« Les ordres étaient de saturer la zone ». Un officier d’une unité de missiles a confirmé l’utilisation massive de MLRS (Multiple Lauch Rocket System) malgré leur imprécision notoire. [5] « Nous n’avions aucune possibilité de viser des cibles isolées, notre commandement le savait parfaitement (...).Ce que nous avons fait était dingue et monstrueux », conclut-il. De façon absolument criminelle, l’essentiel des bombardements au phosphore et de sous-munitions ont eu lieu, selon l’ONU, durant les 72 dernières heures précédant le cessez-le-feu.

La particularité redoutable de ces armes est qu’elles n’explosent pas toutes à l’impact au sol, mais demeurent actives, devenant, de fait, des mines. Une fois la guerre terminée, ces « bombes à redardement  » continuent donc à tuer et à mutiler. Au Liban, leur taux d’échec terriblement élevé est sans précédent : il a été estimé à 40% par les Nations unies.

2. Ces armes sont-elles autorisées ?

De façon générale, le droit international oppose les armes conventionnelles (ou armes classiques), aux armes de destruction massive (appelées aussi NBC , pour nucléaires, bactériologiques et chimiques ou NBCR depuis l’inclusion des armes radiologiques), frappées, elles, d’interdiction absolue. Il a fallu des dizaines d’années de négociations, les efforts inlassables du CICR et les campagnes d’opinion des ONG, pour finalement obtenir des Etats qu’ils reconnaissent que certaines armes « conventionnelles » étaient, aussi, parfaitement « inhumaines ». La « Convention sur l’interdiction ou la limitation de l’emploi de certaines armes classiques pouvant produire des effets traumatiques excessifs ou frappant sans discrimination  », adoptée le 10 octobre 1980, constitue, à ce titre, une immense avancée des lois de la guerre. A cet accord-cadre, entré en vigueur en 1983, est rattaché une série de protocoles, désignant les armes interdites ou devant être restreintes. C’est le cas des armes blessant par des éclats non localisables (par rayons X) (protocole I, 1983), des armes incendiaires (protocole III, 1983) et des armes au laser aveuglantes (protocole IV, 1995). Les mines antipersonnel (protocole II) sont, elles, formellement prohibées depuis l’adoption, en 1997, du traité d’Ottawa.

Que peut-on en conclure ? Soulignons d’abord une ambiguïté : hormis les mines antipersonnel, les armes conventionnelles « inhumaines » ne sont pas illégales en toutes circonstances, seules leurs conditions d’utilisation peuvent l’être. En revanche, et le point est essentiel, leur usage est strictement interdit, cette fois « en toutes circonstances », contre des cibles civiles et des « biens à caractère civil ». Mais également contre les « cibles militaires situées à l’intérieur d’une concentration de civils ». Le phosphore blanc entre absolument dans cette catégorie. Les bombes à sous-munitions (BASM) ne font pas encore l’objet d’un protocole particulier, mais pour le CICR, Amnesty International et Handicap International, il ne fait aucun doute que « leur emploi au coeur de zones peuplées au Liban (...) constitue une grave violation du droit international humanitaire  » [6]. Pour elles, les BASM sont, « de fait, des mines antipersonnel ».

L’Etat d’Israël, qui s’est fait une spécialité assassine de ne signer ni de ne ratifier - à une exception près - aucun traité international [7], a envoyé au créneau ses communicants pour expliquer que ses armes conventionnelles étaient parfaitement « légales » et que la Convention de 1980 se contentait d’en fixer les règles d’utilisation. « C’est un faux débat », rétorque le délégué au Liban de Human Rights Watch, N. Houry. « Les civils sont en train de mourir, d’armes conventionnelles ou non conventionnelles. Notre priorité en tant qu’organisation est de démontrer qu’Israël ne distingue pas entre civils et militaires ». Omar Nachabé, docteur en criminologie, partage cet avis, faisant remarquer : « Même les armes conventionnelles utilisées non conventionnellement sont interdites » [8].

3.L’armée israélienne a-t-elle utilisé des armes de destruction massive ?

Des doutes graves portent sur l’emploi par Israël de « bombes sales » et de munitions à têtes chimiques. En l’état, seule une enquête approfondie militaire, scientifique et médicale menée par des experts indépendants permettrait de lever toutes incertitudes.

Les bombes sales à l’uranium appauvri

Leur utilisation semble quasiment acquise. On appelle « bombes sales » des armes qui favorisent la dissémination de produits toxiques radiologiques. Les cent bombes américaines à guidage laser GBU 28 (cf.“bunker-buster”) contenaient très probablement des ogives à l’uranium appauvri (UA).Même Amnesty International, toujours prudente, reprend à son compte cette information dans un communiqué. La photo (ci-dessous) prise par le photographe David Silverman, travaillant à l’agence Getty Images News, a été publiée le 15 juillet dans The Guardian, avant de disparaître totalement.On y voit le dard de l’UA sur les obus.

JPEG - 173.6 ko
© David Silverman
Un soldat israélien charge son tank, transportant un obus capable de transpercer un blindage. On peut observer le dard de l’uranium appauvri sur chaque obus.

C’est ce qu’affirme, entre autres et avec force, l’ancien commandant Dough Rokke. L’homme sait de quoi il parle : il a servi pendant plusieurs décennies dans l’armée américaine et fut chargé au début de la guerre du Golfe, en 1991, de préparer les soldats à l’utilisation d’armes de destruction massive (NBC), avant d’être dépêché en Irak à la tête d’une équipe pour éliminer les matériaux contaminés. Souffrant, depuis, de diverses maladies connues sous le nom de « syndrôme de la guerre Golfe », il est, aujourd’hui, l’un des critiques les plus véhéments des méfaits de l’uranium appauvri. Pour lui, l’UA est chimiotoxique et radiotoxique et les risques sanitaires liés à son exposition sont évidents (poumons, reins, peau, signes débilitants, cancers, malformations congénitales etc.). Il reste que la radioactivité de l’UA est sujette à d’intenses polémiques. L’OMS semble minimiser les risques mais reconnaît, en même temps, qu’il y a « de grandes lacunes dans les connaissances » surtout à long terme. Rappelons qu’aucun traité spécifique n’interdit nommément les armes à l’UA.

Ce n’est pas la première affaire d’uranium appauvri qu’a à connaître le Liban. En mai 2000, le correspondant de RFI au Liban, Paul Khalifé, avait rendu compte d’un branle-bas politique et diplomatique, après la découverte de débris de roquettes israéliennes portant en anglais la mention de « Radioactive material », aux côtés de deux combattants du Hezbollah affreusement mutilés. Des faits survenus trois semaines avant le retrait israélien du Sud-Liban...

Bombes à tête chimique

Des présomptions sérieuses pèsent sur leur utilisation, mais les preuves manquent. Wayne Madsen affirme avec assurance que l’armée israélienne a bien eu recours à ces armes. Cet ancien officier de la Marine américaine affecté à la NSA (National Security Agency) sous la présidence de Reagan, spécialiste de la sécurité informatique et aujourd’hui reconverti dans le journalisme d’investigation, s’appuie sur des sources provenant du renseignement militaire américain pour l’attester. Selon lui, les bombes américaines thermobariques fournies à Israël contiennent du phosphore blanc et d’autres substances chimiques. Cette arme à bi et multi-usage ferait partie de celles que les néoconservateurs ont faussement accusé Saddam Hussein de détenir. L’engin commercialisé comme une bombe anti-mine à explosion différée aurait une charge utile pouvant inclure des produits chimiques. Madsen rapporte également que des gaz lancés par les Israéliens sur les villages du sud Liban ont provoqué de violents vomissements parmi la population. Diverses sources corroborent l’utilisation du « Baccilus Globogii ».

Difficile de recouper ces affirmations... En revanche, on peut soutenir que l’Etat d’Israël a toujours, et ce depuis sa création, mené un programme de développement d’armement à caractère offensif comprenant d’« importantes capacités en matière de guerre chimique et biologique  ». Un rapport officiel de l’Agence suédoise de recherche en matière de défense, publié en décembre 2005 [9], l’écrit en toutes lettres. Ce programme d’armes de destruction massive est présenté comme une force de dissuasion. Le centre de gravité de toutes ces activités se situe à Ness Ziona, au sud de Tel Aviv, un lieu entouré du plus grand secret. C’est là que se trouve, par exemple, l’Institut pour la recherche biologique (IIBR), depuis sa création en 1952. En 1992, la coordination et le financement de l’IIBR ont été placés sous la direction du Bureau des moyens spéciaux du ministère de la Défense. Israël entretient, bien entendu, le plus grand flou autour de ces questions. Il n’a jamais fait la moindre déclaration sur ces activités, tout comme sur son programme nucléaire. N’oublions pas qu’il s’est toujours refusé à signer la Convention relative aux armes biologiques et toxiques du 10 avril 1972 - qui impose l’interdiction de leur fabrication, de leur stockage et de leur emploi ainsi que leur destruction, ratifiée par 155 Etats- sans jamais fournir la moindre explication. S’il a signé la Convention sur les armes chimiques du 13 janvier 1993, il ne l’a jamais ratifiée. A la différence de 180 Etats dans le monde.

Pour conclure, rappelons simplement deux faits. D’abord, bien sûr, la catastrophe de Bijlmer en 1992. Les dizaines d’enquêtes mises en place pour découvrir les causes exactes du crash du Boeing 707 d’El Al sur ce quartier résidentiel d’Amsterdam (43 morts et plusieurs dizaines de blessés) n’ont jamais abouti alors que les problèmes de santé publique persistent encore jusqu’à ce jour. Bien qu’une partie du contenu de la cargaison demeure inconnue, les autorités ont dû reconnaître que trois des quatre composants du gaz innervant -le sarin- ainsi que 190 litres de dimethyl methylphosphate y étaient présents. Autre fait : le 4 octobre 1998, le Sunday Times de Londres citait une source militaire israélienne faisant état d’exercices de simulation au cours desquels des équipages de F-16 avaient été entraînés à charger en quelques minutes des armes chimiques et biologiques sur leurs avions.

4.L’armée israélienne a-t-elle expérimenté de nouvelles armes ?

De nombreux témoignages recueillis par des hôpitaux, des artificiers et des journalistes, ainsi que des avis d’“experts”, convergent : la guerre du Liban pourrait avoir été un laboratoire d’expérimentations d’armes nouvelles - testées dans des conditions réelles de guerre pour être perfectionnées.

« On parle de corps dont les tissus sont nécrosés mais qui n’ont pas de blessures apparentes ; de corps apparemment “rapetissés” ; de blessés dont les jambes à moitié emportées continuent à se nécroser malgré l’amputation et qui meurent ; de cas de blessures internes comme celles provoquées par une explosion, mais sans traces d’éclats ; ou bien de cadavres noircis alors qu’ils ne sont ni calcinés, ni présentant des brûlures, ou d’autres qui, bien que blessés, ne semblent pas avoir saigné... Tout cela suggère la possibilité que des armes nouvelles aient été utilisées  : des armes à énergie directe, des agents chimiques et biologiques, en une sorte d’expérimentation macabre de la guerre future dans laquelle on ne respecte rien : ni règles internationales (de la convention de Genève aux traités sur les armes chimiques et biologiques), ni réfugiés, ni hôpitaux et Croix-Rouge, sans parler des civils et de leur avenir, de leurs enfants, de l’environnement, tellement empoisonné qu’y vivre sera une condamnation.  » [10] Ce texte n’est pas de n’importe qui. Il est signé Angelo Baracca (professeur de physique à l’université de Florence), Paola Manduca (professeure de génétique à l’université de Gênes) et Monica Zoppe (biologiste, laboratoire de thérapie génétique et moléculaire à Pise). Tous interviennent dans des colloques scientifiques de renommée internationale. Ils sont à l’initiative d’un appel aux chercheurs du monde entier afin qu’ils apportent leurs compétences. Ils exigent des garanties quant à la préservation d’échantillons biologiques prélevés sur les victimes et demandent la constitution d’une commission internationale d’enquête indépendante des gouvernements.

« Les cadavres des huit victimes examinées (Rmeilé, 17 juillet) étaient noirs, comme carbonisés, mais dessous, la couche cutannée et les muscles étaient intacts et c’est ça qui est suprenant. Leurs cheveux et même leurs habits étaient intacts, ils n’avaient pas d’éclats d’obus dans le corps et ne présentaient pas des traces d’hémorragie ... » [11] Dr Mario Aoun, président de l’Ordre des médecins libanais et Dr Bachir Cham, chirurgien dirigeant un hôpital à Saïda.

JPEG - 87.1 ko
La photo de cette petite fille à l’allure de momie égyptienne a fait le tour du monde sur internet. Son corps est intact, mais entièrement noir. Photo prise à Saïda.

Durant la guerre, l’armée israélienne a distribué de nouvelles directives de censure interdisant de faire état de « l’utilisation de types uniques de munitions et d’armements » au Liban. Une note a été envoyée le 23 juillet par le colonel Sima Vaknin-Gil, chef de la censure militaire, aux organes de presse israéliens couvrant les opérations terrestres [12] . Pour pouvoir travailler, ces derniers, photographes compris, ont dû signer une décharge. Cette nette allusion à des prototypes pourrait confirmer l’utilisation d’armes nouvelles.

Une nouvelle génération d’armes est aujourd’hui développée, non plus “cinétiques” (à l’aide d’un projectile) mais à énergie directe.Les premières classifications distinguent les armes laser, les armes au plasma et à impulsions (le projectile, chargé électriquement, est composé d’électrons, protons et neutrons), et les armes à micro-ondes. Le rabougrissement et le rétrécissement des corps de certaines victimes libanaises pourraient avoir été provoqués par des armes à énergie directe. Le Dr Mario Aoun, président de l’ordre des médecins libanais, a fait état de rapports de médecins venant de Tyr « soupçonnant l’utilisation de bombes avec des matières paralysantes, à partir du comportement de certains blessés ». Depuis 1995, les Etats-Unis et Israël ont activement développé une arme à infra rouge avancée, dans le cadre d’un programme commun anti missile, secret, connu sous le nom de Tactical High Energy Laser (THEL). Il s’agit d’une arme laser chimique mobile. On peut aussi concevoir que les Etats-Unis aient poussé Israël à parfaire et à expérimenter sur le terrain une arme nouvelle testée en Irak, le « Rayon de la Mort » [13] qui consiste en l’envoi sur une personne d’ondes courtes électro-magnétiques semblables à celles des micro-ondes.

La criminalité de cette nouvelle génération d’armes, pas toutes létales mais qui provoquent -pour certaines- des douleurs nerveuses insupportables, est l’impossibilité pratique de distinguer le civil du combattant. Elles portent donc en elles la configuration des nouvelles guerres totales, sans limites, où les lois de la guerre deviennent, en pratique, obsolètes.

5. Quelle est l’ampleur des terres du Liban-Sud minées ?

Au total, plus d’un million de bombes à sous-munitions larguées par l’armée israélienne n’ont pas explosé et polluent, selon Handicap International, près de « 500 sites » (villes, villages, champs cultivés, terrains). L’agence Reuters estime, pour sa part, que 170 villages seraient tapis de mini-bombes. Dans certaines zones, Jan Egeland, secrétaire général adjoint de l’ONU, évalue le taux d’échec des BASM à 70% ! C’est dire l’ampleur de la catastrophe. Le danger permanent menaçant les civils libanais serait pire qu’en Irak, en 2003, en Afghanistan, en 2001, ou au Kosovo en 1999. La dépollution du territoire libanais et sa sécurisation prendront, dans le meilleur des cas, un an. Les experts les plus pessimistes- comme ceux de LandMine Action (GB)- parlent plutôt en décennies. On rappelle que le Laos, victime de la première génération des BASM en 1975, compte encore aujourd’hui des victimes. Dès la fin août, Amnesty international et Human Rights Watch, mais surtout Kofi Anan, exigeaient d’Israël des cartes précises des régions polluées. Ils ne les ont toujours pas. « Le Hezbollah a ramassé un grand nombre de ces bombes et les a mises dans des boîtes pour les éloigner des enfants. On ne peut le leur reprocher, ils risquent leur vie », raconte Tekimiti Gilbert, chef des opérations du Centre de coordination de l’action contre les mines de l’ONU au Liban. Mais ce genre de ramassage spontanné rend, selon lui, plus difficile la localisation de celles cachées -ensevelies sous la terre ou sous les gravats des maisons détruites. En effet, la « présence d’une seule est une confirmation absolue qu’il y en a beaucoup d’autres dans le voisinage immédiat (...). Le Liban est petit et le Sud encore plus. Larguer des bombes à fragmentation dans des espaces aussi confinés est mortel », conclut-il.

JPEG - 108.2 ko
Des bouteilles d’eau circulent massivement au Liban pour mettre en garde les habitants de ne toucher à aucune munition figurant sur l’étiquette.

6. Quelles en sont les conséquences sur la vie et la sécurité quotidiennes ?

Malgré le cessez-le-feu, la guerre n’est pas terminée. Depuis le 14 août, avec le retour des refugiés dans leurs foyers, quatre Libanais, en moyenne, meurent ou sont gravement blessés tous les jours. 37% des victimes ont moins de 18 ans. Les enfants, qui prennent souvent les mines pour des jouets, sont les premiers atteints. Au 10 octobre, 129 civils avaient trouvé la mort ou ont été mutilés (mains, bras, pied arrachés, fragmentations dans le corps...). « Jour après jour, le nombre de blessés augmente avec l’ampleur des retours, comme autant d’actes de guerre différés contre les populations civiles. Ce sont de véritables pièges », s’indigne Jean-Baptiste Richardier, président d’Handicap International. Hormis la sécurité des personnes, les BASM empêchent toute véritable reprise économique. Traditionnellement rural (à 70%) et pauvre (le plus fort taux de chômage du Liban), le Sud-Liban a déjà perdu cet été ses récoltes de tabac- sa première source de revenus. La cueillette des olives, prévue en octobre, risque fort d’être aussi compromise. Les agriculteurs devront alors affronter un dilemme mortel : soit risquer, malgré tout, la moisson, soit laisser pourrir les olives dont ils dépendent pour vivre. On sait que pour le moment, les opérations de déminage se sont concentrées sur les villages, les écoles et les terrains de jeux, plutôt que sur les terres agricoles.

L’Etat d’Israël a mené au Liban une guerre totale, asymétrique, sans loi ni limites, assimilant de facto les populations civiles à « l’ennemi terroriste ». Les armes utilisées sont autant d’aveux : elles disent un modèle de guerre, éprouvé en Irak, où les civils sont traités comme de « la viande à griller » comme dans les guerres coloniales du début du XIXè siècle. La question de l’impunité des crimes israéliens se pose non seulement humainement mais ouvre de très sombres perspectives politiques. En l’absence d’enquêtes internationales indépendantes, de sanctions et de réparations, la règle entérinée du « deux poids deux mesures », alimente, jour après jour, des haines inextinguibles. Lesquelles, tôt ou tard, finiront par rendre bien réelle, côté victimes, l’invention américaine folle de la « guerre de civilisation ».

Claire Moucharafieh

 

[1] Chiffres fournis, le 31 août 06, par Global research, un centre de recherche canadien sur la mondialisation. Il n’est pas exclu que les bombes à fragmentation soient confondues avec les BASM.

[2] Jean-Baptiste Richardier, médecin, directeur d’Handicap International, Le Monde,12/9/06.

[3] Jean-Baptiste Richardier, médecin, directeur d’Handicap International, Le Monde,12/9/06.

[4] Edition du Ha’aretz des 12 et 13 septembre 06.

[5] Le Multiple Lauch Rocket System est un système de lancements multiples de roquettes installé sur une plateforme mobile sur pneu capable de mettre le feu à un volume très élevé de munitions non guidées. Il est notoirement imprécis.

[6] Kate Gilmore, secrétaire générale d’Amnesty.

[7] Israël n’a pas ratifié la Convention de 1980 sur les armes classiques, ni même signé ses protocoles (hormis celui sur les armes laser aveuglantes).

[8] L’Orient-Le-Jour du 3 août 06.

[9] Ses auteurs sont Magnus Normark, Anders Lindblad Anders Norqvist, Bjöm Sandström et Louise Waldenström. Le rapport, intitulé Israel and WMD : Incentives and Capabilities (Israël et les armes de destruction massive : motivations et capacités), porte sur la période 1948-2005.

[10] Publié dans Il Manifesto du 8 août, sous le titre “Liban et Gaza : pour une commission internationale sur les armes nouvelles”.

[11] Dr Mario Aoun, AFP du 17 juillet 06, Le Soir du 20 juillet 06 et L’Orient-le-Jour du 3 août 06

[12] cf. le site très riche : planetenonviolence.org

[13] Arme révélée par un reportage de la chaîne italienne RaïNews24, en mai 2006. Les informations rapportées font notamment l’objet d’une enquête menée par le Strategic Research Institute de Californie.

20:27 | Lien permanent | Commentaires (0) |

Les commentaires sont fermés.

 
Toute l'info avec 20minutes.fr, l'actualité en temps réel Toute l'info avec 20minutes.fr : l'actualité en temps réel | tout le sport : analyses, résultats et matchs en direct
high-tech | arts & stars : toute l'actu people | l'actu en images | La une des lecteurs : votre blog fait l'actu