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28/07/2009

A propos de la répression, de nos peurs et de nos forces

A propos de la répression, de nos peurs et de nos forces

vendredi 24 juillet 2009

Lorsque nous [1] sentons l’haleine fétide de la répression dans le creux de notre nuque, nous nous retrouvons souvent acculé.e.s dans les cordes avec ce besoin et ce désir de réagir. Pourtant notre manque de perspectives ou de réflexions collectives hors urgences et attaches sentimentales nous font souvent courir dans tous les sens. Perdant, alors, nos forces au long du chemin, mais surtout suivant un chemin qui ne mène nulle part. Pour les plus jeunes d’entre nous, c’est la première fois que nous sommes confronté.e.s à la répression ou, tout du moins, que cette question est posée sur la table. Très bien. Profitons-en donc pour réfléchir à nouveau ensemble sur nos postures face à la répression.


Tout d’abord, pour que le débat puisse nous intéresser, il nous faut poser le problème sur un terrain qui est le nôtre et arrêter de le penser dans les termes du pouvoir. Pour nous, la répression n’est jamais juste ou injuste. Elle est en tant que telle partie intégrante du statu quo d’un système basé sur la domination et l’exploitation. Elle est la menace permanente qui paralyse ou la contrainte physique pour tous les déviants, pour toutes personnes qui ne peut ou ne veut s’adapter aux règles qui nous sont imposées. Il n’y a donc pas de répression “abusive”, pas plus que de “dérapage répressif” ; il y a la répression et son rôle de maintien de l’ordre.

Si nous sommes d’accord avec cela, alors il nous faut admettre son corolaire qui déduit qu’il n’y a pas de coexistence pacifique possible entre les esprits rebelles en lutte pour l’auto-organisation et l’Etat (ou toute autre forme de “pouvoir sur”). C’est-à-dire, qu’à partir du moment où une personne éprouve une réelle inadaptabilité à ce monde et qu’elle décide de s’organiser en conséquence, alors on peut presque être sur qu’un jour ou l’autre elle sera confrontée à la répression. Ce n’est pas être fataliste que de dire ça, c’est comprendre les logiques de ceux et celles qui veulent maintenir leurs privilèges. C’est assumer le conflit qui nous opposent à eux/elles et prendre en compte les armes qu’ils et elles ont en leur faveur.

Toujours dans cette même logique de déconstruction du discours dominant, nous ne pouvons envisager la répression à travers les termes de “criminalisation” des “mouvements sociaux”. Nous pouvons par contre affirmer qu’à chaque fois que des gens se donnent les moyens de remettre en cause l’ordre établi (lors de mouvements sociaux ou pas), alors l’Etat utilise certains mécanismes d’auto-défense. Quand le besoin s’en fait ressentir, il peut en mettre de nouveaux en place (les fameuses lois anti-terroristes par exemple), et s’assure une légitimité en créant de la “criminalité” afin de justifier publiquement des dispositifs de contrôle et de punition a priori inacceptables.

C’est ce qu’il se passe aujourd’hui en France (hier en Italie, en Espagne et ailleurs). L’Etat exagère des événements (sabotages, casses diverses, manifs sauvages,…) qu’il requalifie d’“actes terroristes” et désigne des coupables facilement isolables en montant de toutes pièces une nébuleuse “mouvance anarcho-autonome”. Que ces actes existent, nous n’avons pas à le cacher, que ceux-ci nous inspirent non plus. Que du contraire, nous avons plutôt tout intérêt à les faire connaître et à diffuser les idées de révolte qui se trouvent derrière. Mais ces gestes n’appartiennent pas à une dite “mouvance” qui n’existe que dans la tête des flics.

Si traverser la rue quand le feu est rouge, accueillir un sans-papier chez soi, occuper une maison vide, voyager sans ticket de métro, bloquer les accès à un lieu de travail, se débattre face à une arrestation, s’organiser contre des situations insupportables, diffuser de l’info par rapport à des luttes,… sont des gestes “criminels” alors, il nous est facile de comprendre que cette catégorie ne nous intéresse pas. Non seulement parce que ces critères nous sont imposés par le pouvoir et que lui seul décide de ce qu’il en fait, mais aussi parce que reconnaître la notion de criminalité en tant que ligne de démarcation de ce qui nous est permis de faire ou pas nous dépossède de notre autonomie face à nos moyens d’actions. En nous plaignant de la “criminalisation” de certains gestes, nous essayons encore de leur donner une certaine légitimité, or se placer dans la “légitimité”, c’est encore reconnaître au pouvoir le droit d’approuver ou non une lutte qui vise à le détruire. Il nous appartient à nous de choisir –selon notre éthique et notre réalité – les moyens que nous estimons nécessaires et adéquats à la reprise en main de nos vies.

Oui, mais que faire ?

Tout comme la notion de “criminalisation” n’est pas nôtre, les concepts de coupable ou d’innocent ne devraient pas faire partie de notre vocabulaire. Parce que ces termes nous sont imposés et que ce n’est pas selon ces critères que nous démontrerons (ou pas) notre solidarité. Sans faire les héros ni les martyrs, nous n’avons pas à nous faire passer pour de “bons citoyens” quand nous ne le sommes pas.

Que gagnerions-nous à ce petit jeu ? Dans le meilleur des cas, nous trouverions quelques personnes indignées qui nous rejoindraient sur de fausses bases et qui nous permettraient de faire l’illusion du nombre. Mais jamais, nous ne gagnerions en force à avancer les idées et les pratiques que nous jugeons nécessaires. Sans compter que ce genre de discours ne permet jamais d’analyser la répression pour ce qu’elle est, vu qu’on joue à cache-cache derrière une façade.

Et puis, que faisons-nous alors des personnes qui ne peuvent jouer la carte de l’innocence ? La question se pose aujourd’hui pour plusieurs compagnon.ne.s. On les laisse crever en prison parce qu’ils et elles ne peuvent pas être défendu.e.s selon des critères reconnus valables par le pouvoir ou par cette fameuse “opinion publique” ? Prendre l’option de l’innocence et ne pas assumer une certaine conflictualité (et on ne parle pas nécessairement ici de revendiquer des actes précis) c’est en quelque sorte se désolidariser d’autres personnes qui ne peuvent en dire autant, car il nous faut comprendre que la répression n’est jamais un rapport personnel entre toi et le juge, mais un coup porté à l’ensemble des gens en lutte. Nous ne pouvons être fort.e.s face à la répression que si nous comprenons pourquoi elle nous frappe et que nous nous considérons embarqués dans le même bateau.

Si tout le monde renie ses idées, ses amitiés, ses lectures et rentre chez soi dès que la répression pointe le bout de son nez (et, pour le moment, nous devons bien avouer que le niveau de répression en Belgique n’est pas très élevé) et que plus personne n’ose affirmer une solidarité envers des moyens d’action ou des idées subversives, alors il ne faudra pas longtemps pour que le totalitarisme démocratique puisse s’imposer et pour que l’idée de tout changement radical des rapports sociaux soit envoyée aux oubliettes.

Pour nous, la croyance en l’“invisibilité” [2] est non seulement une illusion, mais aussi un choix stratégique dangereux et déforçant. Pour être plus justes, nous affirmons que cette croyance est une illusion à moins que tu ne décides réellement de rentrer dans la clandestinité ; et alors il faut être prêt.e à assumer la vie qui va avec et tout ce que ce choix implique. Mais nous ne pouvons continuer à croire que l’on puisse vivre en squat, prendre part à des mouvements sociaux, diffuser des brochures, éditer des livres, fréquenter certaines personnes,… et rester invisibles. Et tant le contexte politique actuel que notre désir de pouvoir choisir un minimum ce qu’on veut faire, nous amène à dire que l’abnégation accompagnant la clandestinité n’est pas une réelle option pour nous aujourd’hui.

Par ailleurs, le fait de croire que l’on doit se cacher de tout afin d’éviter la répression est dangereux, car il nous isole et nous fait perdre toute présence publique. Entrer dans cette logique donnerait au pouvoir la possibilité de décider pour nous ce qui peut exister ou pas.
Plus personne n’oserait organiser ou prendre part à une manif, coller des affiches, tenir une bibliothèque, exprimer des idées en public, démontrer du soutien quand quelqu’un se retrouve en prison,… C’est là un magnifique travail de la répression que de nous amener sur cette pente glissante. En nous imposant à nous-mêmes ce genre de discours et de pratiques, nous assumons prématurément la perte de tout espace de lutte(s), de paroles et d’actions, sans même avoir essayé de créer un rapport de force qui nous permettrait de les garder.

Face à ça, nous avons un défi à relever : continuer à faire exister – tant par les écrits que par les actes - les idées pour lesquelles nous nous battons et pour lesquelles bien des générations avant nous se sont battues. Les diffuser et les traduire en actes pour qu’elles ne soient pas attribuables à des personnes isolables, mais qu’elles soient des pratiques socialement diffuses. Et elles le sont déjà. Elles le sont quand des travailleurs pratiquent le sabotage sur leur lieu de travail. Elles le sont quand des détenus foutent le feu à leurs prisons, quand des étudiants bloquent des trains, quand des banques volent en éclat, quand – en France - des manifestations émeutières éclatent un peu partout suite aux résultats d’élections démocratiques ou encore, plus récemment, quand, en Grèce, des milliers de personnes se révoltent dans la rue suite au meurtre perpétué par un flic.

S’il y a une chose que nous pouvons tenir politiquement face à la répression – en dehors du soutien pratique à amener à nos ami.e.s, compagnon.ne.s, camarades en prison ou en procès – c’est de répandre partout dans la rue la révolte pour laquelle ils et elles se retrouvent aujourd’hui entre les mains de ces charognards. La diffuser à tel point que le climat devienne irrespirable pour la répression, qu’elle se rende compte que ces coups ne sont pas acceptés sans qu’une force ne s’organise en face.

C’est ce qui a été tenté en France lors des deux « semaine de solidarité » avec les inculpé.e.s sensé.e.s appartenir à la « mouvance anarcho-autonome ». C’est ce qui se passe quasiment systématiquement en Grèce où un anarchiste ne peut être arrêté sans qu’il n’y ait de représailles. Ca s’est passé en Espagne où une compagnie a reçu tellement d’attaques, qu’elle a décidé de retirer sa plainte. Ca se passe là, ça se passe un peu partout. Reste à généraliser cette capacité à se reconnaître dans les assauts que reçoivent nos camarades.

Parce que notre attitude face à la répression fait aussi partie de la lutte que nous menons contre le pouvoir et que ce combat doit être gagné par un rapport de force et non pas par des stratégies biscornues (innocentisme, alliance “objective” avec tout le monde et n’importe qui pour faire nombre face à l’“ennemi commun”,…) qui nous affaiblissent là ou nous pourrions nous montrer fort.e.s.

Allez, ce n’est qu’un début, continuons le… débat. (Et puis le combat aussi tant qu’on y est !).

Des potentiellement réprimé.e.s

Extrait de Tout Doit Partir N°4, que l’on peut télécharger dans la fanzinotheque.

Notes

[1] Dans ce texte, l’utilisation du « nous » se réfère aux personnes s’organisant de manière non-hiérarchique pour en finir avec l’ordre établi de ce monde.

[2] La critique de l’invisibilité qui suit ne veut pas dire que nous fonçons tête baissée et le cœur léger dans la gueule du loup. Non, pour cela il y a des trucs et astuces de sécurité interne qui relèvent de la prudence. Mais nous faisons la distinction entre l’anonymat de certains actes ou écrits et l’invisibilité de nos vies.

 

comite_soutien_stephanois.bmp

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