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08/11/2009

Chronique d'une décolonisation. Jacques Lemaigre Dubreuil au Maroc 1950-1955

(cet article est paru dans la Lettre de Coordination de l'Ambassade de France au Maroc, en mai 2006. Mon mémoire de maîtrise, dirigé par M Dieter Langewiesche et Jean-Claude Triault a obtenu la mention Très Bien des Universités de Tübingen et Aix-Marseille I en juin 2006)

 

La mort de Jacques Lemaigre Dubreuil a précipité la fin du régime français de Protectorat au Maroc.

 

Grand patron de Lesieur, Jacques Lemaigre Dubreuil est assassiné par des mercenaires français dans la soirée du 11 juin 1955 à Casablanca. Scandale colonial, « l’affaire Lemaigre Dubreuil » s’éteint rapidement et tous les suspects bénéficient de non-lieux.

Son rôle dans la décolonisation du Maroc est très mal connu. Pour beaucoup, c’est seulement avec le rachat de Maroc Presse en avril 1955, qu’il rejoint publiquement le camp des libéraux. Son action est pourtant beaucoup plus précoce.

 

Grand patron de Lesieur

 

Encore peu républicain dans l'Entre-Deux-Guerres, il fonde en 1934 la Fédération des Contribuables, association national-populiste, qui bat le pavé parisien aux côtés des ligues d’extrême droite. Puis il s’en éloigne, pour rejoindre les rangs de la droite traditionnelle.

Après son mariage avec Simone Lesieur, il entre dans le Comité directeur de la Société des Huiles Lesieur. En 1940, puis aux débuts de l’occupation allemande, l’entreprise basée à Dunkerque menace de péricliter. Pour contrer les effets du blocus britannique, Vichy lance un plan d’industrialisation des possessions outre-mer. Une filiale africaine de Lesieur est alors installée à Casablanca et à Alger. Lemaigre Dubreuil entame alors une brillante carrière coloniale en Afrique du Nord.

 

Il se détourne de Vichy, et prépare le débarquement allié en Afrique du Nord, le 8 novembre 1942, au sein de la « conjuration des Cinq ». Le Général Alphonse Juin est alors aux ordres de Vichy. Il est commandant en chef des forces d’Afrique du Nord. Les « Cinq » mettent Juin en résidence surveillée et lui font signer des papiers dans lesquels il admet devoir donner l’ordre à ses troupes de tirer sur les Alliés. Ses troupes sont défaites, Juin est emprisonné, puis gracié.

 

La Résistance française s’unit autour de Charles de Gaulle, tandis que Giraud est évincé. Lemaigre Dubreuil, proche de Giraud, promet alors de se retirer de la politique. Il quitte Alger et rentre à Paris à la Libération. Il est même incarcéré par erreur durant quelques semaines à Fresnes pour atteinte à la sûreté intérieure de l’Etat. Jusqu’en 1950, il combattra les diffamations sur son rôle dans la Résistance d’Afrique du Nord.

 

Lemaigre Dubreuil et le colonialisme

En 1950, Lemaigre Dubreuil fait partie d’une minorité d’entrepreneurs français, globalement en faveur de l’ordre établi, qui a le pouvoir politique et économique au Maroc. Il considère qu’il faut trouver un juste milieu entre la marocanisation et la domination. Cependant, la renaissance africaine de Lesieur correspond à l’idée populaire d’après-guerre : « sans l’Empire, la France ne serait qu’un pays libéré ; grâce à son Empire, elle est un pays vainqueur ».[1]

En 1947, Juin remplace le libéral Eirik Labonne à la Résidence Générale. Il désire établir une co-souveraineté franco-marocaine dans l’Empire chérifien. Le sultan Sidi Mohammed Ben Youssef, futur Mohammed V refuse d’entériner ce nouveau régime basé sur une réforme du Maghzen, qui permettrait l’éligibilité de Français à l’échelon communal. A partir de décembre 1950, Ben Youssef fait la grève du sceau.

 

En mai 1951, Lemaigre Dubreuil sert d’intermédiaire entre l’Elysée et la Résidence. Il considère qu’il faut provoquer la déposition du sultan. Une première tentative préparée avec Hadj Thami el Glaoui, pacha de Marrakech, échoue. Les cavaliers entourent Rabat, laissant croire à une résurgence de la siba berbère.[2] Robert Schuman, ministre des Affaires Etrangères pose son veto à la destitution. Mais, cet épisode sert de répétition générale pour la déposition de l’été 1953.

 

La Résidence veut prouver que le sultan est impliqué dans une conjuration communisto-istiqlalienne. L'Istiqlal, parti de l'Indépendance, est décrédibilisé par les accusations de communisme. Il faut créer un scandale, qui justifierait une déposition aux yeux des Etats-Unis et de l’opinion publique française. Les démarches de Lemaigre Dubreuil à Paris sont pourtant peu fructueuses. Juin est compromis par ses manoeuvres contre le sultan. Lemaigre Dubreuil est chargé de négocier sa succession. Le Général Guillaume sera le parfait « intérimaire », dont rêve Juin.

 

Juin est furieux d’être éloigné du Maroc. Il reçoit le commandement Centre- Europe de l’OTAN et le bâton de Maréchal en dédommagement. Officieusement, Guillaume et Juin échangeront souvent leurs postes. La mission de Lemaigre Dubreuil pour le cercle militaire s’arrête là.

 

Rien ne permet de savoir ce qu’il fait entre juillet 1951 et novembre 1952, date de son premier article dans L’Information politique, économique et financière. Il est imprégné des peurs de l’époque, accusant le stalinisme, le panarabisme et l’impérialisme américain. S’il ne remet pas encore en cause le colonialisme français, il admet que la France a du mal a trouver sa place dans le nouvel ordre mondial.

 

Lemaigre Dubreuil se tient au courant de l’actualité en faisant ses propres revues de presse. Les campagnes libérales de médiatisation du problème marocain se multiplient en France au cours de l’année 53. Celles-ci ont une grande influence sur les analyses de Lemaigre Dubreuil. Après de nouvelles tensions, la Résidence provoque la déposition de Ben Youssef le 20 août 1953.

 

Dans Le Monde du 30 octobre, Lemaigre Dubreuil déplore cet acte « regrettable, mais inévitable  pour la sauvegarde et la tranquillité de l’Empire». Le sultan se révèle être l’ultime garantie de l’ordre et de la morale. Après son départ, «tous les pores des prébendiers actuels ou futurs suaient à haute dose le colonialisme le plus odieux» décrit-il dans un style des plus virulents.

 

La déposition du sultan provoque la cristallisation des haines contre les Français. Aux actions des mouvements indépendantistes répond l’activisme de groupes français « contre-terroristes ». Roland de Moustier (secrétaire d’Etat aux affaires étrangères) proche de Lemaigre Dubreuil est chargé d’enquêter. Son rapport reste lettre morte.

 

Lemaigre Dubreuil rejoint les libéraux

Il faut attendre mars 1954 pour que Lemaigre Dubreuil assume publiquement que ses convictions ont changé. Dans Le Monde, avec «la France à la croisée des chemins», il détourne le leitmotiv des socialistes Paul Ramadier et Marius Moutet, en affirmant que la conservation de l’Empire colonial relève du passéisme.

 

Il participe aux réunions des libéraux qui ont lieu à l’hôtel Mansour de Casablanca. Ce Jeu de Paume rassemble les  Amitiés (Félix Nataf), Conscience Française (Guy Delanoë), les notables marocains de l’Istiqlal  (Mohamed Boucetta, Hadj Omar Abd-El-Djellil et Ahmed ben Kirane), les nationalistes modérés et sans parti  (Abbed Soussi, Mohamed Dadi, Abdel Ouahad Benjjeloun, M’Barek Ben Bekkaï), ainsi que des hommes d’affaires du Maroc (Lorrain Cruse, Jacques Reitzer, Mohamed Zeghari et Tahar Sebti).

 

En mars 1954, le maréchal Juin déclare à Auxerre qu’il refuse la CED (Communauté Européenne de Défense). Il ne peut donc plus rester à la tête du commandement Centre-Europe de l’OTAN. Le Ministère pense remplacer Juin par Guillaume à ce poste, tandis que le siège de la Résidence reviendrait au général Koenig. Lemaigre Dubreuil fait pression pour obtenir la nomination d’un diplomate, Francis Lacoste.

 

Après un véritable marathon de rencontres à la Résidence et au Ministère des Affaires Etrangères, Lemaigre Dubreuil organise un dîner, le 10 juin 1954, afin que Lacoste rencontre une délégation marocaine. Celui-ci passe en coup de vent, Lacoste refuse d’être l’homme des libéraux.

 

En juillet, Lacoste arrive dans un Maroc miné par la violence, exaspéré par le report des solutions dynastiques. Lacoste s’inquiète de la fragilisation du « front des caïds », une force « anachronique », mais qui « tient le bled ». En août, la défaite de Dien Bien Phu change la donne coloniale. Les négociations sont lancées en Tunisie et en Indochine.

 

Les libéraux abandonnent leur projet d’association franco-marocaine par pragmatisme, par humanisme ou bien par réalisme politique. L’Etat chérifien doit devenir l’Etat marocain, et le sultan, le roi du Maroc. Ils utilisent les relais politiques de Lemaigre Dubreuil, afin de convaincre Paris.

 

En octobre 1954, Lemaigre Dubreuil remet à Pierre Mendès France une proposition de constitution d’un Conseil du Trône de cinq ou six personnes. Ce conseil représenterait les différentes tendances : yousséfistes, glaoui et nationalistes modérées. Le sultan fantôche Moulay Ben Arafa accepte de se retirer, tandis que Ben Youssef en exil à Antsirabé refuse. Le retour de Sidi Mohammed Ben Youssef paraît alors évident.

Lors d’un dîner chez Lemaigre Dubreuil à Paris en octobre 1954 avec Juin, le Glaoui et son fils Abdessadek el Glaoui. Le maréchal se révèle être le plus intransigeant, en revanche le Glaoui est très lucide sur la crise. Lemaigre Dubreuil tente de maintenir le dialogue entre les différents partis. Malgré l’urgence, Pierre Mendès-France refuse d’agir au Maroc, comme il le fait en Tunisie. Fin décembre 1954, Antoine Mazella de Maroc Presse tente de rencontrer Mendès-France avec l’aide de Lemaigre Dubreuil, pour lui remettre un dossier sur les gangs français de Casablanca. Mendès refuse de le rencontrer.

 

Le rachat de Maroc Presse

Les libéraux accusent le lobby des « Vieux marocains » sous la coupe de Juin de retarder le règlement de la question marocaine à Paris, et de garantir l’impunité des activistes français au Maroc. En février 1955, Maroc Presse met directement en cause Philippe Boniface, préfet de Casablanca.

 

Le journal est menacé, le scandale pousse son propriétaire Jacques Walter à le liquider. Lemaigre Dubreuil décide de racheter 95 % des actions, puis en cède 30% au groupe de libéraux français et marocains.

 

Il promet un esprit de « sérénité », pour obtenir la caution d’Edgar Faure et de Pierre July. Lors d’un entretien à Paris, il lance face à leur hésitation : « je veux que ce journal réussisse. Je vais dépenser beaucoup d’argent. Mais n’oubliez pas ce que je vais vous dire : je serai assassiné […] je n’ai pas peur mais je serai assassiné ». Cette anecdote est rapportée par July (ministre des affaires marocaines et tunisiennes).

Juin refuse de donner son aval au projet. Lemaigre Dubreuil rapporte avec mordant une entrevue avec Lacoste, le résident qu'il a contribué à mettre en place :«je lui ai dit les choses les plus désagréables du monde, sa figure est restée sereine et ses yeux pleins d’amour(…) le commerce avec les diplomates est vraiment plus agréable qu’avec les maréchaux ».

Dans son rapport officiel, Lacoste constate que le journal prend « une position plus engagée depuis le 23 avril, date de la cession ».

 

La tribune libre de Maroc Presse

Pour l’inauguration de la tribune libre, Lemaigre Dubreuil déclare : « j’ai décidé de mener à bien cette tâche et de confier ce journal à une équipe d’hommes libres, désintéressés, clairvoyants, ayant largement dépassé les limites du nationalisme étroit ». Le journal conserve sa ligne d’action, Lemaigre Dubreuil devient un personnage public, garant de l’offensive des libéraux.

L’engouement du public pour la nouvelle formule de Maroc Presse tient justement à cette tribune libre. Celle-ci est animée par Mohammed Ben Moulay Larbi el Alaoui (chef spirituel de l’Istiqlal, qui sort tout juste de prison), suivi du Comte de Paris, d’anonymes, entre autres Abdessadek el Glaoui.

Les libéraux tâchent enfin de provoquer l’ouverture d’un débat public à Paris. Une conférence nationale sur le problème marocain est organisée par Jean Védrine les 7 et 8 mai 1955. La question du trône s’impose comme le thème récurrent. Pour l’opinion française, elle est rédhibitoire, pour l’opinion marocaine, elle est le préalable.

Au Maroc, les éditoriaux de Maroc Presse ont des répercussions terribles dans les milieux européens et marocains. Les promesses de July laissent espérer un règlement proche de la crise. Le climat est à la terreur.

 

Incertain de ce qui se décide vraiment à Paris, Lacoste est forcé au démenti constant, tandis que l’exaspération gagne toutes les couches de la population. En Algérie, la France déclare l’Etat d’urgence et se lance dans la guerre. Le 30 mai à Alger, le Maréchal Juin évoque la nécessité de combattre le terrorisme en prenant pour en triompher « certaines licences » avec la légalité.

 

L’assassinat et ses répercussions

A Casablanca, le 6 juin, un attentat à la voiture piégée contre Jacques Reitzer échoue, le 11 Lemaigre Dubreuil tombe sous les balles de truands devant l’immeuble Liberté.

 

 

L’enquête va rester inachevée, faute de preuves. La sacoche de Lemaigre Dubreuil disparaît. Le témoin n°1 est vaguement interrogé, puis renvoyé en France, on le retrouve suicidé un mois plus tard. Les commissions d’enquête se succèdent au Maroc entre 1955 et 1959.

En décembre 1962, des aveux de Louis Damiani mettent en cause directement les policiers Luigi et Melero, ainsi que Congos, tout quatre anciens hommes de main de Présence Française, groupe dirigé par le docteur Georges Causse. Ils bénéficient de non-lieux au cours du mois de juillet 1965, bien qu’ils aient été impliqués dans une tentative d’assassinat sur Mendès-France, lors de sa venue pour la messe d’enterrement de Lemaigre Dubreuil.

Lors de celle-ci, les trois nefs de la cathédrale de Casablanca sont pleines, le parvis bondé de Français et de Marocains. Maroc Presse publie en Une la lettre de condoléances du maréchal Juin, qui y accumule les laudatifs : « j’approuvais sans réserve qu’il cherchât par tous les moyens à rapprocher les Français des Marocains nationalistes(…) Hélas! Casablanca n’est plus(…) qu’un foyer d’anarchie(…)  Comme toujours, ce sont les meilleurs qui tombent et le pays vient de perdre un grand Français… »

La publication de la lettre dans la presse libérale alimente l’incompréhension et la peur de « l’abandon ».

Mi-juin, Lacoste est relevé de ses fonctions. Juin est prié de démissionner du Comité de Coordination de l’Afrique du Nord. Tous les directeurs quittent Rabat, tandis le duo Pinay-Faure lance les négociations avec les nationalistes marocains. Le nouveau Résident Gilbert Grandval entre en fonction le 12 juillet. Il veut procéder à une épuration de la police, mais il est réduit à l’impuissance par les émeutes européennes et par la « pègre de Présence Française ».

En août et septembre, la tension est à son comble. En novembre, Ben Youssef revient en France, Paris décide de reconnaître la nation marocaine.

 

Les témoignages des libéraux

Certains libéraux critiquent le fait que Jacques Lemaigre Dubreuil soit apparu tard et avec fracas sur la scène libérale. Ils voient en lui le milliardaire, conseiller des cercles politiques, conservateur, puis vedette de la cause marocaine.

Guy Delanoë suppose que Lemaigre Dubreuil se serait servi de son audience auprès des milieux politiques parisiens pour les persuader de l’importance de Maroc Presse. Il n’aurait cependant pas respecté ses promesses en laissant le journal faire pression sur la Résidence.

Il existe certes une part d’idéalisme chez Lemaigre Dubreuil, mais c’est bien sa lucidité dans la crise qui est tout à son honneur. Il comprend avec les libéraux, que la violence est inhérente à la société coloniale, que pour sortir du cycle de la violence, il faut sortir de la société coloniale.

Lemaigre Dubreuil a recherché le juste milieu entre l’entente et la marocanisation en organisant des entrevues entre les hommes politiques marocains et français. En sauvegardant la tribune libérale de Maroc Presse, il voulait attiser l’attention de l’opinion française et marocaine.

Casablanca a en quelque sorte rendu hommage à sa « conversion » en baptisant la place de la Révolution Française, place Lemaigre Dubreuil, sur les conseils de Guy Delanoë. La Studebaker verte dont l’aile droite est criblée de balles est exposée depuis février 2005 à l’entrée du Musée National de la Résistance à Rabat.



 

Les photos noir et blanc sont parues dans Paris Match en 1955/56, exposées en novembre 2005 sur l'avenue Mohammed V à Rabat.

[1] formulée par Gaston Monnerville, premier président du Conseil de la République de 1947 à 1969, d’origine guyanaise.

[2] La marche des tribus est traditionnellement un signe de régulation du pouvoir royal. On oppose le bled el Maghzen, territoire de l’impôt et de l’Etat, au bled el Siba, celui de la guerre.

 

http://unpeudair.over-blog.com/article-5735469.html

 

 

mainrouge1956.pdf

 

Alger, 4 juin 1958, le Grand Charles lance à la foule malentendante:

 

"Je vous hais, compris?"

 

Desproges, Petit dictionnaire à l'usage de l'élite et des biens nantis.

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