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25/11/2009

L'adjudant Drucker reprend du service au ministère de la propagande, avec le concours des stars, au service de la spectaculaire société des marchands de canons...

Michel Drucker, VRP d'une armée super fun

Régis Soubrouillard - Marianne | Mercredi 25 Novembre 2009 à 14:01

France Télévisions a choisi son expert en matière de questions de défense: Michel Drucker. L'animateur, en collaboration avec le service de relations publiques des armées a encore programmé deux émissions spéciales, si possible avec Carla Bruni, diffusant toujours une vision festivalière et ludique de l'armée.



Arielle Dombasle au coeur de l'armée de terre
Arielle Dombasle au coeur de l'armée de terre
Cherche-t-il à se placer pour la future présidence de France Télévisions ou directement à postuler à la tête du ministère de la Défense, voire au Panthéon, qui sait ? En tout cas depuis quelques temps, Michel Drucker rend bien des services à la nation qui lui en sera à coup sûr reconnaissante.

Le 14 juillet dernier, notre Mimi national avait déjà présenté un show à la gloire des armées françaises où  il devisait Défense mais aussi vélo avec le président de la République, faisait découvrir à des téléspectateurs ébahis le quartier général de l’état major de l’armée de terre, mais aussi un saut en parachute de Guy Marchand, Lizarazu au sein des forces spéciales, Gérard Darmon en Afghanistan et last but not least un raid gracieux d’Arielle Dombasle au Tchad. Une émission largement produite en collaboration avec le Sirpa, le service de relations publiques des armées.

« Pour ce projet, il nous fallait trouver le financement pour le réaliser »
, expliquaient alors au journal TV Mag les producteurs, déjà à l’origine des émissions « Une nuit sur le Charles-de-Gaulle » et « Une nuit sous les mers ». « Le ministre de la Défense Hervé Morin a immédiatement accepté de nous aider et de mettre du matériel à notre disposition ». Une coproduction à visée essentiellement publicitaire.


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Une vision ludique, pacifiste et démilitarisée de l'armée


Dans un entretien resté culte de Carla Bruni –réalisé le 14 juillet, grand jour de propagande sarkozyste-, la première Dame de France avait posé, elle aussi, son regard « artiste » sur les questions de défense : « C'est magnifique que tous ces hommes, toutes ces armes, tous ces avions, soient au service de la paix car désormais l'armée nous protège de la guerre ». Bien loin des efforts déployés par son mari pour la vente de quelques Rafale…

Dans les milieux de défense, certains s’inquiètent depuis longtemps de ces dérives médiatiques : « Exploitant cette veine pacifiste et démilitarisée, les différents Sirpa et Directions du recrutement jouent également la carte de l’humour et de la décontraction. Le principe de réalité est alors occulté et drapé du principe de plaisir, aux contours plus resplendissants. Durant les étés 2003 et 2004, par exemple, l’Armée de terre a organisé une tournée des plages durant laquelle des militaires se sont donnés en spectacle, dansant en treillis sur le sable et livrant une vision faussement détendue du métier des armes, qui fit d’ailleurs l’objet d’une critique virulente du Canard Enchaîné (4 août 2004). La Marine nationale, quant à elle, promet une vie ludique et aventureuse à ses recrues potentielles, au travers d’affiches qui exhortent : « Vivez intense », « oubliez votre scooter » ou encore « changez d’adrénaline » écrivait en 2005  le capitaine –en disponibilité-  et professeur de communication Céline Bryon Portet dans la revue Défense nationale dans un article au titre prémonitoire : « communication militaire : identité en péril ».

L’armée de l’air et Michel Drucker (déjà) en prenaient eux aussi pour leurs grades : « L’Armée de l’air, enfin, pratique une inquiétante confusion des genres et cède au jeunisme lorsqu’elle ridiculise ses pilotes dans des jingles radiophoniques ou promeut la provocante Ophélie Winter marraine du 50e anniversaire de la Patrouille de France. Durant cet événement médiatique, présentée par Michel Drucker, le 17 mai 2003 sur France 2 à 20 h 50, on a pu entendre la chanteuse, vêtue de la symbolique combinaison de vol bleu ciel des pilotes de la PAF, vanter les voluptés de l’onanisme après une allocution de Mme Michèle Alliot-Marie… Et comme la jeune femme avait participé à l’émission « Nice people » quelques jours auparavant, le magazine Télé 7 jours associa les deux événements ».

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Carla Bruni au coeur de la Défense nationale

Rien n’a changé. Ni le style, ni les acteurs. L’armée continue de se complaire dans une communication essentiellement festivalière avec la complicité du service public de télévision qui lui permet d’occulter des questions autrement plus essentielles, soulevées notamment au moment de la publication du livre blanc sur la Défense, les questions matérielles, la présence des troupes françaises sur les théâtres d’opérations, l’incapacité chronique à envisager le début d’un projet de défense européenne etc.  

Dans une interview récente à France Soir, Michel Drucker confie qu’il réalisera encore deux émissions à la gloire de l’armée française dans les mois qui viennent. En mars, il partira pour Kandahar pour une émission spéciale pour le 75è anniversaire de l’armée de l’air. Et le mois suivant, le présentateur produira une émission hommage à la Patrouille de France (encore…) avec la participation de…Carla Bruni. Ophélie Winter n'étant plus bankable et encore moins première Dame... Des militaires, des célébrités, de l’émotion, et l’épouse du chef d’Etat-major des armées. L'armée, c'est sûr, maîtrise parfaitement sa communication. Reste à savoir combien de temps le nuage de fumée national fera effet.

Communication militaire : identité en péril ?

Céline BRYON-PORTET

Longtemps enfermée dans le mutisme, l’institution militaire, dans un contexte nouveau marqué par la fin de la guerre froide, l’essor des nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC) et la suspension du service national, s’est progressivement ouverte au monde de la communication. Essentiellement destinée à renforcer la visibilité des armées ainsi que leur potentiel d’attractivité, cette ouverture a souvent dénaturé leurs fondamentaux identitaires, ce qui risque d’avoir des conséquences néfastes sur son image, tant en externe qu’en interne. À l’inverse, une approche systémique, davantage respectueuse de la spécificité du métier des armes et visant à lui redonner du sens en réactualisant ses valeurs, pourrait être envisagée.


LA LOI DU SILENCE : FONDEMENTS STRATÉGIQUES,
STRUCTURELS ET ORGANISATIONNELS

L’armée fut longtemps surnommée, comme chacun le sait, « la Grande muette ». La pratique du silence attachée à l’institution militaire s’enracine dans un lointain passé, puisqu’elle était déjà préconisée par Sun Tzu puis, près de deux mille ans plus tard, par Clausewitz. D’une manière générale, on note cette invitation au mutisme dans la plupart des traités de polémologie évoquant les principes stratégiques des guerres classiques.

Ainsi recommande-t-on, dans L’Art de la guerre (1), la connaissance des projets de l’ennemi par la voie du renseignement, tandis qu’une grande discrétion sur les desseins personnels est conseillée, afin que soit rendue possible une guerre éclair prenant par surprise les troupes adverses. La diffusion de fausses rumeurs ou intoxication est également proposée pour que les forces antagonistes soient trompées sur les intentions réelles de l’attaquant. Car « la guerre repose sur le mensonge »…

Très tôt dans l’histoire militaire, donc, une attention de premier ordre a été accordée à la quête et à la circulation maîtrisée d’une information qui peut rapidement être convertie en désinformation. Apparaissant comme une arme à double tranchant, pouvant tout aussi bien entraîner la victoire ou la défaite, la communication fut toujours considérée avec méfiance et maniée avec prudence par les armées. Conscientes, à l’instar de Napoléon Bonaparte, que « quatre gazettes font plus de tort que 100 000 soldats en campagne », celles-ci ont assis leur mode de fonctionnement même sur la protection du secret, grâce à une classification des documents détenus selon leur degré de confidentialité.

Outre ce fondement stratégique, on relève des motivations de nature structurelle et organisationnelle : le devoir de réserve, par exemple, impose des limites au militaire afin que ce dernier ne livre une opinion personnelle lorsqu’il s’exprime au nom de l’institution à laquelle il appartient. Le principe de subsidiarité, quant à lui, selon lequel chacun participe à la délivrance de l’information à son niveau, est plus particulièrement lié à la structure hiérarchique des armées.

DE L’INFORMATION À LA COMMUNICATION : CAUSES ET ENJEUX

Ce n’est que très progressivement que les armées ont abandonné leur familière position de repli pour s’ouvrir au monde profane de la communication. À la base de ce processus, on peut identifier trois causes majeures.

L’après-guerre froide

La première, de nature géopolitique, correspond à la fin de la guerre froide. Jusqu’aux années 80, en effet, les rivalités qui opposaient les blocs de l’Est et de l’Ouest justifiaient que chaque partie tût ses avancées technologiques en matière d’armement et de conquête spatiale ; mais à mesure que le danger diminuait, le mutisme à l’égard de la population perdait sa raison d’être. En outre, les « menaces moins perceptibles » entraînent une vision floue des armées et un certain détachement à l’égard de la chose militaire, comme le souligne le Schéma directeur de la communication de la Défense 2000-2002. Dans le climat du dégel, l’institution de Défense a donc dû justifier ses dépenses, prouver sa légitimité et sa nécessité en communiquant sur ses besoins, ses moyens et ses enjeux, auprès des décideurs politiques afin que lui soient alloués les budgets garantissant son fonctionnement, mais aussi auprès du grand public, pour remporter l’adhésion et obtenir le soutien de ses opérations.

Société de l’information

La deuxième cause est de nature technologique et sociétale. L’apparition des nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC), la mondialisation des flux et l’influence grandissante des médias sur l’opinion publique, qui considère le droit à l’information comme une exigence démocratique, ont incité les forces armées à réviser leur attitude de réserve. En 1994, le Livre blanc sur la Défense, évoquant les nouvelles règles du jeu qu’impose la globalisation des échanges, observe que « la gestion médiatique devient l’un des éléments de la stratégie militaire ». « L’information est désormais au cœur de toute politique de défense », pour ce que « les médias ne sont plus seulement des spectateurs mais des acteurs des crises et des conflits, qui pèsent sur leur conduite et leur issue », ce qu’avait prouvé l’intervention des armées britanniques dans les Malouines, en 1982.

Suspension du service national

Enfin, le dernier déclencheur a trait à la suspension du service national, annoncée par M. Jacques Chirac dès 1996. La professionnalisation, en effet, a entraîné de profondes restructurations et rendu nécessaire l’élaboration d’une politique de communication destinée d’une part à développer le potentiel d’attractivité du métier des armes afin de recruter des effectifs ; d’autre part à augmenter la visibilité des armées et à renforcer le lien nation-défense, jadis assuré par la conscription, et dont on peut craindre qu’il sera altéré, à plus ou moins long terme.

Engageant près de 30 000 jeunes par an, la Défense se positionne comme le « 1er recruteur national », selon le mot de M. Jean-François Bureau, porte-parole du ministre et délégué à l’information et à la communication de la Défense (Dicod). Cette nouvelle donne permet de comprendre que l’institution de Défense, après avoir répondu aux attentes de l’opinion publique en faisant de l’information son premier cheval de bataille, ait progressivement donné la priorité à la communication (2), et plus précisément à une communication de séduction.

 

L’ORGANISATION DE LA COMMUNICATION DE DÉFENSE

La création de la Dicod, en 1998, a opéré une rupture radicale dans la communication de Défense. La dissolution du Sirpa central (Service d’information et de relation publique des Armées), en effet, marquait une volonté d’émancipation de l’organe militaire vis-à-vis du cabinet du ministre, dont il n’était jadis que le bras séculier, ce qui donnait fréquemment lieu à des conflits (3).

Chargée de définir les grandes orientations stratégiques et de délivrer les discours officiels du ministre auprès du public, mais également auprès des Sirpa des quatre forces armées et autres services, la Dicod conserve un lien étroit avec le ministère de la Défense, puisqu’elle élabore notamment ses campagnes de communication. Le rôle d’intermédiaire qu’elle occupe entre le ministère et les armées atténue cependant les ingérences directes des figures politiques et des hauts fonctionnaires civils dans la sphère militaire. Cette entité interarmées est donc tout à la fois centralisatrice et coordinatrice. Elle impose aux différentes armées un fil directeur qui assure une harmonisation du discours et garantit simultanément une autonomie relative de ces dernières vis-à-vis du politique.

La communication institutionnelle de la Défense s’exprime, grâce à la Dicod et aux Sirpa, à travers l’édition de nombreuses revues, la diffusion d’éléments de langage, la préparation d’argumentaires relatifs à des dossiers sensibles, la simulation de crises, la mise à jour d’un site Internet, l’organisation d’événements médiatiques divers, d’expositions et de manifestations militaires en tous genres, destinés à promouvoir l’image de la Défense, enfin l’élaboration de campagnes institutionnelles et de recrutement.

Paradoxe pour le moins surprenant, la Défense, d’abord réticente à communiquer, possède à ce jour le dispositif de communication le plus important de l’État, d’un point de vue quantitatif. Qualitativement, en revanche, il n’en va guère de même : en dépit de moyens financiers non négligeables, la communication peine à se hisser au rang de spécialité reconnue. Majoritairement militaire, le personnel qui y œuvre exerce ses fonctions sans avoir été formé (à 61,79 %) et le déplore fortement, comme il ressort d’une récente étude (4).

L’ADIEU AUX ARMES : STRATÉGIE MARKETING
ET COMMUNICATION DÉCALÉE

Le système de communication de la Défense est donc ainsi fait qu’il permet, théoriquement, la construction d’une image fédératrice de l’institution, via la Dicod, et la sauvegarde des particularismes de chaque armée, grâce aux Sirpa. Néanmoins, le traitement des différentes cibles de communication ne semble pas articulé de manière aussi harmonieuse.

Depuis la mise en place de la professionnalisation, en effet, la communication institutionnelle de la Défense repose sur deux axes assez hétérogènes. Le premier, dirigé vers les leaders d’opinion et les cadres supérieurs civils et militaires, demeure globalement fidèle à la réalité de l’institution (les recherches de l’IHEDN relèvent d’une telle politique de communication). En revanche, la seconde orientation, visant le grand public, paraît davantage biaisée. Cette scission crée donc une image institutionnelle duelle.

Campagnes de recrutement, événements médiatiques, éléments de langage, concourent à donner des armées d’aujourd’hui, en effet, une image assouplie. Dans une logique de séduction, l’ethos du combattant et les effets parfois destructeurs de la force armée, susceptibles de rebuter le grand public, sont volontiers omis dans les discours officiels de la Dicod. Ainsi les vocables guerriers sont-ils bannis au profit d’une approche humanitaire qui s’assortit d’expressions telles que « soldat de la paix », « frappes chirurgicales », « zéro mort » ou « guerre propre ».

Dérapage ?

Exploitant cette veine pacifiste et démilitarisée, les différents Sirpa et Directions du recrutement jouent également la carte de l’humour et de la décontraction. Le principe de réalité est alors occulté et drapé du principe de plaisir, aux contours plus resplendissants. Durant les étés 2003 et 2004, par exemple, l’Armée de terre a organisé une tournée des plages durant laquelle des militaires se sont donnés en spectacle, dansant en treillis sur le sable et livrant une vision faussement détendue du métier des armes, qui fit d’ailleurs l’objet d’une critique virulente du Canard Enchaîné (4 août 2004). La Marine nationale, quant à elle, promet une vie ludique et aventureuse à ses recrues potentielles, au travers d’affiches qui exhortent : « Vivez intense », « oubliez votre scooter » ou encore « changez d’adrénaline » (5).

L’Armée de l’air, enfin, pratique une inquiétante confusion des genres et cède au jeunisme lorsqu’elle ridiculise ses pilotes dans des jingles radiophoniques (6) ou promeut la provocante Ophélie Winter marraine du 50e anniversaire de la Patrouille de France. Durant cet événement médiatique, présentée par Michel Drucker, le 17 mai 2003 sur France 2 à 20 h 50, on a pu entendre la chanteuse, vêtue de la symbolique combinaison de vol bleu ciel des pilotes de la PAF, vanter les voluptés de l’onanisme après une allocution de Mme Michèle Alliot-Marie… Et comme la jeune femme avait participé à l’émission « Nice people » quelques jours auparavant, le magazine Télé 7 jours associa les deux événements.

Image ou image de marque ?

Autant de présentations mensongères, puisqu’au sein de l’institution demeurent les traditionnelles exigences : discipline, disponibilité, sacrifice de soi (7)… En outre, de telles opérations ressemblent davantage à des campagnes marketing qu’à des actions de communication institutionnelle. La Défense vend aujourd’hui son image de la même façon qu’une entreprise privée vend un produit commercial. Pour reprendre la terminologie de l’analyste américain Porter, au lieu de se positionner sur un segment qualitatif reposant sur une stratégie différenciée, parfaitement adaptée à leur dimension institutionnelle, les armées pratiquent une approche quantitative, dite stratégie de volume. Celle-ci se révèle pourtant incompatible avec leur culture. Quelle entreprise du secteur civil, en effet, exige de ses employés qu’ils défendent un idéal au péril de leur vie ? Ayons l’honnêteté de le dire : le métier des armes n’est pas et ne sera jamais un métier comme les autres.

 

CONSÉQUENCES EXTERNES
ET RÉPERCUSSIONS INTERNES

En diffusant des messages inadéquats, les armées voient leurs fondements identitaires menacés, tant vis-à-vis du grand public que du personnel militaire.

Banalisation

En externe, cette diffusion crée une image attractive mais fallacieuse. La spécificité du métier des armes ainsi gommée, se trouve fragilisé le principe de différenciation de l’institution militaire, principe grâce auquel une entité, ou une marque, peut se distinguer des autres. En matière de ciblage du recrutement, ce phénomène de banalisation favorise l’engagement d’une population globalement inconsciente des contraintes inhérentes au statut militaire et inadaptée au mode de vie qu’il requiert, ce qui entraîne des dysfonctionnements au sein de l’institution.

À long terme, les armées pourraient rencontrer des difficultés dans leur tentative de fidélisation du personnel, le décalage entre la vision édulcorée des campagnes d’attraction et les astreintes effectives du quotidien étant souvent trop important, et propre à décevoir les jeunes recrues qui signent un contrat sur la promesse d’un rêve ou d’une aventure. Cet aspect n’a d’ailleurs pas échappé à la critique de certains journalistes. Dans un article des Échos, paru le 3 février 2004, Sophie Reiffers notait que « la Marine nationale ose recruter décalé » et soulignait les dangers d’une telle « idéalisation publicitaire », qui masque « l’éventualité d’un combat ou les contraintes » de la vie militaire et favorise donc « le désistement de candidats déçus ».

Plus généralement, enfin, cet effacement de la « militarité » des armées pourrait affecter leur crédibilité même, et, partant, la confiance que leur témoigne la population. En outre, on peut se demander si de telles constructions symboliques, propres à s’enraciner durablement dans l’inconscient collectif, ne participent pas à créer un climat social hostile à l’utilisation de toute force, y compris coercitive, ce qui se révèlerait préjudiciable en cas de conflit.

 

Intégrité menacée

Si ces messages sont principalement adressés au public, ils pénètrent également, par un phénomène de porosité, le personnel militaire. En interne, ceux-ci ne favorisent donc guère la préparation psychologique des défenseurs de la nation, lesquels devront peut-être donner la mort ou sacrifier leur vie. Enfin, cette communication décalée entre en contradiction avec l’idée que les militaires se forgent de leur engagement. Brouillant les marques traditionnelles, indispensables à tout principe d’identification et d’appropriation, elle entame la cohésion de la communauté. Le récent échec qu’a connu la campagne radiophonique de l’Armée de l’air prouve qu’un tel décalage est inopportun, et souligne le danger qu’il y a à dévaloriser le personnel et à ignorer ses attentes sous le prétexte qu’on souhaite s’attirer les faveurs de l’opinion publique...

L’intégrité de l’institution, de ses valeurs et de ses individus, s’en trouve donc affectée. Nombre de militaires paraissent oublier leur vocation première. Subissant une déconcertante perte d’identité, ils adoptent progressivement un comportement de « fonctionnaire » et se considèrent comme de simples salariés, comptables de leur temps et de leurs efforts, si l’on en croit de récents rapports : on bondit de son siège dès l7 h 00, on néglige le salut réglementaire, on soupire lorsqu’on doit assister à une cérémonie, on refuse même, parfois, de participer à un conflit ! D’aucuns invoqueront l’évolution des mentalités sociales ; mais ce phénomène n’est-il pas également imputable à l’image que les armées cultivent et donnent d’elles-mêmes ?

VERS UNE VISION SYSTÉMIQUE

Interdisciplinaire, la communication est, par essence, fondée sur un jeu de relations et d’échanges, comme le rappelle le dieu Hermès qui en est la figure tutélaire, mais aussi son étymologie latine. Elle se définit comme un système ; or, dans tout système, la modification d’une partie du corps entraîne celle de tout l’organisme. Qu’est-ce à dire ? La dénaturation de l’image externe engendre nécessairement une altération plus intime. Nulle étanchéité possible : le battement d’ailes d’un papillon en mer de Chine peut déclencher un ouragan à l’autre bout de la planète, et un jingle radio trop ironique est susceptible de provoquer un scandale au sein de toutes les unités aéronautiques françaises. Nombreux sont les dommages « collatéraux » que créent des actions de communication non réfléchies ou maîtrisées.

Anticipation

À partir de ce constat, force est de reconnaître que l’on doit s’efforcer d’anticiper, en premier lieu, les conséquences de toute action de communication. Mieux vaut donc renoncer à l’élaboration de campagnes de séduction dont on peut supposer qu’elles apporteront à l’entité organisatrice moins d’avantages que d’inconvénients. Dans cette perspective, il paraît aussi indispensable de privilégier une stratégie sur le long terme plutôt que des entreprises aux effets éphémères, orientées vers la seule satisfaction des besoins immédiats.

Une approche systémique implique, enfin, une vision globale de la communication, ce qui interdit une scission entre les sphères interne et externe, mais surtout l’émission de messages contradictoires. Continuité et cohérence devraient être les maîtres mots. On peut en conclure que les armées gagneraient à réduire le décalage qui existe à ce jour entre la réalité du statut militaire et la représentation qu’elles en donnent. Une inversion de la chaîne des priorités, prenant la gestion interne de la spécificité du métier des armes comme pierre de touche et amorce des stratégies de communication offertes au monde civil, s’avèrerait probablement bénéfique, toute cohésion habilement renforcée rayonnant naturellement vers l’extérieur. Comme les autorités se plaisent à le répéter, le militaire constitue un relais essentiel, propre à consolider le lien nation-défense. Qui peut témoigner mieux que lui, en effet, de son expérience, et valoriser l’institution qu’il sert ?

Cohérence

Concrètement, le respect d’une approche systémique s’exprimerait par un refus de séparer les différents services qui pratiquent la communication au sein d’une même institution. La tendance des armées, depuis quelques années, semble pourtant être inverse. Ainsi la sous-direction du recrutement (SDR) de l’Armée de l’air, notamment chargée d’élaborer les campagnes de recrutement, est-elle devenue autonome du Sirpa Air, qui œuvre sur la communication interne et externe. On conçoit aisément que ces services distincts, respectivement basés à Tours et à Paris, parviennent difficilement à définir des messages cohérents, à respecter des objectifs communs et à travailler à la construction d’une image institutionnelle globale.

Cette scission ne fut d’ailleurs pas étrangère au scandale que provoqua la dernière campagne radio de l’Armée de l’air. Responsable de l’opération, la SDR, en effet, ne considéra que l’objectif qui était le sien, à savoir le recrutement de nouveaux effectifs. Le Sirpa Air, quant à lui, émit des doutes sur la pertinence des jingles proposés par BDDP & Fils, au regard des effets négatifs qu’ils auraient sur l’image de l’institution et le moral d’une catégorie de son personnel. S’il fut consulté, cet organe n’était guère leader et la décision finale appartînt à la SDR… Leurs actions sont pourtant interdépendantes, si l’on considère que les messages institutionnels en direction du public ont une répercussion évidente sur le recrutement, tandis que réciproquement, les dites campagnes participent à construire l’image interne et externe de l’Armée de l’air.

La Marine nationale est dotée d’une organisation relativement similaire à sa consœur, puisqu’elle dissocie : le Service d’information sur les carrières de la Marine (SICM) auquel incombent les missions de recrutement ; la Cellule conditions de vie (Covie) chargée de la communication interne ; le Sirpa, qui œuvre sur la communication institutionnelle, principalement externe ; et le Centre d’enseignement supérieur de la Marine (CESM) qui s’évertue à faire rayonner l’image de l’institution par une action d’information auprès d’un cercle de décideurs, de chercheurs et de groupes d’influence.

RÉAFFIRMER LA SPÉCIFICITÉ MILITAIRE

Être ou paraître ?

À l’instar de Faust, les armées perdent leur âme pour avoir voulu rajeunir leur image et pactisé, pour ce faire, avec des représentations mensongères… Désireuses d’effacer des mémoires le cliché du militaire borné et d’une institution dont la rigidité des règles confinait parfois à l’absurde, elles ont purement et simplement occulté leur essence, pêchant ainsi par excès inverse… L’on a probablement craint que nombre de concepts militaires paraissent obsolètes, que des notions telles que l’ordre et la discipline répugnent à des adolescents hostiles à toute forme d’autorité. Fallait-il pour autant faire accroire que l’on avait renié cet utile patrimoine et travestir la réalité, au risque d’entamer la motivation des troupes ?

En termes platoniciens, les armées ont suivi la voie de la «doxa » plutôt que celle de la vérité. Au lieu d’effectuer ce choix sophistique, fondé sur le règne de l’apparence, les armées auraient pu se lancer pour défi de cultiver leur différence. Dans une époque désenchantée où l’homme, déplorant la faillite des repères moraux, religieux et politiques déjà dénoncée par Nietzsche à la fin du XIXe siècle, part en quête de sens, les armées, dépositaires de valeurs humaines et de jalons directifs (rigueur, solidarité…), ont sans nul doute un rôle crucial et salvateur à jouer (8).

S’adapter

La gageure consisterait alors à réactualiser les « anciennes valeurs », c’est-à-dire à modifier leur forme tout en promouvant leur esprit, de manière à leur insuffler une légitimité perdue. Eadem sed aliter, préconisait Schopenhauer (9). Continuer d’être militaire, mais autrement, en utilisant des mots différents et en expliquant l’utilité des normes mises à l’honneur, tel est le véritable challenge. Loin d’atténuer les convictions qui sont celles de tout militaire et de faire table rase d’une tradition qui puise souvent sa raison d’être dans les impératifs du combat et des missions de défense, il s’agirait de conserver les principes d’identification et de différenciation propres à l’institution en les adaptant aux exigences de sens qu’exprime la société moderne. Et de nous rappeler, avec Lyautey, qu’« il faut faire de l’avenir une floraison du passé »…

 

(1) Sun Tzu : L’Art de la guerre ; Economica, 1988.

(2) Sur cette distinction entre le terme « information », relatif à la diffusion d’une donnée brute, et celui de « communication », impliquant une intentionnalité, on pourra se reporter à l’ouvrage de Dominique Wolton : War Game ; Flammarion, 1991, chapitre 8, « De l’information à la communication », p. 159-163.

(3) Claude Weber : « La filière communication au sein de la Défense », C2SD, n° 47, 2002 (p. 23).

(4) « La filière communication au sein de la Défense », op. cit., p. 64 et p. 109-111.

(5) Campagnes de recrutement 2002, 2003 et 2004. Ci-dessus 2004.

(6) Cette campagne de recrutement fut lancée sur les ondes d’Europe 2, Fun radio, NRJ et Skyrock en mars 2004. Celle-ci provoqua de vifs mécontentements au sein du personnel navigant et fut arrêtée moins d’une semaine après sa mise en place sur ordre du général Wolsztynski, chef d’état-major de l’Armée de l’air.

(7) Seule la Gendarmerie nationale semble ne pas céder à cette tentation et se positionne sur la spécificité des métiers proposés, avec des affiches telles que « osez un métier différent » ou encore « la sécurité comme objectif ». Également consciente de l’écueil, l’Armée de terre, un instant séduite par une communication décalée, repositionna sensiblement ses campagnes de recrutement sur une image plus militaire, comme le confiait le colonel Desgrees du Loû, de la Direction du recrutement (article paru dans Les Échos le 3 février 2004).

(8) Telle est la thèse défendue par Archier et Serieyx (Pilotes du troisième type ; Seuil, 1986), mais aussi par Thomas Peters et Robert Watterman (Le Prix de l’excellence ; Dunod,1999).

(9) NDLR. Les mêmes choses, mais d’une autre manière et qui devrait être la devise de l’histoire selon Arthur Schopenhauer, Le monde comme volonté et comme représentation ; Puf, collection « Quadrige », 2003.

 

 

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F2 : Drucker et l'armée de terre, le best of
Par la rédaction le 15/07/2009

Michel Drucker présentait, à l'occasion du 14 juillet, une émission spéciale sur France 2 en hommage à l'armée française. Un savant mélange de communication politique officielle, d'émotion voyeuriste et de star system.

 

 


Battlespace: Photographs from Iraq and Afghanistan





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