Avertir le modérateur

16/12/2009

ce n'est pas le cyberactivisme des lobbyistes pétitionnaires qui a mis un frein à la culture des OGM en France mais les fauchages.

Précision à l'usage des pétitionnaires



Diverses personnes, qu'elles soient agitées ou pas d'une frénésie activiste, nous adressent leurs pétitions. C'est en pure perte. Nous ne signons jamais de pétition. Cette forme de protestation par procuration est appelée à rester virtuelle. De mémoire d'électeur, aucun Etat n'a plié devant des pétitionnaires. Rappelons cette évidence : ce n'est pas le cyberactivisme des lobbyistes pétitionnaires qui a mis un frein à la culture des OGM en France mais les fauchages.

Aussi, à propos de chacune des nuisances ou des iniquités que dénoncent ces pétitions, souvenons-nous du cri de guerre des luddites :

« Enoch les a faites, Enoch les brisera. »

Qu'on se le dise!

http://julesbonnotdelabande.blogspot.com/

 

Lu sur Mondialisme.org : "-Le « luddisme » est fréquemment invoqué, mais reste peu connu. Et quand il est invoqué, c’est souvent à mauvais escient, parfois comme modèle de la résistance au progrès technologique en tant que tel, et parfois comme exemple de rage aveugle des ouvriers brisant leur outil de travail, comme ancêtre des révoltes « anti-travail » des OS de 1968. On va voir dans ce qui suit que la réalité du luddisme est très différente. Le luddisme proprement dit se concentre sur les années 1811-1812, avec quelques séquelles jusqu’en 1817. Il recouvre une phase particulièrement critique d’un mouvement plus général de décomposition des métiers traditionnels du textile et d’ajustement de la société anglaise dans son ensemble à une phase nouvelle de l’accumulation du capital. En ce qui concerne les ouvriers du textile, cette phase peut se caractériser par trois éléments :

- la crise économique, due notamment au blocus continental. Celui-ci freine les exportations et renforce la concurrence sur le marché intérieur. A cela s’ajoute le poids de la guerre contre la France, qui se prolonge pratiquement sans interruption depuis vingt ans. Il y a aussi le problème des subsistances, car l’Angleterre a connu plusieurs mauvaises récoltes au début des années 1810. Les émeutes (notamment de la faim, mais avec parfois une composante politique plus organisée) se multiplient, indépendamment de l’activité luddite, et tout le pays connaît un climat insurectionnel ;

- la fin des cadres restrictifs du système corporatif. Les travailleurs du textile et leurs petits patrons étaient en principe protégés par tout un ensemble de lois remontant parfois très loin dans l’histoire, jusqu’à l’époque élisabéthaine. Ces lois furent régulièrement invoquées dans les actions légales que les travailleurs ne cessèrent d’entreprendre à Westminster, engageant d’importantes dépenses en pure perte. De ce point de vue, « on doit comprendre que l’apparition du luddisme se situe au point critique de l’abrogation de la législation paternaliste et de l’imposition aux travailleurs, contre leur volonté et leur conscience, de la politique économique du laisssez-faire. C’est le dernier chapitre d’une histoire qui commence au xive et xve siècles (...) (594/491) [2] ». Ce processus s’accélère brutalement au début du xixe siècle. A partir de 1803, et en moins de dix ans, « presque tout le code paternaliste disparut (595/492) » ;

- le passage au système des fabriques. Thompson souligne souvent les difficultés de la police et de l’armée dans leurs tentatives d’arrêter les luddites. Ceux-ci bénéficiaient en effet de nombreux soutiens, et la sympathie qui entourait leurs actions débordait largement le cercle des ouvriers du textile. Après l’attaque de Rawfolds, dont nous parlerons plus loin, la police n’est jamais arrivée à identifier les assaillants de la fabrique, qui se fondirent sans peine dans la population. Il y avait pourtant 4 000 soldats et un nombre élevé d’espions dans la région. Car l’introduction de nouvelles machines, quand elle était effectivement en cause, n’était qu’un des aspects d’une évolution beaucoup plus générale des rapports sociaux, qui rencontrait l’opposition de nombreuses catégories de la population, ouvriers et petits patrons notamment. L’opposition au système des fabriques était très générale. C’était « des prisons monstrueuses (599/495) » pour enfants selon un journal tory, des « centres d’immoralité et de conflits du travail (599/495) » selon un journal libéral (599/495). Un projet de loi soutenu par les artisans et les petits patrons pour la défense de l’ancien système économique regrette le temps où « le système consistait à faire fabriquer le drap par des personnes qui habitaient dans les différents villages du Comté, et à le vendre dans les Halles publiques de Leeds à des marchands qui ne s’occupaient pas de la fabrication.

» Récemment, plusieurs marchands sont devenus des manufacturiers de drap et, pour mieux effectuer cette fabrication, ils ont construit de très grands bâtiments appelés fabriques, dans lesquels ils ont l’intention d’employer des drapiers comme s’ils étaient leurs serviteurs, de sorte que les personnes, qui, avec leurs familles, avaient été dispersées comme nous l’avons mentionné, soient rassemblées à l’intérieur ou à la proximité de ces bâtiments dans un état de dépendance (598/494). » « Serviteurs », « état de dépendance » : le vocabulaire indique clairement l’opposition des travailleurs au nouveau mode de subordination du prolétariat au capital qui se met en place. La violence du luddisme répond à la violence que les institutions exerce pour mettre en place ce nouveau mode.

Les trois foyers du luddisme

« Le luddisme proprement dit, pendant les années 1811-1817, était limité à trois ensembles régionaux et professionnels : le West Riding (et les tondeurs de drap), le Lancashire du sud (et les tisserands du coton) et la région des tricoteurs sur métier, située autour de Nottingham (570/470-471). » Les problèmes industriels et sociaux sont différents dans les trois cas, et c’est une erreur commune que de définir le luddisme comme une réaction aveugle et spontanée contre l’introduction de machines nouvelles. En particulier, ainsi qu’on va le voir, les réactions violentes des travailleurs ont parfois eu lieu sans l’introduction d’aucune machine nouvelle. Les machines qu’ils cassent alors sont anciennes et connues depuis longtemps. Bien que, comme l’indique la chronologie ci-dessous, les événements se déroulent simultanément dans les différentes régions et dans les différents métiers, je rapporterai les événements en les organisant par profession.

Les tricoteurs de bas de Nottingham

Depuis le début du xixe siècle, les métiers à tricoter sont devenus la propriété des marchands bonnetiers, ou bien d’investisseurs purs qui plaçaient là leur argent comme ils l’auraient fait dans un logement locatif. Ils louent les métiers à des ouvriers à domicile, travaillant seuls ou en petits ateliers. Les ateliers de trois ou quatre métiers sont les plus fréquents. En 1811, l’industrie compte 29 000 métiers et environ 50 000 ouvriers travaillant dans le triangle Nottingham, Leicester, Derby. Mises à part les manipulations habituelles sur le décompte des prix des marchandises produites ou sur le loyer des métiers, deux pratiques soulèvent fortement l’hostilité des ouvriers vis-à-vis des bonnetiers :

- les cut-up, qui sont des pièces de bonneterie coupées dans de grands panneaux tricotés et cousus. De qualité inférieure, ces pièces coûtent évidemment moins chères que celles tricotées de façon convenable ;

- le colting (de colt, poulain), qui consiste à employer un trop grand nombre d’apprentis ou de travailleurs non qualifiés, ce qui est particulièrement facile dans le cas des cut-up.

Ce sont de telles pratiques, avec des machines qui ne sont pas nouvelles, qui provoquent des révoltes violentes où des métiers sont cassés. Les conflits entre les tricoteurs (stockingers) et les bonnetiers ne sont pas nouveaux. Déjà en 1778-1779, il y a eu une tentative des travailleurs d’imposer un salaire minimum légal. Le projet de loi est rejeté au Parlement, et des émeutes s’en suivent, avec bris de métiers à tricoter. En 1787, un tarif est négocié avec les bonnetiers, fixant un prix pour chaque pièce. Ce tarif fonctionne pendant une vingtaine d’années. Mais en 1807, les prix tombent de nouveau. C’est dans ce contexte que la phase luddite du conflit se forme. Mais l’antagonisme entre les tricoteurs et les bonnetiers se place aussi sur le terrain légal et juridique. Les travailleurs se cotisent pour envoyer à Londres des délégués et pour acheter le service d’hommes de loi, cherchant à défendre des règlements d’avant l’ère capitaliste, et qui sont toujours formellement en vigueur. Mais ces actions s’enlisent régulièrement.

A partir de 1811, la violence se développe. En mars de cette année-là, une manifestation de tricoteurs demandant du travail et un salaire décent est réprimée par l’armée, à Nottingham. Le soir même, soixante machines à tricoter sont brisées sous les acclamations de la foule. De nombreux incidents similaires ont lieu dans les semaines qui suivent (605/500). Ces premières attaques peuvent faire penser à des émeutes plus ou moins spontanées. Elles se font cependant toujours avec discernement, ne détruisant que les métiers des marchands pratiquant le cut-up et le colting. Par ailleurs, les luddites ne sont pas seulement des briseurs de métiers. Il est probable que certains au moins d’entre eux participent simultanément à des regroupements syndicaux clandestins qui œuvrent continuellement à la négociation d’une protection légale des travailleurs. Les luddites exercent aussi une sorte de police économique, passant dans les villages pour surveiller la qualité du travail et la qualification des travailleurs. « Là où ils trouvaient un métier actionné par une personne qui n’avait pas fait régulièrement son apprentissage, ou par une femme, ils leur enjoignaient d’arrêter le travail et, s’ils promettaient de le faire, ils apposaient une note sur le métier, ainsi libellée : "Ne touchez pas à ce métier, les travailleurs au rabais sont partis" (606/501). »

Pendant l’hiver 1811-1812, le luddisme évolue vers une forme plus disciplinée. De petites bandes se déplacent la nuit de village en village, attaquant les métiers de ceux qui ne respectent pas les anciennes qualités aux anciens prix. La vague luddite atteint son sommet dans la région de Nottingham. Thompson signale en particulier le cas du village de Bullwell, où un bonnetier défend ses locaux à coups de feu et tue un luddite. Les assaillants se retirent avec la victime, puis reviennent à la charge, cassent les portes et brisent les métiers. Trois nuits plus tard, un groupe de luddites armés de pistolets, de mousquets, de barres de fer et de masses force l’entrée d’un grand atelier et détruit 60 métiers. Et ainsi de suite jusqu’en février 1812 (605/500). Au total, mille métiers furent détruits et la violence ne prit fin que lorsque le gouvernement érigea ces destructions en crime capital, passible de la peine de mort. Deux autres raisons expliquent l’arrêt de la vague luddite dans la région de Nottingham : d’une part le succès relatif de l’intimidation luddite ; la plupart des bonnetiers augmentent le tarif des différentes pièces. D’autre part la répression, la région devenant occupée par plusieurs milliers de soldats aidés de forces spéciales de police et de milices de surveillance.

L’arrêt très net de la vague luddite prêche en faveur de l’hypothèse d’une organisation relativement construite et centralisée, de même que de sa proximité avec les organisations ouvrières non violentes (585/483). Un « United Committee of Framework-Knitters » (Comité unifié des tricoteurs sur métier) se forma, qui comporte certainement des luddites, mais qui est majoritairement contre la violence en tant qu’elle risque de déconsidérer l’action légale du comité auprès du gouvernement. Bien qu’interdit en vertu du Combination Act, ce comité développe une action proprement syndicale et politique. Il consacre des mois et d’importantes ressources financières à soutenir un projet de loi réglementant les méthodes de production, l’étiquetage, la publicité des prix, etc., mais pas les salaires. Le comité considère en effet que la légalisation d’un salaire minimum est une cause perdue d’avance (586/484).

En juillet 1812, le projet de loi des tricoteurs est rejeté par les deux chambres du Parlement. Cette défaite dans l’indifférence des politiques incite le comité à se renseigner sur la façon dont les autres professions conduisent leurs syndicats. La structure du comité évolue alors dans un sens plus proprement syndical, prenant en charge les indemnités de chômage ou de grève. Cela dure deux ans, dans des conditions de complète illégalité, rappelons-le.

En 1814, de nouvelles attaques de métiers ont lieu, sans que l’on puisse dire si le syndicat les soutient ou si les luddites, reprenant le dessus, l’imposent en raison de l’insuffisance des résultats syndicaux (591/488). Il se peut aussi que certaines attaques aient été provoquées par des bonnetiers qui voulaient un prétexte pour réprimer les syndicats (627/517). Quoi qu’il en soit, deux permanents du syndicat sont arrêtés. Il y a alors une brève recrudescence d’activité luddite. Ces attaques se reproduisent de façon sporadique jusqu’en 1817, tandis que le syndicat se consolide dans une clandestinité n’excluant pas des manifestations, des grèves et des négociations.

Les « croppers » du West Riding

Un cropper est un « tondeur » de tissu en laine. Le travail consiste à redresser le poil à la main et à le couper avec une tondeuse, outil lourd et difficile à manipuler pour obtenir un bon résultat. Selon la qualité du travail du cropper, le tissu peut perdre ou gagner 20 % de son prix final. Par tradition, le salaire du cropper est de 5 % de ce prix. Les croppers travaillent en atelier, voire en usine. C’est eux qui contrôlent la finition du tissu. Ils ont une réputation d’indiscipline et d’indépendance. « "Le tondeur, à proprement parler, n’est pas un employé", écrivait un journaliste du Leeds Mercury ; il n’a pas le sentiment d’en être un, c’est pourquoi il s’appelle travailleur de l’étoffe et s’apparente beaucoup plus à un bottier, à un menuisier, à un tailleur, etc. (...) Comme eux, il va et vient, s’arrête plus ou moins longtemps (...) selon ses chances de trouver du travail (571-572/472). »

L’opposition des croppers à la mécanisation de cette opération particulière remonte loin dans l’histoire. Elle s’appuie sur une tradition artisanale dont la codification provient d’une législation très ancienne. Le gig-mill est une mécanique assez simple où un tissu est passé entre deux rouleaux qui redressent le poil afin de le tondre. Cette machine est connue depuis le xvie siècle, mais un décret d’Edouard VI en interdit l’usage. Ce décret et d’autres dispositions du même type ne sont toujours pas abolis au début du xixe siècle. D’invention plus récente, la shearing frame est une machine un peu plus perfectionnée dont la fonction est identique. C’est un cadre sur lequel le tissu est tendu avant d’être tondu par deux lames.

« En 1791, les négociants en drap de Leeds publièrent une déclaration publique, dans laquelle ils annonçaient leur intention d’introduire la nouvelle machine. Plus d’une fut détruite à Leeds par les tondeurs au cours des dix années qui suivirent (573/473). » Dans les dernières années du xviiie siècle, des émeutes de 1 000 à 2 000 travailleurs attaquent les usines pour y casser les machines. En 1802, les croppers forment une organisation dont le siège est à Leeds et dont le but est de veiller à ce que les gig-mills et shearing frames ne soient pas introduits. A Leeds même, ils réussissent. A Huddersfield (sud-ouest de Leeds), où des machines existaient depuis vingt ans, elles sont arrêtées par un « décret des travailleurs ». Avant même la phase luddite proprement dite, la résistance fait donc partie du paysage, dans ses formes violentes, mais aussi légales et parlementaires.

En 1811, les croppers suivent avec intérêt l’activité des luddites de Nottingham, ces tricoteurs qui cassent des métiers en petites bandes organisées et secrètes. Les articles du Leeds Mercury relatant ces événements sont lus à haute voix dans les ateliers (608/503). Les croppers ne vont pas tarder à imiter les tricoteurs. C’est au début de 1812 que les attaques commencent. En janvier, un des rares gig-mills de Leeds est brûlé. Puis les attaques nocturnes se multiplient dans la région. Après l’opération, « le chef regroupa ses hommes, fit l’appel, chacun répondant à un numéro au lieu de son nom ; ils déchargèrent alors leurs pistolets (...) poussèrent un cri et se retirèrent en bon ordre militaire. » (609/503). » Les luddites pratiquaient volontiers la lettre de menace, toujours signée par le général Ludd, telle que celle-ci, envoyée à un patron de Huddersfield :

« L’information vient de me parvenir que vous détenez une de ces détestables Tondeuses Mécaniques, et mes Hommes me demandent de vous écrire pour vous avertir loyalement qu’il faut les démolir (...) Vous Noterez que si elles ne sont pas démontées à la fin de la semaine prochaine, j’enverrai un de mes Lieutenants avec au moins 300 Hommes pour les détruire et Notez aussi que, si vous nous obligez à nous déplacer si loin, nous allons accroître vos malheurs en réduisant en Cendres vos Bâtiments et, si vous avez l’Audace de tirer sur mes Hommes, ils ont l’ordre de vous assassiner, et de mettre le feu à votre Demeure, vous aurez l’Obligeance d’informer vos Voisins que le même sort leur est réservé si leurs Machines ne sont pas rapidement démontées (610/504). »

Les luddites font reculer de nombreux petits patrons, qui détruisent ou mettent au rebut leur machine. En avril 1812, il ne reste pratiquement plus que les grandes entreprises à en utiliser, et c’est à elles que les croppers s’attaquent bientôt. Le 9 avril, 300 luddites mettent à sac et incendient une manufacture à Horbury. A la même époque, un contingent de 150 luddites échoue à briser les portes d’une manufacture à Rawfolds, après vingt minutes d’échanges de coups de feu avec le patron et des hommes à l’intérieur des locaux. Ces attaques sont tout sauf spontanées. Elles sont préparées et organisées. A Rawfolds comme ailleurs, les luddites savent qu’ils sont attendus par l’armée, mise à la disposition des propriétaires à l’intérieur de l’usine. Couvert par une partie des assaillants qui tirent sur les défenseurs, un commando s’approche de la porte pour la briser avec d’énormes masses qui servent aussi à briser les métiers. Mais la défense était trop bien organisée, et le commando a cinq blessés, dont deux mortellement (612/506). Cet échec semble marquer la fin du luddisme des croppers.

Les tisserands de coton du Lancashire

Thompson considère que, vers 1780, il y avait quatre types de tisserands de coton :

- le petit tisserand indépendant (négligeable déjà à cette date) ;

- l’artisan supérieur travaillant à la pièce pour différents patrons ;

- l’ouvrier travaillant dans un atelier ou à domicile (et dans ce cas sur son propre métier) ;

- l’agriculteur à temps partiel.

Le luddisme du Lancashire se définit comme un épisode bref et violent dans une longue évolution de la profession vers le statut de prolétaire. De 1780 à 1820, les trois derniers groupes de la typologie de Thompson évoluent vers une « fusion de ces trois groupes en un seul au statut considérablement affaibli -celui du travailleur à domicile prolétaire, qui travaillait chez lui, qui possédait ou louait son métier et qui tissait le filé selon les prescriptions de l’agent de l’usine ou de quelque intermédiaire (299/246). » Pendant un moment, la forte demande de tissu masque cette évolution. Les petits maîtres artisans se prolétarisent, mais gagnent bien leur vie. Les paysans deviennent tisserands à temps complet parce que ça rapporte plus que la petite agriculture. Bientôt, « réduits à une dépendance totale à l’égard de la filature ou des "distributeurs" qui transportaient le filé dans les hautes terres, les tisserands se trouvaient maintenant exposés à des vagues successives de réduction des salaires (305-306/251). » Car les capitalistes voyaient d’un mauvais œil la prospérité relative des tisserands. Selon un magistrat de l’époque, ces derniers étaient « (...) "tellement bien payés qu’en travaillant trois ou quatre jours par semaine ils pouvaient vivre dans un luxe relatif." Ils "consacraient une grande partie de leur temps et de leur argent au cabaret, et, chez eux, ils servaient à table, deux fois par jour, une bouteille de rhum, du pain de froment et du beurre de la meilleure qualité" (306/252). »

Sans exagérer le confort des foyers de tisserands, il faut penser en effet que leur statut est relativement privilégié, car la profession attire beaucoup de nouveaux travailleurs, par l’exode rural et par l’arrivée de travailleurs venant d’autres régions. Sous l’effet conjugué de cet afflux et de l’offensive des patrons considérant que « nous pouvons raisonnablement affirmer qu’une réduction de salaire dans l’industrie de la laine serait un avantage et un bienfait national, et ne porterait nullement tort aux pauvres (306/251) », les salaires reculent progressivement. Le tableau ci-dessous (327/269) montre que la baisse a été de plus d’un tiers au cours de la décennie précédant l’épisode luddite.

Année - Salaire hebdomadaire

- d’un tisserand
1797 - 18 s 9 d
1802 - 21 s
1809 - 14 s
1817 - 8 s 9 d
1828 - 7 s 3 d
1832 - 0 s 6 d

Dès 1790, les tisserands demandent un salaire minimum légal. Après bien des épisodes, le Parlement rejette définitivement, en 1808, la notion, ce qui entraîne une importante manifestation à Manchester. Une nouvelle tentative des tisserands échoue en 1811, ce qui provoque l’offensive luddite dans la région.

Thompson distingue deux phases dans ce long déclin d’une profession relativement prospère (327/269). La première va jusqu’en 1830-1835. La concurrence de la machine est inexistante, car il y en a peu, tandis que la demande de tissu est en hausse régulière et forte. Ce n’est qu’ensuite, dans la deuxième phase, que l’introduction de la vapeur et du métier mécanique élimine les tisserands manuels.

Seule la première phase nous concerne donc, et nous avons déjà vu deux causes à la prolétarisation accélérée des tisserands : l’offensive patronale pour faire baisser les salaires et la surabondance de travailleurs entrant dans la branche. Cette dernière cause renvoie à une situation de chômage endémique et fort dans le reste du pays. Thompson signale une troisième cause : la disparition des protections liées aux traditions. Les syndicats sont interdits, tandis que le gouvernement supprime progressivement toutes les vieilles règles corporatives protégeant les métiers (nous y reviendrons).

Par rapport au luddisme des tricoteurs, celui des tisserands se présente de façon plus complexe. Thompson estime qu’il associe des émeutes de la faim spontanées, une agitation politique, des provocations policières et le luddisme proprement dit, au sens de bris de machine organisé et délibéré (618/510-511). En mars 1812, au moment où les tricoteurs arrêtent de casser des métiers, les tisserands attaquent l’entrepôt d’une des premières usines utilisant un métier à vapeur. Le 9 avril, une émeute a lieu à Manchester à l’occasion d’un rassemblement politique des Tories, que l’opposition veut empêcher. Mais elle est débordée par les ouvriers, et les tisserands sont très actifs dans le débordement de l’opération politique de l’opposition. Plus tard en avril, des émeutes de la faim ont lieu dans plusieurs villes de la région pour protester contre la hausse du prix du pain et des pommes de terre. Ces émeutes comportent des éléments organisés. A Stockport, les émeutiers sont menés par deux hommes déguisés en femme se faisant appeler « les femmes du général Ludd ».

Le 20 avril, à Middleton, plusieurs milliers d’ouvriers attaquent une usine où se trouve un métier à vapeur. Ils sont repoussés par un tir nourri des défenseurs et laissent trois morts. Le lendemain, les assaillants reviennent plus nombreux. A midi, arrive « une masse d’hommes, entre cent et deux cents personnes, quelques-uns armés de mousquets avec la baïonnette au canon, et d’autres portant des pics de mineurs, (qui) défila à travers le village et se joignit aux émeutiers. A la tête de cette bande armée était porté un Homme en Paille qui représentait le fameux Général Ludd. » (Leeds Mercury, 25 avril 1812, cité p. 621/512.) L’usine se révélant imprenable, les émeutiers brûlent la maison du propriétaire. L’armée intervient et tue au moins sept personnes, parmi lesquelles un boulanger, un vitrier et un menuisier. S’il en était besoin, la profession de ces victimes montre suffisamment à quel point le luddisme des tisserands se fonde dans un contexte plus large d’opposition au développement des manufactures et au laisser-faire capitaliste.

« Ainsi, le luddisme du Lancashire abandonna la tactique de la destruction de machines au bout de trois à quatre semaines. (622/513-514). » L’échec de Middleton, ainsi que d’autres, entraîne une évolution. D’une part, les luddites envisagent de s’attaquer aux capitalistes plutôt qu’à leurs machines. D’autre part, ils s’organisent en groupes armés clandestins, prêtant serment, et fouillent les villages pour trouver des fonds et des armes en vue d’une insurrection. A ce moment, estime Thompson, tout le pays est dans une situation pré-révolutionnaire. « On a rarement vu une fureur insurrectionnelle aussi diffuse dans l’histoire de l’Angleterre (624/515). » Dans ce contexte cependant, le luddisme du Lancashire s’enlisa dans des dérives paramilitaires et disparut, soit par l’effet de la répression et des trahisons, soit par l’évolution de certains groupes vers une activité plus syndicale et politique. On a vu la même évolution avec les tricoteurs de Nottingham.

Conclusion

Les éléments qui précèdent suffisent à montrer que le luddisme n’a rien d’une réaction spontanée et incontrôlée de violence contre les machines en tant que telles. Il apparaît parfois dans des situations où aucune nouvelle machine n’est introduite, et il est alors clairement une réaction d’opposition à l’introduction de nouveaux rapports entre ouvriers et patrons, indépendamment de tout problème technologique. Et quand il y a bien introduction d’une machine nouvelle, la violence contre celle-ci diffère de l’anti-travail et du sabotage des OS modernes en ce que la révolte des luddites n’est pas contre les rythmes de travail imposés par ces nouvelles machines, mais contre la déqualification et le chômage qu’elles impliquent. Et les luddites ne détruisent pas les machines sur lesquelles ils travaillent eux-mêmes, mais celles d’autres lieux de travail où les patrons les imposent et/ou les ouvriers les acceptent.

Enfin, on a vu que le luddisme est une pratique qui, pour être violente, n’en est pas moins extrêmement organisée et réfléchie, en rapport dialectique constant avec l’activité clandestine politique et syndicale qui, pour reprendre le titre de Thompson, aboutira à la formation de la classe ouvrière anglaise en tant que somme des cultures et des institutions du prolétariat anglais.

B. A.

CHRONOLOGIE DES LUTTES LUDDITES

1811

- Mars. Manifestation de tricoteurs à Nottingham.

1812

- Janvier. Attaque de croppers à Leeds.

- 28 février. Fin du luddisme des tricoteurs.

- Mars. Attaque d’un dépôt par les tisserands.

- 9 avril. Les croppers à Horbury.

- Avril. Les croppers à Rawfolds.

- 20 avril. Attaque de Middleton par les tisserands.

- Juillet. Rejet du projet de loi des tricoteurs

Notes à partir du livre de E. P. Thompson La Formation de la classe ouvrière anglaise [1].

(Ce texte est paru dans Echanges n° 113 (été 2005), p. 43.)

Mis en ligne par libertad, le Lundi 19 Février 2007, 23:19 dans la rubrique "Pour comprendre".

http://endehors.org/news/le-luddisme

07:38 | Lien permanent | Commentaires (0) |

Les commentaires sont fermés.

 
Toute l'info avec 20minutes.fr, l'actualité en temps réel Toute l'info avec 20minutes.fr : l'actualité en temps réel | tout le sport : analyses, résultats et matchs en direct
high-tech | arts & stars : toute l'actu people | l'actu en images | La une des lecteurs : votre blog fait l'actu