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18/01/2010

Introduction à la distanciation : Toute jouissance trouve sa source dans la distanciation

 


1. Références historiques

Il semble bien qu'un des premiers auteurs à avoir explicitement parlé de distanciation soit Frédéric Schiller, tout particulièrement dans ses Lettres sur l'Education Esthétique de l'Homme (1795). Schiller commence par définir deux instincts fondamentaux : l'instinct sensible et l'instinct formel, le premier concerne la réceptivité, la passivité du spectateur, le second procède de son côté actif et créatif ou dominateur . Leur combinaison et leur interaction construisent la société, mais comme ils sont totalement antagonistes, il faut qu'intervienne un troisième instinct, exerçant un rôle médiateur. Ce sera l'instinct de jeu qui se donne la beauté et la liberté comme objectifs ultimes.

" Dans une civilisation vraiment humaine, l'existence humaine sera jeu plutôt que labeur, et l'homme vivra dans l'apparence plutôt que dans le besoin. "

Cette conception renverse radicalement l'édifice classique du primat de la Raison (Aufklärung) et établit celui de la sensibilité :

" (…) La sensibilité elle-même doit par sa force victorieuse rester maîtresse de son domaine et résister à la violence que l'esprit (Geist) par son activité envahissante aimerait à lui faire. "

Cette libération par l'esthétique ou la sensibilité  devrait prendre comme moyen, comme levier, une manifestation de distanciation des individus vis-à-vis de la perception esthétique. Dans sa Correspondance avec Gœthe, Schiller frôle de près le concept de distanciation  :

" L'action dramatique se déroule devant moi, mais c'est moi qui fait le tour de l'action épique qui semble en quelque sorte rester immobile. A mon avis cette différence est d'une grande importance. Si l'événement se déroule devant moi, je suis prisonnier de la présence sensible, mon imagination perd toute liberté, un trouble persistant apparaît en moi et s'y maintient, il me fait toujours rester collé à l'objet… "

On pourrait dire, en opposant Schiller à Brecht, que le premier approche de la distanciation sous l'angle de la recherche individuelle d'une distance libératrice de l'imagination des citoyens (souci très sensible pour des penseurs de la fin du XVIIIème siècle), alors que le second définira une distance critique devant permettre aux spectateurs de parvenir à leur libération sociale et politique collective. Analysant cette différence, J.-F. Chiantaretto va jusqu'à avancer que le spectateur brechtien doit éprouver du plaisir

" à prendre connaissance (critiquer) des processus sociaux réels auxquels il participe, afin qu'il puisse y intervenir. "

Dans La Dialectique de la Raison, Max Horkheimer et Theodor W. Adorno définissent quelques années après Brecht (en 1944, à New-York où " l'Ecole de Francfort " a dû se réfugier pendant la guerre) une conception de la distanciation artistique à la source de toute jouissance esthétique :

" La nature ne connaît pas véritablement le plaisir : elle ne dépasse pas la satisfaction des besoins. Toute jouissance est médiatisée et sociale - aussi bien (en ce qui concerne) les affections non-sublimées que les sublimées. Toute jouissance trouve sa source dans la distanciation (Entfremdung). "

Marcuse a lui aussi cité cet extrait (dans Eros et civilisation) en remarquant, à la suite de Freud que si

" … l'instinct refuse de s'épuiser dans la satisfaction immédiate, c'est qu'il est capable de construire et d'utiliser des barrières pour rendre plus intense l'aboutissement… "

Réflexion que l'on peut prolonger ironiquement par la célèbre réplique allitérative " Et le désir s'accroît quand l'effet se recule… ". Plus sérieusement, cette phrase d'Horkheimer et Adorno fixe assez bien la problématique distanciatrice et annonce peut-être - ou confirme de manière spéculative - l'hypothèse selon laquelle la rotation du dipôle ADI/IPT exige nécessairement une certaine fourniture d'énergie. En annonçant que " Toute jouissance trouve sa source dans la distanciation " Horkheimer et Adorno montrent que la jouissance serait naturellement ce moteur, retrouvant là l'idée grecque du " sage jouissant ", ce qui renvoie évidemment au modèle distanciateur archétypal de Socrate " usant (et jouissant) de tout, mais n'abusant de rien ", restant " maître de lui-même " en toutes circonstances.

Dans une série d'articles publiés en 1977 et 1978  nous avions proposé d'employer le terme de jubilation, au sens que lui attribuent les mathématiciens. Jubiler semble plus approprié parce que moins connoté que jouir. La jubilation constituerait le moteur de la distanciation et réciproquement, la distanciation un des outils de la jubilation. Cette analyse sera reprise au chapitre 6 en examinant les modes de fonctionnement de la distanciation dialectique dans ses manifestations médiatiques.

Cette citation capitale d'Horkheimer et Adorno montre aussi, dans sa première partie, l'importance du phénomène de socialisation/médiatisation ou de médiation comme séparateur de l'animalité et de l'humanité. Cette question sera réexaminée au chapitre suivant en recherchant une explication aux processus de médiation et de médiatisation spécifiquement humains.

Pratiquement à la même époque que Schiller, un autre auteur, Gustav Bally, s'est intéressé lui aussi au concept de l'Entfremdung. Herbert Marcuse y fait référence dans Eros et civilisation, malheureusement, il n'existe pas de traduction française de son ouvrage Vom Ursprung und den Grenzen des Freiheit, ce qui nous oblige à citer le passage que souligne Marcuse :

" … [l'homme] conserve une distance vis-à-vis de ses objectifs instinctuels. "

Pour Bally, c'est cette distance qui différencie précisément l'homme de l'animal, comme l'affirmera aussi Ludwig Von Bertalanffy presque à la même époque. Voici le commentaire qu'en fait Marcuse et qui se trouve en phase avec la problématique distanciatrice :

" (…) L'homme joue avec ses instincts et ainsi joue avec le monde. Cette attitude de distanciation constante vis-à-vis de l'objectif instinctuel rend possible la civilisation humaine. La conception de Bally est proche de celle de Schiller, mais elle est réactionnaire alors que celle de Schiller est progressiste. La liberté ludique de Schiller est le résultat de la libération instinctuelle, celle de Bally est une "liberté relative, contre les instincts". "

Pour Marcuse, cette " liberté relative contre les instincts " présente beaucoup de traces d'auto-répression, ce qui évidemment ne saurait lui convenir dans Eros et civilisation, ouvrage dans lequel il se propose justement de montrer que l'aliénation n'est pas aussi inéluctable que pourraient le laisser croire certaines lectures de Marx et de Freud.

Les objectifs sociaux et éducatifs liés à l'" éducation médiatique " et aux actions de terrain que celle-ci sous-tend ne sauraient évidemment être obérés par un risque épistémologique majeur : celui que la distanciation médiatique ne crée un effet pervers (en quelque sorte huxleyen) la conduisant à devenir un instrument d'assujettissement caché, plus fiable, plus performant, destiné à mieux aliéner les citoyens des " sociétés complexes ". C'est en partie à ce risque que peut répondre la distanciation dialectique en requérant du récepteur d'entrer dans un jeu et en le faisant activer lui-même et de manière autonome et conscientisée ses dipôles ADI/IPT et création/communication. Le risque d'en rester à un simple niveau de distanciation critique, en particulier dans le cas de la distanciation brechtienne (ou plus exactement de l'" effet d'étrangeté ") a été parfaitement décrit par André Gisselbrecht :

" Gardons-nous, en conséquence, de nous gargariser de l'"effet d'étrangeté", contre la volonté de Brecht lui-même ; pour le considérer comme une panacée de l'art théâtral, il faut l'avoir vidé de son origine sociale et de son but social. "

Brecht lui-même était également conscient de ce risque d'un effet pervers :

" Les hommes qui sont capables de considérer comme normale la guerre atomique, pourquoi ne s'habitueraient-ils pas paresseusement à d'aussi petites choses que l'effet d'étrangeté, rien que pour n'avoir pas la peine d'ouvrir les yeux ? Je peux m'imaginer qu'un jour ils ne pourront plus trouver leur ancienne forme de plaisir que dans les effets d'étrangeté. "

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