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17/04/2010

Revue Z : « Porter une critique radicale dans un environnement plus large »

Z : un an et demi d’existence, trois numéros, 200 pages (environ) par exemplaire, une rédaction itinérante, un camion asthmatique, un local squatté à Montreuil, des convictions radicales, des articles fouillés et prenant le temps de creuser les choses, un graphisme léché, une bougeotte sympathique… Bref, une revue qui claque. Ça valait bien un entretien : la parole est à Z.

vendredi 16 avril 2010, par Lémi

Article pris (sans demander ce coup-ci) chez A.11


Z a la bougeotte, ne tient pas en place. Hier à Amiens, avant-hier à Marseille, aujourd’hui à Nantes. Pas question de se tourner les pouces dans un quelconque QG, Z apprécie trop le terrain, les rencontres et les immersions. Si ses contributeurs ont leur port d’attache à Montreuil – en un local que leur prête gracieusement Armand Gatti, fondateur de la Parole Errante – , ils ne s’y amarrent que pour finaliser le travail, bosser leurs textes et la maquette. Le reste du temps, ils sont en vadrouille, en « itinérance ».

Gigi

Je ne sais pas si ce "Z" se veut symbole de Zorro, mais - si c’est le cas - Gigi est alors leur Tornado. Gigi ? Un vieillard de trente ans d’origine catalane,« camion tiroir qui se fait doubler par les mobylettes ». Il n’est plus de toute première jeunesse, s’emmêle parfois les bougies (« il a les soufflets de cardan qui suintent et il rouille ! ») mais il tient bon. Grâce à lui, la rédaction de Z s’offre le luxe d’habiter le lieu de ses enquêtes. Un mois, deux mois, selon les nécessités et l’envie. Prendre le temps de comprendre, de s’immerger, de marcher, une démarche précieuse par le temps qui courent...

Pour le reste (aussi), Z est une revue qui vaut le détour [1]. Armés de quelques subventions, de Gigi l’asthmatique et de l’envie de bousculer un journalisme trop formaté (terme qui ne leur plait d’ailleurs pas des masses), les créateurs de Z cherchent à concilier approche radicale et plaisir graphique, enquête sociale et rencontres humaines, travail de fond et condition précaire. Un joyeux maelström, qui fonctionne plutôt bien. Il te suffit d’ouvrir le dernier numéro (couverture ci-dessous), réalisé à Amiens, pour comprendre que Z se donne les moyens de ses ambitions : « Tirs de barrage au Kurdistan », « Jungles urbaines et quadrillages horticoles », « Pieds de nez à l’usine »… soit des reportages fouillés pour des sujets hors des sentiers battus et rebattus, des photos et des illustrations de grande classe [2], une mise en page soignée et aérée. Si je voulais chercher la petite bête, je pourrais juste reprocher à la revue un ton parfois uniforme, une certaine austérité de style. Peccadilles.

Armé de ma curiosité et d’une bouteille de vin, je suis passé voir Z à Montreuil, alors qu’une partie de l’équipe mettait la dernière touche au numéro trois. Marie, Julien et Alex (les trois présents) m’ont gentiment et longuement expliqué leur démarche, rejoints par d’autres protagonistes en fin de discussion. Comte-rendu.


Quelle était l’idée de départ en lançant Z ?

Julien : Ce n’était pas tant une idée qu’un sentiment commun : les gens sont capables de s’organiser – seuls ou en collectifs – sans les institutions, sans l’État, sans tous les dispositifs de gestion dans lesquels nous vivons de plus en plus. Nous sommes capables de nous débrouiller par nous-mêmes, de vivre bien, tout en contournant ces dispositifs. C’est là qu’à notre avis, il y avait un manque : personne ne fait le récit de la manière dont nous pouvons nous organiser. C’est de cette volonté qu’est née Z : décrire les luttes de ceux qui agissent sans attendre qu’on leur dise d’en haut comment faire.

Marie : À travers Z, nous voulions proposer une critique de la société tout en rentrant en discussion avec les différentes réalités rencontrées. Mais nous voulions aussi formuler cette critique de manière à ce qu’elle puisse être entendue en dehors de notre milieu et de nos copains. Ouvrir nos idées à des gens qui n’ont pas forcément l’habitude d’y être confrontés. Ça passait par un soin accordé à la forme, au niveau de l’apparence (mise en page, maquette, illustrations, etc.) mais aussi du discours.

Pour vous, il est essentiel de soigner la forme ?

Julien : Oui, elle compte beaucoup parce qu’on veut que notre parole soit présentée sous une forme accueillante. Ça ne veut pas dire, et de loin, qu’on crache sur les fanzines, les brochures, les productions plus spontanées – bien au contraire, puisqu’on continue à en produire et à en lire. Mais on cherche à faire en sorte que notre revue ne s’enferme pas dans une approche trop mono-centrée. Il faut que les gens ne connaissant pas le milieu anar, autonome, libertaire (ou je ne sais quelle autre catégorie débile), puissent rentrer dans notre revue sans être repoussés par des aspects un peu trash, une orthographe boiteuse ou des phrases qui se répètent.
Ce n’est pas parce qu’on est à gauche qu’on doit faire du moche. Trop souvent, le discours prend le pas sur la forme, cette dernière restant accessoire. Dès le début, on s’est dit que si on portait un discours, on portait aussi un monde, des propositions d’imaginaire et d’esthétique. Et puis, l’idée de refuser la beauté parce que tu t’adresses au plus grand nombre, aux masses laborieuses, revient à poser que l’ouvrier aime bien le laid. C’est idiot… On n’est logiquement pas d’accord.

Vous souhaitez ne pas vous adresser qu’aux convertis ?

Marie : Dès le départ, on avait envie que ce projet d’écriture soit une passerelle, qu’il évite le ton parfois uniforme et le jargon trop souvent présents dans les parutions liées à notre univers politique. Que des gens ne partageant pas forcément les termes de ce milieu puissent se saisir de ce qu’on fait, que ça crée du lien. Cette idée de lien amène d’ailleurs à notre deuxième idée directrice, celle de l’itinérance. L’objectif étant de se méfier des a priori, de ne pas plaquer un discours théorique sur ce qui nous entoure, d’aller à la rencontre de réalités et de les confronter à notre sensibilité politique.

Concrètement, comment se passe la dimension itinérante ?

Julien : Nous utilisons un magnifique camion, qui s’appelle Gigi. C’est lui qui nous loge quand nous sommes sur place. Avant de partir, on prend des contacts, on fait marcher le réseau de copains et on essaye de savoir dans quelle direction on veut lancer le numéro. En même temps, on reste ouverts, on ne veut surtout pas se focaliser sur un seul élément : on veut arriver quelque part sans nous couper de l’imprévu. Pour le moment, il y a eu trois numéros, nous avons donc fait trois itinérances : Le Tarn, Marseille et Amiens. Pour la prochaine, on part à Nantes dans quelques jours.

Marie : Dans le Tarn, on était chez des copains paysans et on a rencontré pas mal de gens se mobilisant contre le puçage RFID de leurs troupeaux. Pas loin, il y avait également le premier EPM (Établissement pénitentiaire pour mineurs) de France, d’où un questionnement sur l’univers carcéral. On a voulu s’y confronter, voir sa réalité, rencontrer des familles de détenus, savoir ce qui se passe concrètement quand t’as un gamin en taule. Pour ce premier numéro, il y avait aussi une envie de parler de la médicalisation de la naissance, quelque chose que l’on trouve assez représentatif de notre monde, avec une emprise de plus en plus forte du contrôle, de la gestion et de la machine. On a rencontré des gens qui avaient fait le choix d’accoucher à domicile, des sages-femmes, on est allé dans des petites maternités menacées de fermeture…

Vous êtes combien à participer à l’itinérance ?

Marie : Eh bien, à Amiens au mois de novembre, on était trois, ce qui ne fait pas beaucoup… A Marseille, en mai, forcément, on était davantage, une dizaine, (rires). En fonction de la saison et de la destination, les gens sont plus ou moins motivés, c’est logique. Pour Nantes, il y aura pas mal de monde.

Comment choisissez-vous le lieu ?

Julien : Parfois en fonction du territoire, parfois en fonction du sujet, les deux restant de toute façon très liés. Pour notre dernier numéro, ça chauffait du côté des usines, et comme on ne connaissait pas très bien ces problématiques, comme le monde ouvrier nous semblait méconnu, on est parti à Amiens. Ici, à Montreuil, on est surtout mobilisés sur le sujet des sans-papiers, du logement, des questions pertinentes mais éloignées de la réalité ouvrière. Du coup, on a décidé de provoquer la rencontre.

Alex : On ne choisit pas les endroits au hasard, on sait d’avance quels seront les grands sujets qu’on va développer. Quand on va à Marseille, on sait qu’on va parler d’urbanisme, qu’il y a beaucoup de gens qui réfléchissent là-dessus, qui remettent en question certaines logiques. Là, on part à Nantes dans quelques jours et c’est pareil : il y a des luttes autour du projet d’aéroport, ce n’est pas une coïncidence.

Il y a une approche particulière de Z, une immersion dans le sujet. Personnellement, j’y verrais une forme de journalisme sauvé des eaux, mais je ne suis pas sûr que le terme de "journalisme" vous plaise des masses…

Marie : Il y a un vrai débat là-dessus et on est plutôt divisés sur cette question. Des gens proches nous disent : « Désertez tout ce qui peut rappeler cette identité de journaliste ! » Ils réagissent à ce que sont devenus les journalistes aujourd’hui et, clairement, nous ne nous reconnaissons pas dans la presse. Pourtant, le journalisme renvoie aussi à des références positives, à des George Orwell, Curzio Malaparte, Arthur Koestler ou Albert Londres.
Notre démarche est journalistique dans le sens où elle n’est pas purement idéologique. On confronte nos convictions avec la réalité. Évidemment, quand on va à Marseille, on veut démontrer que la "grande culture" décidée par l’Europe ou le ministère de la Culture à Paris vient précisément finir d’écraser ce qui reste de cultures populaires dans cette ville.
Ceci dit, on a parfois des déconvenues qui viennent questionner nos évidences. On s’est par exemple rendu à Lavaur, devant l’établissement pénitentiaire pour mineurs, et on était convaincus de rencontrer des gens révoltés contre le système pénitentiaire. Mais non, ceux-ci nous disaient : « Mon gamin a 16 ans et il me fait peur. Quand il s’énerve, je suis complétement terrorisée. Je ne gérais plus rien… Et là, il est encadré par des adultes, il a des perspectives scolaires, et puis je peux lui parler quand je vais au parloir. » C’est d’une misère terrifiante, mais tu es obligé de te dire que c’est aussi comme ça que ça se passe, que tout n’est pas manichéen.
Je ne sais pas si c’est du journalisme, mais c’est sûr qu’il y a une volonté de prendre en compte la parole des gens, de la restituer et de rester honnête.

J’imagine qu’il peut y avoir des cas de conscience entre vos convictions de départ et la réalité ?

Marie : Bien sûr. Du coup, ça te force à te demander ce qui peut faire qu’une mère soit soulagée de voir son gamin en taule. Pourquoi des gens pensent-ils que leur enfant s’en sortira mieux après avoir été emprisonné ? Tu sors du discours normé : tu ne peux plus dire seulement que la prison ravage et détruit. Tu continues à penser cela, évidemment, mais tu dois entrer en discussion avec les gens qui le vivent et pensent que la prison peut les aider.

Alex : Je crois qu’on n’a jamais utilisé ce terme de journalisme entre nous. Il renvoie à beaucoup de choses qui nous déplaisent. Et puis, on n’a choisi de pas mettre ça en avant, on garde un regard très critique sur la question.
Dès le début on a refusé de se conformer à cette image du journalisme assis, posé devant son ordi. On part longtemps, et on essaye de faire un travail de terrain : d’une certaine manière, ça se rapproche de l’enquête.

Julien : À côté des institutions qui administrent et contrôlent la vie, il y a le journalisme officiel et ses médias. Lui ne prendra jamais le temps de regarder comment s’organisent les gens, puisque cela va contre son discours et qu’il travaille main dans la main avec ceux qui gouvernent ou exploitent les populations.
C’est pour cela qu’on a voulu réfléchir aux outils : d’abord l’itinérance – ne pas rester dans son bureau mais aller à la rencontre des gens. Mais il y aussi des outils journalistiques, sociologiques, philosophiques, esthétiques, photographiques : tous sont mis au service d’une même chose. Alors oui, on utilise des outils journalistiques, à savoir l’enquête, le reportage, appeler les gens… Pour autant, on ne veut pas que cette méthode règle notre rapport au monde, mais qu’elle nous aide à le raconter, autant que les images, les dessins ou les contes qu’on retrouve aussi dans Z.

Marie : Il y a une rencontre dans Z entre des gens qui ont différents savoirs, différentes approches. Je ne pense pas qu’on puisse mettre toute la démarche sous l’étiquette journalistique parce qu’elle est trop plurielle pour la réduire à ça.
Notre temporalité nous permet de sortir du champ habituel du journalisme soumis à des contraintes économiques qui lui font produire, le plus souvent, un travail déplorable. Par exemple, quand on est allé à la rencontre des usines et de ceux qui y travaillent, à Amiens, le lien a mis du temps à se créer. La première fois qu’on s’est rendus à une assemblée générale de Continental ou sur le parking de Goodyear, les gars nous prenaient pour les journalistes habituels… Et puis, au bout de trois semaines, nous voyant revenir à leurs AG ou sur le parking, ils sont venus nous demander : « Mais vous êtes qui, vous ? » Quand on leur expliquait qu’on était là pour un mois ou deux, qu’on habitait dans un camion garé à 10 km, qu’on voulait parler de leur lutte et de la manière dont ils s’organisaient, de la manière dont ça pouvait faire écho à d’autres expériences passées nous semblant porteuses de perspectives désirables, le rapport a changé. Ils sentaient qu’on n’était pas dans la même temporalité ni dans un rapport utilitariste. La rencontre peut ne pas se faire tout de suite, ce n’est pas grave ; ou ne pas se faire du tout, ce qui nous est déjà arrivé.
On se donne le temps d’aller à la rencontre d’un sujet et de personnes, mais aussi de participer. Les Continental, par exemple, on a passé du temps avec eux dans les AG, on les accompagnés quand ils ont été soutenir les faucheurs volontaires à Versailles, on est allé à l’audience et au rendu du procès. On est censé les revoir parce qu’on essaye d’organiser une rencontre avec les gens de Plogoff [3] à Nantes, pour mettre en commun leurs expériences de lutte.

Comment se fait le lien entre l’itinérance et le travail sur la conception du numéro ?

Julien : Dans l’itinérance, tout va très lentement. Il faut du temps pour rencontrer les gens, leur montrer qu’on n’est pas des chasseurs d’info, comprendre ce qui se passe autour de nous. En arrivant, on fait très peu de photos, on participe à des chantiers, aux actions. Et quand on revient ici, à Montreuil, on se retrouve rattrapé par le stress du boulot à abattre.

Marie : Il y a des frictions, une autre atmosphère, mais c’est un passage obligé si tu veux que le travail en amont se traduise par une parution. Du coup, il faut se donner des délais pour rendre les papiers, ça crée une certaine pression, mais on n’a pas encore réussi à y échapper…

L’envie - ou non - de continuer conditionne davantage la survie de Z que les questions économiques ?

Julien : On se dit souvent que la survie de Z dépend des gens qui sont pas encore là. Parce qu’on sait ne pas pouvoir tenir le rythme sur la longueur, on a besoin de renforts. On aurait besoin de quatre ou cinq personnes s’investissant à fond.

Cet idéal de la prise de temps n’est donc pas totalement viable ?

Marie : Par moments, le temps s’étire parce qu’on n’est pas dans une logique d’entreprise. Amiens, on devait y aller un mois et on y est finalement resté deux mois. On y est même retourné par la suite, par souci de bien saisir les choses, de revoir des gens et de terminer certaines conversations.
En ce qui concerne l’écriture, c’est pareil : pour le dernier numéro, on avait prévu de rendre les textes mi-janvier, ils sont arrivés un mois plus tard. Heureusement, on s’accorde une certaine élasticité. Enfin, jusqu’au moment où on dit : « Là, j’aimerais bien que ma vie, ce soit autre chose qu’attendre des textes, faut y aller. » Ça crée parfois des clash.

Dans ces moments, j’imagine qu’une certaine forme de hiérarchie peut émerger ?

Julien : Les décisions sont prises quand tout le monde est là. Et on n’impose rien. Là, par exemple, on a eu au dernier moment une copine qui a refusé qu’on accole certaines photos à son texte, peu avant d’imprimer : il n’y a pas eu de passage en force, on ne lui a pas dit « c’est trop tard », mais on a passé trois jours à en discuter avec tout le monde. Et finalement, on a séparé les photos du texte, et on a rajouté huit pages (de 184 à 192) juste avant d’imprimer, alors qu’on avait déjà l’impression d’en avoir trop.

Vous parliez de clash…

Julien : Il y a des discussions sur les textes, parfois intenses, mais jamais avec l’idée du « ça passe » ou «  ça passe pas ». Quand un texte patine, on y réfléchit, on travaille pour l’améliorer, sans comportement de rédacteur en chef.

Et pourtant, sans en refuser aucun, Z ne compte que des textes d’une certaine tenue…

Alex : C’est parce qu’on pense les numéros longtemps à l’avance. On en discute, on met en avant les thèmes. D’ailleurs, cet entretien précède une réunion où on doit aborder le prochain numéro, sur Nantes. Les propositions d’article naissent souvent du groupe, ne sont pas totalement individuelles. Il y a énormément d’échange à toutes les étapes, même dans le travail d’enquête. Et après, il y a un énorme temps de relecture. D’ailleurs, c’est ce qui fait qu’on ne respecte pas toujours les délais qu’on s’était fixés, ou qu’on repousse certains textes à des numéros suivants.

Vous avez le souci de faire connaître Z à un public plus large ?

Marie : On essaye surtout de faire connaître des luttes, des manières de voir, de s’organiser. On est vraiment pas dans une optique de mise en avant d’auteurs, d’ailleurs les articles ne sont pas signés. Il s’agit de faire avancer des idées, de les confronter, de les défendre. Pour nous, au même titre que d’autres groupes, collectifs ou individus ancrés sur un territoire précis pour s’organiser, Z cherche à lutter contre un type de société – en l’occurrence la société capitaliste et industrielle - qui n’a de cesse de nous déposséder de nos existences, en poussant toujours plus loin la gestion de nos vies, pour générer plus de profit et garantir sa pérennité.

Julien : Il y a aussi l’idée que nos articles dépassent le projet Z : on veut qu’une chose qui se passe à un endroit soit entendue à un autre endroit, que cela fasse écho. Que l’expérience d’une lutte puisse servir à une autre, par exemple.

Dans Z, les auteurs sont effacés, il n’y a pas de signatures…

Alex : On ne voit pas ça comme un "effacement". A l’arrivée, les papiers sont tellement collectifs qu’on trouve ça naturel de ne pas signer.

Marie : Ne pas signer est aussi un pied de nez aux médias. D’un côté, tu reconnais un certain élan commun, quelque chose de pensé collectivement ; mais il y a aussi des individualités marquées derrière chaque article. Dina a écrit un article sur les enfants autistes que personnes d’autre n’aurait pu écrire. Ange vient de rédiger un article sur les hortillonnages à Amiens, un mode d’agriculture urbaine, et personne ne peut le faire comme lui. C’est sa patte. Et entre la version d’origine et la version finale après relecture, il y a eu très peu de changements.

Alex : Au final, on se fout du truc de signatures, c’est quelque chose qui ne compte pas. Il y a peut-être une part de posture, mais elle est assumée parce que ça s’apparente à une critique des médias. Certains ont aussi cru qu’on ne signait pas parce qu’on n’assumait pas nos écrits. Ce qui est complètement stupide. Si on ne signe pas, c’est plutôt une manière d’assumer l’ensemble de la revue. Tout ce qui est dans le journal, on l’assume complètement, c’est aussi pour ça qu’il y a des clash parfois : chaque texte nous implique, on ne peut pas s’en dédouaner et laisser passer.

Est-ce que cette approche ne risque pas de déboucher sur une plus grande uniformité ?

Tomi : J’ai proposé un texte qui a pas mal été discuté et les autres me demandaient des réécritures. Au début, ça m’a vraiment fait chier. Je ruminais la chose, j’avais l’impression de pas être compris. Et puis, j’ai pris ça comme une manière de déplier ce qui pour moi coulait de source, de questionner certaines évidences.

Julien : On sait qu’on est sur ce fil-là et on fait très attention. On n’a aucune envie de lisser les textes, simplement de les rendre accueillants, d’éviter les zones d’ombres liées au fait que quelqu’un vit une réalité bien circonstanciée.
On n’a pas de public ciblé, c’est pour ça qu’on doit faire un effort. On sait qu’on veut porter une critique radicale dans un environnement plus large que celle où elle est cantonnée habituellement, mais on ne sait pas qui ça peut intéresser. On ne sait pas qui lit Z.

Quelques nouveaux titres de presse alternatifs [4] émergent en ce moment. Est-ce qu’ils ne risquent pas de se gêner les uns les autres ?

Marie : C’est génial, au contraire. Hier, j’étais avec un ami qui me disait que vers 1870, il y avait quelque chose comme 1200 feuilles de choux autonomes. Il y a beaucoup de choses qui se créent en ce moment, c’est encourageant.

Alex : À moyen terme, on envisage d’être racheté par Lagardère pour être critiqué dans le Plan B. Non, surtout de se rapprocher d’autres publications, parce que notre approche, notamment l’itinérance, n’est pas forcément viable sur le long terme.

Julien : C’est aussi lié au sentiment et au manque communs dont on parlait en commençant. Si on pense apporter quelque chose, c’est motivant. Sinon, on peut envisager d’autres formes, se réadapter. Et puis, on tire à 2 000 exemplaires, avec une périodicité plutôt déliée, ce n’est pas forcément viable sur le long terme. On peut très bien envisager de resserrer notre périodicité et de s’allier avec d’autres personnes, d’unir nos forces.


Petit rappel : cet entretien s’inscrit dans une démarche plus large consistant à interroger des projets de presse alternative qui nous bottent et à dégager les problématiques liées à ce type de publication. En filigrane, nos propres interrogations quand à un passage papier.
Premier épisode : Le Tigre, à lire ici.
Prochain épisode : CQFD.

Notes

[1] Tu ne la trouveras pas en kiosque, seulement en librairie. Si tu as raté les trois premiers numéros et souhaite rattraper ton retard, tu trouveras ton bonheur sur le site de Z, ICI.

[2] Un petit coucou à l’ami Jérôme, en passant.

[3] Village dans lequel une lutte farouche a été menée de 1978 à 1981 pour refuser l’installation d’une centrale nucléaire. Les habitants ont fini par gagner.

[4] D’autres ferment, aussi. Nous y reviendrons.

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