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09/05/2010

Idiots utiles ?

Le débat n’en finit pas, alimenté par l’obstination de certaines néo-célébrités, convaincues ou non d’être assez importantes pour porter la « voix du mouvement ». Depuis que le Ministère de la Peur s’intéresse à la mouvance, à ses gestes, ses actes, ses textes, et maintenant à ses déclarations publiées dans divers organes de la grande presse bourgeoise, il semble qu’on tente ici et là de trouver des réponses en urgence aux accusations de « terrorisme » et de « groupes clandestins », en adoptant un rôle social opposé, emprunt d’innocentisme et de normalité. Mais aussi en essayant d’aplanir le discours, de parler à l’opinion publique, qui comme tout ce qui fait partie des catégories démocrates, n’existe que dans l’idéologie démocrate et chez ses apôtres, médias en premiers.

 

Disparaître dans la nature, prendre les armes et le maquis, ou alors utiliser –toujours stratégiquement bien sûr- des moyens aliénés pour réaliser nos objectifs. C’est à cette alternative que nous serions sommés de nous conformer à l’heure actuelle, sous peine de voir les invectives pleuvoir : « Ah ça veut jouer les plus-radical-que-moi-tu-meurs… », « Marre des gardiens du temple et des puristes qui donnent des leçons ! », « Tu parles de révolutionnaires de salon ! ».

Que les objectifs en question consistent à sortir des copains-ines de taule, infliger une « cuisante défaite à un juge impudent », abolir l’anti-terrorisme, desserrer l’étau juridico-policier (pour qu’il aille se resserrer ailleurs ?) ou renverser l’Etat, on ne sait plus très bien à vrai dire, puisqu’il semble que l’objectif réel se limite à utiliser tous les moyens disponibles pour accroître « notre » puissance politique. Nous n’avions guère envie de nous étendre sur un sujet dont on nous a déjà bassiné depuis des plombes, de répéter ce qu’il y a de bizarre à vouloir monter des potagers sous l’œil bienveillant d’un élu du Parti Communiste Français, ou de raconter sa vie à Libération ou au Monde dans le but de « détruire la gauche » –et plus si affinités, n’est-ce pas ?. Tant qu’il y a du panache et que c’est bien écrit… l’essentiel est sauf.

A vrai dire, tout dépend de ce que l’on veut. Comme les personnes qui parlent à la presse à propos de la « mouvance anarcho-autonome » ne prétendront évidemment jamais parler au nom de cette même « mouvance », nous ne pouvons pas non plus parler en leur nom, ni leur dire ce qu’ils devraient faire. Nous pourrions après tout laisser de côté le sieur Sébastien Schiffres dans sa croisade médiatique, si le tout est de dire que les jambisations, les attentats sur les personnes et la violence c’est fini, car les temps ont changé. Nous pourrions faire comme si deux vieux anarchistes n’avaient pas choisi d’aller se constituer « témoins de l’époque » dans un documentaire de Canal+ sur Action Directe, puis se plaindre juste après du traitement « dégueulasse » de leurs propos par le réalisateur de cette merde de documentaire policier. Il est d’ailleurs plutôt amusant pour deux vieux renards de faire semblant de tomber des nues et de s’estimer « trahis » par un jeune vautour journaliste. Catherine Khider, présidente de l’ARPPI, joue le même jeu lorsqu’elle qualifie dans un communiqué de « journalistes félons » deux plumitives connues auxquelles elle avait ouvert sa porte et offert le thé pour bavarder un peu (Isabelle Mandraud et Caroline Monnod). Nous pourrions ignorer tout cela, le fait que Le Monde puisse publier deux pleines pages (« L’Archipel des autonomes ») sur la mouvance en s’appuyant sur les dires très confidentiels de trois ou quatre « autonomes » soucieux de leur anonymat, soucieux également, nous n’en doutons pas, que leurs propos ne soient pas « dénaturés » par le grand journal de la presse française. Nous pourrions nous en foutre après tout. Nous pourrions laisser chacun participer à sa guise à l’anti-sarkozisme à la mode (bien plus que la révolution apparemment), contribuer au renouveau critique des médias de masse, subvertir la politique en l’intégrant, saper la représentation en y participant, alimenter les colonnes « Opinion » et « Rebonds » afin d’enrichir le débat démocratique, tant qu’on ne va pas bouffer au Figaro, évidemment. Si on a envie de recevoir Voynet en cellule, de laisser ses avocats parader aux côtés de Vallini, Braouezec, Mamère et autres laquais de l’Etat (alors qu’il est toujours possible et souhaitable de cadrer ses avocats dans le cadre de sa défense juridique, surtout si on décide de la publiciser), voir même de dialoguer sereinement avec eux dans un débat télévisé sur la chaîne parlementaire (Benjamin Rosoux, celui de l’interview à Libé, et Mathieu Burnel, celui qui a posé en photo avec sa gamine pour Paris-Normandie, le 14 décembre 2009 sur LCP), qui s’en soucie en fin de compte ?

Encore une fois, le tout est de savoir où l’on va. En relisant quelques vieux textes ces temps-ci, on tombe sur ce passage croustillant :

« Malgré tout une émancipation globale ne se résume pas à la fuite de tous les dispositifs : ce serait là l’erreur de vouloir faire de l’émancipation une fin-en-soi, d’unifier les lignes de fuite en un programme politique. Les émancipations sont autant de libérations que de difficultés et de dangers. C’est parfois en repassant ponctuellement par des lignes dures que nous élaborerons nos meilleures désertions : un boulot saisonnier pour financer une caravane permanente, une petite subvention ponctuelle pour construire une zone d’autonomie collective, un passage par le dispositif RMI pendant un an pour repartir de plus belle ensuite. Les lignes dures ne sont pas à considérer de manière morale mais de manière éthique et stratégique :
- Ethique car ces dispositifs ne sont pas neutres et peuvent rapidement nous asservir et nous façonner (d’où ma proposition de n’y faire que des passages furtifs).
- Stratégique car ces passages sur les lignes dures peuvent nous permettre de propulser nos désertions et établir nos plans d’émancipation. Argent, salariat, action politique, médiatisation, subvention, voiture, propriété privée peuvent parfois nous servir pour enclencher une évasion ou bien éviter la répression. Toute la difficulté est de ne pas se laisser rabattre sur une ligne dure lors de ces incursions. » (Extrait de la brochure Rupture, 2006.)

Des considérations dont on retrouve un écho très récemment, chez Eric Hazan (toujours dans Libération, quelle manie !) : « Pour retourner contre l’État les armes qu’il pointait sur nous, nous avons fait appel dans nos interventions publiques au vieux fonds humaniste-démocratique de la gauche. Dans l’inquiétude où nous étions sur le sort de nos amis emprisonnés, nous avons eu spontanément recours à cet arsenal usé mais rassurant, le mieux fait pour réunir des voix, des sympathies, des signatures ».

Nous voilà rassurés : le passage actuel sur les « lignes dures » ne sera qu’un bref squattage stratégique qui ne durera pas, et l’alliance avec les réformistes sur lesquels on crachait il n’y a pas si longtemps n’est qu’une ruse tactique.
Quoi que... Au vu des derniers exemples on voit très clairement à quel point on peut très rapidement prendre goût au spectacle, et oublier entre autres choses, aussi vieilles que le vieux monde, que les moyens déterminent toujours la fin.

On risquerait enfin d’oublier que les idiots utiles ne sont pas forcément les sociaux-démocrates et autres républicains avides d’arguments électoraux, mais bien ceux qui les nourrissent, naïvement ou stratégiquement. Et qui en chemin, redonnent un peu de crédibilité à cette démocratie qui nous assassine ou nous fait crever à petit feu.

Alors idiots oui, mais utiles ? Certainement pas.

Christophe Hon-te-latte.

Extrait de Guerre au Paradis N°1, journal anarchiste, janvier 2010.

Guerre_au_Paradis.jpg
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