Avertir le modérateur

30/05/2010

La propagande festive de Vichy - Mythes fondateurs, relecture nationaliste et contestation en france de 1940 à 1944

Si l’attitude des Français sous l’occupation fait l’objet de nombreuses études, les vecteurs quotidiens de l’idéologie vichyste n’ont pas encore tous  été recensés. En effet, s’il n’est guère contestable qu’à Vichy « la sauvegarde, mais aussi l’utilisation du moral furent les soucis prioritaires des gouvernants et [que] la propagande devint [...] une arme de choix »[1] , les questions de la perception des choix gouvernementaux par les Français et des réactions aux tentatives d’encadrement social restent posées. Il est donc pertinent, pour mieux comprendre la réalité du régime, de croiser l’étude des relais[2] idéologiques du pouvoir dans la vie quotidienne (l’école, la légion, l’armée, les corporations...) avec celle des supports de propagande d’un régime autoritaire comme les affiches, la presse, la radio ou le cinéma. Or, depuis longtemps, une pratique sociale et culturelle rassemblait ces indicateurs : les fêtes publiques. Elles formaient en effet depuis toujours, et plus encore depuis 1789[3] , un espace de sociabilité éloquent et populaire, malléable selon les choix idéologiques des gouvernements.

Rémi Dalisson - IUFM de Rouen.

L'illustration ne fait pas partie de l'article

 

racefrançaise.jpg

l



 

C’est pourquoi les cérémonies publiques[4] , essentiellement nationales[5] , devinrent vite l’un des éléments clés de la propagande de Vichy. Par leurs références, par leurs organisations et leurs programmes, elles incarnèrent son idéologie et leur scénographie révéla la modernité et les ambiguïtés de la nouvelle vulgate officielle. Mais elles furent aussi des moments d’expression populaire où les Français témoignèrent de leurs préoccupations et de leur perception des politiques centrales. Les cérémonies publiques furent donc une synthèse entre les volontés du pouvoir et la réalité, un espace de sociabilité entre les gouvernants et les citoyens qui en disait long sur le rapport qu’entretinrent les Français avec la Révolution nationale. Si certaines fêtes sont bien connues, comme la fête des mères[6] , il n’y a pas d’étude générale, théorique et pratique, sur ce sujet[7] qui fasse ressortir les différences entre les projets festifs et leur réalité.

3

Nous tenterons donc, à travers l’étude de plus de 300 cérémonies réparties sur l’ensemble du territoire[8] entre 1940 et 1944, de définir le système festif du régime, pivot d’une nouvelle didactique nationale et autoritaire. Puis nous le confronterons au déroulement des cérémonies, à leur chronologie, leurs programmes et réalisations. Nous comprendrons alors, grâce aux incidents qui s’y produisirent[9] , les réactions populaires aux choix du pouvoir. Ainsi se dessinera la complexité du vecteur propagandiste que furent les fêtes de 1940 à 1944, et leur instrumentalisation par le pouvoir comme par les Français. Ces pratiques mettront en évidence l’ambivalence du régime et les hésitations d’une société bouleversée dans ses références idéologiques, mais qui parvint à s’exprimer dans l’espace clos des fêtes. L’ensemble constitua un héritage contrasté, dont les traces subsistent encore aujourd’hui, malgré les errements de la mémoire[10] de cette période.

I. LE SYSTÈME FESTIF DE VICHY : RÉNOVATION ET SYNCRÉTISME

4

Très tôt, « pour imposer la diffusion des principes de la Révolution nationale qui remodèlerait la société française pervertie par le régime défunt, la propagande devint un instrument de gouvernement indispensable »[11] . Dès le 16 juin 1940, le Maréchal en avait fait un objectif prioritaire[12] en contrôlant l’information par un « haut commissariat à la Propagande ». Sa transformation en octobre en « secrétariat général à l’Information », puis les événements du 13 décembre qui ouvrirent la voie à la « tentative d’encadrement total de la société » (D. Pechanski)de P. Marion achevèrent le processus en 1941.Les moyens administratifs et techniques d’une propagande de masse étant en place, il restait à leur trouver d’efficaces relais dans la société. Les fêtes jouèrent alors le rôle de passerelle entre les anciens acquis didactiques et l’idéologie nouvelle.

1. Un cadre législatif souple et ambigu

5

Le pouvoir eut à gérer, dans ce domaine comme en beaucoup d’autres, l’héritage républicain. La République avait en effet institutionnalisé les didactiques festives et civiques à travers le 14 juillet et les cérémonies nationales occasionnelles (enterrements, centenaires), véritables liturgies civiles qui devinrent, « avec l’armée et l’école, l’un des vecteurs privilégiés de l’idée républicaine »[13] . Pour Vichy, ces célébrations avaient été les pourvoyeuses des fameux « mensonges qui vous ont fait tant de mal ». Cependant, puisqu’il fallait ne rien « épargner, ni les activités collectives, ni les cérémonies pour s’attirer les faveurs de la population »[14] , on ne pouvait tirer un trait sur des habitudes festives apprises dans les écoles et les casernes. Le régime choisit donc de conserver quelques principes républicains pour les ré-interpréter et en faire les supports de sa propagande. Il légiférera donc d’abord pour encadrer des cérémonies qui n’obéissaient qu’à des textes républicains.

6

Légiférer ne posa pas de problèmes à un pouvoir atteint de « boulimie » législative et qui accrut considérablement les crédits consacrés aux services de propagande, notamment ceux destinés aux fêtes nouvelles[15] . Mais, contrairement aux régimes précédents issus de 1789[16] , il n’y eut pas de grand texte fondateur sur les fêtes. Il est vrai qu’on touchait là aux domaines culturels et éducatifs pour lesquels le régime poursuivit, plus ou moins explicitement, les politiques antérieures, y compris celle du Front populaire[17] . Cependant, quelques précautions étaient nécessaires. Dès la mi-juillet 1940, les autorités d’occupation définirent, en concertation avec Vichy, le cadre des manifestations publiques et festives autorisées. Bien entendu, dans la zone occupée, « toutes les manifestations publiques et rassemblements, les réunions de partis ou sociétés politiques restent interdits »[18] . En zone libre, les règlements relevaient directement de Vichy, par l’intermédiaire du préfet, de la police et des services de propagande, à condition de ne pas donner prétexte à des manifestations politiques et anti-allemandes.

7

Par manifestations publiques, l’occupant entendait « cortèges, défilés, réunions et autres manifestations sur la voie publique »[19] .Les autres manifestations, notamment les réunions fermées ou privées de sociétés, amicales et unions, étaient soumises à autorisation de l’occupant (de la police de sûreté plus précisément) et de l’administration française. De même les sociétés, piliers des fêtes, dépendaient du bon vouloir de la Feldkommandantur. Enfin, une ordonnance allemande du 28 août 1940 précisait : « Les réunions, cortèges et défilés, ainsi que le pavoisement des immeubles sont interdits »[20] en zone occupée. Seules les réunions, les jours de fêtes, de corporations de droit public n’étaient pas soumises à une telle déclaration.

8

Des arrangements restèrent cependant possibles et pas seulement dans la zone libre. En zone occupée, la réalité fut contrastée. Ainsi à Rouen, le « commissariat général à la Famille » rappela, à propos la fête des mères de 1942, que : « Si les manifestations publiques ne sont réalisables que dans les grandes agglomérations, les démonstrations plus intimes sont possibles partout »[21] . Les autres points de la réglementation des fêtes étaient renvoyés à chacune des différentes dates retenues, à la seule condition de respecter les nouveaux usages en matière de préséance et symbolique. Si l’ordre des défilés ne changea guère par rapport aux lois de 1907 et de messidor an XII, hormis pour les sociétés non conformes, la politique des emblèmes autorisés dut évoluer.

9

Avant même les premières cérémonies, les préfets de la zone occupée réclamèrent en effet avec insistance « le drapeau tricolore sur les édifices publics occupés [car il] aurait une bonne influence sur l’état d’esprit de l’opinion »[22] , d’autant que leurs collègues de zone libre pouvaient en disposer librement. Embarrassé, le pouvoir dut louvoyer entre la popularité des symboles républicains, les exigences de l’occupant et celles de la Révolution nationale. La loi de juin 1941, dans son article sur les emblèmes nationaux, les hymnes et les sonneries aux morts aux fêtes publiques, répondit en partie à ces demandes en autorisant les trois couleurs et le garde-à-vous, sur autorisation préfectorale, dans les deux zones du pays. On adjoignait à ces signes républicains le salut vichyste, bras tendu, pour les légionnaires et groupes de jeunesse. Pour le reste, toute latitude était laissée aux autorités locales et préfectorales en matière de symbolique festive pour gérer les traces du passé. Chaque cérémonie généra donc, entre le possible et le souhaitable, ses propres codes pour expliciter ses références.

2. Relecture et instrumentalisation des fêtes républicaines

10

Le gouvernement agit rapidement puisque, trois jours après le vote des pleins pouvoirs, venait le symbole détesté du 14 juillet. Dans un pays qu’il fallait remodeler, le pouvoir choisit de conserver les principales fêtes nationales pour les revisiter. Puis, avec le temps, d’autres célébrations originales vinrent les compléter[23] . Le nouveau système festif se composa de neuf fêtes nationales, cinq régulières et quatre occasionnelles, total impressionnant en quatre ans[24] . Quatre des cérémonies régulières étaient des héritages de la IIIe République, seule la cinquième, la « Fête du travail et de la concorde nationale », étant une création. Il s’agit, à travers ces quatre occasions, d’instrumentaliser des legs bien ancrés dans les mentalités.

a / Images viriles et militaires : le 14 Juillet et les 1er-11 Novembre

11

Chronologiquement, la plus ancienne des célébrations fut le 14 Juillet rebaptisé Cérémonie en l’honneur des Français morts pour la Patrie. Il fut pris en charge, pour la zone Nord, par la « délégation générale du gouvernement dans les territoires occupés », en liaison avec les Allemands du « gouvernement militaire d’occupation » et, pour la zone Sud, par le ministère de l’Intérieur. C’est pourquoi, dès le 10 juillet, une circulaire de Pétain, encore président du conseil, précisait que : « Le gouvernement a décidé que le 14 Juillet, fête nationale, devait être marqué cette année du signe de deuil et du recueillement. C’est vers les glorieux morts de la dernière campagne, dignes par leur héroïsme, parfois désespéré, de leurs victorieux devanciers de la guerre de 1914-1918 que doivent monter nos pensées »[25] . En zone Nord, si la cérémonie, comme toutes les manifestations et les pavoisements, était interdite, elle restait fête légale chômée et la loi de 1880 n’était pas abrogée. En zone Sud, la fête devait être organisée en cérémonies aux monuments aux morts, avec drapeau en berne, minute de silence, sonnerie aux morts, cérémonie religieuse et défilé militaire en présence des autorités. Cette fête embarrassait le pouvoir qui, ne pouvant se résoudre à supprimer une occasion aussi fédératrice, choisit de lui donner un double sens.

12

D’abord celui d’une cérémonie expiatoire, conservée à titre de souvenir des erreurs du passé. Ce jour-là, on devait réécrire l’histoire, selon la grille des historiens nationalistes, tout en laissant s’exprimer dans la presse les critiques les plus vives. Surtout, il fallait exalter le sacrifice des Français, fourvoyés dans une « drôle de guerre » voulue par la République, héritière de celle de 1792. En honorant les morts de 1940 avec ceux de la Grande Guerre, on éludait le sens républicain du 14 Juillet pour ne retenir que celui de la douleur et de l’héroïsme qui transcendait les clivages. Ce culte des morts complétait celui rendu à la terre des ancêtres et permettait de louer la force. La religion y fut donc privilégiée, en une sorte de réponse spirituelle à la laïcité funeste de la République.

13

Dès l’année suivante, ce sens fut complété. Si le 14 Juillet fut conservé, à la grande fureur des collaborationnistes, notamment Je suis partout[26] , il ne devait plus être marqué par aucune fête, hormis les messes et palmes aux monuments aux morts en raison du « deuil de la Patrie » (F. Darlan). On ne parlait plus de fête nationale, mais d’une fête légale ou chômée qui devint, surtout en zone Sud, « l’anniversaire du jour qui a vu le maréchal Pétain prendre le titre de chef de l’État français ».Associer le 14 Juillet au 11 contribuait au culte de la personnalité du Maréchal et à celui de la Révolution nationale. En même temps, les protestations « spontanées » contre son maintien étaient encouragées. À Marseille, un particulier se plaignait que « le 14 Juillet ne peut demeurer un symbole et un idéal pour la France nouvelle »[27] et demandait son rattachement à la fête de Jeanne d’Arc qui elle seule « peut encore réaliser l’unanimité des Français ». À Rennes, un ancien militaire écrivait, en citant Funck-Brentano, que le 14 Juillet devait disparaître car « il n’avait été qu’un hideux jour de soulèvement de gens sans cœur, en grande partie des bandits [...] et beaucoup d’étrangers ».

14

Le second anniversaire prêta moins à contestation puisqu’il s’agissait du 11 Novembre. Le pouvoir ne pouvait renier le souvenir de la Grande Guerre, élément essentiel de la mythologie pétainiste et cérémonie structurante de la mémoire de guerre[28] . Mais il ne fallait pas trop heurter les Allemands qui, en masquant le monument aux morts de Rethondes, avaient montré leur souci de gommer le passé cérémoniel du conflit. Le régime maintint donc la loi d’octobre 1922 tout en modifiant l’intitulé de la fête. Si elle garda le titre de« commémoration nationale » dans les instructions du Maréchal du 23 octobre 1940, elle ne fut plus ni chômée ni pavoisée. Seuls des services religieux, des minutes de silence et des gerbes aux monuments en rappelaient l’origine en zone Sud. Au nord, le délégué du gouvernement français dans les territoires occupés estimait « que cet anniversaire doit être commémoré par un hommage aux morts de 1914-18 [...] conservant les caractères de simplicité et de discrétion qu’imposent les circonstances »[29] .

15

Sur le terrain, il fut concurrencé par le 1er novembre qui fit office de célébration politico-religieuse appelée « Cérémonie en souvenir des morts », au point de remplacer le 11 Novembre à Toulouse, Évreux ou Rouen en 1940. Il prit donc un nouveau nom et devint, dès 1941, la Cérémonie en l’honneur des morts de 1914-18 et 1939-40 fixée entre le 1er et 11 novembre. En rassemblant les morts de la Grande Guerre guidés par Pétain et ceux de la campagne de France, et en les plaçant sous l’égide de la Toussaint, il magnifiait le sacrifice des pères et soulignait la mort inutile des fils tombés à cause de la République et du Front populaire. Les valeureux soldats de 1914 pouvaient alors s’entendre avec l’ennemi d’hier puisqu’ils avaient été trahis par ceux qui les avaient menés au combat. Un pont était jeté entre les héroïsmes passés et présents et le Maréchal, qui avait sauvé ceux de 1914, devait sauver une nouvelle fois ceux de 1940. Le seul sentiment à exprimer ce jour-là était donc la douleur, le deuil et... la discrétion. Les minutes de silence furent dédiées aux « victimes des deux guerres » comme à Vichy en 1941, tandis que les cérémonies, en zone libre, devaient « rappeler les principes du redressement national, les mots “travail, famille, patrie” »[30] et rester « une journée de recueillement réfléchi selon les principes du chef de l’État »[31] pour méditer sur les funestes effets de l’ « esprit de jouissance ». Le pilier de la fête fut donc l’Union nationale des combattants (UNC), grand vivier de cadres maréchalistes et incarnation d’un dolorisme autoritaire qui convenait bien au régime.

16

Tout cela sentait encore beaucoup la mort et les funestes souvenirs. Mais le système festif républicain offrait d’autres occasions festives plus positives.

b / Images maternelles, féminines et héroïques

17

La famille, cellule de base de la société future, fut un des piliers de la propagande et de l’imaginaire du régime. Deux fêtes, d’origine républicaine, permirent de propager ses valeurs tout en bénéficiant des infrastructures passées.

18

La plus importante fut la fête des mères rebaptisée Journée des mères de famille françaises. Célébrée entre les 20 et 30 mai, elle restait régie par la loi d’avril 1926 dont le contenu convenait à un régime nataliste soucieux de protection de la « race ». En effet, créée à l’instigation du « Conseil supérieur de la natalité et des ligues de défense des familles nombreuses » et objet, à l’époque, d’un large consensus après les hécatombes de la Grande Guerre, elle semblait fédératrice. La médaille créée en 1926 pour récompenser les mères modestes d’au moins cinq enfants le prouvait. Politique sociale, patriotisme et fécondité correspondant aux volontés nouvelles, l’occasion fut vite annexée. Son faible succès dans l’entre-deux-guerres[32] permettait en outre d’accuser une nouvelle fois la République de tous les maux. Cette cérémonie, « propagande de grande envergure, pénétrant dans les campagnes les plus reculées »[33] placée sous le patronage de Pétain, résumait les ambitions de la Révolution nationale. Il s’agissait d’aider (par des bons, des subsides et des diplômes) les seules mères bien françaises[34] , notamment les épouses de prisonniers, selon les canons eugénistes et natalistes alors en vigueur. Elle fut mise en scène par une propagande effrénée comme la circulaire de Carcopino distribuée aux enseignants à 700 000 exemplaires en 1941 ou les innombrables affiches vantant l’éternel féminin de Vichy[35] . Toutes les circulaires mentionnaient les tracts ou affiches de propagande diffusées par le « commissariat général à la Famille » par l’intermédiaire des maires, préfets et associations.

19

Sur le fond, on confortait le pilier familial du triptyque des valeurs maréchalistes pour préparer« la France de demain [...], en un acte de foi nécessaire »[36] . On n’oubliait donc pas d’y associer, selon les mots du préfet de Gironde en 1942, les « jeunes mères et les jeunes enfants ». Son collègue de Seine-Inférieure rappelait qu’il ne fallait pas « oublier les paroles du Maréchal [...] : la famille est la cellule essentielle et l’assise même de l’édifice social, c’est sur elle qu’il faut bâtir »[37] . Pour ce culte maternel, toute la société fut mobilisée, l’école publique (les recteurs et inspecteurs, les enseignants) mais aussi l’école privée et, bien sûr, l’Église, garante de la conformité de l’image féminine et de la vertu des procréations. À côté, on retrouvait la nébuleuse des associations familiales comme le « Secours national » ou les « Œuvres de protection de la maternité et de l’enfance », souvent d’origine républicaine. La femme au foyer, la femme reproductrice et aimante, la femme ne travaillant pas mais pouvant, par sa robuste tendresse, s’engager au sein de la Révolution nationale, étaient aussi des symboles qui ne déplaisaient pas à l’occupant. Cette fête politico-religieuse, aux modalités souples (on pouvait la célébrer partout, dans les classes ou les entreprises) fut donc bien célébrée et tolérée en zone Nord comme Sud, jusqu’en 1944.

20

Ce fut aussi le cas de la Fête de Jeanne d’Arc, autre récupération républicaine, dont l’anglophobie arrangeait les occupants. Le problème semblait pourtant plus compliqué, puisque sous la IIIe République, la sainte était revendiquée à la fois par la droite et, sinon par la gauche, du moins par les républicains[38] . Cependant, dans l’historiographie et l’imaginaire nationaliste ou ligueur, notamment celui de l’Action française, elle avait pris une place difficilement contestable. Elle fut donc conservée (loi de juillet 1920, année de sa canonisation), mais non plus fériée, célébrée le 8 Mai, et placée sous la seule égide religieuse. L’Église devait synthétiser l’ensemble de ses vertus reconnues par le régime. D’abord sainte, Jeanne d’Arc appartenait à la sphère religieuse, comme le confirmaient ses voix. Elle était surtout conforme aux canons vichystes[39] . Femme, mais soumise à l’autorité dynastique, patriote d’origine populaire, opposée aux Anglais, combattante et héroïque, elle incarnait l’idéal féminin de Vichy. Elle complétait ainsi la fête des mères avec un programme assez semblable. Mieux, elle résumait l’époque puisque « la France de 1942 se trouve dans une situation qui rappelle singulièrement celle que Jeanne a connue »[40] . Son historicité en fit le pendant religieux du 14 Juillet, et acheva de faire du mois de mai le mois cérémoniel du régime (1er mai ou Saint-Philippe, les fêtes de printemps, la fête du travail, celle de Jeanne d’Arc, des mères, et d’innombrables fêtes sportives). En outre, cette fête avait l’avantage d’être relayée par des cérémonies locales, à Reims, Orléans ou Rouen. C’était le gage d’un succès qui se prolongea jusqu’en 1944 quand les Allemands et le ministère de l’Intérieur s’accordaient encore pour organiser partout la fête par des « dépôts de gerbes et cérémonies religieuses en présence des autorités »[41] .

21

Mais le nouveau régime ne se contenta pas de réécrire le patrimoine festif de la IIIe République. Il créa des cérémonies pour inscrire, dans les calendriers et les mémoires, ses nouveaux principes.

3. Créations festives et valeurs nouvelles

22

Nous avons regroupé cinq célébrations[42] , dont quatre occasionnelles, créées au gré des événements et de l’idéologie du pouvoir. Dans cet ensemble, une fête régulière se détacha, le 1er Mai, héritier des années passées, création originale et synthèse de la Révolution nationale.

a / La « Fête du travail et de la concorde sociale », étendard de la Révolution nationale

23

Elle fut emblématique du régime, tant par ses moyens que par son message. Sa création, sous l’égide du ministère du Travail et de la Solidarité, fut une revanche sur la République et le Front populaire. En effet, la IIIe République ayant toujours refusé de faire du 1er Mai une fête officielle, son officialisation par les lois d’avril 1941 fut une douce revanche pour le régime qui tenait là« ses promesses, même celles des autres » comme le rappelait l’une de ses célèbres affiches. De plus, honorer le travail, y compris manuel, était une façon d’élargir l’audience de la Révolution nationale et de concurrencer les communistes, tout en renouant avec le discours ouvriériste d’une frange des collaborateurs parisiens et de Vichy.

24

Plus encore que la fête des mères, le 1er Mai fut une occasion de propagande. Baptisé Fête du travail et de la concorde sociale, on lui adjoignit souvent le nom du saint du jour, laSaint-Philippeou « Fête du Maréchal »,manièrede montrer la place centrale du chef et de contribuer à son culte. Il fut la cérémonie qui bénéficia du plus fort support propagandiste, à l’image de ses trois types d’affiches et des portraits géants du Maréchal à placer « toujours au centre des réjouissances »[43] . Le gouvernement créa des « centres de propagande » pour « préparer et orienter les esprits vers cette journée »[44] . Ils collectaient des « cahiers de vœux corporatifs », diffusaient des brochures, remettaient des médailles d’honneur du travail, des diplômes aux ouvriers méritants, des colis à offrir aux prisonniers ou des promotions dans l’ « Ordre national du travail ». Il fallait aussi organiser des goûters aux enfants de prisonniers, montrer des films, des tracts et des plaquettes, comme celle de 1941 qui contenait les thèmes de discours et les références à utiliser, vanter en 1942 la Charte du travail, retransmettre les discours comme celui du Maréchal à Saint-Étienne en 1941 et distribuer des résumés aux maires. Le gouvernement conseilla donc aux comités, souvent débordés, de travailler avec la Légion, organisation emblématique de la Révolution nationale, puis en 1943, avec les délégués à l’information et les « services centraux de propagande ouvrière » dépendant du secrétariat général à la Propagande. L’ensemble formait des « comités départementaux d’organisation de la célébration de la fête du travail » composés d’élus locaux, de maires, de représentants patronaux et ouvriers, de fonctionnaires de l’éducation, de délégués à la jeunesse et aux sports et de la presse locale. Chaque temps fort de la cérémonie recevait une appellation édifiante : le matin du 1er mai 1942 fut baptisé « le travail est à l’honneur » et l’après-midi « le travail est en fête ». Le 1er mai 1943 fut, en plein retournement du sort des armes, appelé« le travail à l’épreuve ».Bien entendu, références ouvrières et sociales obligeant, cette fête fut la plus surveillée du régime. Les cérémonies devaient être organisées « dans des enceintes ou stades permettant de contrôler les participants »[45] et les instructions policières étaient draconiennes. En zone Nord, tout cortège sur la voie publique et réunion publique étaient interdits, interdiction étendue à l’ensemble du territoire pour le 1er mai 1943.

25

La symbolique de la fête devait rétablir une continuité historique éludant 1789 de l’histoire de France. La brochure intitulée Et vive le 1er Mai, éditée par le secrétariat général à l’Informationet les services centraux de propagande pour 1941, fut exemplaire. Elle retraçait l’histoire de la fête, à partir du Moyen-Âge, en vantant la joie prérévolutionnairedes « fêtes de la nature » et de la jeunesse, en expliquant les traditions folkloriques des arbres de mai pour gommer les plantations de 1789, 1830 et 1848. Puis, mai étant le mois de Marie à qui l’on offrait le « Mai verdoyant », venait l’allusion à la religion. Ce fut, en effet, le 30 mai « qu’une jeune bergère entendit la voix mystérieuse [...] qui lui annonçait sa lumineuse aventure »[46] , ce futen mai 1429 qu’elle sauva la France et en mai 1431 qu’elle mourut. L’évocation se prolongeait par celle de la tradition ouvrière du « jour de l’églantine, notre vieille églantine rouge du sang des ouvriers [...] où les travailleurs clamaient leur soif de justice [...] où se réveillaient les hommes ». On faisait référence aux « cahiers du prolétariat » amenés dans les mairies le 1er mai 1890 et que les « cahiers corporatifs » prolongeaient dans un cadre épuré. On rappelait le rôle du congrès socialiste de Paris dans la fixation de la fête, avant de vanter les luttes pour les conquêtes ouvrières « acquises en 1919 grâce à la ténacité de la classe laborieuse à laquelle la technique a plus profité que les agitateurs [...], mauvais bergers qui ont souvent égaré son action ». On arrivait à l’apothéose de 1940 et à un 1er mai devenu « jour de fête nationale du travail [...] où tous les Français unis sauront fêter à la fois le réveil des choses et des hommes, la Révolution nationale et le printemps ».Il était dédié au « travail des Français, ressource suprême de la Patrie qui doit être sacrée », notamment le travail ouvrier. C’est à eux que Pétain déclara, à Saint-Étienne, haut lieu de la conscience ouvrière : « Ouvriers mes amis [...] n’écoutez plus les démagogues, ils vous ont fait trop de mal. Ils vous ont nourri d’illusions [...]. Souvenez-vous de leur formule : le pain, la paix, la liberté, vous avez eu la misère, la guerre et la défaite ». Ce discours devint le credo du jour en appelant à la fin de la lutte des classes par la disparition de la « condition prolétarienne, injustice qui empêche la paix sociale ».On retrouvait les grandes lignes du programme social et philosophique du régime. Rien ne manquait depuis l’obsession du terroir jusqu’à la négation de la lutte des classes en passant par les errements républicains et l’appel à la jeunesse. Le régime se posait comme le garant d’une politique sociale avantageuse pour les ouvriers et les paysans, pour qui « la loi de corporation agricole montre que la vigilance de l’État ne se limite pas aux travailleurs des villes »[47] .

26

La journée était chômée et payée et les heures effectuées récupérées. Initialement[48] , les salariés devaient reverser la moitié de leur salaire (ou indemnité compensatrice) au Secours national au titre d’une souscription ouvrière,véritable épargne forcée qui rappelait d’autres régimes autoritaires. La parole du Maréchal devait descendre, par radio, dans toutes les entreprises. Puis, encadrés par toutes les organisations corporatistes et professionnelles, les travailleurs devaient rédiger les fameux « cahiers de vœux coopératifs », à partir des observations des ouvriers, patrons et employés de maîtrise puisque « le Maréchal a voulu rénover le 1er Mai, lui enlever son caractère de lutte des classes et le transformer en journée de la paix sociale [...], figure de l’État nouveau »[49] . Parmi les organisations de la journée, on trouvait en bonne place les syndicats patronaux et ouvriers, les organisations de jeunesse, car il fallait« glorifier le travail des jeunes »[50] , le sport (surtout corporatif), les services de propagande et les organisations corporatives locales chargées de« mettre en valeur l’aspect régional » de la fête selon le préfet de l’Hérault. Les entreprises finançaient des colis envoyés aux prisonnierstout en offrant des spectacles édifiants aux enfants.

27

À partir de 1942, la base de la fête fut la Charte du travailgrâce à laquelle « les intérêts de classe ne sont plus dominants [...] la collaboration est la loi nouvelle qui exige la confiance et l’estime réciproque, par le biais des comités sociaux [...]. La paix sociale est donc le but suprême de la Charte »[51] .L’année suivante, un an après la Relève et trois mois après l’instauration du STO, la fête fut dédiée au redressement du pays en devenant une « manifestation d’entraide et de solidarité nationale »[52] .En 1944, sous l’égide de Déat, elle devint « la fête des masses laborieuses [qui] doit montrer l’importance du travail français et de la reconstruction de l’Europe »[53] . Les orateurs y furent directement désignés par Déat, désireux de reprendre la fête en main pour relancer la Révolution nationale. Mais la réalité modifia le sens de la journée qui reprit son caractère subversif.

28

Ce fut à cette fête que la jeunesse et le sport jouèrent un rôle clé, surtout à partir de 1942, au point de devenir le support quasi exclusif de quatre nouvelles fêtes.

b / Sport, santé et expiation, les fêtes du tournant de 1942

29

Hormis le 1er mai, cinq cérémonies occasionnelles furent des créations. Elles furent marquées par les circonstances et par l’idéologie du régime.

30

La première fut l’Hommage aux victimes des bombardements de mars 1942. Décidé dans la précipitation après une nuit de bombardements particulièrement virulents le 3 mars, notamment dans la banlieue parisienne, il élargit à l’ensemble du territoire des pratiques commémoratives locales dédiées aux victimes pour répondre aux doutes de la population. Pris en charge par le ministère du Travail et de la Solidarité, il réaffirmales valeurs nouvelles et la haine des Anglais, à la grande satisfaction des occupants.

31

Les samedi ou dimanche 7-8 mars, décrétés « jour de deuil national », toutes les grandes villes, dans les deux zones, organisèrent des cérémonies pour exprimer leur compassion envers les victimes et expier l’ancienne alliance franco-anglaise. Après accord de la Feldkommandantur au nord, son épicentre fut parisien. Une grandiose cérémonie fut organisée autour de Notre-Dame, ornée d’un cénotaphe tricolore géant. Toutes les autorités civiles, religieuses et militaires furent conviées, avec des organisations maréchalistes comme « les Jeunes du Maréchal » pour rendre hommage aux victimes « innocentes de la barbarie de nos prétendus alliés »[54] . Des quêtes et souscriptions incarnaient la solidarité du pays avec les victimes, tandis que des discours du Maréchal et du cardinal archevêque de Paris rappelaient que les souffrances des Français étaient le prix à payer pour le redressement national et le fruit d’alliances erronées. La Garde républicaine, convoquée en grande pompe, achevait de montrer la continuité du pouvoir dans un pays rassemblé dans la douleur. Ailleurs, le cérémonial fut réduit à l’expression de la compassion avec les sonneries « aux champs » et « aux morts ». La cérémonie fut minutieusement réglée puisque les obsèques devaient être célébrées dans toutes les communes à la même heure. Les drapeaux étaient en berne, chaque préfecture devait organiser un hommage grandiose et émouvant (Lyon, Marseille, Aix, Rouen, Rennes...), tandis que les autres communes se contentaient de simples messes. Le message rassemblait le pays dans l’expiation du crime d’anglophilie et dans un dolorisme rejoignant ceux des 14 Juillet et 1er.11 Novembre. Mais ce registre ne suffisait pas pour diffuser de l’idéologie vichyste. Il fallait rassembler les énergies, notamment juvéniles.

32

Ce fut l’apanage des fêtes sportives, toutes créées en 1942. Le sport, et plus largement l’ « éducation nouvelle », devait être la base du redressement national obéré par un système éducatif républicain « qui n’avait pas su préparer suffisamment de chefs et d’hommes d’action »[55] . Il s’agissait de modeler les jeunes, garants de l’avenir, par une éducation nouvelle et une propagande destinée à « faire des hommes forts d’âme et de corps »[56] . Trois célébrations devaient permettre d’atteindre cet objectif en vantant la jeunesse, la force, la femme nouvelle, l’hygiène et l’altruisme. Célébrées peu avant ou après l’invasion de la zone Sud, elles illustraient l’alignement idéologique du pays sur les autres régimes totalitaires, mais aussi la fuite en avant d’un régime sur la défensive. En effet, depuis la mi-avril 1942, six mois avant l’invasion de la zone Sud, le sort des armes hésitait, obligeant « la jeunesse [à] chercher la mort sur les champs de bataille, [...]. Nous n’avons donc pas le droit de renoncer [...] à viriliser le sport et accepter le risque »[57] .

33

La Fête du serment de l’athlète, organisée le 17 mai 1943 (et parfois 1944) dans les chefs-lieux d’académie, reprit le modèle des célébrations coloniales et de la prestation du serment du 29 avril 1941 dans l’Empire, lors des fêtes organisées pendant le voyage du J. Borotra, commissaire général à l’éducation gymnique et sportive, dans l’Empire[58] . Ce fut une « manifestation de foi et d’union »[59] qui devait revêtir « un caractère grandiose et rassembler le plus grand nombre possible de sportifs et d’athlètes représentant toutes les activités sportives [...] en France et l’Empire »[60] . Cette grande parade, ces défilés d’enfants devant les autorités religieuses, politiques et militaires montraient la force de la jeunesse et des organisations physiques. Le serment faisait la synthèse entre l’homme nouveau, à « l’esprit de discipline, qui a manqué aux citoyens de ce pays au cours de la dernière décade » et l’idée « d’amateurisme qui y est exprimée [...] pour la gloire et non le profit »[61] .

34

La journée débutait donc par des démonstrations d’athlétisme, de gymnastique et des mouvements d’ensemble. Le clou de la fête restait, après le salut aux couleurs, la prestation de serment, prononcée bras tendu, selon le rituel olympique qui avait prêté à controverse en 1936. Le texte du serment, « je promets, sur l’honneur, de pratiquer le sport avec désintéressement, discipline et loyauté, pour devenir meilleur et servir ma Patrie » résumait l’idéologie virile et nationaliste de Vichy. Il était souligné par la présence des sociétés sportives qui défilaient derrière leurs bannières pour exprimer le succès du sport dans tous les milieux. À Rouen, sur les 31 sociétés qui participèrent à la fête, les deux tiers étaient d’origine républicaine. On rencontra même des Amicales laïques (Neufchatel, Déville), acquis républicains conservés pour soutenir la logistique festive nouvelle. Tous les sports furent représentés, surtout du football, sport populaire, et de l’athlétisme, sport bourgeois, réunis en une allégorie fédératrice de la France nouvelle.

35

On trouvait l’Empire colonial avec la Quinzaine impériale (en mai-juin 1942) qui fut, elle aussi, une « manifestation de grande propagande impériale et nationale »[62] . Elle se résuma souvent à du cinéma ou, comme à Vichy, à des revues des athlètes de l’Empire. Ce recours à l’Empire, sous sa seule forme sportive, confinait les colonisés à leurs uniques fonctions athlétiques, conformément à la vision raciale du pouvoir. Avec ses soldats-sportifs musclés, le régime vantait son ultime carte, l’Empire colonial. Le train de l’exposition, qui circula de ville en ville à l’été 1942, projeta des images des défilés (à Rouen, à Nantes) ou des pièces de théâtre comme La force de l’Empire. Ces spectacles qui devaient selon le ministère de l’Éducation nationale, « susciter des vocations coloniales dans l’élite de notre jeunesse » par le sport, la compétition et le culte de la force, complétaient les réjouissances locales. De plus, en marquant le début de la haute saison sportive, elle plaçait les célébrations à venir sous l’égide sportive et régénératrice. Ces manifestations sportives furent insérées dans la promotion des terroirs identitaires, « de la terre, qui elle ne ment pas » des « petites patries » (J.-F. Chanet) qui devaient former à présent, comme sous l’Ancien Régime, le socle de la Nation. Les danses folkloriques et autres activités artisanales traditionnelles furent d’ailleurs promues dans près d’un tiers des fêtes de notre échantillon[63] . À Bayonne, pour le 1er mai 1943, une grande fête sportive et identitaire doubla la fête du travail. Après une cérémonie au monument basque, un match de rugby fut organisé, au son des orchestres et danses traditionnelles. Il opposa l’équipe de l’Aviron bayonnais aux ouvriers des forges du Boucau, et se solda, bien entendu, par la victoire de l’équipe ouvrière. La journée se termina en apothéose, avec danses, concours de chants basques et démonstrations d’activités manuelles et agricoles, valeurs devant, selon le préfet, montrer la place « de l’effort, de la solidarité et des sportifs, relevés par les vertus des ouvriers du Boucau »[64] .

36

La Fête nationale de la sportive, organisée les 4-11 juillet 1942 dans 15 villes de France, fut plus originale. Elle fut consacrée « au développement de la jeunesse féminine, selon les principes de l’éducation générale »[65] . Elle devait « montrer que la femme française [...] sera forte dans son corps et son caractère [...] car l’avenir de la race dépendra avant tout d’elle. C’est pourquoi, dans la formation de la jeunesse [...] base de notre redressement, elle ne doit pas être oubliée »[66] .Elle fut l’ultime occasion de vanter les mérites des méthodes de formation française d’éducation rationnelle. Deux mille femmes furent conviées à Rouen, autant à Bordeaux avec les enfants des écoles, pour montrer les préoccupations éducatives et émancipatrices d’un régime qui voulait unifier les classes et les âges.

37

Le premier jour fut consacré aux démonstrations des « sports de base comme l’athlétisme » (J.-L. Gay-Lescot). Ils étaient accompagnés de danses folkloriques, de feux de camps évoquant la ruralité et les Chantiers de jeunesse, sous des portraits du Maréchal rappelant, selon la presse locale, que « la pensée du sauveur de la France est toujours présente ». Le second jour incarna la « doctrine nationale de l’Éducation physique », avec de la gymnastique rythmique et de la culture physique. Puis venaient des mouvements d’ensemble, incarnés à Rouen par la « corbeille », illustration de la solidarité et la fécondité. Ainsi se bâtit un ensemble cohérent, dans la lignée des théoriciens de l’époque et de l’instrumentalisation des méthodes naturelles hébertistes. La journée se terminait par des sempiternelles danses folkloriques tandis que les chorales locales et scolaires entonnaient les habituels Maréchal nous voilà et Marseillaise.

38

Ces trois fêtes originales mirent en pratique les idées sportives et physiques de l’époque. Rôle de la nature, amateurisme, « promotion-minoration » des femmes, recours au folklore ethnicisant, mouvements d’ensemble, solidarité et force, exhibition des corps, réécriture de l’histoire, vision ethnique du monde, sélection d’une élite par la méthode naturelle, le sport devait modeler les corps comme les esprits en une vraie propagande utilitaire. Il restait à comprendre comment, à partir des éléments proposés dans les programmes, les Français interprétèrent ces cérémonies pour répondre aux sollicitations du pouvoir.

II. FêTES, PROPAGANDE ET CONTESTATION : LA PERMANENCE D’UN ESPACE DE SOCIABILITé

39

Si les fêtes furent un moyen de propagande de premier ordre pour Vichy, leurs références et leur souplesse en firent un espace de sociabilité permettant une confrontation entre le pouvoir et les Français. Les réactions populaires au projet festif du Maréchal dépendirent largement des programmes. C’est pourquoi il faut d’abord se représenter ce qu’ils furent avec leurs pratiques ludiques et didactiques.

1. Les pratiques festives : entre tradition et rupture

40

L’étude de 214 programmes de fêtes confirma que les cérémonies vichystes s’inscrivaient dans une double démarche : instrumentaliser les pratiques cérémonielles républicaines et en faire des vecteurs des idéaux nouveaux. Si l’essentiel des 26 composantes des programmes[67] étaient déjà utilisées pour les fêtes républicaines[68] , quelques créations complétèrent les relectures, notamment religieuses, des programmes classiques.

a / Propagande et modernité des fêtes vichystes

41

Le premier objectif des programmes était la diffusion de l’idéologie. Les discours, prononcés dans plus de la moitié des fêtes par les préfets, préfets de région, maires, prêtres et responsables d’organisations maréchalistes devaient édifier. Ils furent plus nombreux que sous la pourtant très didactique IIIe République[69] . Dès le mois de mai 1941, le maire d’Elbeuf expliqua dans son discours que « la fête du travail consacrera, aux yeux du pays, la notion de ruralisation du travail, et plus particulièrement du travail manuel »[70] . Deux ans après, celui du Calvados se fit l’écho des paroles du chef de l’État en rappelant que « le Maréchal met en garde contre les menaces de guerre civile qui détruiraient tout ce que la guerre étrangère nous a épargné. Il faut donc le suivre sur la route du devoir et de l’honneur, avec fidélité, loyauté et légitimité »[71] . Chaque célébration s’articulait autour de tels discours explicatifs, comme celui d’A. Bonnard à Vichy qui vanta, en 1942, « Jeanne, cette fille de notre race, de notre terre »[72] ou celui du maire de Rouen qui expliqua, en mai 1942, que les « mères bien françaises perpétuent notre race »[73] . On retrouvait ces mots aux repas et vins d’honneur offerts aux associations phares des cérémonies (les mères, les Anciens Combattants, les corporations...) avec des discours ou toasts au Maréchal, à la France ou à la rénovation.

42

Plus nouveaux furent les moyens de propagande de masse utilisés aux fêtes. Parmi eux, le cinéma tint une place de choix. Balbutiant sous la République, cantonné aux actualités ou pièces comiques après la Grande Guerre, il avait gagné ses lettres de noblesses festives lors des années 1930, avec le cent-cinquantenaire de la Révolution et les films de Jean Renoir. S’il ne fut présent que dans 12 % des programmes, il agrémenta un tiers des fêtes sportives et des 1er mai, soit les cérémonies les plus novatrices du régime. Deux types de films furent présentés. Les moins nombreux furent des films de pure propagande totalitaire, inspirés des idéaux nazis et utilisés par les collaborateurs les plus durs, comme Le Juif Süss présenté par le Rassemblement national populaire (RNP) à Caen lors du 1er novembre 1943, des films allemands comme Pages immortelles le 1er mai 1942 à Rouen ou des projections organisées par les armées d’occupation (Puissances mystérieuses) pour compléter les fêtes en zone Nord. Plus fréquents furent les films vantant l’idéologie pétainiste, notamment le sport avec L’appel du stade projeté à Rouen, Caen, Lyon ou Rennes en mai 1942 pour la Quinzaine impérialeou La force du stade projeté à Creil le 1er mai 1943. Entre ces catégories, on trouvait des films plus neutres comme Le briseur de chaînes le 1er mai 1942 à Barentin avec Pierre Fresnay.

43

La radio-diffusion compléta ce média en retransmettant les grands discours du Maréchal lors de ses fêtes emblématiques. Ainsi en 1941, le discours de Pétain qui rappelait que, « depuis dix mois je convie les Français à s’arracher au mirage d’une civilisation matérialiste [...]. Un pays stérile est un pays mortellement atteint dans son existence. [...] Mères, vous êtes les inspiratrices de notre civilisation chrétienne »[74] fut retransmis dans les trois départements normands lors de la fête des mères. Celui prononcé à Thiers le 1er mai 1942 pour vanter « le corporatisme, l’artisanat, éléments essentiels de notre politique de demain »[75] fut tout aussi bien retransmis que celui de Saint-Étienne qui annonçait la promulgation de la Charte du travail l’année précédente. La parole du Maréchal était alors sacralisée, renforçant encore le culte de la personnalité que ses portraits incarnaient.

44

Les nombreux chants et spectacles (40 % chacun, soit le sixième total des programmes) devaient promouvoir le terroir et les valeurs régionales, socle du nouveau régime. Ils étaient complétés par des déclamations de grands textes, notamment de Péguy[76] , habile récupération d’un mythe républicain, chrétien et combattant mort en 1914 et à ce titre populaire. Chaque région organisa des spectacles traditionnels aux fêtes, pour vanter le travail manuel (les menuisiers le 1er mai 1941 à Paris), donner ses danses locales (des costumes bourbonnais le 1er mai 1942 à Montluçon, des tenues provençales à Marseille pour la fête des mères en 1942-1943), ses chants (les chœurs basques à Bayonne, la musique celtique à Rennes), son artisanat, voire ses pratiques sportives (le rugby au sud, le football au nord). Les sociétés qui défilaient avec les étendards des métiers ou des activités traditionnelles soulignaient alors, avec le soutien des « Syndicats communaux des corporations », notamment paysanne, l’enracinement local face au centralisme républicain honni. La JOC, mais aussi de nombreuses Amicales laïquesfurent abondamment utilisées aux 1er Mai, tout comme les remises de médailles aux ouvriers ou artisans méritants.

b / Pédagogie et symbolique de valeurs nouvelles

45

À côté de cette propagande de masse, des actes symboliques qui confortaient le cours nouveau, exprimèrent la solidarité de la Nation envers les prisonniers et les combattants pour expier les péchés passés. Il est à cet égard significatif que l’acte le plus fréquent des programmes (70 %) ait été la remise de médailles, de gerbes ou de diplômes aux mères de familles nombreuses, aux familles de prisonniers, aux enfants de prisonniers, aux orphelins, aux soldats, aux travailleurs, bref à tout ce qui constituait le pays souffrant. Tout faisait sens : les primes aux ouvriers étaient données dans les usines par des patrons réconciliés avec les prolétaires, les quêtes étaient réservées aux victimes de bombardements, les diplômes aux mères de famille méritantes, les médailles (à l’effigie du Maréchal) aux travailleurs et aux combattants, les friandises aux enfants, espoirs du régime et les « colis du Maréchal » (des vêtements souvent) aux prisonniers, fleurons de la Relève et exemple de sacrifices vertueux. En outre, ces actions pouvaient s’organiser à l’intérieur des bâtiments officiels (écoles, ministères, préfectures) et ménager les susceptibilités des occupants. Cette symbolique s’adressait souvent aux soldats et Anciens Combattants, à travers les cérémonies aux monuments aux morts qui rehaussaient les 14 Juillet, les 1er-11 Novembre et la fête de Jeanne d’Arc. On retrouvait là la mise en scène héritée du 11 novembre, la minute de silence, la sonnerie aux morts et LaMarseillaise,surtout en zone Sud avant 1943, et la messe. La « mémoire de guerre » restait intacte pour une génération éduquée dans le culte des victimes de 1914-1918, tout en rappelant le rôle de Pétain dans le conflit, élément essentiel de sa popularité et gage de succès.

46

L’Église était appelée en renfort, comme elle l’avait été pour les 11 novembre et la Grande Guerre[77] . Pilier du régime elle discourait (plus d’un discours sur trois), célébrait des messes (dans 47 % des programmes), organisait des cérémonies religieuses, notamment à Vichy et Paris et se voyait promue au rang de co-organisatrice des fêtes, au même titre que l’État, notamment pour les fêtes des mères et de Jeanne d’Arc. Elle tenait sa revanche et profitait des fêtes pour vanter son action sociale (à travers la JOC), sa compassion (les envois de colis et les prières collectives), sa fidélité à la doctrine du Maréchal dans ses discours comme celui de Compiègne[78] . Cette reconquête passait aussi par des actes symboliques comme la remise de « pain béni » par les enfants aux mères lors de leur fête ou les « bénédictions collectives » aux fêtes de Jeanne d’Arc. Les sermons prirent un tour plus politique comme celui du curé de Dieppe qui préconisait « une plus grande union entre tous les Français comme le souhaite le Maréchal »[79] pour relayer l’État à chacune des cérémonies. Des messes spéciales, comme les messes dialoguées pour « les travailleurs, en français et en allemand » à Déville-les-Rouen en mai 1943 ou les messes des mères françaises(Lyon, Rouen, Nantes) confirmaient l’adhésion d’une Église, trop heureuse de retrouver son rôle d’encadrement social. Enfin, ces fêtes virent le retour d’organisations catholiques (Dames de charité, Ligue féminine d’action catholique)appelées à relayer l’État et à remplacer les organisations laïques.

47

Église et État se retrouvaient dans la promotion de la jeunesse, de la force et du renouveau, valeurs présentes dans la moitié des activités des programmes. Le triptyque écoles (défilé, lectures, spectacles), goûters (réservés aux écoles ou enfants de prisonniers) et sports (souvent scolaires) atteignit en moyenne 30 % des programmes, soit un peu plus que sous la IIIe République. Et, si l’on ajoutait la participation des enfants aux expositions, tombolas, défilés, kermesses, chants (les chorales municipales et scolaires), cinéma (les séances réservées) et quêtes, on a une idée de l’importance de la jeunesse pour le régime. Il s’agissait de substituer une image de l’école religieuse et sélective à celle de Jules Ferry, tout en vantant la force et le renouveau. Toutes les instructions officielles des fêtes mentionnaient la jeunesse et ses organisations scolaires ou parascolaires, officielles ou associatives. Ainsi, la circulaire du secrétaire d’État à l’Éducation nationale fit de la fête de Jeanne d’Arc de 1942 la fête des jeunes car « il est nécessaire de rendre le sens de l’ordre, de l’harmonie, de la discipline, des manifestations collectives aux jeunes [...] pour mieux pénétrer la masse des jeunes isolés »[80] .Le maire de Laigneville, dans l’Oise, expliquait « à la jeunesse de France, aux jeunes de la France de demain la signification de la fête du travail »[81] tandis que son collègue de Pont-Sainte-Maxence invitait 1 000 jeunes à un goûter géant pour la même fête. Partout les jeunes étaient les piliers des fêtes sportives et des mères pour vanter l’exercice, la foi dans l’avenir et une santé morale et physique, gages de redressement national. À Avignon, les scouts, les Chantiers de jeunesse, les Compagnons de France et autres organisations de jeunesse eurent les honneurs de la presse et des autorités. Le sport et les serments de fidélité au Maréchal, les défilés bras levé, les « garde-à-vous » au son de Maréchal nous voilà ou de LaMarseillaise, les chants virils et les spectacles édifiants incarnaient la fête nouvelle. Tout cela créa ou relança une myriade d’associations spécialisées (le « Comité d’entraide pour les familles de prisonniers », l’ « Œuvre du colis aux prisonniers », les « Centres de jeunesse », les « Cœurs vaillants »)qui renforçaient le maillage idéologique du pays nécessaire à la réussite de l’entreprise de propagande entamée en juillet 1940.

48

Les programmes des fêtes furent bien une mise en pratique des thématiques nouvelles, plaquées sur des habitudes anciennes et républicaines. En alternant méthodes de conditionnement modernes et traditions religieuses, en refusant de bannir des symboles populaires (les trois couleurs, les monuments aux morts), en vantant des valeurs parfois ambiguës et récupérables par les résistants (la jeunesse, la patrie), le pouvoir laissa place à une contestation qui fit de ces lieux un espace de sociabilité contestataire.

2. Histoire et géographie de la fête, contestation et vitalité sociétale

49

Entre 1940 et 1944, le déroulement des fêtes dépendit de l’évolution du régime, de la situation locale et de celle du front. Dans ce cadre, les célébrations dégénérèrent parfois permettant aux citoyens de s’emparer de ce vecteur de sociabilité pour exprimer souvent un rejet de la thématique vichyste. Ces incidents, ces instrumentalisations précoces prouvèrent la vitalité d’une sociabilité que l’occupation n’avait pu anéantir.

a / Évolution et répartition d’une pratique signifiante

50

La chronologie des célébrations[82] montre la précocité de la politique festive vichyste puisque les six derniers mois de 1940 regroupèrent près d’un dixième des fêtes du régime, avec une moyenne mensuelle de célébrations identique à celles des trois années suivantes. La politique festive entrait bien dans les actes de propagande prévus de longue date. Le Maréchal, en choisissant de célébrer le 14 Juillet immédiatement après sa prise de fonction et, quatre mois plus tard, les 1er-11 Novembre, plaçait son action sous le signe de la religiosité et de la rédemption. Il y eut en effet des messes et cérémonies religieuses dans 80 % de ces deux cérémonies de 1940, soit près de deux fois plus que la moyenne de la période. À ces deux fêtes, les curés et desservants multiplièrent les sermons (dans 35 % des cas), qui accompagnaient les nombreux discours (dans un tiers des cas) officiels. Le 14 Juillet, ils présentaient les raisons de la défaite et les thèmes du changement avec déjà la régénération par le sport (dans 20 % des cas). Puis, les 1er-11 Novembre, ils appelaient à l’union et à la compassion avec des quêtes dans 40 % des cas. Dans l’atmosphère de début de règne, ces deux cérémonies, qui avaient l’avantage de se référer à des traditions festives anciennes, furent peu contestées puisque nous n’y avons relevé qu’un incident mineur.

51

Dès l’année suivante, les cérémonies triplèrent, à mesure que s’appliquait la nouvelle politique et que se mettait en place l’encadrement de la société. Leur nombre fut stable, augmentant même en 1943 au moment du raidissement du pouvoir et de sa plus forte contestation festive, avant de s’effondrer lors de l’année tronquée 1944. La répartition des fêtes célébrées pendant la période 1941-1944 fut claire. Si les cérémonies se didactisaient toujours plus avec l’augmentation des discours jusqu’en 1942 et leur sursaut de 1944[83] , si elles faisaient toujours la part belle aux valeurs viriles (surtout en 1942-1943 avec le sport présent dans 40 % des fêtes), aux idées autoritaires (les défilés d’organisations maréchalistes), militaires (la permanence des cérémonies aux monuments aux morts après le pic de 1940)[84] et religieuses (les messes), on ne fêtait pas la même chose selon les années.

52

En 1941, le 14 Juillet d’ « expiation » et de reprise en main fut le plus célébré (un tiers des fêtes de l’année) pour prolonger les efforts de 1940. Associé au sort des armes et à la célébration des morts des deux gu

22:59 | Lien permanent | Commentaires (0) |

Les commentaires sont fermés.

 
Toute l'info avec 20minutes.fr, l'actualité en temps réel Toute l'info avec 20minutes.fr : l'actualité en temps réel | tout le sport : analyses, résultats et matchs en direct
high-tech | arts & stars : toute l'actu people | l'actu en images | La une des lecteurs : votre blog fait l'actu