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02/06/2010

Des journalistes "embedded" dans la guerre contre l'ETA

Que sait-on réellement des arrestations, jeudi matin, de membres présumés de l’ETA ? Pas grand-chose. De source judiciaire, quatre personnes ont été mises en examen pour « association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste », l’une d’elle également pour la mort de deux policiers espagnols en décembre 2007 à Capbreton. Trois juges d'instruction sont saisis de ce dossier ouvert par le parquet de Paris. Ce serait la sixième arrestation d'un chef présumé d'ETA en deux ans. Pour le reste, derrière le silence des enquêteurs français —la Sous-direction antiterroriste (SDAT), la Direction interrégionale de police judiciaire (DIPJ) de Bordeaux et le RAID— et la verve du ministère de l’intérieur espagnol —qui affirme que la Guardia civil a participé à l’opération— quelque chose ne tourne pas rond.

A 7h, jeudi matin, une dizaine de médias espagnols donnaient déjà l’information sur leurs site Internet, en précisant que les arrestations avaient eu lieu à 6h15. Plutôt réactifs les collègues et bien matinaux le jeudi matin. Mais là où le bât blesse, c’est dans le traitement de l’information. Le journal La Razon, par exemple, produisait un dossier complet sur l’arrestation, avec photos, soit 12600 signes de texte, l’équivalent d’une double page de tabloïd. Pour un événement censé être survenu, dans le même article, ¾ d’heure auparavant. C’est tout simplement impossible. L’explication était sur le terrain.

Rue du sergent Marcel Duhau, quartier Saint-Esprit à Bayonne, les journalistes locaux sont arrivés bons derniers. Télés et photographes espagnols occupaient déjà la place, chaises de camping pour être confortables, comme tout bon professionnel qui en a toujours une dans le coffre, et thermos de café, comme tout bon pique-niqueur qui prend le temps de préparer sa sortie. Une proportion significative de journalistes était au courant de cette arrestation avant qu’elle ne se produise. Pas les journalistes basques.

Un chroniqueur s’étonnait ce matin-là, sur Euskadi irratia, que l’information ne figure pas sur les sites Internet des médias basques. Et d’en déduire une partialité dans le traitement de l’information. C’est tout le contraire. Pour le mesurer, il suffit de se demander pourquoi certains médias sont mieux informés que d’autres. Et d’où vient cette confiance de « sources anti-terroristes » envers des journalistes dont un seul mot prématuré compromettrait l’arrestation « de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste ».

Car on n’est pas non plus au festival de Cannes, où les rédactions habituées obtiennent le palmarès avant la cérémonie, « sous embargo », histoire de préparer de beaux papiers dans des délais raisonnables. On est bien dans une situation de conflit entre l’État espagnol et l’ETA et les bonnes vieilles traditions du journalisme de guerre. Mais il s’agit pourtant, également, de préparer de beaux papiers dans des délais raisonnables.

Depuis le dernier conflit en Irak, l’armée américaine a passé un cap en créant le statut de « journaliste embedded » et en niant par la même occasion celui de tout journaliste non « embarqué ». Un journaliste considéré comme un soldat, que l’on protège et que l’on promène où l’on veut, en finançant d’ailleurs ses transports, avec droit de regard sur ses reportages. Pour autant, la pratique est ancienne et remonte au moins à la guerre de 14, en passant par celle de 39. L’emblématique Capa avait bien un uniforme de l’armée américaine en débarquant sur les plages de Normandie. C’est même l’armée qui assurait les tirages de ses photos, et qui en détruisit une grande part. Nulle raison que les conflits du XXIe siècle renoncent à une pratique si bien éprouvée.

Mais le phénomène est cette fois plus insidieux. D’abord parce qu’il ne dit pas son nom. Ensuite parce qu’il repose nécessairement sur la prime du bon élève, le journaliste en qui l’on a confiance pour sa lecture de l’information, son aptitude au off et sans doute ses idées. Une relation habituelle déclinée à tous les échelons de la presse. Et finalement une instrumentalisation. Car une fois autorisés à publier 12600 signes dans l’heure matinale qui suit les faits, les médias enclenchent un processus imparable, presque mécanique, d’emballement médiatique.

Il fallait voir ce matin là, les agences de presse, pressant leurs correspondants tombés du lit, pour confirmer dans la minute les identités des personnes arrêtées. Les radios improvisant des directs pour faire le point, les télés, interviewant inlassablement la même voisine qui répétait à l’envie qu’elle n’avait « rien vue et rien entendu », les photographes répétant au téléphone « j’envoie ce que j’ai ». Un rythme galopant qui ne peut entraîner que le faux pas. Et ça trébuche. Les informations tournent en vase clos, toujours les mêmes, celles que des « sources anti-terroristes » de Madrid ont offertes à des journalistes. Et le ministre de l’intérieur espagnol a beau jeu de déclarer à la presse, en milieu de matinée : « vous comprendrez que c’est une affaire extrêmement importante, je préfère attendre que l’opération soit terminée pour me prononcer ».

Au milieu de l’information, il y a de la communication. Et bien malin qui peut, ce jeudi matin, trier le grain de l’ivraie. A Urrugne, une perquisition est en cours, au domicile d’Eñaut Aramendi, permanent de Lab. Lui et sa compagne ont été arrêtés dans la même opération. Certains médias évoquent « cinq etarras arrêtés ». Sa compagne sera libéré deux jours plus tard. Lui est accusé d’avoir loué l’appartement. Puis d’avoir transporté les 3 membres de l’ETA. Le ministre espagnol de l’intérieur dira finalement qu’il a un rôle clé que c’est grâce à sa surveillance que les enquêteurs ont pu remonter jusqu’au commando. Depuis quand les enquêteurs révèlent leurs méthodes ? Quelques jours plus tard, c’est finalement le propriétaire de l’appartement, un breton, qui est recherché.

atxilot500Pour les journalistes d’agence, de radio, de télé, ceux qui doivent jouer de rapidité, c’est une torture que de résister à la vitesse en validant ses informations. Depuis la péninsule ibérique, un flot continu de détails se déverse jusqu’au pied de l’immeuble où la perquisition continue. L’un des militants présumé aurait participé à la fusillade de Dammarie-les-lys. L’autre à celle de Capbreton, en décembre 2007. C’est la cinquième personne à qui les médias et les spécialistes attribuent l’échauffourée, même si trois militants seulement étaient impliqués. Mais pas le temps de s’arrêter aux contradictions. Il faut du temps pour valider les informations. Les rédactions sont poreuses. « C’est lequel le chef ? » demande une rédaction parisienne à son correspondant sur place qui vient de valider les identités des prévenus. Comment savoir qu’il y a un chef ? Bien malin qui connaît l’organigramme d’une organisation clandestine. Mais Madrid affirme avoir débusqué un chef, pour la sixième fois en deux ans. Ironie : un gouvernement ne pratique pas la propagande en temps de guerre, c’est bien connu. Ce n’est pas comme si tous les médias s’étaient déjà laissé berner par Madrid lors des attentats d’Atocha, le 11 mars 2004.

Tout ce processus médiatique contribue à une baisse de la vigilance des médias. La vitesse imposée est trop intense. C’est une technique de commercial, qui consiste à faire signer un contrat en moins de temps qu’il n’en faut pour le lire. Il y a eu des précédents, notamment le 20 mai 2008, lors de l’arrestation d’un autre chef présumé de l’ETA à Bordeaux. Les journalistes espagnols ont bien failli arriver sur les lieux avant l’arrestation. Tous ces indices devraient contribuer au minimum à une réflexion des journalistes et au péril qu’ils suscitent. En jeu, ce n’est pas la liberté d’opinion qui est menacée, mais plus grave, la véracité des faits. A moins qu’il ne soit déjà trop tard et que la machine médiatique ne broie mécaniquement les journalistes affranchis, comme l’armée américaine qui ne fait déjà plus cas des non « embedded ».

Piqué au tas chez Paus Basque Info 2.0 - 24/05/2010

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