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12/07/2010

Incitations à la révolte : "À bas la guerre", "Nos chefs, on les aura", "Camarades, la république se fout de nos gueules", "Les gendarmes sont aussi vaches que les Boches, qu’on les pende"

 

mutineries_1917.jpg

« À bas la guerre », « Nos chefs, on les aura », « Camarades, la république se fout de nos gueules », « Les gendarmes sont aussi vaches que les Boches, qu’on les pende »… Ces graffiti, tracés par des soldats permissionnaires sur leurs trains, nous rappellent que les mutineries de 1917 furent l’occasion, pour les soldats français, d’une prise de parole sans précédent. Ces inscriptions, assez peu nombreuses et souvent ambiguës (voir l’encadré ci-dessous), n’ont pas jusqu’ici retenu l’attention des historiens. Elles offrent pourtant un contrepoint intéressant aux sources classiques et aux lacunes des témoignages. Émanant des soldats eux-mêmes, tracées dans l’improvisation, elles peuvent nous permettre de comprendre différemment les mutineries. En effet, l’analyse de son langage permet, comme l’a montré Gareth Stedman Jones, de ne pas faire dire à un mouvement politique ou social ce qu’il ne dit pas.

En ce sens, une étude de ces graffiti peut contribuer à la réévaluation en cours du sens et de l’ampleur des mutineries de 1917. Elle permet de poser une série de questions, et, peut-être, d’éclairer des points débattus de cette histoire. Que signifie ce type si particulier de recours à l’écrit ? Quels sont les slogans et les argumentaires qui circulent lors des mutineries, et peut-on y lire ce qu’on a dénommé une « culture de guerre. Quelles sont les cibles et les revendications affichées par les soldats qui tracent ces graffiti ? Dans quel langage, et avec quels mots, enfin, le refus de la guerre peut-il s’exprimer ?

Pour aboutir à des réponses, même fragmentaires, il convient de ne pas dissocier les discours dont les graffiti sont porteurs et les actes qu’ils constituent, de comprendre les complémentarités entre langage et pratiques protestataires, et de reconstruire les contextes de leur éclosion. Les nombreuses analyses des écrits des soldats de la Grande Guerre s’étant avérées essentielles à notre compréhension du conflit, il semble utile d’y ajouter l’écho révélateur de voix discordantes, lors de l’unique moment où s’exprime ouvertement le refus de la guerre par des combattants.

 

André Loez « Mots et cultures de l'indiscipline : les graffiti des mutins de 1917 », Genèses 2/2005 (no 59), p. 25-46.

 

« À bas la guerre », « Nos chefs, on les aura », « Camarades, la république se fout de nos gueules », « Les gendarmes sont aussi vaches que les Boches, qu’on les pende »… Ces graffiti, tracés par des soldats permissionnaires sur leurs trains, nous rappellent que les mutineries de 1917 furent l’occasion, pour les soldats français, d’une prise de parole sans précédent. Ces inscriptions, assez peu nombreuses et souvent ambiguës (voir l’encadré ci-dessous), n’ont pas jusqu’ici retenu l’attention des historiens. Elles offrent pourtant un contrepoint intéressant aux sources classiques et aux lacunes des témoignages. Émanant des soldats eux-mêmes, tracées dans l’improvisation, elles peuvent nous permettre de comprendre différemment les mutineries. En effet, l’analyse de son langage permet, comme l’a montré Gareth Stedman Jones, de ne pas faire dire à un mouvement politique ou social ce qu’il ne dit pas[1] [1] Gareth Stedman Jones, Languages of Class. Studies in English...
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2 En ce sens, une étude de ces graffiti peut contribuer à la réévaluation en cours du sens et de l’ampleur des mutineries de 1917[2] [2] L’étude classique de Guy Pedroncini, Les mutineries de...
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. Elle permet de poser une série de questions, et, peut-être, d’éclairer des points débattus de cette histoire. Que signifie ce type si particulier de recours à l’écrit ? Quels sont les slogans et les argumentaires qui circulent lors des mutineries, et peut-on y lire ce qu’on a dénommé une « culture de guerre[3] [3] Cette notion est avancée par Stéphane Audoin-Rouzeau et...
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» ? Quelles sont les cibles et les revendications affichées par les soldats qui tracent ces graffiti ? Dans quel langage, et avec quels mots, enfin, le refus de la guerre peut-il s’exprimer ?

3 Pour aboutir à des réponses, même fragmentaires, il convient de ne pas dissocier les discours dont les graffiti sont porteurs et les actes qu’ils constituent, de comprendre les complémentarités entre langage et pratiques protestataires, et de reconstruire les contextes de leur éclosion. Les nombreuses analyses des écrits des soldats de la Grande Guerre s’étant avérées essentielles à notre compréhension du conflit, il semble utile d’y ajouter l’écho révélateur de voix discordantes, lors de l’unique moment où s’exprime ouvertement le refus de la guerre par des combattants.

Un corpus restreint et révélateur
Comme tout écrit anonyme, le graffiti présente de sérieuses difficultés d’analyse. Elles sont ici renforcées par la nature et la taille du corpus d’inscriptions dont on dispose. Elles ont pour source unique les rapports adressés par les inspecteurs de la Compagnie des chemins de fer du Nord, à l’arrivée des trains de permissionnaires à Paris-gare du Nord (36 trains) et Crépy-en-Valois (7 trains). Ils effectuent une transcription rigoureuse, relevant le numéro du train, respectant les fautes d’orthographe et de syntaxe, précisant qu’ils ont fait effacer dès l’arrivée du train l’écrit séditieux[4] [4] Ces rapports sont conservés au Service historique de l’armée...
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Le chiffre de 189 inscriptions est donc restreint, mais le phénomène est significatif, 43 trains différents étant concernés. De plus, derrière l’apparente régularité des rapports, on peut, comme l’a fait remarquer Thierry Hardier, faire l’hypothèse d’une nette sous-estimation du phénomène en raison du décalage temporel entre ces relevés (du 19 juin au 15 juillet 1917) et le pic d’intensité des mutineries et des départs en permission qui y sont consécutifs (entre le 25 mai et le 10 juin). On peut ainsi penser que les désordres ferroviaires étaient alors si importants que des graffiti durent apparaître mais être tenus pour négligeables par les autorités. La réunion du 9 juin 1917 visant à encadrer plus strictement les départs en permission peut avoir eu pour conséquence une attention accrue à ces écrits subversifs. On ne sait pas davantage si les derniers rapports signifient la fin du phénomène ou s’il se poursuit après le 15 juillet. À l’évidence, nous sommes en présence d’une faible partie des inscriptions ayant existé, d’autant que les rapports ne concernent qu’une seule ligne, certes importante, de chemin de fer.
Du point de vue matériel, les graffiti sont effectués à l’extérieur des trains (à l’exception d’inscriptions relevées le 14 et le 15 juillet), sur les parois et portes des wagons, donc lorsque le train est à l’arrêt, sans doute lors des innombrables haltes dans des gares régulatrices ou en rase campagne qui font de ces longs trajets un calvaire pour les permissionnaires. La visibilité de l’acte rend possible un regroupement de soldats autour du scripteur, qu’on ne peut, faute d’éléments probants, qu’imaginer. En tout cas, ce choix de l’extérieur des trains rend visibles slogans et argumentaires : c’est l’essentiel. Les graffiti sont tracés à la craie, fait moins révélateur qu’il n’y paraît, les soldats pouvant aussi bien avoir préparé leur acte et s’être procuré des bâtons de craie (au demeurant fort courants) qu’avoir saisi à la va-vite, lors du parcours, un fragment de la terre crayeuse de Champagne pour inscrire quelques mots.
Surtout, ces écrits, à la différence de ceux gravés ou dessinés par des soldats de passage dans des « creutes » et des cavernes[5] [5] Thierry Hardier a montré que 75,1 % des traces rupestres...
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, ne sont pas signés. Ou plutôt, lorsqu’ils le sont, cela relève de stratégies de présentation humoristiques qui maintiennent l’anonymat, condition de l’expression ouverte d’opinions subversives. Ainsi, des graffiti se présentent sous la forme « signé : un poilu qui en a marre par-dessus bord » (5 juillet) ou « signé : j’en ai marre » (15 juillet). Il est dès lors possible qu’un seul soldat soit l’auteur d’inscriptions multiples sur un même train, même si plusieurs contre-exemples (les différents messages sont de sens opposés) permettent de limiter ce biais. Surtout, cette limite évidente rend impossible l’identification des auteurs de graffiti à des mutins ou même à des témoins des mutineries : on ne connaît ni leur provenance précise, ni leur unité, ni bien sûr leur nom. On doit se borner à constater l’irruption de graffiti majoritairement contestataires, dans le contexte des mutineries.
Mais cet anonymat général n’interdit pas de repérer différentes caractéristiques révélatrices de ces écrits. D’abord, on note le degré variable d’élaboration des inscriptions, qui révèle de réelles disparités de capital culturel, du simple « C’est-y bientôt la fin » (30 juin) au nettement plus construit « Camarades ne faites pas de gosses car ils servent à défendre les capitalistes » (27 juin). Les fautes d’orthographe fréquentes (« fouton le camp », 4 juillet ; « tas de feniants », 3 juillet) participent de cet écart entre scripteurs. On constate également une interaction entre oral et écrit, nombre d’inscriptions étant la reproduction écrite des slogans criés collectivement, parfois déformés, comme lorsqu’un soldat écrit « à bas la guerre, vive la liberté, on en a mal » (26 juin) pour « on en a marre », et un autre, « Tout poilu demande en bas la guerre » (5 juillet) pour « à bas la guerre ».
À ces écarts dans le rapport à l’écrit s’ajoutent des différences dans les options politiques et l’ampleur des préoccupations affichées. On constate une probable surreprésentation des vocabulaires socialistes et anarchistes, auxquels les mutineries confèrent, de nouveau, légitimité et visibilité, mais qui reste impossible à mesurer. On peut, de plus, la corréler à la surreprésentation relative des travailleurs manuels urbains parmi les condamnés lors des mutineries, qu’a mise en évidence Christophe Charle, et à la concomitance d’importantes grèves[6] [6] Christophe Charle, La crise des sociétés impériales. ...
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. Elle n’est cependant pas absolue, comme le montrent des graffiti se présentant comme l’expression d’un humour paysan (« Quand j’étais petit, je gardais les vaches, maintenant c’est une qui me garde », 4 juillet), ou encore des inscriptions « Vive le roi », d’une fréquence surprenante (9 occurrences).
Ces observations permettent de mesurer la diversité du corpus et de préciser son intérêt, en dépit d’une taille limitée. La variété des lexiques et des formes atteste de la participation d’individus divers à une démarche commune de publication, à laquelle chacun apporte sa culture propre.

Un aspect singulier des mutineries, l’indiscipline des permissionnaires

4 Les mutineries de 1917 sont un mouvement changeant qui revêt plusieurs formes : aussi bien des refus d’embarquer pour les tranchées que des meetings, des manifestations, et encore tout un faisceau de phénomènes se déroulant le long des voies ferrées qui dispersent ou envoient en permission les mutins. Les lieux de l’indiscipline sont en tout cas nettement partagés : rien ou presque aux tranchées, mais, d’un côté, les cantonnements en arrière du front à partir desquels les unités refusent d’embarquer et d’obéir ; de l’autre, les gares et les trains où se manifeste un désordre voyant. De mai à août, lors du long et pénible trajet qui ramène vers l’arrière des dizaines de milliers d’hommes par jour, des soldats brisent, déchirent, dégradent les wagons et les gares, percent les tonneaux de vin, injurient les gendarmes, chantent l’Internationale, le tout dans une impunité à peu près complète.

5 Ces actes d’indiscipline n’ont été que très peu étudiés. Guy Pedroncini n’y voyait rien de bien intéressant : « Il est difficile de trouver en tout cela autre chose qu’une agitation sans but, sans idée, sans ordre […][7] [7] G. Pedroncini, Les mutineries…, op. cit. , p.  178. ...
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. » En première analyse, en effet, on peut leur assigner des causalités simples : alcool, colère, défoulement. Ils constituent pourtant un phénomène remarquable par son ampleur géographique qui dépasse largement la zone du front (voir document 1). Des témoignages récemment apparus élargissent encore cet espace : jusqu’à Bordeaux ou Angoulême se reproduisent, dans des trains de soldats, le motif des vitres brisées, de l’Internationale entonnée et des cris « vive la Révolution ! »[8] [8] Pierre-Gaston Barreyre, Carnets de route de P. G. Barreyre,...
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. Si elle est moins risquée sur le plan militaire, l’indiscipline le long des voies de chemin de fer est donc infiniment plus visible, pour les civils notamment, que les mutineries survenues en arrière des tranchées. Le renversement de l’autorité qui s’y opère est peut-être même plus profond, et les témoignages d’officiers chargés de faire régner l’ordre montrent bien leur complète impuissance face à un désordre surabondant. L’un d’eux, en gare de Meaux, le 7 juin 1917, décrit l’arrivée d’un train de permissionnaires :

« On dirait une cohue de brutes déchaînées […] Les portières sont brisées et jetées sur la voie en cours de route ; toutes les vitres sont brisées, les coussins éventrés […] Mes hommes se montrent disciplinés et seront prêts à intervenir […] Mais le service est délicat et comment intervenir, en cas de besoin, avec trente ou quarante hommes, contre une horde déchaînée d’un millier d’individus, la plupart pris de boisson ? […] Ces scènes se passent au dernier moment, souvent au départ du train, de façon à ce qu’on ne puisse intervenir. […] les permissionnaires [en cas d’arrestation] détèlent la machine. Ils ne consentiront à repartir que lorsque le camarade sera relâché. Force est de donner satisfaction à ces brutes[9] [9] Henri Désagneaux, Journal de guerre 14-18, Paris, Denoël,...
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. »

...
Carte des incidents dans les gares en arrière du front, établie par Guy Pedroncini, Les mutineries de 1917, p. 176.

Carte des incidents dans les gares en arrière du front, établie par Guy Pedroncini, Les mutineries de 1917, p. 176.


6 La transgression de la discipline apparaît inévitable, radicale et saisissante. Pour une courte période, le long des voies, les mutins sont maîtres. Une réunion instaurée par le général commandant en chef Pétain le 9 juin entraînera une lente diminution de ces désordres, mais pas de réel changement dans leur nature[10] [10] G. Pedroncini, Les mutineries…, op. cit. , pp.  256-260. ...
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. Plaçons-nous dès lors au sein de ces permissionnaires pour mieux les comprendre.

7 La volonté de défoulement est manifeste, d’autant que les débordements sont favorisés par l’absence, autour des soldats, de leur encadrement habituel. Un homme du 370e RI résume ces deux aspects dans les propos qu’il tient au début du mois de septembre en gare de Belfort, et qui lui valent d’être arrêté :

« Quand nous voyageons, nous nous saoulons, et nous ne nous occupons plus de rien. Les officiers et personne ne peuvent nous faire marcher. Je prends les officiers de ma compagnie pour des pères, et vous, je vous prends pour des chiens[11] [11] Minutes du jugement en conseil de guerre 971, du 27 septembre...
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. »

Mais au-delà d’un exutoire des tensions, trains et gares sont aussi des espaces de discussion et de débat pour les soldats qui quittent le front. Le témoignage d’un permissionnaire en date du 12 juin en donne une idée:

« Le voyage ne fut pas gai, à quelque corps qu’ils appartinssent, les hommes ne se contaient entre eux que des attaques mal engagées et tristement sanglantes, suivies souvent de mutineries[12] [12] Charles Galliet, Notre étrange jeunesse. Des jours sans...
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. »

Ces discussions laissent supposer un rapport à l’indiscipline et aux mutineries plus complexe que ce que la colère ou la boisson suggèrent. Certains soldats vont alors profiter de leur situation de permissionnaires et du relâchement de la contrainte qu’il implique pour prolonger le mouvement.

8 Au défoulement s’ajoute donc l’expression de doléances et de revendications. L’officier cité plus haut rapporte ainsi ces cris lancés depuis les wagons :

« A mort les embusqués, assassins, vaches, vive la révolution, à bas la guerre, c’est la paix qu’il nous faut etc.[13] [13] H. Désagneaux, Journal…, op. cit. , pp.  130-131. ...
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. »

C’est dans ce contexte bien particulier que les wagons sont utilisés comme supports de messages par des soldats. Ce n’est pas la première fois qu’un tel usage apparaît.

Les graffiti ferroviaires, de l’admis à l’illicite

9 Si des soldats tracent des inscriptions sur au moins 43 trains différents lors des mutineries, c’est parce qu’un tel acte s’est fortement banalisé depuis le début du conflit. En effet, la pratique du graffiti est courante dans le contexte du départ des mobilisés en 1914, puis de chaque nouvelle classe appelée au combat. Elle est décrite dans le récit de Louis Barthas, mobilisé à la gare de Narbonne, début août 1914:

« Que d’inscriptions belliqueuses, fanfaronnes, écrites à la craie sur les wagons ! […] Que d’injures à l’adresse du Kaiser et des Allemands qu’auraient dû faire effacer les officiers s’ils avaient eu quelques sentiments de tenue, de dignité[14] [14] Louis Barthas, Les carnets de guerre de Louis Barthas, tonnelier,...
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! »

Que personne ne fasse effacer ces graffiti belliqueux spontanés est, justement, révélateur : la pratique est reconnue, et les trains constituent un support d’expression légitime. On en trouve des illustrations probantes dans les photographies officielles qui mettent en scène l’enthousiasme des visages et des inscriptions (document 2). Cette pratique a une dimension collective permettant d’exposer et de partager les valeurs communes, de manifester l’attachement à son unité ou à son lieu d’origine, et d’afficher sa virilité et son désir d’en découdre, sous le regard bienveillant des autorités.

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Des graffiti à la gare Montparnasse, 11 janvier 1916. « Départ d’un contingent de la classe 1917. Un wagon de conscrits. » Photographe inconnu.

Des graffiti à la gare Montparnasse, 11 janvier 1916. « Départ d’un contingent de la classe 1917. Un wagon de conscrits. » Photographe inconnu.


10 Dès lors, en 1917 comme en 1914, les soldats tracent leurs messages sur les portières ou les parois de leurs wagons, ce qui est devenu au cours de la guerre un acte culturel normal. La banalité de ces gestes est encore visible lors des mutineries. On remarque que certains graffiti relevés alors ne font pas référence à l’indiscipline et s’inscrivent dans la continuité des inscriptions patriotiques ou humo-ristiques des soldats. Ainsi, le Kaiser est encore visé par une inscription, comme aux jours de la mobilisation : « Guillaume, il nous faut ta peau » (26 juin). De même, on trouve un « Vive les copains du 150e » (25 juin), trait courant dénotant la fierté régimentaire et la camaraderie.

11 Plus intéressant, le jour suivant, ce sont trois inscriptions qui déploient les valeurs volontiers affichées par une société combattante masculine : « Vive le vin et les femmes pour faire un poilu », « Le boudin et les boches c’est la même chose », « Vive le pinard, aux chiottes les boches »[15] [15] Cette coexistence d’un registre traditionnel ou grivois...
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. Des inscriptions presque semblables à celle que Maurice Genevoix relevait, trois ans plus tôt, à l’entrée d’un cantonnement: « La guerre n’est pas toujours moche, on ne pleure jamais chez nous ; on y boit souvent un bon coup. Et l’on battra tous ces sales Boches[16] [16] Maurice Genevoix, Ceux de 14, Paris, Seuil, 1996 [1949],...
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. » Mais ici, une quatrième inscription sur le même train détonne: « Vive les poilus, mais vivement la fuite. » On voit avec ce dernier exemple comment cet acte d’écriture banal et légitime, instrument de la représentation consensuelle que les soldats construisent d’eux-mêmes, est détourné en 1917. Le vocabulaire et le ton initial sont conservés et mis au service d’un message, « vivement la fuite », impensable et surtout indicible jusqu’alors. Ailleurs, c’est la tension entre la fonction ancienne de ces inscriptions et leur inadaptation aux circonstances des mutineries qui se lit dans l’échange de graffiti suivant: « Vive la classe 18 », « Ta gueule, sale bleu[17] [17] 26 juin 1917. Il est d’usage pour les appelés d’une...
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». Désormais, l’heure n’est plus à la joie unanime de participer au conflit.

12 On passe donc à l’été 1917 d’une utilisation des graffiti comme médium du discours dominant à un usage subversif. Ce changement de registre sans changement des pratiques correspond au phénomène repéré par John Bushnell dans son étude des graffiti moscovites, puisque l’irruption d’écrits nouveaux, violents et indéchiffrables, au sein du répertoire bien établi de graffiti obscènes et touristiques au début des années 1980 attestait d’une incapacité nouvelle du régime à contenir la parole contestataire[18] [18] John Bushnell, Moscow Graffiti : Language and Subculture,...
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. Cependant, ce détournement, ce passage à un emploi subversif de l’écrit lors des mutineries, ne se fait pas sans heurts ni conflits parmi les soldats.

13 Ces tensions sont révélatrices. On trouve une inscription ainsi libellée :

« Ceux qui écrivent sur les parois des wagons ou sur les murs sont des lâches car ils n’ont qu’à dire à haute voix ce qu’ils pensent mais ils n’osent pas ils n’en ont pas le courage » (15 juillet).

Cette phrase, qui tente de discréditer les écrits subversifs en faisant référence au courage, valeur suprême dans les représentations[19] [19] Voir Robert A. Nye, Masculinity and Male Codes of Honor...
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, montre que l’étalage de l’indiscipline sur les trains heurte profondément certains soldats restant mobilisés, qui essaient d’y répondre par les mêmes moyens. Ceci, ajouté aux inscriptions traditionnelles qui continuent, montre la polysémie des graffiti de 1917 et le détournement que constitue leur utilisation à des fins protestataires.

14 On retrouve là des caractéristiques remarquables des mutineries, mouvement imprévu et improvisé dans le cadre contraignant d’une armée en guerre. De la même manière que, dans l’ordre des rituels, les mutins transforment les défilés martiaux en manifestations agitées, des soldats s’approprient ici un mode d’expression légitime comme véhicule de l’indiscipline et de la protestation.

Les usages de l’écrit lors des mutineries

15 Ces inscriptions doivent se comprendre dans le contexte d’un mouvement n’ayant pas accès à l’imprimé, ni à tout autre mode de prise de parole publique légitime. Dès lors, le graffiti est une forme d’investissement de l’espace public s’apparentant, comme Céline Braconnier l’a bien montré pour le Paris de l’après-Commune, à un « braconnage »[20] [20] Céline Braconnier, « Braconnages sur terres d’État. ...
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. Les lieux publics sont ainsi, à la fin du xixe siècle, concurremment parcourus par ceux qui y apposent des inscriptions séditieuses et ceux qui sont chargés de les relever et de les effacer – de maintenir, en fait, le monopole étatique sur l’écriture dans l’espace public.

16 La guerre, depuis l’ordre de mobilisation générale affiché dans toutes les communes[21] [21] Pour une analyse remarquable des enjeux de la mobilisation,...
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jusqu’aux affiches de propagande[22] [22] Laurent Gervereau, « La propagande par l’image en...
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, renforce ce monopole. Quelques ateliers clandestins permettent bien à des socialistes de composer en 1917 des « papillons » pacifistes et de les afficher sur les murs de Paris, mais ces « formes illégitimes d’opinion », comme les caractérise Dominique Reynié, demeurent extrêmement minoritaires[23] [23] Ces « papillons » sont ainsi libellés: « Assez...
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. Ajouté au succès sans partage du discours dominant et aux mécanismes de mobilisation, de clôture et de censure dans le champ de l’imprimé (rappelons que Romain Rolland doit publier Au-dessus de la mêlée en Suisse, par exemple), ce monopole rend invisible et illisible toute parole opposée à la guerre.

17 Le renversement provisoire des relations d’autorité le long des voies de chemin de fer en 1917 crée donc une brèche dans ce dispositif. Un discours opposé à la guerre peut s’exprimer, et s’exprime, de manière voyante, par le graffiti. Les mutineries sont la cause et la condition de possibilité d’une prise de parole sur le conflit sans précédent, dans laquelle le graffiti permet de rendre publics le mouvement et les griefs des soldats. On n’est donc pas ici, comme à Paris au xixe siècle, dans le seul cadre d’un « braconnage » à la marginalité assumée, mais dans une situation d’exception, où le graffiti représente un des seuls moyens de publication de l’indiscipline.

18 Malgré l’anonymat de leurs auteurs, c’est donc par leur rôle que l’on peut pleinement intégrer les graffiti dans l’histoire des mutineries. Ces inscriptions subversives en relèvent par leur raison d’être, qui est la publication de griefs, de doléances, révélant une volonté permanente de faire savoir et de rendre visible l’événement. Il faut ici rappeler qu’une des caractéristiques des mutineries de 1917 est d’être un mouvement revendicatif et expressif, où la violence joue un rôle marginal, bien que tous les protagonistes en soient armés et agissent au sein d’un conflit meurtrier. L’expression de doléances constitue la pièce essentielle du répertoire d’action des mutins[24] [24] Ce concept forgé par Charles Tilly (présenté dans « Les...
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. L’écrit y joue un rôle central.

19 En effet, le recours à l’écrit, pour des hommes qui savent presque tous lire et écrire[25] [25] Voir Rémy Cazals et Frédéric Rousseau, 14-18, le cri...
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, est généralisé en mai-juin-juillet 1917. Les formes d’écriture sont diverses, mais dessinent un motif cohérent. On connaît ainsi l’existence d’une pétition signée par 884 soldats du 298e RI, qui la distribuent à leurs officiers et tentent de la faire remonter par voie hiérarchique pour exprimer leur « intention bien déterminée de ne plus retourner aux tranchées[26] [26] Minutes du jugement 501 du 11 juillet 1917, 63e...
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». Et de nombreux hommes écrivent à des députés afin de leur faire connaître les mutineries et exprimer leurs doléances, rappelant ainsi leur double statut de soldats-citoyens[27] [27] Ainsi la lettre menaçante adressée à un député par...
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. Dans l’ensemble, ces tentatives révèlent la familiarité des mutins avec un répertoire de protestation et de négociation collective qui fait de l’écrit le véhicule des revendications, adressé à des intermédiaires ou des représentants. Officiers et députés sont ainsi des destinataires naturels des écrits des mutins. Ces pratiques coexistent avec un autre usage de l’écrit qui s’appuie sur sa force mobilisatrice et sur l’efficacité de slogans à des fins de communication au sein même du mouvement. C’est de ce registre que relèvent les tracts manuscrits dans lesquels des mutins, par exemple, exhortent « chantont tous en frère l’internationale[28] [28] Document manuscrit, conservé au Shat, 16 N 1 522. ...
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», ou informent : « Camarades savez-vous ce qui se passe Eh bien voici : le 3e corps a refusé de monter. […] Faites-en tous autant […] » (document 3).

...
Tract manuscrit de mutin, non daté, signé « 3e corps » (l’auteur vient sans doute de la 5e DI), rédigé au crayon sur un fragment de carte de correspondance militaire (9 x 7 cm). Shat, 19 N 551.

Tract manuscrit de mutin, non daté, signé « 3e corps » (l’auteur vient sans doute de la 5e DI), rédigé au crayon sur un fragment de carte de correspondance militaire (9 x 7 cm). Shat, 19 N 551.


20 Les graffiti ferroviaires peuvent jouer ces deux rôles, entre usage externe d’expression de doléances et usage interne de mobilisation. D’abord, ils sont un moyen de communication interne, au cours des trajets et des attentes dans les gares où de nombreux trains se croisent. Les soldats espèrent ainsi informer et convaincre ceux qui n’auraient pas fait l’expérience de l’indiscipline, ce que confirment les adresses de plusieurs inscriptions : « camarades », « camarade poilu », « pauvre poilu ». Le scripteur, qui se pose parfois en porte-parole de la collectivité (« tout poilu demande en bas la guerre », 5 juillet) peut inciter à l’indiscipline : « C’est épouvantable une guerre pareille, révoltons nous ; c’est le moment » (21 juin). Cette idée du « moment » à saisir montre que pour ce dernier soldat, les mutineries peuvent encore réussir à travers l’action collective.

21 Mais s’ils servent à partager l’expérience des mutineries et en accroître l’ampleur, les graffiti ont aussi pour vocation d’en diffuser l’écho en rendant visible, pour tous et partout où passent les trains, une opposition à la guerre. Certaines inscriptions sortent donc explicitement du cadre militaire, s’adressant au « naïf français », aux « pauvres français », au « pauvre populo » ou à l’« ouvrier ». Au-delà de ces interpellations, la volonté de contradiction du discours officiel que lit l’ensemble des civils est manifeste dans plusieurs inscriptions, dont le révélateur : « Les communiqués ne les croyez pas » (30 juin). Ici s’opposent directement mots des mutins et informations diffusées par l’armée. L’enjeu de l’écriture pour ces soldats est bien de briser le monopole de la parole sur le conflit, et donc de dire le vrai sur la guerre. De même, révélateur de cette démarche de publication est le graffiti : « Changer les affiches, à bas la guerre » (27 juin). Cette référence aux affiches montre nettement qu’un des enjeux de ces écrits est bien de faire exister dans un espace public saturé par les paroles, les figures et les emblèmes patriotiques un discours opposé à la guerre.

Comment dire le refus de la guerre ?

22 Les mutineries de 1917 sont la première et la seule occasion où des soldats français expriment ouvertement et massivement leur refus de la guerre, en actes et en paroles. Ce refus domine aussi les graffiti : « à bas la guerre », avec 30 occurrences, soit 16 % du total, est l’inscription la plus répandue. C’est, de même, le slogan synthétique cité par tous les témoins, qu’ils soient ou non favorables aux mutineries[29] [29] La prégnance obsédante de ce cri lors des mutineries se...
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. Mais le rejet du conflit ne se double pas ou peu d’une revendication ouverte de la paix : on ne trouve que deux fois l’expression « Vive la paix », le mot « paix » lui-même n’apparaissant que six fois. Si la guerre est devenue intolérable, la paix est encore largement impossible à concevoir et à désirer, tant que dix départements sont occupés, et alors que l’ampleur des pertes rendrait inacceptable un accord « sans annexions ni indemnités ». Lorsque la paix est invoquée, c’est couverte par le vocabulaire socialiste dont elle est une partie intégrante (« Vive l’Internationale ou la paix de suite », 19 juin), c’est encore, dans une formule parodique, derrière un symbole de l’autorité (« Joffre demande la paix », 3 juillet) qui en diminue la portée subversive, c’est enfin, comme l’un des termes d’une alternative (« Vive la paix ou la Révolution le poilu en a marre », 14 juillet). Une seule inscription dit, clairement, « Nous voulons la paix » (3 juillet).

23 Au sein du plus important mouvement d’indiscipline survenu durant le conflit, la paix reste pratiquement indicible. On ne peut pour autant suivre les historiens qui font des mutins « les plus patriotes des combattants-citoyens » pour qui « la guerre devait être victorieuse »[30] [30] S. Audoin-Rouzeau et A. Becker, Retrouver…, op. cit. ,...
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, ne refusant pas la guerre mais les mauvais chefs ou les batailles mal engagées. Une telle analyse est une reconstruction artificielle a posteriori fondée sur l’issue des mutineries, mais qui ne tient compte ni de l’indétermination des événements lorsqu’ils se déroulent, ni surtout du rejet de la guerre elle-même (et non de tel ou tel chef) exprimé par les mutins. On l’a dit, « à bas la guerre » domine leur répertoire aussi bien dans les trains que dans les cantonnements. Mais l’absence d’alternative est la limite de leur discours. Cette dénonciation de la guerre sans énonciation de la paix résume le dilemme des mutineries. Si la volonté de voir se terminer le conflit est partagée, d’autant plus que l’idée de la victoire avait été, avant l’offensive Nivelle du 16 avril 1917, fortement intériorisée, les mutins ne parviennent pas à formuler ce que serait une fin possible.

24 Dès lors, on voit naître des inscriptions fatalistes. Un soldat écrit: « Camarade poilu, tu n’oses lever les bras en l’air. Comme un bétail à l’abattoir et pourtant tu te laisses faire » (10 juillet). Inscription fataliste prenant acte du fatalisme, elle révèle l’incommensurabilité du problème et des solutions accessibles aux mutins : la fin de la guerre ne semble pas être à la portée d’un mouvement d’action collective. Certains graffiti font donc en un sens un constat d’échec des mutineries : « C’est honteux de dire que nous allons voir la fin de la troisième année de guerre et que personne ne peut dire encore quand elle finira » (10 juillet). Le même rapport désabusé au temps, à travers la perspective d’un nouvel hiver, se lit dans « Merde pour la guerre il ne faut pas s’en faire on aura les pieds gelés » (14 juillet). Ce graffiti, écrit en plein été, se projette dans les mois à venir pour faire le constat d’un conflit interminable[31] [31] Voir Jean-François Jagielski, « Modifications et...
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. La résignation est due à la difficulté qu’ont les acteurs à imaginer de quelle manière la guerre pourrait prendre fin. L’un d’eux écrit, sans plus de précision, « C’est-y-bientôt la fin », et un autre porte cette inscription: « Si cette putain de guerre pouvait finir » (30 et 27 juin). Cette phrase résume bien le décalage entre le dégoût intime de la guerre et l’absence de perspectives pour y parvenir.

De la haine des « Boches » à la démobilisation

25 Toutefois, au sein des wagons de permissionnaires, certains opposent au refus de la guerre leur haine des Allemands. Cette question de la haine des soldats français envers leurs ennemis fait l’objet d’âpres discussions et pose de réels problèmes méthodologiques[32] [32] La thèse d’une intense haine jusqu’en 1918 est défendue...
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. Pour l’année 1917, les graffiti permettent d’apporter un éclairage inédit. Il faut d’abord noter que le langage de l’hostilité envers les « Boches » a été intériorisé de sorte que même ceux qui font l’éloge des Allemands les désignent avec les mots de la guerre. On trouve ainsi des inscriptions telles que: « Les Boches ne sont pas plus vaches que nous, ce sont les chefs qui le sont », et « Vive les Boches ils ne sont pas si cons que nous ils ne s’en font pas » (4 et 15 juillet). L’absence d’hostilité continue à se dire avec des mots véhiculant et créant l’hostilité, signe de l’efficacité prolongée d’une telle désignation, martelée dès les premiers jours de la guerre. En même temps, le rapport des auteurs d’inscriptions à l’ennemi et au sens du conflit révèle une évolution considérable depuis 1914. On peut ainsi repérer différentes strates de représentations, correspondant à différents niveaux de démobilisation. Pour certains, elle n’a pas lieu : environ 5 % des inscriptions sont consacrées à l’hostilité envers les Allemands. On y retrouve les différents stéréotypes qui font de l’Allemand un ennemi : la dénonciation d’un système militariste menant au combat des masses dociles (« L’Allemagne est peuplée d’imbéciles qui se font tuer pour leurs bandits », 15 juillet), celle d’un despote qui a voulu la guerre (« Guillaume, il nous faut ta peau », 27 juin), celle enfin d’un peuple ou d’une « race » tout entiers (« à bas les boches on doit les supprimer de l’Europe », 14 juillet)[33] [33] Voir Michael Jeissmann, La patrie de l’ennemi. La notion...
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26 Surtout, on trouve des soldats pour qui les représentations cristallisées à l’été 1914 sont, sinon inchangées, du moins mobilisées dans le contexte de l’indiscipline afin de réaffirmer les enjeux du conflit. Ainsi, il est remarquable que durant les mutineries, on trouve des inscriptions qui reprennent le thème des « atrocités allemandes », ces exactions réelles et fortement publicisées perpétrées à l’été 1914 lors des invasions de la France et surtout de la Belgique: « Les soldats boches sont des assassins des femmes et des enfants. Des représailles! » ; « Pas de quartier aux barbares boches » (4 et 15 juillet). John Horne et Alan Kramer ont montré que ce thème très mobilisateur avait été peu à peu érodé au cours de la guerre. Si la difficulté de « maintenir la signification de 1914 » est réelle, ces thèmes restent un recours dans une situation extrême, lorsqu’il faut tenter de justifier le retour ou la fidélité à la discipline[34] [34] John Horne, Alan Kramer, German Atrocities, 1914. A History...
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27 On remarque ensuite la présence de représentations forgées en 1916, dont l’emblème est la phrase « on les aura », reprise du célèbre ordre du jour de Pétain lors de la bataille de Verdun, le 10 avril 1916. Elle redéfinit dans des termes simples et nécessairement différents de ceux de 1914 le sens de l’effort de guerre après deux années de conflit. Ainsi, des soldats écrivent sur les trains en 1917: « On les aura quand on voudra, les sales boches » (10 juillet). Cette formule est donc réutilisée lors des mutineries comme une manière de marquer la fidélité à la discipline et à un programme minimal fait de simple ténacité.

28 Pourtant, ces discours sont contestés. Très révélatrices sont les inscriptions qui introduisent le doute dans cette expression synthétique du patriotisme (« On les aura, mais quand ? », 26 juin) ou qui en renversent les termes (« Nos chefs, on les aura », 27 juin). Surtout, la remise en question de la nature intrinsèquement perverse ou barbare de l’ennemi commence à apparaître: « Vive Guillaume ou Poincaré c’est la même chose », « Guerre aux gendarmes, les boches après » (27 et 30 juin). Ici, comme dans les graffiti faisant l’éloge des « Boches », le recul des représentations manichéennes diffusées en 1914 est manifeste. En participe également l’inscription « Les prisonniers boches sont plus heureux que nous, ils ne la crèvent pas » (30 juin) : le statut de prisonnier, et même d’Allemand, y devient enviable. Enfin, une inscription met en doute l’idée d’un conflit pour le droit et la civilisation, caractéristique du début de la guerre : « Dire que l’on se bat pour la civilisation, c’est du joli » (15 juillet). Pour certains, les mutineries sont donc l’occasion d’un retour critique sur les représentations du début du conflit, illustrant les prémices d’une démobilisation culturelle. Elle n’est pas générale, et les rapports de force entre mutins et soldats disciplinés conduisent ces derniers à réutiliser les mots mobilisateurs de 1914, ou ceux, tenaces, de 1916. Mais ce qui domine provisoirement l’espace public est bien, pour la première fois, le slogan « à bas la guerre ».

Généraux et « embusqués »

29 Le refus de la guerre, s’il domine, n’est pas le seul message dont sont chargées les inscriptions de l’été 1917. Elles ont aussi des cibles révélatrices d’autres enjeux. Les généraux sont durement accusés dans plusieurs graffiti : « Les officiers sont des assassins qui nous conduisent à la boucherie » (21 juin), « Nos chefs en manque, ce ne sont pas des hommes » (27 juin). On peut y voir l’effet du désastre militaire qu’a été l’offensive Nivelle au Chemin des Dames, même si le nom de ce dernier n’est écrit qu’à deux reprises[35] [35] Voir l’ouvrage dirigé par N. Offenstadt, Le Chemin des...
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. Ici, il est important de noter que son remplacement par Pétain n’induit pas forcément la confiance, comme on l’a longtemps cru, et comme le montrent les deux inscriptions ambiguës qui le comparent à son prédécesseur : « Pétain ne fait pas comme Nivelle, ne nous fout pas dans le pétrain » (3 juillet) et « Pétain, attention à la Champagne, fais pas comme Nivelle » (4 juillet). Si l’une peut être lue comme un éloge, l’autre est chargée de soupçon.

30 Pour autant, les attaques contre les chefs frappent aussi par leur modération. Certaines ne font que remettre en cause leur compétence (« A l’école, nos officiers », « Napoléon, si tu voyais les officiers d’aujourd’hui », 4 juillet), d’autres sont franchement décalées : « Joffre il s’en fout il a son bâton de maréchal », « Ben quoi Joffre, on te voit plus qu’est-ce que tu fous » (30 juin, 4 juillet). Cela tranche avec la virulence envers les « embusqués », terme par lequel les soldats désignent ceux qui, pour eux, échappent indûment aux combats.

31 L’extrême violence d’inscriptions s’en prenant aux forces de l’ordre ou aux civils est ainsi frappante : « Mort aux gendarmes », proclame l’une d’entre elles, une autre ajoutant « qu’on les pende ». On en trouve une variante avec « Mort aux embusqués, c’est une bande de vaches » (3, 4 et 14 juillet). En définitive, la violence verbale la plus forte est bien adressée aux « embusqués ». La difficulté d’assigner des responsabilités à la violence de la guerre conduit à un déplacement paradoxal : sont pris comme cibles principales ceux qui ne font pas la guerre. On veut les inclure dans la violence du conflit, et la faire porter sur eux par paroles pour s’en soulager. On retrouve donc dans les graffiti les motifs récurrents du déplacement de la violence et de la ligne de front. De nombreux groupes sont ainsi envoyés, en paroles, au front : « A bas les cognes, la police au front » ; « Mort aux embusqués c’est une bande de vaches ils seraient bien mieux au front » ; « Allons les 1 500 embusqués au front, embusqués bons à rien » ; « Au front les curés, à bas la calotte » (7, 14 et 4 juillet). Pour d’autres, c’est le vocabulaire même de la guerre qui est utilisé : « Un poilu demande la guerre aux embusqués » ; « Guerre aux gendarmes, les boches après » (5 juillet, 30 juin). L’inversion des priorités est frappante. Transgression tout aussi forte, certains vont jusqu’à suggérer un bombardement, afin d’exposer les civils à la violence de guerre : « Vivement les marmites [projectiles] sur Paris » (30 juin). Ces inscriptions semblent pour le moins paradoxales au sein d’un mouvement qui affiche le refus de la guerre.

32 Pour l’expliquer, il faut faire la part des mauvaises conditions du voyage des permissionnaires, qui voient survenir de nombreux affrontements, ayant souvent pour cause l’accès à la boisson. À l’inverse des situations rencontrées dans les cantonnements, où les relations nouées de longue date contribuent à désamorcer les tensions[36] [36] L. V. Smith, Between…, op. cit. , pp.  195-206. ...
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, la surveillance exercée dans les gares par des officiers inconnus ou des gendarmes (les « vaches ») devient vite intolérable. Surtout, au-delà des tensions spécifiques de l’été 1917, la violence verbale envers les « embusqués » renvoie à un thème profondément inscrit dans les représentations, celui de l’inégalité devant la mort. Dès 1914, la possibilité d’une faille dans le recrutement militaire ouvre un débat politique et juridique conduisant à une « chasse aux embusqués », c’est-à-dire aux jeunes hommes qui sont perçus comme échappant de manière indue au danger, à « l’impôt du sang »[37] [37] Voir John Horne, « “L’impôt du sang” :...
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. Ces inscriptions relèvent bien d’un extrême ressentiment envers ces hommes qui échappent injustement au conflit et qui pourront, par là, sauver leur vie. Comme l’un d’eux l’écrit, « Les embusqués ne sont pas si bêtes que les poilus ils verront la fin de la guerre » (15 juillet). À la marge de cette haine des embusqués, les accusations de lâcheté contre les soldats du Sud de la France (« Aux chiottes les Gascons, ce sont des foireux[38] [38] 30 juin 1917. Jean-Yves Le Naour, « La faute aux “Midis”. ...
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») et les éloges des Américains (« Vivement les Américains ou, sans cela, la purge » ; « Vive l’Amérique, sans elle quelle bouillon », 26 et 30 juin) relèvent de la même logique : celle d’un partage plus équitable de l’effort de guerre.

« Culture de guerre » et cultures politiques

33 « Des embusqués, il n’en faut plus » (27 juin) : tel est clairement, avec « à bas la guerre », le trait dominant des graffiti ferroviaires. Paradoxalement, une prise de parole majoritairement opposée à la guerre déchaîne sa violence, d’abord, contre ceux qui y échappent. On voit par là que le conflit a bien surimposé de nouvelles lignes de partage aux antagonismes qui lui préexistaient. Pour autant, peut-on lire une « culture de guerre » dans les mots des mutins ? En réalité, si la guerre impose largement ses termes et ses catégories, cette domination n’est pas absolue. On constate alors l’importance décisive des cultures politiques antérieures, qui trouvent lors des mutineries un espace d’expression, et dont relève, au fond, la revendication égalitaire qui sous-tend la haine des « embusqués ».

34 D’abord, on voit reparaître lors des mutineries des vocabulaires et des thèmes politiques gommés par le discours dominant apparu avec l’Union sacrée. On est ainsi frappé de la force d’un anticléricalisme militant, avec pas moins de cinq inscriptions « A bas la calotte », ou encore « A bas Drumont, mort aux calotins » (3 juillet), et, déjà cité « au front les curés ». Contredisant l’idée parfois avancée d’une « Grande Guerre, guerre sainte et guerre des saints[39] [39] S. Audoin-Rouzeau et A. Becker, Retrouver…, op. cit. ,...
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» où l’esprit de croisade et le catholicisme seraient dominants et constitueraient un aspect d’une « culture de guerre » homogène et englobante, ces inscriptions révèlent que les clivages culturels et idéologiques préexistants sont prêts à réapparaître, dans les interstices nouveaux, en 1917, de la discipline et de l’espace public.

35 Les mutineries sont bien un moment où des représentations souterraines affleurent, à la faveur d’un événement mobilisateur, qui redonne un espace d’expression à des discours subversifs, souterrains ou délégitimés par le monopole du discours dominant. De la même manière, on voit se déployer des graffiti portant la marque claire de l’extrême-gauche. D’abord, quelques « Vive l’anarchie » sur les trains, ainsi que des inscriptions comme « L’État, je l’emmerde » (4 juillet), confirment le caractère polysémique des mutineries, qui redonnent une liberté d’expression à ceux qui étaient auparavant stigmatisés comme subversifs et réduits au silence[40] [40] Sur le silence forcé des anarchistes durant le conflit,...
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. Les graffiti socialistes sont à la fois plus nombreux et mieux articulés à l’événement. En effet, leur culture politique fournit à leurs auteurs une grille de lecture du conflit dont ils sont les témoins et les acteurs. L’interprétation cohérente que ces inscriptions offrent de la situation est résumée par cette phrase : « Ouvrier, fait toi tuer pour les gros et les embusqués » (3 juillet). Le conflit est repensé dans les termes d’une guerre de classe, où le peuple est tué pour, voire par les capitalistes. L’idée des classes populaires décimées par le conflit, qu’on retrouve dans des inscriptions telles que « A bas la guerre et n’oubliez pas que c’est pour démolir le petit peuple » (21 juin), s’apparente directement aux thèmes du discours pacifiste socialiste durant la guerre, et à la hantise d’une « saignée sociale » au profit des capitalistes[41] [41] Voir Thierry Bonzon, « Des tranchées au Palais-Bourbon...
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36 Si l’inscription « à bas les capitalistes » revient à six reprises sur les trains de permissionnaires, c’est qu’elle est la version abrégée de cette idée, reprise peut-être au-delà du noyau des soldats les plus politisés. Elle offre une lecture politique et pratique des mutineries et de la guerre, assignant des objectifs identifiés au mouvement : « Il nous faut la paix ou nous cassons la gueule à messieurs les capitalistes », « A bas les fliques, vive les midinettes et la grève » (29 et 19 juin). Tout comme, lors des manifestations, l’expérience et la maîtrise d’un répertoire d’action permettent à certains soldats de donner une forme de « grève » aux mutineries (avec débauchages, réunions et ultimatums), la maîtrise d’un vocabulaire et d’idées relevant du socialisme permet à des mutins d’exprimer de manière cohérente et synthétique une lecture du conflit. On vérifie ici ce que suggérait Leonard Smith : aux mutins, « le socialisme fournit un langage de protestation déjà constitué[42] [42] L. V. Smith, Between…, op. cit. , p.  193 :...
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».

 

M

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