Pour trouver la grotte, se rendre au nord d'Ouvéa, dans la tribu de Gossanah et se conformer ensuite aux indications : suivre la route d'Ognat jusqu'au quatrième poteau électrique après la décharge, en face du terrain de football, prendre à gauche le chemin jusqu'à la maison de Benoît Tangopi. Il est prévenu. Il attend. L'hôte prend le cadeau apporté selon la coutume kanake, pose la main dessus en signe d'acceptation et entame au bord des larmes un remerciement rituel : "Tant de choses fausses ont été dites. Il faut que les gens sachent la vérité. Il le faut pour ceux qui sont morts et dont les esprits flottent autour de nous. Nous devons défendre leur mémoire."

A 41 ans, Benoît Tangopi garde les traits et les idées du jeune homme qui surveillait les gendarmes dans la grotte, avec en bandoulière un fusil pris à l'"ennemi" colonial. "L'indépendance, c'est toute ma vie", assure-t-il. De la France, il ne connaît qu'un seul monument : la prison de la Santé, où il a séjourné sept mois.

En chemin vers la grotte, le Kanak raconte la prise du poste de gendarmerie, à Fayaoué, le 22 avril 1988. Il jure qu'il ne s'agissait que de l'occuper. Reste que l'attaque, mal préparée, mal exécutée, a dégénéré en un premier bain de sang. Quatre gendarmes ont été tués en tentant de se défendre, de fuir ou simplement de parlementer.

"Après ces morts, nous savions que l'issue serait tragique. Mais j'étais prêt à donner ma vie pour la cause." Entre détermination et fatalisme, les preneurs d'otages ont alors défié l'Etat français pendant deux semaines, cernés par l'armée dans la grotte où ils avaient trouvé refuge. Le 5 mai, ce fut l'assaut où périrent dix-neuf Kanaks et deux militaires venus libérer les gendarmes.

Au bout d'un sentier tortueux, fait pour égarer plus que pour conduire, sur le rebord d'une cuvette mangée par une épaisse végétation, la voilà justement, cette grotte, une simple anfractuosité dans la roche corallienne. "Dès que je reviens ici se rouvre en moi la blessure." Même les arbres ne parviennent pas à guérir. Sur leurs troncs restent gravées de larges cicatrices de balles, laissant imaginer les ravages qu'elles ont provoqués dans les chairs.

Eparpillées pêle-mêle sur le sol, les marmites, les bouilloires sont toujours là. Les morts aussi d'une certaine manière. Leur présence s'incarne dans les morceaux de tissu, accrochés à l'endroit où chaque homme est tombé. Le temps en a fait des filaments délavés qui dégouttent tristement des branches.

"Je me souviens seconde par seconde de ce qui s'est passé." L'homme livre son témoignage. Il parle de promesses non tenues et d'un massacre. Une interprétation bien différente de la version officielle, qui insiste sur le jusqu'au-boutisme des rebelles. Différente aussi de la recension des otages, lesquels racontent des intimidations permanentes. Gendarmes massacrés à la machette contre Kanaks victimes de "corvées de bois" (exécutions sommaires), si longtemps après, c'est toujours parole contre parole, ou plutôt souvenir contre souvenir, émotion contre émotion. A chacun sa légitime défense, on n'en sort pas.

La cérémonie de réconciliation organisée en 1998, à Ouvéa, entre Kanaks et gendarmes n'a pas rabouté les histoires éclatées, pas plus qu'elle n'aura refermé les plaies. Elle aura au moins atténué les ressentiments réciproques, dans un flot de paroles conciliatrices. Benoît Tangopi l'assure : "Aujourd'hui, je n'éprouve aucune haine contre quiconque. Juste une profonde souffrance."

LA GENDARMERIE SYMBOLE

On tente également de tourner la page à la gendarmerie de Fayaoué. Aujourd'hui encore, le poste est le seul symbole de la présence républicaine. Dans la cour fermée, sous l'unique drapeau tricolore de toute l'île, une plaque bien modeste a été déposée en hommage aux quatre gendarmes "morts pour la France", en avril 1988. "Les événements restent dans les esprits, la mémoire collective", admet Mourad Merrachi, actuel commandant de la brigade, à la tête d'une demi-douzaine d'hommes.

Le gradé se félicite des "bons contacts" avec la population. "Nous ne sommes pas repliés sur nous-mêmes. Les gens viennent vers nous et nous allons à leur rencontre. Bien sûr, il y a ceux qui nous aiment et ceux qui nous aiment moins, comme partout."

"La loi républicaine s'applique", assure-t-il. Il existe tout de même quelques codicilles que le responsable ne peut évidemment reconnaître. Les gendarmes ont l'ordre de ne pas s'approcher de la grotte. Ils ferment également les yeux sur les cultures de cannabis. Elles s'étaient étalées après l'assaut de 1988, par provocation envers l'autorité française.

La licence de fait est restée. Parfois aussi, il convient de laisser la main aux autorités coutumières. Leur justice peut être autrement plus rude que le code pénal, comme lors des "astiquages", où un fautif est passé à tabac par le reste de la tribu. Pour le reste, l'ordinaire des appels se résume à la triste routine des violences conjugales ou des états d'ivresse, comme à Romorantin ou Barfleur.

"Les gendarmes aussi ont laissé des vies. Ce n'est pas à eux qu'on en voulait mais à l'Etat colonial. La réconciliation de 1998 était une bonne chose. Il le fallait." Marcel Wadjeno est, à 48 ans, un être apaisé. On débusque derrière un ordinateur ce fonctionnaire de la Province des îles Loyauté, territoire tenu par les indépendantistes. "Déjà vingt ans...", murmure-t-il quand sont sollicités ses souvenirs.

En 1988, les autorités françaises décrivaient le personnage comme un zélote prêt au sacrifice. Deux de ses frères, Michel et Donatien, sont morts dans l'assaut qui vaudra à Marcel un séjour à Fresnes. Comme Benoît Tangopi et trente et un autres preneurs d'otages, il bénéficiera en novembre de l'amnistie prévue par les accords de Matignon, signés en juin 1988, dans l'émotion du drame.

Il était pourtant contre ce document, même s'il signifiait sa libération. "A l'époque, je trouvais que nous faisions trop de concessions, que nous renoncions à l'indépendance immédiate, explique-t-il. Mais, vu la situation aujourd'hui, il faut reconnaître que c'était le plus sage."

Le rescapé décrit aujourd'hui comme un corps étranger la colère qui l'animait alors. Elle puisait en partie son énergie dans l'histoire familiale. Son grand-père maternel avait été envoyé à Paris en 1931, pour l'Exposition coloniale, avec plusieurs autres habitants des Loyauté. Les "indigènes" avaient été traînés au zoo de Vincennes et dépouillés de leurs vêtements occidentaux. Travestis en cannibales, ils devaient manger de la viande crue devant des badauds délicieusement effrayés. De ce lamentable épisode, Didier Daeninckx a tiré un roman, Cannibale. Finalement, les protestations de missionnaires mirent fin à la mascarade.

Devenu maire, l'aïeul racontait son aventure avec un rire qui voilait difficilement son amertume. Le petit-fils, lui, encaissait : "Ça me révoltait qu'on traite un être humain comme un animal." Marcel Wadjeno est depuis passé de la "haine" à la "tristesse" puis au "pardon". Il a changé. Mais les années n'érodent-elles pas même les pierres et les serments ?

A Wadrillah, le monument en bord de mer qui abrite les dépouilles des dix-neuf indépendantistes tués à Wateto n'échappe pas à cette usure. Le marbre se voile, les portraits des "fils de Kanaky" s'effacent, le drapeau indépendantiste s'étiole, même les fleurs en plastique se fanent. Quant aux promesses gravées, à la fidélité jurée aux martyrs qui, "dans un geste suprême", ont offert leur vie "en holocauste", elles semblent surannées au regard de la situation politique actuelle et de la cacophonie qui règne au sein du FLNKS. "Ces guerres intestines me déçoivent", assure Marcel Wadjeno.

UN MONUMENT INUTILE

Julienne Lavelloi, 34 ans, en rirait presque chaque fois qu'elle s'arrête devant le tombeau de Wadrillah pour parler à son père, Venceslas. "Il est mort pour rien. Il aurait mieux fait de rester en vie pour nous. Quand on voit nos élus qui ne pensent qu'à blablater, se chamailler et s'enrichir... Pour se racheter, ils viennent chaque anniversaire se montrer devant le monument. Quel carnaval ! Moi, j'avais vraiment besoin de lui." Alors, la fille amputée de tendresse préfère évoquer avec l'absent les frasques de ses quatre enfants qui n'auront jamais connu leur grand-père.

Venceslas Lavelloi était un ancien sergent de l'armée française devenu farouchement indépendantiste. Surnommé Rambo, il passait pour l'un des meneurs de la prise d'otage et l'un des plus exaltés. "Mon père n'était pas la brute qui a été décrite", assure Julienne. Il est mort dans des conditions suspectes, à la fin de l'assaut. D'abord emmené comme prisonnier, il a été retrouvé dans la grotte, tué d'une balle en plein ventre. "Il a été victime d'une exécution sommaire", assure sa fille. L'autre chef, Alphonse Dianou, a succombé de manière aussi trouble.

Julienne Lavelloi a également perdu un oncle et un cousin dans l'assaut. " Les corps ont été transportés dans des filets sous un hélicoptère jusqu'à l'aéroport et exhibés comme des bêtes", raconte-t-elle. Elle aimerait un procès international, pour savoir enfin la vérité, n'y croit guère. "Trop de gens ont intérêt à oublier tout ça."

C'est même une question de survie. L'île est trop petite pour laisser incuber la rancune. Sur l'unique route qui traverse Ouvéa, Julienne croise chaque jour ceux qui ont aidé l'armée et dénoncé son père. "Haiömonu me ûsoköu" (pardon et réconciliation), il n'est d'autre moyen de continuer pour cette population condamnée au huis clos en pleine mer.

Alors Iaai (Ouvéa en kanak) pardonne, se réconcilie, oublie ou fait mine de. Elle a endormi sa douleur dans une anesthésiante torpeur. Elle baguenaude, à pied, à vélo, en voiture. Un peu de culture, un peu d'élevage, un coup de filet dans le lagon généreux, trompent le désoeuvrement. Mais comment retenir ceux qui partent vers Nouméa l'industrieuse, la loyaliste, la métropolitaine ? L'argent est là-bas et les solidarités claniques peuvent devenir pesantes pour qui rêve de réussite individuelle. Près de 3 000 habitants sur les 7 000 officiellement recensés dans l'île vivent en fait à l'extérieur.

Dans les années 1960, une réalisatrice nipponne avait décrit Ouvéa comme "l'île la plus proche du paradis". Elle dispose d'un capital presque inexploité, 35 kilomètres de plages miraculeuses. Ne les profanent qu'une poignée de gens avertis, essentiellement des Japonais en voyage de noces - les femmes se protégeant du soleil sous des voilettes. Parfois, un bateau de croisière débarque une cargaison ventripotente pour une brève escale. Pas de quoi vivre de ces rogatons touristiques.

Les Kanaks refusent pourtant de se lancer dans le bronzage industriel. Ils ont jeté par-dessus bord les bétonneurs qui ont tenté de mettre le grappin sur leurs plages. Le seul hôtel de luxe a été concédé à un Japonais excentrique, plus philanthrope qu'investisseur. Fin juin, des producteurs américains ont proposé de tourner l'émission de télé-réalité "Survivor", l'équivalent de "Koh Lanta". Il y avait à la clé d'importantes retombées commerciales. La chefferie a sèchement rejeté l'offre. L'île se demande si c'est bien une vie, cette monotonie rassurante qui la berce, mais ne sait finalement pas par quoi la remplacer.

LE RÊVE DE DJUBELLY WÉA

Gossanah, tribu de 200 habitants, hier symbole du combat indépendantiste, reflète aujourd'hui ces questionnements. Depuis les années 1950, ces protestants fervents ont épousé la radicalisation politique des Kanaks. Ils sont passés de la revendication d'autonomie réclamée par l'Union calédonienne ou le mouvement des Foulards rouges à l'impératif de l'indépendance porté à partir de 1984 par le FLNKS.

Aïzik Wéa, 71 ans, se souvient des combats pionniers. Comme il se souvient d'avoir porté des Blancs sur ses épaules à leur descente du bateau, pour ne pas qu'ils se mouillent. "Nous étions entretenus dans un sentiment d'infériorité, nous n'avions pas le droit à la parole", affirme Aïzik Wéa. Les Kanaks n'obtiendront le droit de vote qu'en 1957.

Derrière les vieux militants, une nouvelle génération s'est mise à piaffer, à s'exaspérer de l'autisme de la France à cette époque. Petit frère d'Aïzik, Djubelly Wéa témoignait de cette impatience. Ce pasteur, en rupture avec son Eglise depuis 1981, rêvait d'une Kanaky socialiste, coutumière et chrétienne. Lorsque les événements ont éclaté en Nouvelle-Calédonie, en 1984, il a converti sa tribu à son utopie, avec l'autoritarisme des mystiques. Gossanah, modèle de la cause, est devenue son martyre quand l'armée française l'a violemment investie en avril 1988, au moment de la prise d'otages. Du rêve de Djubelly Wéa, ne reste aujourd'hui que le bâtiment en matériaux traditionnels de l'école populaire kanake, ouverte en 1984, quand la tribu a rompu avec l'éducation nationale.

La tombe du pasteur à la barbe de prophète est à l'entrée du village. Le tumulus austère appelle aussitôt la comparaison avec une sépulture autrement enjolivée qui se trouve dans la tribu de Tiendanite, à Hienghène, celle de Jean-Marie Tjibaou. Entre le mort célébré et le défunt maudit, il est un point commun, une date de décès, le 4 mai 1989. Ce jour-là, dans l'enceinte de la chefferie de Wadrillah, Djubelly Wéa, considérant l'accord de Matignon négocié par les deux chefs indépendantistes comme une trahison, tuait Jean-Marie Tjibaou et Yeiwené Yeiwené, avant d'être lui-même abattu par un garde du corps.

"Ce fut pour nous le début de temps difficiles", se souvient Faissen Touet, cousin et confident de Djubelly Wéa. Ce dernier n'avait pas seulement tué deux héros, il avait bafoué, dans un lieu sacré, les promesses d'hospitalité faites par les tribus d'Ouvéa. Menacée de représailles, Gossanah s'est alors isolée, macérant sa honte derrière des barrages que les jeunes surveillaient nuit et jour. Plus que la peur, le sentiment de culpabilité travaillait les habitants. La pénitence durera près de dix ans.

Petit frère de Djubelly, Macky Wéa, 58 ans, s'est alors donné une mission : lui et d'autres anciens ont lentement sorti Gossanah de sa prison mentale. " Ou nous tentions de nous tourner vers l'extérieur, ou nous devenions fous." La tribu a d'abord renoué, en 1996, avec l'Eglise évangélique puis a réintégré l'éducation nationale, en 1999. Elle a achevé sa rédemption en 2004, quand les familles de Tjibaou et Yeiwené ont accepté une cérémonie de réconciliation. "Alors, on a enfin revu le soleil", résume Macky Wéa.

L'INDÉPENDANCE TABOUE

Restent de ces années de colère, de larmes et de sang un immense vague à l'âme et, à défaut d'un grand dessein, une question en suspens : l'indépendance. La "voie vers la souveraineté" que prévoyait l'accord de Nouméa signé en 1998, royale à cette époque, est aujourd'hui incertaine. L'appétit des multinationales qui lorgnent les gisements de nickel, les sommes considérables débloquées par la France font vaciller les consciences. "Le mot indépendance est devenu tabou dans les discours, regrette Macky Wéa. En 1988, je la croyais acquise. Aujourd'hui, je doute qu'elle soit votée."

Benoît Tangopi remâche sa désillusion. "Quand les sous sont arrivés, certains ont changé d'avis. La France est en train d'acheter le peuple kanak." L'homme ne vote plus, attend le référendum d'autodétermination, prévue à partir de 2013, pour retourner aux urnes. Il s'interroge sur son issue. Les Kanaks sont minoritaires dans le corps électoral. "Et même entre frères, nous sommes divisés."

Marcel Wadjeno, lui, veut croire à la patience, à la lente construction de l'économie du futur pays. Il reprend la formule de Jean-Marie Tjibaou : "Rien ne sert de sortir par la grande porte pour revenir quémander par-derrière." "C'est vrai qu'il faut s'atteler à notre développement, dit-il. Mais cette préoccupation nous fait parfois oublier l'objectif premier."

En attendant, il s'inquiète : "Les jeunes ne s'impliquent pas dans la politique, ne viennent même plus aux réunions." "A quoi servent-elles ?", demande Julienne Lavelloi, qui votera l'indépendance par fidélité envers la mémoire de son père, mais ne sait pas si elle aimerait que le "oui" l'emporte. "On a déjà du mal à gérer la province, alors le pays..."

Les anciens militants n'imaginent plus de rupture brutale avec la France. "Si indépendance il y a, il ne s'agit pas de mettre les Français à la porte, estime Marcel Wadjeno. On a besoin d'eux, de leur savoir-faire." " Si les Français partent, j'ai peur d'une guerre civile", avoue Faissen Touet.

Trop de désillusions, plus assez de certitudes. Ces militants se sont trouvé d'autres combats plus gratifiants. Macky Wéa est président de la Ligue calédonienne de volley-ball. Son frère Aïzik a créé un groupement de producteurs de vanille. Faissen Touet, qui n'aimait pas les Français, héberge aujourd'hui une jeune Niçoise qu'il considère comme sa fille adoptive et aide de son mieux. Quant à Benoît Tangopi, il met aujourd'hui son énergie au service de l'Association pour la sauvegarde de la perruche d'Ouvéa.