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02/02/2011

Quand Alain Bauer convoque Sherlock Holmes

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Le lundi 15 mars [2010], dans les salons du Sénat, et à l’invitation de Géostratégies 2000, Alain Bauer, Professeur de criminologie, est venu faire le point sur l’état des menaces, à l’échelle de la planète, en ce début de XXIème siècle. Alain Bauer, qui préside depuis décembre 2009 le Conseil Supérieur de la Formation et de la Recherche Stratégique, a démontré que le terrorisme et le crime organisé traversaient une mutation profonde, se mondialisaient et nous laissaient sans repères fiables. Il a insisté sur la nécessité d’adapter et de moderniser nos méthodes, pour tenter de prévenir ces nouveaux dangers, ou du moins d’y survivre.

 

Rarement traité par les média, particulièrement mal par la sphère économique et un peu mieux par le monde politique, ce sujet brille par sa complexité et doit être traité avec méthodologie, avertit d’emblée Alain Bauer. Le criminologue n’est ni un policier, ni un juge, il est là pour comprendre les criminels et établir avec eux une sorte de relation incestueuse. Sommes-nous davantage confrontés à des menaces internes ou externes ? Depuis vingt ans, avec la chute du Mur de Berlin, le concept de frontière, de territoire a disparu. Notre vision de la réalité a changé. Nous aimerions que le crime, la menace terroriste correspondent à notre mode de compréhension, nous ne parvenons pas à nous adapter. Aujourd’hui, le crime fonctionne comme une entreprise, selon les règles de l’économie de marché, à savoir intégration horizontale et verticale, investissement et réinvestissement, nouveaux marchés. Excepté peut-être pour le code de concurrence, ironise Alain Bauer. Actuellement, les Nations-Unies estiment que le crime réalise un chiffre d’affaires de 1500 milliards de dollars et détient 25% des réserves mondiales d’argent dans le système bancaire officiel (notamment en Asie et dans le Golfe Arabique). Le magazine américain Fortune classe les barons de la cocaïne parmi les plus grosses fortunes au monde.

 

UN CONTEXTE DEROUTANT

 

Même si nous développons une capacité à l’amnésie collective dans ce genre d’affaires, nous ne pouvons ignorer que ce secteur est stable dans ses logiques et ses cohérences, en dépit de quelques changements. Pendant longtemps, la spécialisation (machines à sous, prostitutions…) a dominé. Désormais, l’hybridation « crime-terrorisme » progresse et il y a en plus une diversification vers les stupéfiants. Quant aux méthodes, il y avait l’impôt révolutionnaire (Irlande, Pays Basque…), exigé par des gangs terroristes, des minorités nationales qui font la guerre pour obtenir leur autonomie ou leur indépendance. Les FARC en Colombie ne sont rien d’autre qu’une organisation criminelle cachée derrière un objectif révolutionnaire. Le « gentil » comman-dant Massoud en Afghanistan était aussi un vrai trafiquant de stupéfiants. Toutefois, souligne Alain Bauer, on assiste depuis peu à une certaine radicalisation. Les opérations terroristes en Occident sont le fait de libérateurs extérieurs, formés à l’étranger et qui lancent des opérations sur un territoire qu’ils connaissent. Ils possèdent une culture européenne ou américaine, ont reçu une éducation correcte, appartiennent à la classe moyenne. Depuis trois ans, la France abrite en moyenne un millier d’apprentis terroristes de cette sorte. Le réseau Internet leur sert d’accélérateur. Ils peuvent se préparer sans se déplacer, ni se réunir. Leur préparation dure entre 6 à 9 mois (contre 12 à 18 mois auparavant). Heureusement, précise Alain Bauer, les services de renseignement ont réussi à prendre le contrôle d’un grand nombre de systèmes informatiques. Le trafic de stupéfiants joue donc désormais un rôle important au sein du crime organisé. La dépénalisation du cannabis ne les a pas freinés. Au contraire, cela entraîne une baisse de la qualité et une hausse des prix. La cocaïne et ses dérivés, l’héroïne, sont aussi une source de gains importants. Les moyens mis en œuvre pour lutter contre ce fléau ne sont pas toujours efficaces. En France, le solde de production reste très élevé. L’Europe toute entière est concernée, et aussi la Turquie. Là, il existe une mafia classique, comme en Italie (avec Cosa Nostra, la Camora, …) qui obéit à des règles d’honneur. Au Japon, ce phénomène est ancestral, en Chine, il y a les Triades. En fait, les organisations mafieuses sont implantées partout. En Albanie, en Bulgarie (où on parle surtout de mafia de services), dans le Nord de l’Europe. Pour l’heure, seule la France semble y avoir échappé, se réjouit Alain Bauer. La donne change aux Etats-Unis, avec les narco-colombiens. Ils préfèrent s’implanter en Amérique du Sud, un marché de 350 millions d’habitants, peu structuré, et où ils n’ont pas à affronter le redoutable système judiciaire des Etats-Unis. Ils trouvent aussi des débouchés en Espagne et dans l’Afrique de l’Ouest. En parallèle, se développent également des trafics d’êtres humains, de clandestins, qui transitent par de nombreux pays, dont la France, avant d’atteindre la Grande-Bretagne. Les installations « offshore », qui constituent aussi un pilier clé de toutes ces organisations, profitent de l’hypocrisie générale qui les entoure, même si les grandes puissances commencent à s’y attaquer. Il ne s’agit pas d’un réseau criminel en tant que tel. Ces établissements qui sont légaux, disposent de locaux, d’un budget et de banquiers, permettent une respiration dans les pays fortement imposés. Mais, ce tuyau fiscal rend possible des branchements, et facilite les opérations de blanchiment, notamment pour le terrorisme. Il permet aussi les rétro-commissions, l’industrie de la fausse monnaie (surtout le dollar), très performante. Les planches à billets clandestines génèrent plusieurs centaines de milliards. Dans ces structures parallèles, qui sont très bien huilées, tout le monde se parle et se connaît, mais dans la discrétion. La crise leur a été plutôt salutaire. A l’occasion des plans de relance, deux milliards ont été détournés en Italie récemment. En France, cela s’est produit également. La Camora fait disparaître du blé, fabrique de faux fromages, elle s’attaque même à la gastronomie !

 

UNE ADAPTATION IMPÉRATIVE

 

Face à cette belle santé du crime organisé, les Etats ont déjà perdu la guerre. Leur adversaire a changé les règles, mais eux, n’ont pas évolué, hormis la Chine. On peut vraiment parler de crise de la pensée stratégique mondiale, se lamente Alain Bauer. On se contente de la thérapie, mais on oublie le plus important : le diagnostic. Cela est flagrant en matière de politique pénale pour les mineurs. Depuis quinze ans, il n’y a pas eu une seule réunion avec des magistrats, des juges, des policiers. Les détentions sont de plus en plus lourdes, les peines de plus en plus longues, mais cette criminalité augmente malgré tout et cela ne suscite aucun débat … La recherche stratégique est en panne. Ceci depuis l’arrivée de la dissuasion nucléaire, et de la théorie de la sanctuarisation du territoire national. Seulement, après 1989, l’ennemi cesse d’être « rouge », on pense qu’il sera « jaune », mais on se trompe. Et, le 11 septembre 2001, le « système radar » se dérègle. Un électron libre, bizarre, créé de toutes pièces par les Occidentaux dans les années 80, pour triompher des Russes en Afghanistan, apparaît. Ce sont les Talibans. De nouveaux terroristes, totalement imprévisibles, qui ne dépendent d’aucune grande nation. Ils disent, ils écrivent ce qu’ils vont faire, mais personne ne les lit. Pourtant, ils ont fait une déclaration de guerre à l’Amérique dès 1996. L’ennemi change de nature et notre système ne marche plus. Nous essayons d’imaginer leur dispositif en fonction de nos critères, de nos peurs, mais nous faisons fausse route. Nous n’avons pas face à nous, une organisation structurée, avec un quartier général et une hiérarchie, mais une nébuleuse dans laquelle se retrouvent des hommes qui partagent les mêmes idées et mettent en commun les moyens. Nous sommes aveuglés et rejetons la réalité. Nous n’avons pas su voir l’ampleur de la menace. Imaginons-nous la veille du 11 septembre 2001, propose Alain Bauer. Quel est l’état de nos connaissances ? On sait que depuis 1928, des avions sont détournés. En 1994, il y a eu l’Airbus Alger-Paris, qui devait s’écraser près de la capitale. En 1996, la première tentative contre le World Trade Center. On a appris que des apprentis pilotes se sont introduits aux Etats-Unis, certains déclarant même qu’il leur suffit de savoir décoller. A partir de ces données, je pourrais avancer qu’il est très probable que les équipes de 1996 vont reprendre leurs actes terroristes. Et ceci sans avoir à ma disposition aucun renseignement extérieur ou source gouvernementale. On m’aurait alors pris pour un fou, déclare Alain Bauer, mais le lendemain, les réactions auraient changé, on m’aurait reproché de ne pas avoir assez averti les autorités. Tout ceci prouve la réelle importance du travail d’analyse, tiré d’hypothèses basées sur des faits. Le renseignement français manque de crédit et de budget. Il ne peut se dévoyer dans le « fétichisme technologique ». C’est une chance, le renseignement humain est nettement plus performant. Nous avons conservé notre capacité de pays colonial, nous maîtrisons l’infiltration. Après la tentative de détournement du vol Amsterdam-Détroit, on a décidé d’installer des scanners corporels, pour tenter de voir d’éventuels explosifs. Or, ce sont des gesticulations inutiles. Cette posture réactive à l’actualité, dictée par le « fétichisme technologique », n’a aucun lien avec la réalité. S’il n’y a pas de détecteur, cela ne sert à rien, déplore Alain Bauer. Les criminologues doivent absolument sortir de la crise de la pensée stratégique, de l’interdit, élargir le champ du dialogue. Nous avons un maître, Sherlock Holmes, qui a tenu ces propos : « Une fois l’impossible supprimé, ce qui reste, même l’invraisemblable, doit être vérifié » [Il semble que ce soit en fait : "Lorsque vous avez éliminé l’impossible, ce qui reste, aussi improbable que cela paraisse, doit être la vérité". (Le Signe des Quatre) Arthur Conan Doyle 1890]. Or, pour nous, ce qui était invraisemblable, nous semblait impossible. Et c’est pourquoi nous avons zappé un certain nombre de dossiers. Comme par exemple, le milliard que l’Iran doit toujours à Eurodif. Je mise beaucoup d’espoirs sur les Assises de la Recherche Stratégique, qui se tiendront fin juin, conclut Alain Bauer. Ce sera un espace libre d’expression et de dialogue. Il faut mettre un coup d’arrêt à cette crise, qui n’est ni française, ni européenne, mais mondiale. Nous devons miser sur de nouveaux outils souples et de décèlement précoce, et les partager.

« ETAT DES MENACES »
Avec Alain Bauer
Professeur de criminologie au CNAM, Pr
Ésident du Conseil SupÉrieur de la Formation
et de la Recherche Strat
Égique

N° 76 – OCTOBRE 2010

piqué au tas sur geostrategies2000

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