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02/04/2011

LTI, la langue du IIIème Reich, de Victor KLEMPERER

Victor KLEMPERER (1881-1960), philologue, spécialiste de littérature française et italienne, professeur à l'Université de Dresde est destitué de son poste dès 1935 et échappe de très peu à la déportation. De religion juive, il est persécuté à ce titre par le IIIème Reich et rédige depuis 1933 jusqu'à 1945 un journal dans lequel il consigne toutes les déformations introduites dans la langue par le régime nazi. Ce journal, mis en forme et intitulé LTI comme Lingua Tertii Imperii, langue du Troisième Reich, n'est publié en Allemagne qu'en 1995.
Ce journal, véritable manuel de résistance, constitue à lui seul à la fois un témoignage de lutte intellectuelle et une étude serrée de la grammaire, de la syntaxe et du vocabulaire, tels qu'ils ont été utilisés pour envenimer, pervertir et déformer la langue allemande pendant plus d'une dizaine d'années et dont certains effets, selon Victor KLEMPERER perdure encore.

Tout au long de ces 37 courts chapitres suivis d'un épilogue, on découvre à la fois les conditions dans lesquelles l'auteur a rédigé ses notes cachées à la Gestapo et les réflexions de fond suscitées par les événements dramatiques que l'on sait (ou qu'on ne sait pas assez bien...) sur les relations entre caractère et langage.

"On pourrait la prendre (la formule LTI) métaphoriquement. Car tout comme il est courant de parler de la physionomie d'une époque, d'un pays, de même on désigne l'esprit du temps par sa langue. Le Troisième Reich parle avec une effroyable homogénéité à travers toutes ses manifestations et à travers l'héritage qu'il nous laisse, à travers l'ostentation démesurée de ses édifices pompeux, à travers ses ruines, et à travers le type de ses soldats, des SA et des SS, qu'il fixait comme des figures idéales sur des affiches toujours différentes mais toujours semblables, à travers ses autoroutes et ses fosses communes."  "J'observais de plus en plus minutieusement la façon de parler des ouvriers à l'usine, celle des brutes de la Gestapo et comment l'on s'exprimait chez nous, dans ce jardin zoologique des Juifs en cage (les lieux de relégation des Juifs, avant la solution finale). Il n'y avait pas de différences notables. (...) Tous, partisans et adversaires, profiteurs et victimes, étaient incontestablement guidés par les mêmes modèles.
"On parle tant à présent (en 1945) d'extirper l'état d'esprit fasciste, on s'active tant pour cela. (...) Mais la langue du Troisième Reich semble devoir survivre dans maintes expressions caractéristiques; elles se sont si profondément incrustées qu'elles semblent devenir une possession permanente de la langue allemande."
Pour tenter d'expliquer cette imprégnation, l'auteur s'interroge : "Quel fut le moyen de propagande le plus puissant de l'hitlérisme?" 
Ce n'est pas grâce au contenu nazi des informations diffusées à longueurs de journée, ni les discours longs et enflammés d'Hitler (lesquels étaient plutôt entendus avec indifférence...) que l'idéologie nazie s'insinuait dans tous les esprits. "Le nazisme s'insinua dans la chair et le sang du grand nombre à travers des expressions isolées, des tournures, des formes syntaxiques qui s'imposaient à des millions d'exemplaires et qui furent adoptées de façon mécanique et inconsciente." "Le Troisième Reich n'a forgé, de son propre cru, qu'un très petit nombre de mots de sa langue (...). La langue nazie renvoie pour beaucoup à des apports étrangers, et pour le reste, emprunte la plupart du temps aux Allemands d'avant HITLER. Mais elle change la valeur des mots et leur fréquences, elle transforme en bien général ce qui, jadis, appartenait à un seul individu ou à un groupuscule, elle réquisitionne pour le Parti ce qui, jadis, était le bien général et, ce faisant, elle imprègne les mots et les formes syntaxiques de son poison, elle assujettit la langue à son terrible système, elle gagne avec la langue son moyen de propagande le plus puissant, le plus public et le plus secret.

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09:20 | Lien permanent | Commentaires (2) |

Commentaires

Article intéressant, dommage qu'il n'y ait aucun exemple.
De toutes manière la sémantique à de touts temps été pervertie pour servir le pouvoir en place.
Nous en avons un parfait exemple actuellement ou chaque mot est biaisé et dénué de son sens premier dans le but de servir la machine. "discriminer", "réactionnaire", "jeune" et j'en passe.... On en arrive à expliquer que les nazis sont des vilains pas beaux et que les communistes sont des gens biens.... quelle misère !!
Réfléchis y toi qui soumets des articles relativement pas inintéressants et qui pourtant est l'esclave d'une idéologie de merde.

Écrit par : au goulag les rouges ! | 05/04/2011

Bonjour

Je ne vois pas dans l'article le passage ou il est fait mention de :
"que les nazis sont des vilains pas beaux et que les communistes sont des gens biens".

Il ne me semble pas que je sois esclave ni que je fasse une promotion pour une quelconque idéologie.

Des exemples tu en trouveras ci-dessous :

compte rendu signé Alice Krieg paru dans Mots. Les langages du politique, Paris, Presses de Sciences Po, n°50, mars 1997, pp. 162-165 :

Victor Klemperer est né en 1881. Philologue, spécialiste de la littérature française du 18e siècle, il enseigne à l'Université de Dresde avant d'être destitué en 1935 par les lois antijuives. Klemperer est alors affecté à un travail de manœuvre dans une usine. D'origine juive, mais marié à une femme catégorisé comme «aryenne», il est épargné par la déportation, du moins jusqu'au 13 février 1945, où les juifs protégés par un «mariage mixte» sont à leur tour «convoqués», comme disent les nazis. Klemperer échappe de justesse à la mort, dans la désorganisation que provoque le bombardement allié sur Dresde le même jour. Après la guerre, Klemperer a vécu dans la zone de l'Allemagne occupée par les Soviétiques. Il y est mort en 1960.

Victor Klemperer tient un journal bien avant l'arrivée de Hitler au pouvoir. Mais, à partir de 1933, pour cet homme qui aurait voulu «s'absorber exclusivement dans la science et éviter cette satanée politique» (p. 359), le journal devient un moyen de survie intellectuelle. Après la guerre, Klemperer retient de son journal les passages qui, écrits entre 1933 et 1945, concernent le discours nazi. Il complète ses notes, et publie le tout en 1947 sous le titre Lingua Tertii Imperii. Notizbuch eines philologen (Berlin-Est, Aufbau Verlag). C'est ce LTI que le lecteur francophone peut découvrir aujourd'hui. Le journal de Klemperer proprement dit n'a été publié en Allemagne qu'en 1995 (Tagebücher, Berlin, Aufbau). Sa traduction française est en préparation au Seuil.

Son journal, Klemperer le rédige tous les matins avant l'aube et le départ pour l'usine. Il y consigne tout ce qu'il a observé et entendu la veille. «Je me disais : tu écoutes avec tes oreilles et tu écoutes ce qui se passe au quotidien, juste au quotidien, l'ordinaire et la moyenne, l'anti-héroïque sans éclat...» (p. 361) Klemperer écoute avec ses oreilles et lit avec ses yeux tout ce qui passe à sa portée : journaux, communiqués militaires, discours de dirigeants nazis entendus à la radio, livres et brochures, conversations entendues ici ou là... Sans volonté de faire science, dans une écriture à l'allure détachée où affleure parfois l'ironie, Victor Klemperer note tout ce qui a trait aux mots : germanisation des noms de lieux, prénoms donnés ou imposés aux enfants (prénoms supposés germaniques ou supposés juifs selon les cas), apposition de la mention «J» puis «Juif» sur des supports de plus en plus nombreux à mesure que croît l'oppression, floraison de siglaisons et d'abréviations, ces procédés qui «s'instaurent/ partout où l'on technicise et où l'on organise», quand, «conformément à son exigence de totalité, le nazisme technicise et organise justement tout» (p. 130).

Victor Klemperer observe la mise en place de la LTI, la «langue du Troisième Reich», sa montée en puissance, et son durcissement désespéré à partir de 1943, lorsque la bataille de Stalingrad fait de l'armée d'un Reich qui devait durer mille ans l'armée la plus misérable. La LTI, écrit Klemperer, est une langue dont la «pauvreté» est la «qualité foncière» (p. 43). Les mots y sont martelés. A la date du 28 juillet 1933, il note : «La répétition constante semble être un effet de style capital dans leur langue» (p. 58). Tout en elle «devait être harangue, sommation, galvanisation» (p. 47).

Klemperer relève dans la LTI les mots dont la fréquence augmente : spontané (p. 82), instinct (p. 306), fanatique et fanatisme (p. 87), aveuglément (p. 201), éternel (p. 152), étranger à l'espèce (p. 132), et bien entendu le mot total, désigné par Klemperer comme le «mot clé du nazisme» (p. 281). Le philologue observe aussi des segments qui se figent, comme la guerre imposée à un Führer soi-disant pacifique (p. 351), ou la haine insondable des juifs, cliché entendu quotidiennement (p. 231). Klemperer relève également les mots dont la productivité lexicologique s'accroît : les préfixes Welt (mondial) et gross (grand) (p. 284), ainsi que Volk, un des maîtres-mots du nazisme, dont Klemperer enregistre les bourgeonnements protéiformes (p. 56 et 309).

La LTI crée quelques néologismes, tels que Untermenschentum (sous-humanité, p. 177), entjuden (déjudaïser), arisieren (aryaniser), aufnorden (rendre plus nordique, p. 291). Mais en fait, selon Klemperer, la LTI invente peu de mots. Elle préfère s'emparer de mots existants, en changer le sens, et les empèser de son amidon discursif. «Tout est emprunté et pourtant tout est nouveau et appartient pour toujours à la LTI.» (p. 227) Quand un locuteur de LTI parle du système, il faut entendre parlementarisme de Weimar (p. 136). Les mots fanatique et fanatisme, jusque-là péjoratifs, se mettent à désigner conjointement toutes les qualités de courage, de volonté et de dévouement : «Les jours de cérémonie, /.../ il n'y avait pas un article de journal, pas un message de félicitations, pas un appel à quelque partie de la troupe ou quelque organisation, qui ne comprît un "éloge fanatique" ou une "profession de foi fanatique" et qui ne témoignât d'une "foi fanatique" en la pérennité du Troisième Reich.» (p. 90) Peu de mots engloutis par la LTI sont à l'abri d'un changement de sens. Et la LTI cherche précisément à s'emparer de tous, même des plus communs. Peut-être faudrait-il, écrit Klemperer après la guerre, mettre les mots du vocabulaire nazi «pour longtemps, et certains pour toujours, dans la fosse commune» (p. 39).

Victor Klemperer a des intuitions foudroyantes. Dans son journal, à la date du 29 octobre 1933, alors que les nazis ont déjà mis en place des camps destinés aux opposants politiques, il écrit : «Je crois qu'à l'avenir, où que l'on prononce le mot "camp de concentration", on pensera à l'Allemagne hitlérienne et seulement à l'Allemagne hitlérienne.» (p. 64). La mémoire discursive se met en place sous les yeux de l'observateur attentif. Dès 1933, le déjà-dit commence à peser sur l'expression qui pour toujours dégage, par excellence, «l'odeur de charogne du Troisième Reich» (p. 63).

Qui fabrique la LTI ? Klemperer voit en Goebbels son forgeron principal, et en Hitler, Göring et Rosenberg ses acolytes. Qui parle la LTI ? «Tous, littéralement tous, parlaient /.../ une seule et même LTI» (p. 330). Le nazisme a fait de la langue du parti la langue de tous. Il a fait d'un bien particulier un bien général. Il a accompli son dessein totalitaire. Partout, même «dans les maisons de Juifs, on avait adopté la langue du vainqueur» (p. 258). Les mots circulent, du parti à l'armée, du parti à l'économie, du parti au sport, du parti aux jardins d'enfants. Le mot Weltanschauung (vision du monde), à son départ «terme clanique», se met à circuler sur toutes les lèvres : «chaque petit-bourgeois et chaque épicier des plus incultes parle à tout propos de sa Weltanschauung et de son attitude fondée sur sa Weltanschauung» (p. 191).

On se rappelle que le journal de Klemperer est un des multiples matériaux à partir desquels Jean-Pierre Faye a élaboré la notion de langage totalitaire (Langages totalitaires, Paris, Hermann, 1972). En retour, l'úuvre de Faye vient éclairer le texte de Klemperer, et occupe une bonne place dans l'appareil critique d'Elisabeth Guillot. Les écrits de Faye et de Klemperer nous mènent l'un et l'autre à cette conclusion : il existe un pouvoir des mots (plutôt, un pouvoir des hommes en tant qu'ils utilisent les mots) à vicier le politique, à travestir, mentir, tromper, à faire le malheur des gens.

LTI est admirablement écrit et traduit. C'est un document remarquable. Il donne aussi un espoir. Victor Klemperer montre qu'il est possible de décrypter, au moment même où ils opèrent, les mécanismes des discours qui font l'injustice. Comprendre ces mécanismes est une condition nécessaire à l'action. S'il est possible d'analyser les discours de malheur qui se font sous nos yeux, alors nous avons un moyen d'en désamorcer les pouvoirs redoutables.

compte rendu signé Alice Krieg paru dans le mensuel Sciences Humaines, n°68, janvier 1997, p. 48 :

Le livre de Victor Klemperer est paru pour la première fois en Allemagne en 1947. C'est à la fois un témoignage et une analyse. Philologue d'origine juive né en 1881, Klemperer a enseigné à l'Université de Dresde avant d'être destitué de sa chaire en 1935. Il a échappé in extremis à la déportation. Le texte de LTI est composé pour partie de pages de son journal écrites à partir de la prise du pouvoir par Hitler, pour partie de textes rédigés en 1945 et 1946. Il s'agit donc d'une observation faite à chaud, complétée dans les mois qui suivent la fin de la guerre. L'objet observé par Klemperer, c'est la LTI, la «langue du Troisième Reich» (Lingua Tertii Imperii). Victor Klemperer relève notamment la façon dont le discours nazi met en place un vocabulaire privilégié. Parmi ces mots constamment martelés, certains valorisent l'absence de réflexion (spontané, instinct, fanatique, aveuglément...), d'autres caractérisent le régime, ses actes et ses desseins totalitaires (éternel, historique, mondial, grand, total, totalité...), d'autres encore servent et légitiment la discrimination (étranger à l'espèce, de sang allemand, racialement inférieur, nordique...). Klemperer observe aussi comment le régime nazi change le sens des mots, et en impose l'usage à l'ensemble des citoyens, y compris à ceux qui sont ses victimes. Car la LTI «a réellement été totale ; elle a, dans une parfaite uniformité, englobé et contaminé toute sa Grande-Allemagne» (p. 356). Le LTI de Klemperer, remarquablement écrit, accessible à tous, est un livre indispensable à ceux qui veulent comprendre, à partir de l'exemple d'un régime totalitaire, comment le discours est constitutif de la pensée et de l'action politiques.

Écrit par : fred | 05/04/2011

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