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05/05/2011

LE "NOUVEAU" TERRORISME - CNRS - EHESS

Qui sont les terroristes kamikaze ? Quelles sont les causes des attentats suicides ? Quelles sont les lignes possibles de défense ? Pendant le mois de juillet 2003, deux textes, un par la sociologue Nilüfer Göle, l’autre par l’anthropologue Scott Atran ont été ouverts à la discussion par un panel de discutants invités. Deux approches différentes des sciences sociales pour comprendre le phénomène des attentats suicides.

- Genèse et futur de l'attentat suicide
Résumé : Les kamikazes sont souvent traités de fous et de lâches avides de destruction, qui prospèrent sur le terreau de la pauvreté et de l'ignorance. Il devient alors logique de traquer les terroristes tout en bouleversant leur environnement économique et culturel pour le faire passer du désespoir à l'espoir. Les rares études réalisées sur ce sujet montrent cependant que les kamikazes n'affichent pas de comportement psychopathologique déterminé et qu'ils bénéficient d'un niveau d'éducation et de conditions de vie au moins aussi élevés que le reste de la population.
(Traduction de l'original en anglais by Anne-Marie Varigault

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L’histoire récente
L’attaque suicide est une pratique ancienne avec une histoire moderne. Son usage par les sectes
juives des Zélotes et des Sicaires (« poignards ») dans la Judée occupée par les Romains [1] et par
l’Ordre Islamique des Assassins (hashashin) durant l’époque des premières croisades en sont des
exemples légendaires [2]. Le concept de « terreur » en tant qu’usage systématique de la violence
pour atteindre des fins politiques a été codifié pour la première fois par Maximilien Robespierre
pendant la Révolution Française. Il la considéra comme une « émanation de la vertu », assurant une
justice « prompte, sévère et inflexible », « une conséquence du principe général de démocratie
appliqué aux besoins les plus urgents du pays » [3]. Le Règne de la Terreur, durant lequel la faction
jacobine en place extermina des milliers d’ennemis potentiels, quels qu’en fussent le sexe, l’âge ou la
condition, dura jusqu’à la chute de Robespierre en juillet 1794. Une semblable justification pour une
terreur cautionnée par l’état fut partagée par les révolutions du 20è siècle, comme en Russie avec
Lénine, au Cambodge avec Pol Pot et en Iran avec Khomeiny.
Qu’elle soit subnationale (par exemple les anarchistes russes) ou soutenue par l’état (les kamikazes
japonais), l’attaque suicide comme arme de terreur est habituellement choisie par des groupes plus
faibles contre des adversaires matériellement plus forts quand semble peu probable que réussissent
des méthodes de combat d’un moindre coût. Le choix est souvent volontaire, mais il est généralement
soumis aux conditions d’un groupe de pression et d’un leadership charismatique. Ainsi, les Kamikazes
(« vent divin ») utilisés pour la première fois dans la bataille des Philippines (novembre 1944) étaient
de jeunes pilotes, avec un bon niveau d’études, qui comprirent que poursuivre une guerre
conventionnelle aboutirait à une défaite. Beaucoup de ces jeunes gens avaient étudié la philosophie
et la littérature occidentales, certains étaient marxistes ou chrétiens. Peu d’entre eux croyaient qu’ils
mouraient pour l’empereur en tant que chef de guerre ou pour des buts militaires. Il apparaîtrait plutôt
que l’état était capable de manipuler une profonde tradition intellectuelle et esthétique de beauté dans
la souffrance pour convaincre les pilotes que c’était leur honneur de « mourir tels de beaux pétales de
cerisier qui tombent » pour leurs familles réelles ou fictives, celles-ci comprenant leurs parents, leurs
collègues pilotes, l’empereur et le peuple du Japon [4].
Quand l'Admiral Takjiro Onishi leur demanda collectivement de se porter volontaires pour des «
attaques spéciales » (tokkotai) « transcendant la vie et la mort », tous se désignèrent, en dépit
d’assurances que leur refus n’entraînerait ni honte ni punition. Lors de la bataille d’Okinawa (avril
1945) quelques 2000 kamikazes lancèrent leurs avions de combat chargés de carburant sur plus de
300 bateaux, tuant 5000 Américains dans la bataille navale la plus coûteuse de l’histoire américaine.
C’est à cause de telles pertes que fut appuyée l’utilisation de la bombe atomique pour finir la
deuxième guerre mondiale [5].
Le premier grand attentat terroriste suicide contemporain au Moyen Orient fut la destruction, en
décembre 1981, de l’ambassade d’Irak à Beyrouth (27 morts, plus de 100 blessés). L’identité de ses
auteurs est encore inconnue, bien qu’il soit vraisemblable que l’Ayatollah Khomeiny ait approuvé cette
action qui fut menée par des groupes cautionnés par les services spéciaux iraniens. Avec l’assassinat
du président libanais pro israélien Bashir Gemayel en septembre 1982, l’attentat suicide devint une
arme de stratégie politique. Avec le « Parti de Dieu » libanais pro-iranien (Hezbollah), cette stratégie
acquit bientôt un impact géopolitique avec l’attentat au camion piégé d’octobre 1983 qui tua près de
300 militaires américains et français. L’Amérique et la France abandonnèrent la force multinationale
qui maintenait l’ordre au Liban. En 1985, on peut dire que ces attaques poussèrent Israël à céder la
plupart des gains (territoriaux) réalisés durant l’invasion du Liban en 1982.
En Israël et en Palestine, le terrorisme suicide commença en 1992, et devint vers la fin de 1993 partie
intégrante d’une campagne systématique avec les attaques de membres du Mouvement de la
Résistance Islamique (Hamas) et du Jihad Palestinien Islamique (JPI) entraînés par le Hezbollah,
ayant pour but de faire dérailler les accords de paix d’Oslo. Dès 1988, cependant, le fondateur du JPI,
Fathi Shiqaqi, donnait les directives d’opérations martyres « exceptionnelles » impliquant des bombes
humaines. Il suivit le Hezbollah en insistant sur le fait que Dieu exalte le martyr mais abhorre le suicide
: « Allah peut rendre connus ceux qui croient et peut faire de certains d’entre vous des martyrs; il peut
purifier ceux qui ont la foi et qui détruiront complètement les infidèles » ; cependant « nul ne peut
mourir sans la permission d’Allah » [6].
La radicalisation récente et l’interconnexion par le biais d’Al-Qaeda de groupes militants islamistes
d’Afrique du Nord, d’Arabie, d’Asie Centrale et du Sud-est sont issues de la guerre russo-afghane
(1979-1989). Avec le soutien financier des Etats-Unis, les membres de ces différents groupes eurent
l’opportunité de mettre en commun et d’unifier leur doctrine, leurs buts, l’entraînement, l’équipement et
leurs méthodes, dont les attentats suicides. Grâce à son association protéiforme avec des groupes
régionaux (en termes de financement, de personnel et de logistiques), Al Qaeda tend à réaliser avec
flexibilité son ambition mondiale de destruction de la suprématie occidentale par le biais d’initiatives
locales ayant pour but d’expulser les influences occidentales [7]. Selon la Jane’s Intelligence Review :
« Tous les groupes terroristes kamikazes ont des infrastructures de soutien en Europe et en Amérique
du Nord » [8].
Traiter la vague actuelle de l’Islam radical de « fondamentalisme» (au sens de « traditionalisme ») est
une notion trompeuse, proche de l’oxymoron. Les radicaux actuels, qu’il s’agisse des Chiites (Iran,
Hezbollah) ou des Sunnites (Talibans, Al-Qaeda) sont beaucoup plus proches dans l’esprit et dans les
actes de la Contre-réforme de la post-Renaissance en Europe que de tout aspect traditionnel de
l’histoire musulmane. L’idée d’une autorité gouvernementale ecclésiastique, d’un conseil d’état ou
national du clergé, et d’une police religieuse chargée d’éliminer physiquement les hérétiques et les
blasphémateurs, a son modèle historique le plus clair dans la Sainte Inquisition. L’idée que la religion
doit combattre pour imposer son contrôle sur la politique est totalement nouvelle en Islam. [9]
Des opinions publiques contestables
Les recherches récentes de la Sécurité Intérieure se concentrent sur comment dépenser des billions
pour protéger d’une attaque les installations sensibles [10,11]. Mais cette dernière ligne de défense
est probablement la plus facile à battre en brèche en fonction de la multitude des cibles vulnérables
ou telles (dont des discothèques, des restaurants et des centres commerciaux), de l’abondance des
attaquants potentiels (qui n’ont besoin que d’une faible supervision une fois engagés dans une
mission), des coûts relativement bas de l’attaque (composants d’accès communs, nul besoin
d’organiser la fuite), de la difficulté de sa détection (peu d’utilisation de l’électronique) et de
l’improbabilité que les attaquants divulguent une information sensible (n’étant pas au courant des
connections au-delà de leurs cellules opérationnelles). Les exhortations à mettre du ruban adhésif sur
les fenêtres peuvent atténuer (ou renforcer) la peur mais n’empêcheront pas des pertes de vies
massives, et la réalisation publique d’une défense si dérisoire peut saper la confiance. Les services de
renseignements s’occupent aussi de lignes de défense en amont, comme infiltrer les réseaux de
manipulation d’agents des groupes terroristes, mais n’obtiennent que des succès mitigés. Une
première ligne de défense consiste à empêcher les gens de devenir terroristes. Là le succès semble
douteux, si ce que l’actuel gouvernement et les media pensent des raisons qui amènent les gens à
devenir des bombes humaines devait se traduire en options politiques.
Les terroristes kamikazes sont souvent traités de lâches et de fous, déterminés à une destruction
absurde, prospérant au milieu de la pauvreté et de l’ignorance. Le but évident devient de traquer les
terroristes tout en transformant simultanément l’environnement culturel et économique qui les soutient
en le faisant passer du désespoir à l’espoir. Quelle que soit la recherche, elle montre que les
terroristes kamikazes n’ont pas une psychopathologie spécifique et qu’ils ont un niveau d’études et de
revenus égal à celui du reste de la population.
Psychopathologie : une erreur d’attribution fondamentale
Dès le début le Président des Etats-Unis George W. Bush désigna les pirates de l’air du 11 septembre
comme des «lâches maléfiques». Pour le sénateur américain John Warner, les opérations préventives
contre les terroristes et ceux qui soutiennent le terrorisme sont justifiées parce que : «Ceux qui se
suicident en attaquant le monde libre ne sont pas rationnels et ne peuvent être dissuadés par des
concepts rationnels » [12]. Dans leur tentative pour contrer le sentiment anti-musulman, certains
groupes recommandent à leurs membres de répondre que « les terroristes sont des maniaques
extrémistes qui ne représentent en rien l’Islam». [13]
Les psychologues sociaux ont fait des recherches sur «l’erreur d’attribution fondamentale», cette
tendance qu’ont les gens à expliquer le comportement en termes de caractéristiques individuelles de
la personnalité, même quand des facteurs situationnels significatifs sont à l’oeuvre dans une société
plus large. Le fait que le gouvernement et les media américains qualifient les kamikazes du Moyen-
Orient de fous homicides et lâches peut relever d’une erreur d’attribution fondamentale: il n’y a aucun
cas de terrorisme suicide religieux ou politique qui soit le fait de kamikazes couards ou instables. Le
psychologue Stanley Milgram montra que des Américains ordinaires peuvent eux aussi obéir sans
problème à des ordres de destruction dans les circonstances adéquates. [14]
Quand un «instructeur» leur dit d’administrer des chocs électriques potentiellement dangereux pour la
vie à des «étudiants» qui n’arrivent pas à mémoriser des paires de mots, la plupart obéissent. Même
quand les cobayes stressent et protestent tandis que leurs victimes hurlent et supplient, l’usage d’une
violence extrême se poursuit - non à cause de tendances meurtrières mais du sens de l’engagement
dans des situations d’autorité, si banales soient-elles. Une hypothèse légitime est que des
comportements extrêmes peuvent apparemment être admis et considérés comme ordinaires en
fonction de contextes particuliers, historiques, politiques, sociaux, idéologiques.
Avec le terrorisme suicide, le problème attributionnel est de comprendre pourquoi des individus non
pathologiques répondent à des facteurs situationnels nouveaux en nombre suffisant pour permettre
aux organisations recruteuses de mettre en oeuvre leur politique. Au Moyen-Orient, les contextes, tels
qu’on les perçoit, dans lesquels s’expriment les kamikazes et ceux qui les cautionnent, passent par un
sentiment collectif d’injustice historique, de soumission politique et d’humiliation sociale vis-à-vis des
puissances mondiales et de leurs alliés, sentiment contrebalancé par un espoir religieux. Constater de
telles perceptions ne signifie pas les accepter comme la simple réalité; cependant, en ignorer les
causes risque de mal identifier les causes des attaques suicides et les solutions pour les prévenir. Il
est aussi évident que les gens tendent à croire que leur comportement parle pour eux, qu’ils voient le
monde objectivement et que seuls les autres sont biaisés et interprètent les évènements de façon
erronée [15]. Qui plus est, les individus tendent à avoir une perception fausse des différences entre
les normes des groupes, les percevant comme plus extrêmes qu’elles ne le sont en réalité. Les
incompréhensions qui en résultent - encouragées par la propagande religieuse et idéologique -
amènent des groupes antagonistes à interpréter leurs visions respectives des évènements, tel que
terrorisme-combattre pour la liberté, comme fausses, radicales et/ ou irrationnelles. La diabolisation
mutuelle et la guerre s’ensuivent facilement. Le problème est d’arrêter l’intensification de cette spirale
dans les camps opposés.
La pauvreté et le manque d’éducation ne sont pas des facteurs fiables
Il y a un large consensus dans notre société autour de l’idée que débarrasser la société de la pauvreté
la débarrasse du crime [16]. Selon le Président Bush «Nous combattons la pauvreté parce que
l’espoir est la réponse à la terreur … Nous défierons la pauvreté et le désespoir et le manque
d’éducation et les gouvernements en faillite qui trop souvent créent les conditions dont profitent les
terroristes» [17]. Lors d’une rencontre de lauréats du Prix Nobel de la Paix, le sud-africain Desmond
Tutu et le sud-coréen Kim Dae Jong opinèrent, «à la base du terrorisme il y a la pauvreté»; Elie
Wiesel et le Dalaï Lama conclurent : «c’est par l’éducation qu’on éliminera le terrorisme» [18]. Ceci est
soutenu par les recherches initiées par l’économiste Gary Becker montrant que les crimes matériels
sont engendrés par la pauvreté et le manque d’éducation [19]. Dans ce modèle basé sur l’incitation,
les délinquants sont des individus rationnels qui agissent par intérêt personnel. Les individus
choisissent une activité illégale si le profit excède la probabilité qu’ils soient découverts ou incarcérés,
et si dans le même temps une activité légale représente une perte de revenus («coûts d’opportunité»).
Dans la mesure où les délinquants manquent de capacités professionnelles et d’éducation, ce qui est
le cas dans les délits commis par les ouvriers, les coûts d’opportunité peuvent se révéler minimaux ;
par conséquent le crime paie.
Ces théories d’un choix rationnel basé sur des opportunités économiques ne rendent pas compte de
façon fiable de certains types de crimes violents (homicides domestiques, meurtres dus à la haine).
Ces supputations ont encore moins de sens en ce qui concerne les attaques suicides. En général, les
terroristes kamikazes n’ont pas eu moins de chances dans leur vie légitime que le reste de la
population. Comme le souligne la presse arabe, si les martyrs n’avaient rien à perdre, leur sacrifice
n’aurait pas de sens [20] : «Celui qui se suicide se tue pour son propre bénéfice, celui qui commet le
martyr se sacrifie pour sauver sa religion et sa nation …. Le Mujahed est plein d’espoir» [21].
La recherche menée par Krueger et Maleckova montre que l’éducation peut ne pas être corrélée, ou
même être positivement corrélée, avec le fait de soutenir le terrorisme [22]. Dans un sondage de
décembre 2001, auprès de 1357 palestiniens de 18 ans ou plus, de la Bande Ouest et de Gaza, ceux
qui avaient 12 années d’études ou plus soutenaient les attaques armées par 68 points, ceux qui
avaient 11 années d’étude par 63 points et les illettrés par 46 points. 40% seulement des personnes
ayant des diplômes universitaires était pour le dialogue avec Israël, contre 53% ayant des diplômes
d’études secondaires et 60% ayant effectué 9 ans d’études ou moins. En comparant les militants du
Hezbollah morts dans l’action avec un échantillon au hasard de Libanais de la même classe d’âge et
de la même région, les militants avaient plus de chance de ne pas venir de familles pauvres et d’avoir
fait des études secondaires. Plus récemment, Krueger et ses collègues trouvèrent que, bien qu’un
tiers des Palestiniens vivent dans la pauvreté, c’est seulement le cas de 13% des kamikazes
palestiniens; 57% des kamikazes vont au-delà du lycée contre 15% d’une population d’âge
comparable.
Néanmoins, une perte relative d’avantages économiques ou sociaux dans les classes éduquées peut
encourager le soutien au terrorisme. Dans la période précédant la première Intifada (1982-1988), le
nombre d’hommes palestiniens ayant fait 12 ans d’études ou plus a fait plus que doubler; ceux avec
moins d’années d’études n’a augmenté que de 30%. Ceci coïncida avec une augmentation
significative du chômage chez ceux qui avaient fait des études supérieures par rapport à ceux qui
avaient fait des études secondaires. Les salaires quotidiens réels de ceux qui avaient des diplômes
universitaires diminuèrent de quelque 30%; les salaires de ceux qui n’avaient fait que des études
secondaires restèrent stables. Le chômage semble aussi un facteur de recrutement pour Al Qaeda et
ses alliés dans la péninsule arabique [23].
Le facteur institutionnel : l’organisation d’une famille fictive
Bien que l’humiliation et le désespoir puissent aider à rendre compte de la prédisposition pour le
martyre dans certaines situations, ce n’est une explication ni complète ni applicable à d’autres
circonstances. Des études menées par le psychologue Ariel Merari montrent l’importance des
institutions dans le terrorisme suicide [24]. Son équipe a interviewé 32 des 34 familles de kamikazes
en Palestine et en Israël (avant 1998), des terroristes survivants et des recruteurs faits prisonniers.
Les terroristes kamikazes reflètent apparemment une répartition normale dans leur population en
termes d’éducation, de statut socioéconomique et de types de personnalités (introverti par rapport à
extroverti). L’âge moyen des terroristes était la vingtaine. Presque tous étaient célibataires et
témoignaient de croyance religieuse avant le recrutement (mais pas plus que la population générale).
Excepté le fait d’être jeunes et sans attaches, les kamikazes diffèrent des membres d’organisations
racistes violentes avec lesquels ils sont souvent comparés [25].
Globalement, les terroristes kamikazes ne présentent pas de caractéristiques de dysfonctionnements
sociaux (absence de père, d’ami, ou d’emploi) ni de symptômes suicidaires. Ils n’expriment aucune
crainte de l’ennemi, aucun « désespoir », aucun sentiment de « n’avoir rien à perdre » par manque
d’alternatives dans la vie qui seraient liées à des raisons économiques. Merari attribue la
responsabilité première des attaques aux organisations qui recrutent en enrôlant des candidats
potentiels dans cette population jeune et relativement sans attaches. Ensuite, à l’intérieur de petites
cellules de trois à six membres, des entraîneurs charismatiques cultivent intensément leur
engagement mutuel à mourir. L’étape ultime avant le martyre est un contrat social formel, la plupart du
temps sous la forme d’un testament enregistré en vidéo.
De 1996 à 1999 Nasra Hassan, un Pakistanais travaillant dans l’aide humanitaire, interviewa à peu
près 250 Palestiniens, recruteurs et entraîneurs, des kamikazes qui avaient échoué et les parents de
kamikazes morts. Les terroristes étaient des hommes de 18 à 38 ans : «Aucun d’eux n’était sans
instruction, ni désespérément pauvre, simple d’esprit ou déprimé … Ils semblaient tous être des
membres tout à fait normaux de leurs familles» [26]. Cependant «tous étaient profondément
religieux», croyant leurs actions «sanctionnées par la religion divinement révélée de l’Islam». Les
leaders des organisations qui les cautionnent se plaignaient, «Notre plus gros problème, ce sont les
hordes de jeunes gens qui tapent à nos portes».
Le psychologue Brian Barber étudia 900 adolescents musulmans durant la première Intifada à Gaza
(1987-1993)[27]. Les résultats montrent un haut niveau de participation à des actions violentes et de
victimisation par ces mêmes actions. Pour les hommes, 81% rapportèrent avoir jeté des pierres, 66%
avaient été physiquement attaqués et on avait tiré sur 63% d’entre eux (respectivement, 51%, 38% et
20% pour les femmes). L’implication dans la violence n’était pas fortement corrélée avec une
dépression ou un comportement anti social. Les adolescents les plus impliqués faisaient preuve d’une
fierté individuelle forte et de cohésion sociale. Cela était reflété dans leurs activités : pour les hommes,
87% d’entre eux livraient de l’approvisionnement aux activistes, 83% visitaient les familles des martyrs
et 71% s’occupaient des blessés (respectivement, 57%, 46% et 37% pour les femmes). Une
deuxième étude durant la deuxième Intifada (2000-2002) indique que ceux qui sont toujours
célibataires agissent de manière considérée comme personnellement plus dangereuse mais
socialement plus signifiante. De façon croissante, beaucoup considèrent les actes de martyre comme
très significatifs. Vers l’été 2002, 70 à 80% des Palestiniens approuvaient les opérations de martyre
[28].
Auparavant, les recruteurs recherchaient dans les mosquées, les écoles et les camps de réfugiés, des
candidats jugés réceptifs à un endoctrinement religieux intense et à un entraînement logistique.
Durant la seconde Intifada, il y eut surabondance de volontaires et une implication croissante
d’organisations laïques (autorisant la participation des femmes). La fréquence et la violence des
attaques suicides augmenta (davantage d’attaques à la bombe depuis février 2002 que durant 1993-
2000) ; la planification a été moins poussée. En dépit de ces changements, peu de choses indiquent
un changement général dans le profil des kamikazes (la plupart célibataires, avec un statut socio
économique moyen, modérément religieux) [24,26].
Des études de contrôle sur un groupe d’adolescents musulmans bosniaques pendant la même
période de temps révèlent, au contraire des Palestiniens, des expressions nettement plus faibles
d’estime de soi, d’espoir dans le futur et de comportement pro social [26]. Une différence clé est que
les Palestiniens invoquent systématiquement la religion pour investir une blessure personnelle d’une
signification sociale pro active qui en fait une marque d’honneur. Généralement les musulmans
bosniaques déclarent ne pas considérer les attaches religieuses comme faisant partie de façon
significative de l’identité personnelle ou collective, jusqu’à ce qu’une violence apparemment arbitraire
les oblige à en prendre conscience.
Ainsi, on pourrait dire qu’un facteur critique déterminant le comportement du terrorisme suicide est la
loyauté à des groupes intimes de pairs, que les organisations recruteuses encouragent souvent par le
biais de la communion religieuse [29]. Considérons les données sur 39 recrues de Harkat al-Ansar, un
allié d’Al Qaeda basé au Pakistan. Tous étaient des hommes non mariés, la plupart avaient étudié le
Coran. Tous croyaient qu’en se sacrifiant ils aideraient à sécuriser le futur de leur «famille» fictive :
«Chaque [martyr] a une place spéciale - parmi eux il y a des frères, de la même façon qu’il y a des fils
et des êtres encore plus chers» [30]. Un rapport du Parlement de Singapour portant sur 31 agents
capturés du Jemaah Islamiyah et d’autres alliés d’Al-Qaeda en Asie du Sud-est souligne ce modèle :
«Ces hommes n’étaient pas ignorants, destitués ou déchus de leurs droits civiques. Tous avaient reçu
une éducation laïque … Comme beaucoup de leurs collègues dans les organisations militantes
islamiques de la région, ils avaient un travail normal et respectable … Au niveau du groupe, la plupart
des détenus considérait la religion comme leur plus importante valeur personnelle… le secret qui
entourait la véritable connaissance du jihad contribuait à créer un sens de partage et de puissance
vis-à-vis des autres» [31].
De tels sentiments caractérisent la manipulation institutionnelle d’engagements pris émotionnellement
qui peuvent avoir émergé sous l’influence d’une sélection naturelle pour réformer ou dépasser des
calculs rationnels à court terme qui auraient autrement empêché de réaliser des objectifs à faible
probabilité de réussite. D’une façon générale, de tels engagement pris émotionnellement servent
comme mécanismes de survie pour pousser à agir dans des circonstances qui auraient été autrement
paralysantes, comme lorsqu’une personne plus faible menace de façon convaincante une personne
plus forte d’y penser à deux fois avant d’essayer de prendre l’avantage. Dans le terrorisme suicide
inspiré par la religion, cependant, ces émotions sont manipulées volontairement par les leaders
organisationnels, les recruteurs et les entraîneurs au bénéfice de l’organisation plutôt qu’à celui de
l’individu [32].
Le choix rationnel est la prérogative du commanditaire, non celle de l’agent
Peu de bénéfice tangible (en termes de théories de choix rationnel) revient au kamikaze, certainement
pas assez pour faire du gain probable un gain « d’utilité attendue » maximisée. Le surcroît de
reconnaissance sociale n’arrive qu’après la mort, parant à un bénéfice matériel personnel. Mais pour
les leaders qui ne considèrent quasi jamais de se tuer eux-mêmes (en dépit de déclaration où ils se
disent prêts à mourir), il est certain que dans les opérations de martyre, les bénéfices matériels
l’emportent de loin sur les pertes. Hassan cite une ordonnance palestinienne officielle pour réussir une
mission: « un jeune homme volontaire… des clous, de la poudre, un interrupteur et un câble court, du
mercure (qui s’obtient facilement à partir de thermomètres), de l’acétone … l’item le plus cher est le
transport dans une ville israélienne ». Le coût total est de $150.
Pour l’organisation commanditaire, les kamikazes sont des atouts remplaçables dont la perte, en
augmentant le soutien public et les réservoirs de recrues potentielles, génère un plus grand nombre
d’atouts. Peu après le 11 septembre, une étude des services de renseignements portant sur des
Saoudiens éduqués (âgés de 25 à 41 ans) conclua que 95% d’entre eux soutenait Al Qaeda [33].
Dans une étude du Pew Research Center de décembre 2002 portant sur l’anti-américanisme
croissant, 6% seulement des Egyptiens considérait favorablement l’Amérique et la «Guerre contre le
Terrorisme» [34]. L’argent coule à flots de ceux qui sont disposés à laisser les autres mourir,
compensant facilement les coûts opérationnels (entraînement, personnel de soutien, maisons sûres,
explosifs et autres armes, transport et communication). Après l’attentat à la bombe d’un supermarché
à Jérusalem par une femme palestinienne de 18 ans, un téléthon saoudien recueillit plus de 100
millions de dollars pour «l’Intifada Al-Quds».
Les représailles massives augmentent le sentiment de victimisation des gens et leur ardeur à se
comporter selon les doctrines organisationnelles et les politiques mises en place pour tirer profit de
tels sentiments. Dans un groupe de 1179 Palestiniens de la Bande Ouest et de Gaza au printemps
2002, 66% dirent que les opérations de l’armée accroissaient leur appui aux attentats suicides [35]. A
la fin de l’année, 76% des musulmans libanais considéraient comme justifiés les attentats suicides.
Cette radicalisation de l’opinion augmente à la fois la demande et l’approvisionnement pour des
opérations martyres. Un rapport de l’ONU de décembre 2002 créditait les volontaires d’une
augmentation du renouveau d’Al Qaeda dans 40 pays [36]. L’influence de l’organisation dans une
société plus large - et très significativement dans ses élites dirigeantes - augmente à son tour.
Les priorités pour la sécurité intérieure
La dernière ligne de défense contre le terrorisme suicide - éviter que les terroristes n’atteignent leurs
cibles - semble être la plus coûteuse et vraisemblablement la moins vouée à la réussite. Des fouilles
au hasard de bagages ou au corps ne peuvent pas être très effectives contre des gens décidés à
mourir, même si cela peut fournir quelque semblant de sécurité et donc de défense psychologique
contre la guerre psychologique du terrorisme suicide. Une ligne moyenne de défense, qui consisterait
à pénétrer et à détruire les organisations recruteuses et à isoler leurs leaders, pourrait être couronnée
de succès à court terme mais avec la possibilité que des organisations encore plus résistantes
émergent à leur place.
La première ligne de défense est de réduire drastiquement la réceptivité des recrues potentielles aux
organisations recruteuses. Mais comment ? Il est important de savoir ce qui probablement ne
fonctionnera pas. Elever les taux d’alphabétisation peut n’avoir aucun effet et être contreproductif, une
alphabétisation plus importante se traduisant par une exposition plus importante à la propagande
terroriste (au Pakistan, l’alphabétisation et le rejet des Etats-Unis se sont accrus tandis que
s’accroissait de 3000 à 39000 le nombre d’écoles religieuses madrasa depuis 1978)[23,34]. Diminuer
la pauvreté pourrait n’avoir aucun effet, et être contreproductif si la réduction de la pauvreté pour
l’ensemble de la population amenait à une redistribution des richesses vers le bas qui laisserait ceux
qui étaient initialement mieux pourvus avec finalement moins d’opportunités qu’auparavant. Mettre fin
à l’occupation ou réduire l’humiliation ressentie pourrait constituer une aide, mais pas si la population
croit qu’il s’agit là d’une victoire inspirée par la terreur (par exemple le retrait apparemment forcé
d’Israël du Liban).
Si l’attentat suicide est crucialement (bien que non exclusivement) un phénomène de niveau
institutionnel, cela pourrait demander que l’on trouve la bonne combinaison de pressions et
d’incitations pour obtenir des communautés elles-mêmes l’abandon de leur soutien aux institutions qui
recrutent les kamikazes. Un moyen peut être d’endommager tellement le tissu social et politique de la
communauté que tout soutien par la population locale ou les autorités pour ceux qui commanditent les
attaques suicides s’effondre, comme cela est arrivé pour les kamikazes en tant que sous-produits de
la destruction nucléaire d’Hiroshima et de Nagasaki.
Dans le monde actuel, cependant, une telle stratégie ne serait ni moralement justifiable ni facile à
mettre en oeuvre, vu la dispersion et la diffusion de l’organisation des institutions terroristes parmi des
populations séparées par la distance et qui se chiffrent collectivement à des centaines de millions. De
même, la riposte sous forme de représailles n’est pas moralement acceptable si on recherche des
alliés [37]. Même dans des endroits plus localisés, comme dans le conflit israélo-palestinien, des
politiques coercitives ne peuvent aboutir seules à une réduction durable des attaques et peuvent à
long terme exacerber le problème. En ce qui concerne l’incitation, les recherches en psychologie
sociale montrent que les gens s’identifiant aux groupes antagonistes utilisent les informations
opposées de l’autre groupe pour renforcer leur antagonisme. Par conséquent, simplement essayer de
persuader de l’extérieur les uns et les autres en les bombardant avec davantage d’informations qu’ils
vont utiliser à leur profit ne peut qu’augmenter leur hostilité.
Une autre recherche indique que la plupart des gens ont des vues plus modérées que ce qu’ils
considèrent comme étant la norme de leur groupe. Inciter de l’intérieur les modérés et leur donner la
possibilité de confronter les insuffisances et les incohérences de leur propre connaissance (des autres
comme malfaisants), de leurs valeurs (le respect pour la vie) et de leur comportement (le soutien du
meurtre), avec les autres membres de leur groupe [38] peut produire une insatisfaction émotionnelle
menant à un changement durable et avoir une influence sur le rôle de ces individus [39]. Financer une
éducation civique et des débats pourrait constituer une aide, de même que développer la confiance
interconfessionnelle grâce à des initiatives intercommunautaires interactives (comme le propose le
gouvernement de Singapour). La mise en avant du facteur ethnique, l’isolation et les attaques
préventives sur des partisans potentiels (mais pas encore actuels) du terrorisme n’aideront
probablement pas. Une autre stratégie pour les Etats-Unis et leurs alliés consiste à changer de
comportement en abordant directement et en atténuant les sentiments de grief et d’humiliation,
spécialement en Palestine (où les images de violence quotidienne en ont fait le centre mondial de
l’attention musulmane)[40]. Car aucune évidence (historique ou autre) n’indique que le soutien au
terrorisme suicide disparaîtra sans une entente pour réaliser au moins quelques objectifs
fondamentaux communs aux terroristes et aux communautés qui les soutiennent.
Evidemment, ceci ne veut pas dire négocier sur tous les objectifs, tel que la requête d’Al Qaeda de
remplacer le système des états nations inspiré de l’occident par un califat global, d’abord dans les
territoires musulmans et ensuite ailleurs. A la différence d’autres groupes, Al Qaeda ne fait connaître
aucune revendication spécifique à la suite des actions martyres. Telle une armée vengeresse, il ne
cherche aucun compromis. Mais la plupart des gens qui sont d’actuels sympathisants le pourraient.
Peut-être pour arrêter le terrorisme, avons-nous besoin de recherche pour comprendre quelles
configurations de relations psychologiques et culturelles attirent et lient des milliers, possiblement des
millions de gens très ordinaires, dans le réseau de fabrication des martyrs des organisations
terroristes. On a besoin d’étudier comment les institutions terroristes se forment et les similarités et les
différences entre les structures organisationnelles, les pratiques de recrutement et les populations
recrutées. Existe t’il des différences réelles entre les groupes religieux et les groupes laïcs, ou entre le
terrorisme idéologique et celui initié par le grief ? Les interviews des kamikazes survivants du Hamas
et des agents capturés d’Al Qaeda montrent que l’idéologie et le grief sont des facteurs pour les deux
groupes mais avec des poids relatifs et des conséquences qui peuvent diverger.
Nous avons aussi besoin d’investiguer toutes les relations causales significatives entre la politique et
les actions de notre société et celles des organisations terroristes et de leurs partisans. Il se peut que
le programme global, économique, politique et culturel de notre propre société joue un rôle catalyseur
dans les volontés de fuir notre vision du monde (les talibans) ou de créer un contrepoids global (Al
Qaeda). Financer de telles recherches risque d’être difficile. Comme dans le cas de l’usage quelque
peu tendancieux, et qui sert nos propres vues, de «terreur» en tant que concept politique [41] pour
résoudre les désaccords, nos gouvernements et nos media préféreront peut-être ignorer ces relations,
en tant que thèmes légitimes pour investiguer en quoi consiste le terrorisme et pourquoi il existe. Cette
demande de recherche peut demander plus de patience qu’aucune administration n’en peut tolérer
politiquement en temps de crise. A long terme, cependant, notre société ne peut s’offrir le luxe
d’ignorer les conséquences de ses propres actes, ni les causes qui motivent les actions des autres.
Les coûts potentiels d’une telle ignorance sont terribles à envisager. La dépense comparativement
moindre impliquée par la recherche sur de telles conséquences et causes pourrait avoir un bénéfice
inestimable.
Post-scriptum : où la guerre contre la terreur peut-elle bien aller?
Deux documents de première importance pour la Guerre contre le Terrorisme furent récemment
diffusés aux Etats-Unis. Le 23 mai, le US General Accounting Office remit au Congrès son rapport
final sur «Combattre le terrorisme» [42]. Le 3 juin, le Pew Research Center publia les derniers
éléments d’une étude de plusieurs années sur les attitudes globales par rapport aux mesures
politiques et aux valeurs sociales [43]. Le rapport GAO n’évalue pas l’effet des programmes anti
terroristes et l’étude Pew de 15000 personnes dans 21 nations ne cherche pas à connaître les raisons
des attitudes globales. Néanmoins, les résultats de Pew, ainsi que ceux d’une recherche récente sur
le background socio-économique des terroristes et de leurs partisans, sapent sérieusement les
raisonnements et les pronostics de la Guerre contre le Terrorisme.
Selon GAO, le financement pour combattre le terrorisme à l’étranger a augmenté de 133% depuis
2001, atteignant 11,4 milliards de dollars pour l’année fiscale 2004 (GAO, p.12). De plus, le
Département de la Défense a dépensé pour la seule année 2002 30 milliards de dollars dans des
opérations militaires contre le terrorisme (considérablement plus en 2003, y compris 78,7 milliards
votés pour une guerre contre l’Irak dont le but principal annoncé était de devoir priver les terroristes
d’armes de destruction massives). En dépit d’une revue détaillée des actions liées aux milliards
dépensés par des douzaines d’organismes fédéraux civils et militaires, il est fait peu mention de
financement ou d’efforts pour comprendre ou empêcher les gens de devenir en premier lieu des
terroristes. Qui plus est, le fait que le nombre d’attaques suicides par Al-Qaeda (ou ses alliés) et par
des terroristes palestiniens un mois après la chute de Bagdad ( 5 en Israël, 3 en Arabie Saoudite, 5 au
Maroc) ait été plus élevé que pour n’importe quel autre mois de l’année précédente suggère que,
contrairement aux proclamations antérieures du président Bush et d’autres personnes dans
l’administration américaine et les media, la guerre contre le terrorisme n’a pas diminué de façon
significative le fléau des attaques suicides - forme la plus dévastatrice du terrorisme.
GAO décrit les efforts entre les organismes pour «vaincre et empêcher le terrorisme» (GAO, p.5). La
prévention se concentre sur l’objectif de « diminuer les conditions sous-jacentes que les terroristes
cherchent à exploiter », telles que présentées dans la Stratégie Nationale pour Combattre le
Terrorisme du Président (publiée en février pour élaborer la Section III de la nouvelle Stratégie de
Sûreté Nationale des Etats-Unis)[44]. La préface de l’étude NSCT parle d’«une compréhension de la
menace terroriste » telle qu’esquissée dans l’Adresse au Congrès du Président le 20 septembre 2001
(NSCT, p.3) : l’Amérique a été attaquée parce que les conspirateurs du 9 septembre «haïssent nos
libertés» et notre démocratie [45] et qu’ils incitent leurs partisans à la haine en exploitant leurs
«conditions de pauvreté, de privation et de déchéance sociale» (NSCT, p.13). En conséquence, un
rapport du Département d’Etat américain sorti le jour du premier anniversaire du 9 septembre dit que
l’aide au développement devrait être basée sur «la croyance que la pauvreté fournit le terreau qui
nourrit le terrorisme» [46].
Mais les résultats de Pew montrent que les populations qui soutiennent les actions terroristes sont
actuellement favorablement disposées envers les formes américaines de gouvernement, d’éducation,
d’économie et de liberté individuelle, en dépit du fait que ces gens font confiance à Osama Ben Laden
et soutiennent les actions suicides. Les études menées par le scientifique politique palestinien Khalil
Shikaki montrent que plus de 80% des Palestiniens considèrent qu’Israël a la forme de gouvernement
la plus admirable, l’Amérique venant en second, bien que de nombreux sondages indiquent que 60-
70% des Palestiniens expriment aussi leur soutien aux attaques suicides [47]. Un sondage antérieur
de Zogby sur les impressions arabes concernant l’Amérique (avril 2002) montre le même schéma de
soutien pour les libertés et la démocratie américaines mais le rejet de ses relations avec les autres
[48] - un schéma qui casse la thèse du «choc des civilisations» [49] ou la conclusion de NSCT d’un
«choc entre la civilisation et ceux qui voudraient la détruire» [50].
Des études plus récentes confirment aussi les rapports antérieurs montrant que les terroristes
kamikazes et leurs partisans ne sont pas appauvris, sans instruction, vindicatifs ou socialement
défavorisés. L’économiste palestinien Basel Saleh compila des informations sur 171 militants tués en
action (presque tous durant la seconde Intifada, 2000-2003) qui provenaient des nouveaux services
du Hamas et du Jihad islamique palestinien, et incluaient 87 kamikazes [51]. La majorité des militants
était des hommes non mariés (de 20 à 29 ans), venant de familles avec leurs deux parents vivants et
6 à 10 frères et soeurs, qui avaient fait des études secondaires ou fréquenté l’université. Les
terroristes kamikazes qui comprenaient des attaquants à la bombe (29 du Hamas, 18 du Jihad
Islamique Palestinien) et des tireurs (14 du Hamas, 26 du Jihad Islamique Palestinien) présentaient
ces mêmes tendances mais encore plus prononcées. Une majorité de poseurs de bombes du Hamas
avaient été à l’université ; le Jihad Islamique Palestinien comprenait davantage de tireurs âgés de 14
à 19 ans. Les majorités des attaquants à la bombe, mais peu de tireurs, avaient eu des histoires
antérieures d’arrestations ou de blessures par l’armée israélienne ; cependant la plupart des tireurs
avaient un ou plusieurs membres de leur famille qui avaient eu de telles histoires. Ceci met en
évidence les spéculations antérieures sur le fait que les griefs personnels pourraient être un facteur
plus grand dans le cas des Palestiniens que pour Al Qaeda et ses alliés idéologiques.
Des sources de la US Army Defense Intelligence Agency me fournirent des résumés d’interrogatoires
des détenus de Guantanamo, à Cuba. Les agents nés en Arabie Saoudite, particulièrement ceux dans
des positions de leadership, sont souvent « éduqués au-dessus du niveau nécessaire pour un emploi
… un nombre surprenant d’entre eux ont des diplômes universitaires et viennent de familles avec un
statut élevé ». Leur motivation et leur engagement se révèlent dans leur désir de sacrifier leurs
conforts matériels et émotionnels (familles, emplois, sécurité physique) et de payer leur part dans des
voyages loin de chez eux. Beaucoup dirent aux interrogateurs que s’ils étaient libérés de leur
détention ils retourneraient au Jihad. Les détenus rapportent peu d’histoire de grief personnel mais
citent fréquemment le rôle que des parents plus âgés et des membres respectés de la communauté
ayant participé à des Jihads antérieurs ont pu jouer dans leur décision de rejoindre le combat. Les
Yéménites ont une éducation et un statut social plus modestes et sont souvent recrutés et financés
par l’intermédiaire des mosquées au Yémen et à l’étranger (en particulier en Angleterre). Comme pour
le Hamas et le Jihad Islamique Palestinien, l’endoctrinement religieux par Al-Qaeda et ses alliés (de
recrues qui initialement n’exprimèrent qu’une religiosité modérée) apparaît crucial pour créer des
cellules intimes de famille fictive dont les membres s’engagent à mourir de plein gré les uns pour les
autres.
Tous les attaquants du 9 septembre, qui comprenaient 15 saoudiens et 4 autres originaires du Moyen
Orient, étaient des hommes jeunes, célibataires, de familles bourgeoises. Tous avaient été recrutés
en Europe par des organisations religieuses en relation avec à Al-Qaeda alors que la plupart étaient
engagés dans un curriculum d’études supérieures laïques. Aucun défaut de « personnalité » n’était
évident avant l’attaque et aucun ne fut découvert après coup (en dépit d’examen approfondi). [52]
Les psychologues sociaux ont longuement établi «l’erreur d’attribution fondamentale». La plupart des
gens dans notre société , si on leur dit, par exemple, qu’on a ordonné à quelqu’un de faire un discours
pour soutenir un candidat politique particulier, penseront encore que l’orateur croit ce qu’il est en train
de dire. Ce biais d’interprétation semble être particulièrement prévalent dans les cultures «
individualistes », telles que celles des États-Unis et de l’Europe Occidentale. Au contraire, de
nombreuses cultures (en Afrique et en Asie) dans lesquelles une éthique « collectiviste » est
davantage prévalente sont moins prédisposées à ce type de jugements. Les définitions du
gouvernement américain et des media des kamikazes du Moyen Orient comme des maniaques
homicides peut aussi souffrir d’une erreur d’attribution fondamentale [53] : il n’y a pas d’exemple de
terrorisme suicide religieux ou politique résultant de l’action isolée d’un poseur de bombe
mentalement instable (comme le suicidaire Unabomber) ou même de quelqu’un agissant entièrement
de sa propre autorité et sous sa propre responsabilité (comme le suicidaire Timothy Mc Veigh).
Qu’est-ce qui mène une personne normale au terrorisme suicide ? Une partie de la réponse se trouve
peut-être dans la notion de « banalité du mal » de la philosophe Hannah Arendt, notion qu’elle utilise
pour décrire le fait que c’étaient des allemands tout à fait ordinaires qui étaient recrutés pour assurer
le fonctionnement des camps d’extermination nazis et non des fous sadiques [54]. (Milgram a
interprété ses expériences sur l’obéissance à l’autorité par des adultes américains comme une
confirmation de la thèse de Arendt). La primauté du situationnel sur les facteurs de personnalité
suggère l’inanité des tentatives pour établir un profil psychologique du terroriste kamikaze. Un rapport
de la Federal Interagency couramment utilisé par la CIA sur «La Sociologie et la Psychologie du
Terrorisme» et qui inclut des analyses détaillées de documents et des profils psychologiques de Al
Qaeda, du Hamas et d’autres leaders d’organisations commanditant le suicide, établit : «les gens qui
ont rejoint des groupes terroristes sont venus d’une large diversité de cultures, de nationalités, et de
causes idéologiques, de tous les strates de la société et de populations variées. Leurs personnalités
et leurs caractéristiques sont aussi diverses que celles des gens dans la population générale. Il
semble que les psychologues s’accordent sur le fait qu’il n’y ait pas d’attribut psychologique particulier
qu’on puisse utiliser pour décrire le terroriste ou quelque ‘ personnalité’ qui serait spécifique aux
terroristes» [55]. Des mois - parfois des années - d’un endoctrinement intense peuvent mener à une «
obéissance aveugle » peu importe l’individu, comme le montrent les recherches sur les gens qui
deviennent tortionnaires pour leurs gouvernements [56].
C’est le génie particulier d’institutions comme Al Qaeda, le Hamas ou le Hezbollah de prendre des
gens ordinaires dans un amalgame de griefs historique, politique et religieux qui les transforment en
bombes humaines. Un endoctrinement intense qui dure souvent 18 mois ou plus fait que les recrues
s’identifient émotionnellement à leur petite cellule (généralement de 3 à 8 membres), la percevant
comme une famille de fratrie fictive pour laquelle ils sont prêts à mourir comme une mère l’est pour
son enfant ou un soldat pour ses copains. Comme de bons publicitaires, les leaders charismatiques
des organisations qui commanditent le martyre transforment les désirs ordinaires pour une famille et
une religion en envies furieuses pour ce qu’ils essaient de promouvoir, au bénéfice de l’organisation
manipulatrice plutôt que pour celui de l’individu qui est manipulé (à peu près comme l’industrie
pornographique qui transforment des désirs universels et innés pour des partenaires sexuels en
désirs pour du papier ou des images électroniques à des fins réductrices pour la forme personnelle
mais tout bénéfice pour les manipulateurs)[57].
En dépit de nombreuses études de comportement individuel dans des contextes de groupe qui
montrent que la situation est un meilleur facteur de prédiction que la personnalité [58], l’étude Pew
constate que les Américains croient d’une manière écrasante que la décision personnelle, le succès et
l’échec dépendent du choix de l’individu, de sa responsabilité et de sa personnalité. La plupart des
gens ne sont pas de cet avis. Il est plausible que ce soit là la raison qui fait que les Américains
tendent à penser que les terroristes sont des « maniaques homicides », là où le reste du monde tend
à ne pas le croire [59].
Que ce soit à cause d’une erreur d’attribution fondamentale ou d’un aveuglement délibéré pour éviter
d’être en désaccord avec leur propre vision du monde, les Américains considèrent le plus souvent les
tentatives pour comprendre ce qui motive le terrorisme comme au mieux une perte de temps, au pire
un encouragement au terrorisme. Mais contrer le terrorisme demande aussi de regarder en face les
problèmes que génèrent les évaluations et les actions de notre propre société. De telles
considérations sont totalement absentes du rapport GAO et du NSCT. Ce ne sont pas les libertés
intérieures et la culture de l’Amérique que ces gens n’aiment pas, mais ses actions extérieures et sa
politique étrangère. En 1997 un rapport du US Department of Defense Science Board conjecture (en
réponse à l’attentat suicide à la bombe des bases de l’armée de l’air américaine à Khobar Towers en
Arabie Saoudite) : «Les données historiques montrent une forte corrélation entre l’implication
américaine dans les situations internationales et l’augmentation des attaques terroristes contre les
Etats-Unis» [59].
Il semble y avoir une corrélation directe entre l’aide militaire américaine de contre insurrection, les
violations des droits de l’homme par les gouvernements qui sont aidés, et la montée du terrorisme.
Amnesty International et Human Rights Watch rapportent régulièrement des violations
«épouvantables» et « massives » des droits de l’homme dans les pays qui reçoivent en termes
absolus le plus d’aide américaine. Par exemple, en 2003, le budget du Département d’Etat Américain
pour le Financement Militaire à l’Etranger (FMF) s’élève à 4107 milliards de dollars [60]. Le budget du
FMF comprend parmi ses premiers réceptionnaires: Israël avec 2,1 milliards de dollars [61], l’Egypte
avec 1,3 milliards [62], la Colombie 98 millions [63], le Pakistan 50 millions [64]. Des fonds spéciaux
de soutien économique furent aussi budgétés comme faisant partie de frais supplémentaires
d’urgence : 600 millions pour le Pakistan; 40,5 millions pour le renforcement de la lois et de l'économie
en Ouzbékistan [65]; 45 millions en FMF à la Turquie [66] et l'Ouzbékistan; 42,2 millions pour
l’entraînement et l’équipement des forces de sécurité aux frontières dans les républiques d’Asie
Centrale (Ouzbékistan, Tadjikistan, Turkménistan, Turquie, Kirghizstan, Azerbaïdjan, Kazakhstan)[67]
; et des millions additionnels dans les fonds spéciaux du Département de la Défense pour
l’entraînement contre le terrorisme et les opérations dans les Républiques d’Asie Centrale et de
Géorgie [68]. Un rapport récent du Conseil National de la Recherche, «Décourager le terrorisme»,
montre que, «En ce qui concerne le contexte politique, le terrorisme et ses partisans apparaissent
comme étant entretenus par des politiques d’extrême répression politique et découragés par des
politiques d’intégration responsable, dans la société civile et le processus politique, des groupes
modérés en même temps que des groupes dissidents» [69]. Il se peut que la situation soit critique en
Asie Centrale, une zone d’intervention américaine intensifiée où le sentiment anti-américain et pro
islamiste radical est en train de surgir rapidement et où Al Qaeda semble être en train de se
réimplanter.
Le rapport GAO met en lumière deux objectifs clés pour réaliser l’objectif NSCT de diminution du
soutien au terrorisme : renforcer le «Partenariat Initiatif» et gagner la «Guerre des Idées». Le
partenariat initiatif de NSCT comprend l’aide pour contrer le terrorisme, incluant un entraînement pour
la mise en vigueur de la loi et l’assistance militaire, «conçue pour promouvoir les intérêts américains
de sécurité nationale en contribuant à la stabilité globale et régionale, en renforçant le soutien militaire
aux gouvernements démocratiquement élus» et protégeant «les valeurs démocratiques dont le
respect pour les droits civils et humains reconnus internationalement». (GAO, pp.119-120). Gagner la
«Guerre des Idées» implique des programmes d’aide étrangère et des émissions des media pour
promouvoir les valeurs démocratiques « pour aviver les espoirs et les aspirations pour la liberté » (
NSCT, p.14).
Les « nouveaux partenaires dans la guerre contre le terrorisme » cités dans le rapport GAO sont les
Républiques Eurasiennes du Kazakhstan, du Kurdistan, du Tadjikistan, du Turkménistan, de
l’Ouzbékistan, de la Géorgie (GAO, p.24). Toutes sauf une sont gouvernées par un ancien dirigeant
du parti communiste devenu nationaliste, dont le principe - comme Saddam - implique le culte d’une
personnalité brutale. Toutes ont été condamnées par Amnesty International et Human Rights Watch
pour une augmentation des violations des droits de l’homme. Comme pour gagner la Guerre des
Idées à propos de la démocratie et des libertés individuelles, l’étude Pew suggère fortement que
l’opinion musulmane en faveur de ces valeurs signifie que la guerre a déjà été gagnée. Ceci éveille le
soupçon que l’appel à combattre ceux qui haïssent la démocratie et la liberté - de même que les
craintes à propos de l’utilisation imminente d’armes de destructions massives par l’Irak et de ses liens
avec Al Qaeda [70] - fut cyniquement conçu pour rallier le front intérieur à une poussée stratégique en
Asie du Sud et en Asie Centrale. L’étude Pew laisse entendre qu’une grande partie du monde - à part
l’Amérique - est de cet avis [71].
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bataille sans espoir il reste un espoir de survie. La distance entre aucun espoir de survie et un faible espoir de
survie est infinie. [G. Allport, J. Gillespie, J. Young, J. Psychol. 25, 3 (1948)].
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January 2003); available at www2.mha.gov.sg. Le recrutement et l’endoctrinage dans le Jemaah Islamiyah Est
semblable à celui d’autres groupes islamiques Le chef spiritual Ibrahim Maidan identifiait les potentiels kamikaze
parmi lesquels qui étaient assez curieux pour rester après les leçons et poser des questions.
32. De la même manière, l’industrie pornographique, celle du fast-food ou des soda manipule nos désires innés
pour des ressources rares dans le monde ancestral, comme les partenaires sexuels, la nourriture graisse et les
sucres pour des objectifs qui réduisent la fitness naturelle et vont au bénéfice de l’institution manipulatrice. [S.
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