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13/06/2011

La Semaine Tragique - La Semana tragica - Barcelone

 

vision de barcelone incendiée

Les édifices religieux de Barcelone en feu, vue depuis Montjuïc le 28 juillet 1909.

Barcelona "La Rosa de foc" (La Rose de feu)

Le 26 juillet 1909, à Barcelone, début de "La Setmana tràgica" ou "La Semana tragica" (La Semaine Tragique). Pour protester contre un décret (du 11 juillet) qui mobilise les réservistes, et contre l'envoi de troupes au Maroc, l'organisation "Solidaridad Obrera" lance un appel à la grève générale. Le mouvement se transforme alors en émeutes, la loi martiale est proclamée, des barricades se dressent dans les rues et des affrontements ont lieu avec l'armée (104 civils, 4 soldats et 4 membres de la Croix Rouge trouveront la mort). L'Eglise, principal soutien de la réaction, est alors visée par les émeutiers; 18 églises, 49 couvents ou collèges religieux sont la proie des flammes. La monarchie cléricale se déchaîne alors contre les anarchistes, et le pédagogue libertaire Francisco Ferrer, victime d'une machination, sera fusillé le 13 octobre, après avoir été désigné comme responsable de ces événements.

une barricade durant la semaine tragique

Evénements de Barcelone: juillet 1909.
Une barricade rue S.Agustin Viejo (carte postale)
Voir la galerie de photos

via www.ephemanar.net

Il y a cent ans éclataient les événements de la Semaine tragique de Barcelone

MARDI, 4 AOûT, 2009 Charles Heimberg

«A bas la guerre!» titrent les journaux progressistes et s'exclament les ouvriers espagnols au lendemain du 11 juillet 1909, après la proclamation de la mobilisation forcée de 40 000 soldats supplémentaires pour aller renforcer des troupes espagnoles en déroute dans le protectorat marocain du Rif. Cette décision est prise par le roi Alphonse XIII et le gouvernement ultra-conservateur d'Antonio Maurin après la mort de six ouvriers espagnols attaqués par des résistants rifains sur le chantier d'un chemin de fer pour l'exploitation minière.
La protestation contre ce nouvel envoi de troupes retentit dans tout le pays, mais elle est plus forte encore qu'ailleurs à Barcelone et alentour, non seulement parce que la ville catalane est bouillonnante, mais surtout parce qu'elle est le principal lieu d'embarquement des soldats pour les côtes marocaines de la région de Melilla.

Les deux dimensions de la révolte

La révolte qui gronde en ce mois de juillet 1909 dans les quartiers populaires de Barcelone, outre la fracture sociale, se caractérise principalement par deux motivations: l'antimilitarisme et l'anticléricalisme.

Le refus de la guerre exprime non seulement la contestation d'une intervention armée illégitime et inacceptable, mais aussi et surtout l'injustice d'un recrutement de classe dont les milieux ouvriers ne parviennent pas à s'exempter avec leurs maigres revenus. C'est un sacrifice de trop qui est demandé aux plus démunis. Les ambitions de l'Espagne au Maroc sont anachroniques et marquées par la nostalgie d'un empire perdu, typiques d'un régime qui vit mal son déclin et qui est sourd aux réalités de son temps. En outre, en pleine protestation, les ouvriers apprennent la mort dans le Rif de plusieurs centaines de réservistes espagnols, pris au piège dans le Ravin du Loup. C'est ainsi un véritable carnage qui est annoncé à ceux qui doivent encore partir.

Quant à l'anticléricalisme, sa virulence mérite quelques explications. Il y a bien sûr la contestation d'un symbole, un pouvoir clérical tout-puissant, seul détenteur de l'éducation officielle, activement impliqué dans tous les rouages de l'appareil d'Etat et de l'expression de sa pensée dominante. Mais en incendiant des couvents, des ouvrières s'en prennent en même temps à des lieux de production à bon marché qui leur font concurrence et les privent d'une possibilité de gagner leur vie. En outre, la compassion ouvertement exprimée par l'Eglise à l'égard des soldats mobilisés et de leurs familles, en fort contraste avec l'indifférence qu'elle manifeste généralement envers la population ouvrière et ses souffrances, est fortement ressentie, à juste titre, comme un soutien à cette guerre maudite et comme un nouvel élément d'une propagande permanente contre les intérêts ouvriers.

La mémoire collective dominante de la Semaine tragique insiste beaucoup sur la destruction des couvents et des églises, parmi d'autres bâtiments représentatifs du pouvoir en place à cette époque1. Elle met l'accent sur des profanations de tombes qui relèvent d'une violence anticléricale observée à d'autres occasions, et latente au cours de l'histoire de l'Etat espagnol. Toutefois, en considérant cette violence sur une plus longue durée, compte tenu du rôle politique et idéologique joué par l'Eglise espagnole, il est intéressant de mettre en évidence ce qu'écrit en 1936 un prêtre, poète et écrivain catalan, Carles Cardò, alors que le clergé catholique bénit la «croisade» de Franco: «Les anarchistes en Espagne brûlèrent les églises; les catholiques ont brûlé l'Eglise 2.»

Cela dit, les événements de la Semaine tragique de Barcelone ne se réduisent pas, loin de là, aux seules violences anticléricales.

Des réseaux de solidarité

Après l'annonce de la mobilisation de nouveaux soldats, les ouvriers catalans anticipent une grève générale qui était apparemment en préparation sur le plan national pour début août3. Le 26 juillet, un arrêt du travail est décrété à Barcelone par la fédération catalane des syndicats, Solidaridad obrera. Le mouvement est très largement suivi, assez spontané et mal contrôlé par les organisations ouvrières. Mais il tourne à l'insurrection une fois diffusées les nouvelles des pertes subies par les Espagnols dans le Rif. Dans l'espace public, il s'en prend tout d'abord aux symboles les plus visibles de l'activité urbaine, les tramways et les journaux, mais aussi les lignes de chemin de fer par lesquelles arrivent les troupes militaires envoyées par le pouvoir pour mater la révolte. Alors que des incendies s'allument sur tout le territoire urbain, de nombreuses barricades sont érigées dans les quartiers ouvriers.

Il s'agit ici, nous dit l'historienne Dolors Marín, d'un «prolétariat habitué à occuper les rues, à les défendre, à échapper subrepticement à la police et à se montrer prudent. Et surtout, c'est un prolétariat capable de créer des réseaux de solidarité, d'évasion, d'échanges d'armes ou de propagande. L'état de clandestinité forçait cette classe populaire à organiser un mouvement ouvrier qui, loin de toute inaction léthargique, était rendu vif et dynamique par la misère même à laquelle il était condamné4 ». Les foyers de l'agitation sont ainsi insaisissables pour le pouvoir. En outre, avec ce mode de sociabilité et d'organisation, les femmes jouent un rôle actif et visible qui est souligné par les observateurs.

La ville de Barcelone est rapidement militarisée, ce qui provoque la démission de son gouverneur civil, Ángel Ossorio y Gallardo. Mais la révolte se poursuit, avec une certaine confusion et sans objectifs clairs. Pendant trois jours, du 27 au 29 juillet, les échauffourées sont nombreuses, des fumées s'observent un peu partout et des fusillades ne cessent de retentir. Cependant, le mouvement insurrectionnel de la capitale catalane demeure isolé du reste du pays; et il s'estompe petit à petit entre les 30 et 31 juillet. L'armée et la garde civile reprennent ainsi assez vite le contrôle de la situation. Vient alors l'heure du bilan d'une vaste mobilisation qui ne s'est pas développée seulement à Barcelone, mais également dans plusieurs autres cités catalanes; et qui est surtout le bilan d'une répression sans merci.

Un bilan amer

La Semaine tragique aura fait trois morts parmi les prêtres, trois morts et 27 blessés au sein des forces de l'ordre. Mais le bilan, moins précis, des victimes au sein de la population et des insurgés est bien plus lourd: plus de 75 victimes, peut-être près d'une centaine. Par ailleurs, quelque 80 édifices religieux ont été détruits, à peu près la moitié de ceux qui sont établis dans la ville. La répression est dure et arbitraire. Les estimations des historiens portent à plus de 2500 le nombre de personnes arrêtées, dont 1725 sont soumises à un procès et plusieurs dizaines condamnées à des peines de prison ferme, y compris à perpétuité. Enfin, les tribunaux militaires vont rendre exécutoires cinq sentences de mort.

A cette répression féroce s'ajoute encore l'exil de nombreux manifestants ayant fui prudemment leurs quartiers avant d'être les victimes d'un pouvoir vengeur. En outre, tous les journaux de gauche et de nombreux centres éducatifs et culturels sont fermés. Le poète Joan Maragall revendique un pardon qui soit en même temps une reconnaissance d'un malaise que la société catalane ferait bien d'affronter avec lucidité, mais il n'est pas entendu.

Un mouvement social désorganisé

Un autre aspect de cette Semaine tragique concerne un mouvement ouvrier qui n'a pas su se profiler à la tête de cette insurrection pour lui assurer un minimum de cohérence et une possibilité de débouché politique; et dont beaucoup de travailleurs vont se distancier, pour quelque temps au moins. Il est vrai que les organisations ouvrières de l'époque sont encore en pleine gestation, marquées par de fortes divisions entre anarchistes, radicaux et socialistes.

Très active en juillet 1909, la fédération Solidaridad obrera devient plus tard la Confédération Nationale du Travail, la bien connue CNT anarchosyndicaliste. Elle a joué un rôle important dans la mobilisation. Mais pendant la Semaine tragique, la mouvance progressiste est hétéroclite et le parti radical d'Alejandro Lerroux encore influent dans le monde ouvrier. Or, l'ambiguïté de son attitude est très grande, oscillant par exemple entre un soutien prudent à la protestation sociale non violente et des proclamations anticléricales péremptoires; puis plus tard entre un silence complaisant, voire une certaine complicité, concernant les mises en accusation des justiciables de la Semaine tragique et la revendication ultérieure d'avoir participé à un mouvement glorieux. Cette ambiguïté est tellement évidente que la Ligue des droits de l'homme doit même se résoudre à expulser Alejandro Lerroux de ses rangs.

Un écho international

Les événements de Barcelone et leurs conséquences ont eu davantage d'écho encore au niveau international avec le martyre du pédagogue libertaire Francisco Ferrer y Guardia, le plus connu des cinq fusillés qui ont suivi la Semaine tragique, un bouc émissaire exécuté dans les fossés de Montjuich le 13 octobre 1909, après un procès arbitraire et scandaleux. Nous y reviendrons5. Ce déchaînement de la répression débouche par ailleurs sur la chute du gouvernement de Maura; et sur des victoires électorales progressistes en Catalogne. Mais les plaies de cette répression resteront longtemps ouvertes pour le mouvement ouvrier catalan, pour ses nombreux exilés, pour les proches de ses victimes et pour une population de subalternes profondément traumatisée. I

* Historien

1 Une exposition virtuelle présentée actuellement sur internet par la Municipalité de Barcelone en témoigne à sa manière. Elle propose par exemple une carte des bâtiments religieux incendiés. Voir www.bcn.cat/setmanatragica/.

2Cité par José Bergamin, Terrorisme et persécution religieuse en Espagne. 1936-1939, Paris-Tel Aviv, Éditions de l'éclat, 2007 (édition originale 1941), p. 37.

3Sur le déroulement des faits, voir Jordi Barrachina, «Chronique de la 'Semaine tragique', in Alejandro Sánchez (dir.), Barcelone 1888-1929. Modernistes, anarchistes, noucentistes ou la création fiévreuse d'une nation catalane, Paris, Autrement, 1992, pp. 89-99.

4Dolors Marín, La Semana trágica. Barcelona en llamas, la revuelta popolar y la Escuela Moderna, Madrid, La Esfera de los Libros, 2009, p. 264.

5Une soirée de conférences est d'ores et déjà prévue par l'Association pour l'étude de l'histoire du mouvement ouvrier (AÉHMO) et le Théâtre Saint-Gervais de Genève le 13 octobre prochain.

piqué au tas sur www.lecourrier.ch

 

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