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02/10/2011

Sur un fascisme imaginaire : à propos d'un livre de Zeev Sternhell

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Julliard Jacques. Sur un fascisme imaginaire : à propos d'un livre de Zeev Sternhell. In: Annales. Économies, Sociétés,
Civilisations. 39e année, N. 4, 1984. pp. 849-861.
doi : 10.3406/ahess.1984.283100
http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ahess_0395-2649_1984_num_39_4_283100

Extrait :

Voici un livre qui dès sa parution donné lieu un ample débat et des controverses passionnées : articles dans les quotidiens, les hebdomadaires, les mensuels, interviews, polémiques, procès même. Ce n'est pas un mince mérite : l'historiographie française aborde souvent les sujets d'histoire contemporaine avec tant de retenue et de timidité qu'il faut l'intervention d'historiens étrangers - Zeev Sternhell, excellent connaisseur de la France, est Israélien - pour que soient débloqués des problèmes considérés comme tabous. D' ores et déjà, on peut dire que sur la question du "fascisme la française", le livre de Zeev Sternhell, nourri d'innombrables lectures et d'une grande érudition, jouera le rôle de brise-glace tenu naguère par Robert Paxton à propos du vichysme. Rien d'étonnant, dans ces conditions, que le débat politique s'en soit emparé avant les historiens eux-mêmes : la généalogie du fascisme est un formidable thème polémique où chacun des camps s'efforce de rejeter sur l'autre sa part de responsabilité dans cette tératologie politique.


Au fait, qu'est-ce que le fascisme ? On n'entrera pas, que l'on se rassure, dans un débat qui remplit des rayons entiers de bibliothèque. Contentons-nous de remarquer que le mot connaît, dans usage courant, trois acceptions différentes, et qu'une des difficultés de son emploi est justement constituée par les confusions et empiétements permanents entre ces trois sens. Fascisme désigne d'abord (sens n°1) le régime mussolinien, tel il prévalu de 1922 à 1943. C'est alors un terme spécifique qui appartient en propre Italie contemporaine. Par extension, on s'est habitué à désigner (sens n°2) sous le terme générique de fascisme tous les régimes de nature analogue, surgis entre les deux guerres mondiales, sans que l'Italie mussolinienne fasse ici fonction archétype : ce serait plutôt le régime hitlérien (1933-1945) qui servirait de modèle - un modèle jamais égalé. Enfin (sens n°3) dans le langage politique courant, le mot fasciste est devenu une injure passe-partout, destinée disqualifier adversaire: un fasciste est un violent, le plus souvent raciste, hostile aux règles de la démocratie libérale. Il y a naturellement beaucoup de points communs à ces trois acceptions mais non recouvrement absolu: ainsi l'Italie fasciste s'abstint jusqu'en 1938 d'antisémitisme; une fois installé, le régime y fut plutôt moins sanglant que beaucoup de gouvernements contemporains, par exemple du tiers monde actuel, auxquels on hésiterait à accoler l'étiquette de fasciste, même en un sens polémique. Pour toutes ces raisons, et malgré qu'on en ait, le mot possède une charge émotionnelle très forte, avec pour arrière-plan les pires horreurs du nazisme. Lorsque Zeev Sternhell fait de Barrés ou de Sorel les ancêtres de l'idéologie fasciste en France, et pis, d'Emmanuel Meunier une sorte de compagnon de route des idéologues fascistes, il ne suggère évidemment pas que ces hommes ont une responsabilité, même indirecte, dans les chambres gaz; et pourtant, si le débat sur le sujet atteint d'emblée un tel degré de tension, c'est parce que, au-delà de la discussion scientifique, l'enjeu politico-éthique d'un pareil qualificatif est extrêmement lourd. Si, par hypothèse, Sternhell s'était contenté de décrire les tendances antidémocratiques et antilibérales qui se sont fait jour dans la pensée politique française, sans affirmer qu'elles constituaient la matrice d'une véritable idéologie fasciste, la nature du débat en eût été changé.

17:02 | Lien permanent | Commentaires (1) |

Commentaires

1) l'affirmation selon laquelle l'Italie fasciste s'abstint jusqu'en 1938 d'antisémitisme, outre qu'elle est moralement sans grande valeur (il n'y a pas besoin d'être antisémite pour être un salaud...) n'est exacte que si on se place du point de vue de l'antisémitisme institué ; auquel cas il est clair que rien ne peut se comparer à Auschwitz. Mais si on se place du point de vue de la gangrène insidieuse apparaît qu'à la fin des années 1920 déjà, être juif ne constituait pas un "plus" pour faire carrière en Italie fasciste : c'est là d'autant plus remarquable que l'assimilation des juifs était jusque là à peu près totale en Italie (où il y avait eu un premier ministre juif vingt-cinq ans avant qu'il n'y en ait un en France, et sans que cela ne pose problème).
2) il est exact que ni le racisme ni l'antisémitisme ne font... stricto sensu partie de la définition du fascisme mais, comme est bien obligé de le reconnaître Julliard, le "fascisme théorique" n'existe pas : et dans les faits c'est chose rare, que ces perversions ne s'ajoutent pas au programme... En ce sens on peut même s'étonner qu'il ait fallu attendre 1938 (!) pour qu'apparaisse cet antisémitisme officiel.
3) dans sa défense-et-illustration du syndicalisme (étant bien entendu que Barrès et Mounier ne sont là qu'à titre cosmétique, et que Julliard est ici monté au créneau pour Sorel) cet article utilise lui-même, le procédé de reductio ad hitlerum, qu'il dénonce ! Et le voilà qui avoue, à propos de Sternhell, après avoir contrefait la position de celui-ci à propos de Barrès-Mounier-Sorel : "il ne suggère évidemment pas que ces hommes ont une responsabilité, même indirecte, dans les chambres à gaz ; (...)". Mais Julliard ne fait ici que péter dans l'eau : l'accusation que l'on est en droit de porter contre une frange du "syndicalisme-révolutionnaire", d'avoir fourni aux mouvements fascistes une bonne partie de leur personnel, est déjà assez accablante en soi sans que soit nécessaire pour Sternhell (quelles que soient par ailleurs les réserves qu'appellent certaines de ses conclusions) de lancer cette accusation supplémentaire.
4) péter dans l'eau s'apparente ici à une cohérence, qui est celle des digestions paisibles : derrière un charabia gauchisant il ne s'agit encore et sans fin que de nous démontrer, dans la plus pure tradition bétifiante réac, que il-n'y-a-pas-eu-de-fascisme-en-France et que il-ne-pouvait-pas-y-en-avoir, répétez après moi dit le maître. Tout ce que l'on peut dire en réalité est que la France, comme tous les pays nantis, put s'offrir le luxe de ne pas "basculer". Mais on ne se débarrassera pas si facilement de certaines ODEURS, dont seuls les obscurantistes pourraient s'offusquer de leur rappel.

Écrit par : luc nemeth | 03/10/2011

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