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06/10/2011

Quand la métapolitique brouille les pistes... les convergences périphériques

De CRUSE à SORAL, DU DISCOURS « BRUN-ROUGE » AU « NATIONAL-REPUBLICAIN

Cruse est un revenant que l’on espérait coincé à jamais dans les caves poussiéreuses du souverainisme. Cet ancien mao, puis militant du PCF fut longtemps journaliste à Libération ; il dut en démissionner en 1993 après avoir publié dans L’Idiot International un article titré « vers un Front National » appelant à « un violent sursaut de nationalisme, industriel et culturel » contre l’ultralibéralisme mondialisé illustré par « Wall Street, le sionisme international, la bourse de Francfort et les nains de Tokyo », et à « une politique autoritaire de redressement du pays », liant les problèmes « de l’immigration, du chômage et de l’insécurité urbaine » et prônant une alliance allant des communistes aux ultra-nationalistes, en passant par Chevènement et Pasqua... « On est loin, évidemment, du perfectionnement infini de la démocratie, et de mille bavardages (...) C’est un front qui se forge, et qui se forgera, qu’on aime ou qu’on n’aime pas. Dans une dynamique de redressement, de dépassement, d’efforts de citoyens lucides, contre la logique de crise, de soumission, d’avilissement et d’éclatement, qui déferle sur la planète au rythme du Sida ». C’est envoyé comme du Doriot, ce communiste passé au fascisme puis à la Collaboration sur des bases similaires ! Cruse était loin à l’époque d’être seul au PCF. Le rédac’ chef de L’Idiot International, Marc Cohen, avait participé à l’écriture du texte, et Jacques Dimet, du magazine communiste Révolution soutenait les mêmes idées... Du beau monde... le PCF avait dû s’interroger alors sur les rapprochements tout à fait officiels entre la Nouvelle Droite et l’Institut de Recherches Marxistes de Francette Lazard, membre du Bureau National, et a fait discrètement le ménage... L’affaire médiatique des « liaisons rouges-brunes » n’a duré qu’un été, et a donné naissance à des « comités de vigilance » vite disparus, comme d’habitude...

Mais cette volonté exprimée dans l’article n’est qu’une reprise de la vieille théorie du GRECE d’Alain de Benoist : la convergence des périphéries contre le centre, représentant le système en place. On lui donne alors le nom que l’on veut : discours « anti-système », « brun-rouge », « national-bolchevik » ou... « national-républicain »... Car Alain Soral, ex-communiste ré-inventeur pour le FN de ce concept, a revendiqué début décembre lors d’une conférence du FNJ niçois avoir été l’un des rédacteurs du texte signé Cruse, raison pour laquelle il a été exclus du PCF... Il avait avoué il y a quelques temps sa participation à La lettre écarlate, revue interne à la fédé de Paris du PCF qui défendait déjà ces idées... Vérité ou mensonge, Soral se pose de toute façon au sein du FN dans une continuité radicale historique qui détonne face aux rassurantes déclarations de sa copine Marine Le Pen. Le lifting ne serait donc qu’un maquillage...

via Reflexes

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National-bolchevisme : de nouvelles convergences

Publié le 3 janvier 2007, mise à jour le 4 janvier 2007

Publié en octobre 1993

Fin juin, suite à une enquête de la journaliste Mariette Besnard et du romancier Didier Daeninckx, le Canard enchaîné révèle des liens unissant communistes et extrémistes de droite à notamment travers la collaboration à certains journaux comme l’Idiot International et le Choc du Mois. Histoire de remplir quelques pages de plus et de régler certains comptes, des rédactions parisiennes (dont Libération) n’hésiteront pas à parler de convergences entre bruns et rouges. Qu’en est-il exactement et se matérialisent-elles par des rapprochements entre organisations ?

Dès juillet 1967, tirant les leçons de l’activisme de l’OAS et de l’échec du REL-MNP (Rassemblement européen de la liberté - Mouvement nationaliste du progrès) aux élections législatives de la même année, Dominique Venner [1] met en avant l’intérêt d’une stratégie culturelle, métapolitique sur l’action partisane pour conquérir le pouvoir. Afin d’apparaître de façon plus honorable et de sortir de la marginalité où l’avait poussée la fin de la seconde guerre mondiale, l’extrême droite, à travers ce qui allait devenir la Nouvelle droite, cherche à en finir avec les commémorations folkloriques en se lançant dans un travail d’élaboration théorique, bien sûr, mais aussi organisationnelle et stratégique : Venner définit le GRECE (Groupement de recherche et d’étude pour la civilisation européenne) comme une structure « extrêmement souple et diversifiée », avec à sa tête une direction dont le « rôle interne serait celui d’une centrale idéologique diffusant aux membres un enseignement doctrinal actualisé et permanent. À la base, une organisation sans hiérarchie, sans délimitation territoriale, mais des membres qui fassent rayonner notre enseignement, suivant leur milieu, leurs capacités et leurs affinités. Cela signifie que chaque membre a l’obligation de militer dans une activité civique, sociale, politique ou culturelle qui lui donne une influence sur d’autres hommes. » En effet, pour reprendre le pouvoir, l’extrême droite se doit de sortir de son isolement. La Nouvelle droite le fait en tentant dans les années 1970 de noyauter les milieux du pouvoir, en investissant des journaux comme le Figaro, Valeurs actuelles et Spectacle du Monde, en influençant des hommes de droite comme Michel Poniatowski (ministre de l’Intérieur sous Giscard), ou encore Jacques Médecin. Le relatif échec de cette tentative, les évolutions d’une partie des membres du GRECE qui rejoignent le Front national, les changements politiques (chute du Mur, écroulement du communisme, consensus libéral en Europe) entraînent de nouvelles orientations : en 1989, Robert Steuckers [2] estime que « la Nouvelle droite se trouve confrontée à un défi : rénover son discours, s’annexer de nouvelles pistes intellectuelles (Foucault, Deleuze, Guattari, Gus Dorf, Péguy, etc.), opérer une greffe entre ces nouveaux adstrats et son corpus existant » [3].La Nouvelle droite belge a été la première à étudier le national-bolchevik allemand Ernst Niekisch [4]. Par la suite, on voit fleurir dans la presse de la Nouvelle droite les références aux philosophes, auteurs de gauche et la reprise pure et simple de mots d’ordre libertaires critiquant la société de consommation et l’idéologie du travail par exemple [5]. Ceci dans le but, bien sûr, d’affirmer des idées inégalitaires, de développement séparé derrière une phraséologie gauchiste, mais aussi de gommer l’opposition droite / gauche et faire apparaître de nouvelles « convergences périphériques », « combattant l’univers de la marchandise et la toute puissance de la raison économique » [6].

Convergences idéologiques ?

Le 12 mai 1993, Alain de Benoist, membre entre autres du GRECE, plaide pour l’abandon du clivage droite / gauche pour lui préférer la notion d’un « centre » et de « périphérie », le premier étant constitué par « l’idéologie dominante », la seconde regroupant « tous ceux qui n’acceptent pas cette idéologie ». (Ceci étant une copie / adaptation des analyses sur les rapports entre les pays du centre, du nord et les pays périphériques, du sud). Cette intervention aurait été des plus banales si elle n’avait eu lieu à la Mutualité dans le cadre d’une conférence dirigée par Francette Lazare, membre du bureau politique du PCF. Personne dans les rangs communistes ne trouva rien à redire [7]. Une semaine plus tard, la revue Éléments (revue du GRECE) invite Marc Cohen, membre du PCF et rédacteur en chef de l’Idiot international, journal fondé par Jean-Edern Hallier, à venir disserter là encore de la « recomposition du paysage intellectuel français ». Edouard Limonov [8], conseiller à la rédaction de l’Idiot, collabore aussi bien à Révolution, hebdo du PC pour intellectuels qu’au Choc du Mois, mensuel d’une extrême droite moderne, conquérante, intellectuellement agressive [9]. Enfin, en mai dernier, l’Idiot publie l’appel « Vers un Front national » de Jean-Paul Cruse. Ce communiste, délégué SNJ-CGT et membre de la rédaction de Libération, propose « une politique autoritaire de redressement du pays » rassemblant là encore « les gens de l’esprit contre les gens des choses, la civilisation contre la marchandise - et la grandeur des nations contre la balkanisation du monde [...] sous les ordres de Wall Street, du sionisme international, de la bourse de Francfort et des nains de Tokyo ». Décidément, on y revient toujours, et surtout parce que « la destruction précipitée de la vieille gauche n’ouvre sur rien de neuf, à l’intérieur du champ. » Il faut donc en sortir « pour forger une nouvelle alliance », un « front » regroupant « Pasqua, Chevènement, les communistes et les ultra-nationalistes », un nouveau front pour « un violent sursaut de nationalisme, industriel et culturel ». Le bureau national du SNJ-CGT réagit dans un communiqué en réaffirmant la liberté d’expression de J-P Cruse et en condamnant ses positions, rappelant que « ces idées ne sont pas celles de la CGT », qu’elle les combat « même de toutes [ses] forces ». Pas par opportunisme, mais par conviction profonde [10].

L’anti-américanisme a toujours été en France une valeur partagée pour des raisons différentes par beaucoup de forces politiques. Des gaullistes aux communistes en passant par l’extrême droite et l’extrême gauche, l’Amérique se retrouve accusée de ne pas être une véritable nation historique, de reprendre sans les comprendre les principes des Lumières et les valeurs universelles de la Révolution française, et de vouloir dominer l’ensemble de la planète. L’écroulement du « communisme » et la guerre du Golfe ont ravivé ce sentiment.

Rien de très neuf sous les auspices du national-bolchevisme

Il est donc certain qu’un courant national-bolchevik existe en France, combattant la société marchande, l’Amérique, le « sionisme international » et la social-démocratie mais celui-ci n’a rien de nouveau. Déjà, dans les années 1970, l’organisation Lutte du peuple, fondée par des scissionnistes d’Ordre nouveau, se réclamait du national-bolchevisme et employait « un vocabulaire calqué sur celui de la gauche extraparlementaire, notamment dans la critique du capitalisme et de la bourgeoisie » [11]. Aujourd’hui, le mouvement Nouvelle résistance est l’expression politique de ce courant et tente lui aussi de « mettre en oeuvre une ligne stratégique » de « front anti-système » [12]. Il y a une véritable mode franco-russe du national-bolchevisme. Les amitiés du groupe Nouvelle résistance avec les différents groupes qui se réclament peu ou prou du national-bolchevisme en Russie sont là pour le prouver. Dans leur journal Lutte du Peuple, on fait souvent mention des différents groupes et des alliances avec ceux-ci. La « haine » contre l’Occident, et Eltsine qui « brade » la Russie au profit du capitalisme, servent de fer de lance à un rapprochement entre anciens communistes et conservateurs. On peut citer A. Douguine (n°2 du Front national bolchevique), un des correspondants de Nouvelle résistance en Russie, qui se félicite de la « révolution russe actuelle où respectivement les néo-communistes nationalistes représenteraient l’aile gauche et les néo-monarchistes l’aile droite ». On le retrouvait aux côtés de Thiriart et Schneider (directeur de la revue Nationalisme et République [13]) lors d’un voyage au mois d’août 1992 dont l’objectif était de tisser des liens avec l’opposition à Eltsine. Il est encore avec A. De Benoist au début de l’année 1992 et se félicite de la naissance du journal Dien (Le Jour) qui, à l’instar de Krisis en France, a « introduit le non-conformisme et le radicalisme dans l’univers rouge-brun et a pour mot d’ordre la recherche d’une troisième voie nationale et russe ». Quant à l’antisémitisme de ce journal, il faut d’après lui ne pas en exagérer la teneur. C’est aussi dans les anciens journaux communistes officiels que l’on retrouve ce type de discours. Dans les manifestations, il n’est pas rare de voir se côtoyer drapeaux rouges et tsaristes... C’est aujourd’hui une opposition structurée, qui a des relais et non des moindres dans l’armée. Staline est réhabilité et l’on voit dans différentes revues d’extrême droite (Lutte du Peuple ou Orion, revue italienne) des articles faisant référence au « petit père des peuples ». Décidément cela ne tourne pas très rond. Mais est-ce une raison pour perdre la boule comme le fait J-P Cruse ? Sûrement pas.

À l’instar de J-P Cruse, le PCF a souvent développé un anti-américanisme sans nuance. Le grand Satan américain d’un côté, le grand frère soviétique de l’autre... Le « Collectif communiste des travailleurs des médias » (PCF) se plaint dans un communiqué du 8 juillet 1993 du procès qui est fait à l’un de ses membres (en l’occurrence Marc Cohen), et qui vise « à interdire tout débat politique, liant la question de la souveraineté nationale, contre l’hégémonie américaine, et les valeurs historiques du mouvement ouvrier international. » Il est bien connu que les pays de l’Est ont défendu avec ardeur ces valeurs... Le rapprochement bruns-rouges est un remake des années 1930. Rappelons-nous Doriot, le national-populiste qui se séparait du PC pour fonder le PPF (Parti populaire français) et allait devenir collaborateur des nazis. Le « scoop » journalistique de F. Bonnet de Libération découvrant (il était temps) les « compagnons de route de la galaxie nationale-bolchevik » a pour but de démontrer que « le communisme est vraiment pourri puisqu’il n’hésite pas à s’allier au fascisme » et accessoirement « qu’extrême gauche et extrême droite, c’est pareil ». En 1990 déjà, un certain C. Bourseiller (acteur et journaliste, paraît-il), renvoyait dos à dos extrême droite et extrême gauche dans un livre s’intitulant Les ennemis du système (voir REFLEXes n°31). De tels amalgames font peu de cas des dialogues établis entre l’extrême droite et les intellectuels de gauche et encore moins des évolutions idéologiques et politiques du Parti socialiste au pouvoir depuis dix ans (notamment sur l’immigration, la sécurité, le libéralisme...). Il est vrai qu’il serait gênant de dénoncer ses petits camarades.

L’arbre cache-t-il une forêt ?

Ceux qui mettent tant d’empressement à dénoncer la convergence entre les rouges et les bruns oublient souvent les errances idéologiques de leur propre milieu. À travers la revue Krisis se sont établis beaucoup de contacts entre intellectuels de la Nouvelle droite et intellectuels de gauche. Durant l’été 1988, Krisis, dirigée par A. De Benoist, entend rompre l’isolement intellectuel de la nouvelle droite et asseoir son hégémonie idéologique. Y participent aussi bien des idéologues du GRECE que des penseurs de gauche. Les débuts sont marqués par quelques manipulations puisque la revue reproduit des articles déjà parus ailleurs sans l’autorisation de leurs auteurs. Mais Garaudy (aussi collaborateur à Nationalisme et République), Jean-Michel Palmier, André Comte-Sponville, Jean-François Kahn, Régis Debray, Jacques Domenach, Jacques Julliard, Bernard Langlois ou encore Claude Karenooh, collaborateur assidu (qui se prétend libertaire), ont participé sans sourciller à la revue. Alain Decaux, ancien ministre d’un gouvernement socialiste, ne semble nullement gêné de côtoyer des personnes comme Jean Mabire, Jean-Jacques Mourreau et Pierre Vial, tous trois passés par le GRECE et le FN. La confusion idéologique due à une perte des repères politiques et des marques référentielles à gauche a permis de telles accointances et la remise en selle de l’idéologie réactionnaire. Ces problèmes de glissements ou de rapprochements ne sont pas à prendre à la légère. Il s’agit bien de décortiquer le discours tenu par ces nationaux-bolcheviks qui reprennent à la fois les symboles révolutionnaires (Commune de Paris, Che Guevara, etc.), se veulent solidaires des luttes de libération nationale (basque, corse, irlandaise), reprennent à leur compte les luttes écologistes, s’en vont combattre en Bosnie ou en Croatie « contre le dépeçage de ces territoires » par les Serbes, se réclament libertaires, etc. et seraient prêts à « faire un bout de chemin avec tous les anti-systèmes » ; il ne resterait plus aujourd’hui que deux façons d’être : soit du côté de ceux qui « acceptent le monde de la marchandise et la toute-puissance de la raison économique, [soit du côté de] ceux qui la refusent » [14]. Le danger est bien dans cette vision manichéenne promue par A. De Benoist, et par certains groupes dans le milieu révolutionnaire.

En tout cas, il n’est pas question d’avoir des rapports avec l’extrême droite ou la Nouvelle droite. Déjà en 1991, pendant la guerre du Golfe, des militants nationalistes-révolutionnaires et de la Nouvelle droite (A. De Benoist signataire de l’Appel des 30 aux côté de C. Cheysson, M. Gallo, A. Waechter, eh oui !) voulaient participer aux manifestations ainsi que des révisionnistes. Les militants antifascistes radicaux leur ont indiqué le chemin à suivre... Couper avec la peste - en l’occurrence la « gauche caviar » - pour s’associer avec le choléra, comme l’appelle de tous ses voeux J-P Cruse n’est pas un choix. Les marges de manoeuvre pour la fondation d’une alternative politique et sociale aux politiques autoritaires et nationalistes se rétrécissent de jour en jour. Les repères idéologiques se font de plus en plus flous. Les fractures au sein de la société s’agrandissent et c’est là-dessus qu’espèrent prospérer les extrêmes droites, les pouvoirs sécuritaires et totalitaires en Europe et ailleurs. La clairvoyance, les bases et les alliances à construire pour résister à l’ordre établi en sont d’autant plus nécessaires.

Mis en ligne le 3 janvier 2007


[1] Dominique Venner, ancien responsable de Jeune Nation et fondateur d’Europe Action, est le rédacteur de l’essai Pour une critique positive (1962), sorte de « Que faire ? » des nationalistes.

[2] Robert Steuckers, conférencier polyglotte, joue, depuis le départ de Guillaume de Faye en 1986, le rôle d’animateur en second de la Nouvelle droite au plan intellectuel. Il dirige la revue Vouloir.

[3] Robert Steuckers, Vouloir, n°52-53, fév-mars 1989.

[4] Jean-Yves Camus et René Monzat, Les droites nationales et radicales en France, PUL, 2ème trimestre 1992.

[5] Éléments, hiver 1992, n°75.

[6] Éléments, printemps 1992, n°74.

[7] René Monzat, présent dans la salle, fut le seul à intervenir et se fit remettre à sa place par Francette Lazare.

[8] Édouard Limonov est depuis mai 1993, le président du Front national-bolchevik à Moscou.

[9] Droites nationales et radicales en France,op. cit.

[10] « À propos d’un article publié par l’Idiot international », communiqué du SNJ-CGT du 25 juin 1993.

[11] Droites nationales et radicales en France,op.cit.

[12] cf. REFLEXes n°37 pour en savoir plus sur Nouvelle résistance.

[13] Nationalisme et République, disparue aujourd’hui, se voulait une revue de soutien critique à JM Le Pen et au FN. Elle a évolué sur la fin vers des positions proches du mouvement Nouvelle résistance.

[14] Article de D. Barney dans Éléments n°74, op. cit.

via Reflexes

Racisme et antisémitisme à gauche.

Ras l'Front Strasbourg, 12 décembre 1997

Il y a maintenant deux ans, en janvier 1996, les éditions de la Vieille Taupe, issues de groupes d'ultra-gauche, publiaient Les mythes fondateurs de la politique israélienne, un texte antisémite et négationniste signé par Roger Garaudy, agrégé de philosophie et ancien membre du bureau politique du parti communiste français. Les soutiens de Jacques Vergès, de l'abbé Pierre et dans un premier temps de Jean Ziegler (il devait faire machine arrière une quinzaine de jours plus tard) donnaient un retentissement énorme à cette publication.

Si l'information eut du mal à se faire entendre dans ce maëlstrom, il fut assez rapidement établi que le coup médiatique était préparé de longue main: en effet, même s'il prenait soin de publier au Temps des cerises maison d'édition animée par l'aile orthodoxe du P.C.F., de donner de longues interviews à l'Humanité contre la guerre du Golfe ou sur la guerre civile algérienne, Roger Garaudy était en relation étroite avec les milieux négationnistes et néo-nazis depuis le début des années quatre-vingt-dix, signant par exemple plusieurs articles dans une revue fasciste placée sous le patronage idéologique de Jacques Doriot, Nationalisme et République. Il était là en compagnie de l'ex-gourou de l'ultra-gauche Pierre Guillaume, de Bernard Notin, de Jean-Gilles Malliarakis, de Robert Steukers, de Christian Bouchet, du nazi-maoïste belge Jean Thiriart, du Vert déjanté Jean Brière…

Il est d'ailleurs intéressant de souligner que le scandale provoqué par les déclarations antisémites de Jean Brière, alors porte-parole national des Verts, datent d'avril 1991, et qu'elles concernent la guerre du Golfe qui joua un véritable rôle de catalyseur de s antisémitismes d' extrême-droite et d' ultra-gauche . Jean Brière affirmait ainsi dans son article intitulé “Le rôle belligène d'Israël et du lobby sioniste” :

“Il est impossible de recenser les juifs et les noms (NOMS) juifs des médias. Mais pour la télé, il faut citer B… qui, charmant et impeccable avec son noeud papillon, posait ingénument la question :
faut-il tuer Saddam?”
“Or, contrairement aux maghrébins et autres bronzés, elle ( la communauté juive) est parfaitement intégrée et joue un rôle éminent dans le domaine culturel, scientifique, littéraire et des médias et est donc en conséquence un élément important dans l'élaboration, la diffusion des idées qui créent l'opinion. Nous avons pu constater que nombre d'intellectuels de gauche¢ ont, par leur attachement inconditionnel à Israël, bloqué la mobilisation contre la guerre”.
“Il est d'ailleurs symptomatique que sur cette question, il est impossible de faire la distinction entre juifs de droite ou de gauche. La majorité des articles signés par les juifs sont de véritables appels au meurtre”.

À la même époque, le journal L'Idiot International de Jean-Edern Hallier devenait le vecteur d' un rapprochement entre des militants du Front National, des dirigeants, journalistes et écrivains liés au Parti Communiste Français, des dissidents de l'organisation de jeunesse de la Ligue communiste révolutionaire. Tous les numéros de l'Idiot International comportaient des articles antisémites, et leur violence culminera avec "Le Sentier de la Guerre", texte pour lequel Jean-Edern Hallier sera lourdement condamné par les tribunaux à la demande du MRAP, de la LICRA et de SOS Racisme.
“L'histoire de France est tombée entre les mains des soldeurs et des fripiers haineux du sionisme. Ils se comportent à Paris en territoire conquis. Forcément la Propangandastaffel sioniste est au pouvoir…”.

La confusion atteindra son apogée en mai 1992 quand le bureau politique du PCF invitera le fondateur du GRECE, Alain de Benoist, à un débat sur le "paysage intellectuel français" dans la mythique salle de la Mutualité ! Quelques mois plus tard, l'ancien dirigeant de la Gauche Prolétarienne maoïste, Jean-Paul Cruse, fondateur du journal Libération publiera un article en première page de L'Idiot International, "Vers un Front National", prônant l'union des communistes orthodoxes, des militants du Front National débarrassé de Le Pen, des chevénementistes et des gaullistes tendance Pasqua !

La réaction des organisations politiques de gauche à cette offensive permit de la mettre en échec. En l'espace de quelques mois, L'Idiot International, Révolution, Le Choc du mois, les trois organes de presse qui servaient de support à ces connexions disparurent.

De nombreux militants de gauche et d'extrême-gauche furent troublés, pris à contre-pied par ces articles, ces prises de position, ces déclarations qui ne différaient pas de ceux du Front National ou du Parti National Français et Européen. Les thèmes du racisme et de l'antisémitisme ne pouvaient d'évidence, qu'appartenir au camp d'en face. Ils ne pouvaient admettre, et encore moins comprendre, que de tels arguments meurtriers soient portés par ceux-là même qui se revendiquent, dans leur combat politique, de l'humanisme, de la libération humaine, basant souvent leur action sur la lutte des classes.

En fait, notre culture politique a souvent passé sous silence la dimension antisémite qui a longtemps pollué les théories progressistes, et ce silence, ce déficit de réflexion, permettent dans les périodes de crise (Guerre du Golfe, effondrement du système soviétique) que des réflexes surgissent, que la vigilance s'assoupisse. L'attaque raciste masquée derrière “l'anticapitalisme”, “l'antisionisme” ne sert véritablement, en désignant une communauté à la vindicte, qu'à occulter les véritables mécanismes de domination à l'oeuvre dans nos sociétés.

Si le phénomène n'est hélas pas nouveau, le mot “antisémitisme” n'apparaît qu'en 1880 en Allemagne. Moins de dix années plus tard il aura son équivalent dans toutes les langues occidentales. Il vient en fait nommer la forme que prend, dès le milieu du dix-neuvième siècle, la désignation des Juifs comme boucs émissaires dans les sociétés industrielles. L'antijudaïsme de gauche qui n'est encore qu'une composante de l'anticléricalisme révolutionnaire ( on est contre “le juif” comme on est contre “le chrétien”), prend une tournure anticapitaliste en utilisant le symbole de la réussite de la famille Rothschild, créant le mythe de la “finance juive”.

Si l'utopiste Charles Fourier, théoricien des phalanstères, s'en tient aux récriminations des petits commerçants menacés par la concurrence dans son “Apologue du Juif Iscariote”, dès 1844, l'un de ses disciples, Toussenel publie “Les Juifs, rois de l'époque”, qui débute par ces deux phrases 
“J'appelle, comme le peuple, de ce nom méprisé de juif, tout trafiquant d'espèces, tout parasite improductif, vivant de la substance et du travail d'autrui. Juif, usurier, trafiquant sont pour moi synonymes”.
“Et qui dit Juif, dit protestant, et il est fatal que l'Anglais, que le Hollandais, et le Genevois qui apprennent à lire la volonté de Dieu dans le même livre que le Juif, professent pour les lois de l'équité et pour les droits des travailleurs le même mépris que le Juif”.

Pour Toussenel, pionnier du socialisme français, la responsabilité de la misère ouvrière et de la décadence française incombe au “juif roi par le capital, en possession de tous les privilèges qui formaient autrefois l'apanage de la royauté”. C'est également lui qui introduit une corrélation entre “le règne du juif” et “l'impuissance parlementaire”, donnant à ses attaques une force qui nourrira bien des discours et des actions d'extrême-droite.

Chez Proudhon, c'est l'explosion de la haine du Juif :
“Juifs. Faire un article contre cette race qui envenime tout, en se fourrant partout, sans jamais se fondre avec aucun peuple.
Demander son expulsion de France, à l'exception des individus mariés avec des Françaises ; abolir les synagogues, ne les admettre à aucun emploi, poursuivre enfin l'abolition de ce culte.
Ce n'est pas pour rien que les chrétiens les ont appelés déicides. Le juif est l'ennemi du genre humain. Il faut renvoyer cette race en Asie, ou l’exterminer”.

Le jeune Karl Marx contribue à implanter l'idée selon laquelle le socialisme implique une dose d'antisémitisme en motivant l'amalgame entre judaïsme et bourgeoisie, comme dans Les Luttes de classes en France où il écrit :
“Ayant reçu à la place de son livret de caisse d'épargne des bons du Trésor, il fut contraint d'aller les vendre à la Bourse et de se livrer ainsi directement aux mains des juifs de la Bourse contre lesquels il avait fait la révolution de février”.

Mais, sans conteste, ce sont Blanqui et ses disciples qui théorisent la forme d'antisémitisme la plus dangereuse, associant comme ennemis le capital, les juifs et la démocratie, et dont on trouve les traces les plus nettes dans les actuels écrits de l'ultra-gauche en dérive. Pour Blanqui, “le suffrage universel, c'est l'intronisation définitive des Rothschild, l'avénement des juifs”.

Le rédacteur en chef de Candide, le journal que Blanqui fonde en 1865,
s'appelle Gustave Tridon. Celui-ci écrira un livre, Du molochisme juif, dans lequel il reprend les théories de son maître à penser et ajoute que lors du
“Pessah on immolait des hommes, on mangeait leur chair, on buvait leur sang dans une communion de crime et d'horreur, et c’est ce qui rendait cette fête si chère au peuple juif”.

L'anarcho-syndicaliste Maurice Dommanget qualifiera ce livre “d'ouvrage sérieux, appuyé sur des recherches étendues” en ... 1960 dans une étude publiée chez Colin !

Dans les années 1880, il y aura encore Albert Regnard, qui dans la Revue socialiste salue “la réalité et 1'excellence de la race aryenne, de cette famille unique à laquelle l'humanité doit les merveilles du siècle - et qui seule est en mesure de préparer et d'accomplir l'achèvement suprême de la rénovation sociale”.

Auguste Chirac, autre collaborateur de la Revue Socialiste publie Les Rois de la République : histoire des juiveries. Synthèse historique et monographies. Son discours qui fait passer l'antisémitisme pour un élément essentiel de la lutte du bien contre le mal, de l'esprit des Lumières contre la réaction et l'obscurantisme, et qui ne se prive pas de diatribes anticléricales, est séduisant pour les hommes de gauche.

Mais le personnage qui va ramasser toute la mise des Proudhon, Blanqui, Régnard, et autres Chirac, et cela pour l'extrême-droite, se nomme Edouard Drumont. Il publie La France Juive en 1886. Ce livre synthétise tous les apports. Aux désarrois multiples de la société française confrontée à la modernisation de l'industrie, au libéralisme sauvage, et à une revendication puissante de démocratisation, Drumont fournit un seul et unique facteur d'explication: le juif. L'antisémitisme devient la réponse à toutes les peurs, à tous les vertiges, à toutes les instabilités, à toutes les tensions.

Le succès du livre est énorme et permet l' organisation de la Ligue Antisémitique de Jules Guérin, le lancement du journal La Libre Parole.

Dans Le Socialiste, journal de Jules Guesde, un rédacteur explique ainsi le succès de Drumont :
“Il s'agit de sauver l'exploitation capitaliste en amusant les travailleurs avec les "youtres" comme on dit, devenus des boucs émissaires. Quel répit pour la société actuelle si, au lieu de se poursuivre entre possédés et possédants pour l'expropriation de ces derniers, la lutte pouvait être déplacée, limitée entre "sans prépuce" et "avec prépuce"”.

Le Père Peinard d'Émile Pouget parle lui de “Youpins”…

Jean Jaurès lui même, interpellé par le succès de Drumont se laissera aller à écrire, en 1895 dans La Dépêche de Toulouse, au retour d'un voyage en Algérie que :
“sous la forme un peu étroite de l'antisémitisme se propage en Algérie un véritable esprit révolutionnaire”, et que “l'usure juive” réconcilie contre elle l'Européen et l'Arabe !

Il faut donc saluer ceux qui comme Cabet, Louis Blanc ou Constantin Pecqueur ne se laissèrent jamais aller à l'antisémitisme sous quelque origine qu'il se présente. Et réserver une attention spéciale à Friedrich Engels. En avril 1890, un employé de banque autrichien, Isidore Ehrenfreund lui ayant écrit que, dans son milieu l'antisémitisme se développait et qu'il était souvent présenté comme une forme de lutte contre le capitalisme, Friedrich Engels lui répond en démontant cette mystification :
“l'antisémitisme falsifie le véritable état des choses. Il ne connait même pas ces juifs contre lesquels il vocifère. Sinon il saurait qu'ici, en Angleterre, et en Amérique, grâce aux antisémites d'Europe Orientale, et en Turquie grâce à l'Inquisition espagnole, il y a des milliers et des milliers de prolétaires juifs, et que ce sont précisément ces travailleurs juifs qui subissent l'exploitation la plus féroce et qui connaissent l'existence la plus misérable.
Chez nous, ici, en Angleterre, trois grèves de travailleurs juifs ont eu lieu l'année dernière, comment peut-on donc parler de l'antisémitisme comme d'un moyen de lutte contre le capital ?
En outre, nous devons beaucoup aux juifs. Sans même parler de Heine et de Borne, Marx était un juif pur sang ; Lasalle était également juif. Beaucoup de nos meilleurs gens sont des juifs. Mon ami Victor Adler, qui paie actuellement son dévouement à la cause du prolétariat de l'incarcération dans les geôles viennoises. Edouard Bernstien, le rédacteur du journal londonien Sozial-Demokrat, tous sont des hommes de l'amitié desquels je m'enorgueillis, et tous sont juifs. La revue Gartenlaube a même fait de moi un juif, et ma foi, s'il me fallait choisir, j'aimerais mieux être juif que "Monsieur de...”.

La rupture décisive des relations douteuses entre la gauche socialiste ou marxiste et l' antisémitisme date de l' affaire Dreyfus.
Significativement, ce ne fut pas un homme politique qui se dressa, mais un écrivain, Émile Zola. Une première fois en mai 1896 lorsqu'il s'élève, dans le Figaro, contre la campagne antisémite en publiant un article titré “Pour les Juifs”. Il est remarquable que Zola ne s'avance pas sur la culpabilité ou l'innocence du capitaine. Il prend date, sur les principes. Ce n'est que trois années plus tard, le 13 janvier 1898, il y a tout juste un siècle, qu'il lance le cri que lui a soufflé Georges Clémenceau “J'accuse”, un cri qui résonne encore dans les consciences.
Le 17 janvier de la même année, des socialistes de la tendance du Communard Allemand qui publient Pouvoir Ouvrier et des anarchistes réunis autour du Libertaire de Sébastien Faure attaquent une réunion antisémite de Jules Guérin, ce leader qui finira sa carrière dans le fiasco du Fort Chabrol.
Quinze jours plus tard, alors que Zola est traîné en justice, se crée la Ligue des Droits de l'Homme qui trace un trait entre la Révolution et l'affaire Dreyfus en proclamant sa fidélité à la Déclaration des droits de l'homme.
En septembre les guedistes affirment, en congrès, le caractère réactionnaire de l'antisémitisme et rappellent que Bebel l'appelait “le socialisme des imbéciles”.
La manifestation du 11 novembre 1899, pour le Triomphe de la République voit le peuple parisien acclamer le nom du capitaine Dreyfus.
Malgré quelques retours sur les errements anciens comme l'article de 1906 dans le Mouvement Socialiste intitulé au moment même de la réhabilitation de Dreyfus, “La faillite du dreyfusisme ou le triomphe du parti juif”, puis le ralliement à l'Action Française, en 1910, de Georges Sorel, théoricien du syndicalisme révolutionnaire, les jeux sont faits et l'antisémitisme se fixe à l'extrême-droite.

Quand l'antisémitisme reprendra de la force, au début des années trente, elle l'exprime au travers du slogan “La France aux Français” de Drumont; le journal l'Anti-Juif est dirigé par un certain Darquier de Pellepoix. L'élection de Léon Blum à la présidence du Conseil déchaîne la haine d'un Xavier Vallat.

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Commentaires

(réponse non publiée par "Le Monde", où la médiatrice-sic en avait pourtant accusé réception le 22/12/2009)


SAVOIR FAIRE LE TRI : AVEC PROUDHON, AUSSI

Interviewé dans le Monde (18 décembre), le journaliste Jacques Julliard se livre à une audacieuse affirmation : Proudhon aurait eu simplement sur les femmes une... "vision négative" (sic), et qui n'aurait transparu que dans la tristement célèbre formule par laquelle il laissait à la femme pour alternative d'être ménagère ou courtisane. Or si effectivement cette formule est bien de lui, l'infériorisation des femmes fit partie intégrante de son système, et elle donna même lieu à une épouvantable arithmétique : puisque celles-ci, à l'en croire, comptaient pour les 2/3 de l'homme, physiquement, pour les 2/3, intellectuellement, et pour les 2/3, moralement, elles ne pouvaient prétendre occuper, dans la société civile, qu'une place au maximum égale à 2/3x2/3x2/3 soit aux... 8/27, de celle de l'homme. Et il y en a ainsi plus de quarante pages (!) de démonstration, en 1858, dans son ouvrage De la justice dans la Révolution et dans l'Eglise.

Oublions donc les femmes, puisque fort heureusement le monde ouvrier ne prêta qu'une attention distraite à ces lubies, et venons-en... aux juifs. A en croire le même article : "Au XIXe siècle, on ne peut pas le nier, la gauche républicaine et sociale a souvent été antisémite. Il y a eu peu d'exceptions". Mais, là encore : le journaliste ne fait que spéculer sur la crédulité du public. Certes le préjugé diffus, qui faisait que l'identification du juif au riche était assez commune, avait alors cours. Mais, pour autant que l'on sache, c'est bien Prouhon qui fait ici... exception lorsque dans ses Carnets il va jusqu'à écrire à propos des juifs, en décembre 1847 : "Il faut renvoyer cette race en Asie, ou l'exterminer". Et il n'y avait pas que les juifs, qui en prenaient ici pour leur grade, comme on pouvait le lire un peu plus loin : "La haine du juif comme de l'anglais, doit être un article de notre foi politique".

On se gardera bien pour autant de faire de Proudhon un misogyne ou un antisémite de type pathologique : s'il épousa une femme qu'il considérait comme n'étant pas à sa hauteur, il est loin d'avoir été seul en ce cas ; on ne lui connaît pas d'acte hostile vis-à-vis de tel juif en particulier ; et plus largement il ne passe pas pour avoir été méchant homme. Mais s'en tenir à ces rappels serait négliger qu'il ne s'agit pas ici d'une personne, mais d'une construction philosophique. Et si aujourd'hui encore Proudhon reste un géant, par la puissance de sa réflexion théorique (sur l'Autorité, la Propriété, et la mise en évidence du lien qui unit ces deux réalités), il y a par ailleurs dans son oeuvre une composante idéologique. La même remarque vaut autant pour Marx, dont l'apport théorique concernant la lutte des classes est accepté même par les économistes les plus marqués à droite ; mais dont les choix idéologiques, concernant par exemple le rôle dirigeant du Parti, sont éminemment contestables -et furent contestés en son temps, déjà.

Notre hypothèse est que c'est bien du côté de sa construction philosophique, et non ailleurs (ni du côté d'une pathologie mentale, ni de tares inhérentes au socialisme), qu'est à chercher l'origine des dérapages les plus marquants. Ses commentateurs attitrés n'ont pas suffisamment porté leur attention, à notre avis, sur ce point : Proudhon raisonnait à partir de la notion de "producteurs". Notion relativement banale, en ce temps déjà, et qui depuis n'a cessé d'être utilisée par une multitude d'auteurs et sans autre inconvénient. Mais notion qui, maniée sans la prudence voulue -ce qui fut le cas, hélas- ouvrait la voie à celle de catégories improductives. Et à ce compte-là, les femmes n'avaient ici aucune chance d'en sortir indemnes, avec leur coefficient de départ de... 8/27 ; quant aux juifs, leur "cas" était désespéré, puisque Proudhon voyait dans le commerce de l'argent une fonction improductive, et qu'il assimilait les juifs au commerce de l'argent.

Quant à ceux qui aujourd'hui refusent d'admettre cette réalité parfois choquante ou se réfugient dans un comportement bondieusard : ils risquent fort de perdre sur les deux terrains. Ils ne réussiront pas à rendre respectables les positions idéologiques dans ce qu'elles eurent d'inacceptables, ou même, de contestables, à commencer par son "mutuellisme" économique, et son "fédéralisme" politique -dont c'est jusqu'à des courants d'extrême-droite qui ont pu s'en revendiquer ; sans parler de milieux politiques ou syndicaux qui se disent de gauche, mais dont on ignore tout de ce qu'il aurait pensé d'eux. En revanche, en accréditant par leur attitude l'idée qu'il y a des cadavres dans le placard (... et qu'ils seraient en train de chercher à les dissimuler) ils contribuent à écarter de son œuvre des lecteurs qui auraient pu en tirer profit. Enfin et surtout la cécité volontaire est une offense, non seulement à la vérité, mais à des générations d'hommes et de femmes qui sur divers continents ont su trouver dans Proudhon de quoi nourrir leurs luttes mais sans jamais cesser -et comme il se doit : d'y faire le tri.

Luc Nemeth, docteur en Histoire

Écrit par : luca | 06/10/2011

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