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09/02/2010

Alex invictus - Orange mécanique ou l'inservitude volontaire

 

A peu près tous les films de S. Kubrick élaborent la question de la violence, et ce dans les registres les plus différents : violence de l’émancipation dans Spartacus, violence du crime dans Ultima Razzia, violences guerrières, selon des modalités bien différentes dans Les Sentiers de la gloire, Barry Lyndon et Full Metal Jacket et Dr Folamour, violence de la folie dans The Shining, violence de la passion amoureuse dans Lolita, violence de l’espèce humaine, tout simplement, dans 2001 : l’Odyssée de l’espace, etc. On pourrait aussi bien décliner cette constance dans le traitement cinématographique de la violence comme question en termes de pouvoir ou d’institution : violence de l’institution militaire, violence du pouvoir psychiatrique, violence de l’institution pénitentiaire (Orange mécanique), violence de la police, l’Etat, l’institution familiale aussi…

2Ce qui singularise Orange mécanique (1971) dans cette constellation, c’est la confrontation de deux violences : celle, naturelle en quelque sorte, de la jeunesse indomptée, non encore saisie par les dispositifs d’apprivoisement, de domestication, et celle du processus même de civilisation activé ici par un certain nombre d’appareils ou de pouvoirs – la police, la prison, les travailleurs sociaux, les partis politiques… Ces deux violences sont symétriques en ce sens qu’elles sont portées aux extrêmes : la violence juvénile dont Alex et sa bande de “drougs” sont les vecteurs est nommée ultraviolence, dans le film comme dans le roman d’Anthony Burgess – A Clockwork Orange (1962) dont il s’inspire. La violence de l’autorité, de l’Etat, des pouvoirs et des institutions est aussi une violence extrême : au sens où elle se déploie, elle, sur le versant totalitaire, puisque son propre est de priver l’individu de sa liberté, de toute liberté en le soumettant à des formes de domestication et de conditionnement de ses comportement qui font de lui une mécanique, le séparent de son désir, le privent de toute autonomie.

3Le modèle qui prévaut, dans le déploiement de cette violence de l’Etat destinée à domestiquer les individus et à les arracher à leur sauvagerie native, première, est un modèle médical, celui d’une médecine policière. La violence d’Alex est considéré comme une maladie et, dans le cours du film, on voit comment les partisans du soin correctif, qui passe par un reconditionnement de l’individu (de ses réflexes et de ses affects) l’emportent sur ceux de la sanction punitive. Alex va donc échapper à l’enfermement punitif pour être “soigné” en milieu ouvert par des méthodes “scientifiques” d’inspiration pavloviennes (le réflexe conditionné) renforcées par une pharmacopée appropriée. L’enjeu de l’extrême est ici saillant, puisque Kubrick reprend ici à son compte l’impeccable démonstration effectuée par Burgess : ce qui se présente et se légitime comme « traitement humain » paré des prestiges de la sciences et équipé d’un alibi humaniste (extraire Alex hors du monde carcéral, le réintégrer dans la société, le “guérir”) s’avère, au bout du compte, confiner dangereusement avec la torture et reposer sur des techniques de conditionnement qui rappellent fâcheusement  celles des régimes totalitaires… Alex, aux mains de médecins cyniques, est un cobaye, un pur objet d’expérimentation. La notion de la “santé mentale” à laquelle font référence ces médecins est fondée sur une conception purement policière de la conformité des conduites et de l’ordre social.

4L’apologue qui semble ici suggéré par Kubrick – qui, ici, diffère sensiblement de celui qui se dégage du roman de Burgess – serait le suivant : le procès de la civilisation destiné à “guérir” les individus de leur violence native et à les rendre aptes à vivre en société est un “remède” pire que le mal. La “maladie” première des individus (leur agitation sauvage, productrice de chaos et de destructions, leur “anarchisme” spontané ou bien leur insociabilité naturelle, leur rétivité aux institutions et pouvoirs – Alex et l’école, Alex et les flics…), tout ceci est “traité”, soigné et “guéri” sur un mode tel que l’individu “civilisé”, c’est-à-dire domestiqué, soit réduit à une condition quasi-animale. C’est Alex qui, après avoir subi le traitement censé le rendre allergique à toute violence, se fait, chez Burgess, cette réflexion : « Am I just like some animal or dog (…) Am I just to be like a clock-work orange ? »

5Dans la fable racontée par Burgess, il apparaît qu’au bout du compte, ce processus de civilisation de l’individu, avec toute sa violence, lui laisse néanmoins une possibilité de retomber, in fine, sur ses pieds : il y a un avenir possible au delà de ces épreuves de déconditionnement et reconditionnement, et c’est cet avenir qu’évoque le dernier chapitre du livre que Kubrick ne connaissait pas lorsqu’il a élaboré son scénario (il ne figure pas dans l’édition américaine du livre sur laquelle il a travaillé), un avenir équivoque mais ouvert : Alex, dans ce dernier chapitre, entrevoit la possibilité de se “ranger”, de convoler, d’avoir des enfants. Tout se passe comme s’il avait, conformément au schéma kantien, introjecté les normes et les valeurs qui supportent la sociabilité et la moralité commune, au point d’en faire les siennes propres et d’agencer sa liberté sur elle ; il ne va pas nécessairement devenir un pur et simple homme de la masse, un conformiste, il va plutôt, selon cette fable, se donner à lui-même un destin social conforme à son désir propre, une fois les fièvres de l’adolescence apaisées, un destin personnel agencé sur le destin collectif…

6Mais chez Kubrick, il en va tout autrement : Alex s’en tire, in fine, en sauvant par ruse son propre désir face aux exigences exorbitantes du procès de civilisation. Sauver son désir est ici égal à sauver son goût naturel pour la violence, c’est sauver sa réserve propre de violence, tout en apprenant à la réorienter, à entrer dans la comédie humaine. Donc, au fond, il ne cède sur rien, il demeure en rupture avec le procès de la civilisation, il demeure indompté, il n’est pas devenu un esclave ou un animal, simplement, il a appris la règle du jeu – une règle selon laquelle seuls s’en tirent les cyniques, les expédients, les stratèges clairvoyants et ceux qui savent être du côté du manche. A la fin du film, il demeure un anarchiste, mais un anarchiste qui a perdu sa naïveté. Il évitera désormais les confrontations sans issue avec les institutions, et sa liberté anarchique, son goût pour la violence, il les cultivera désormais dans des jeux de connivence plus ou moins nihilistes avec les maîtres du monde. Il finira probablement vieil anar de droite, comme tant d’autres.

7La différence entre la fable montée par Burgess et celle que propose Kubrick est donc que la première s’énonce aux conditions d’une dialectique, assez classique, celle du roman de formation : les années ou mois d’apprentissage que décrit le roman ont été terribles – mais pas vains : il y a une issue, on est dans un domaine d’expérience, pas de pure épreuve. Alex, au terme de ce processus, est mûr pour tomber amoureux, pour fonder une famille, pour vivre avec ses semblables… Alors qu’au contraire, la version kubrickienne, elle, est plutôt de facture nietzschéenne : c’est une impitoyable déconstruction du processus de la civilisation, dont la seule “leçon” qui pourrait s’en tirer serait que la seule issue pour un sujet rétif à son devenir équivalent à un animal domestique, est de préserver à tout prix et par tous les moyens sa force vitale, c’est-à-dire sa réserve sauvage d’irrégulier, d’indompté, de dissident – au moins intérieur. Ne pas oublier la date du film : 1971 – on est dans les années incandescentes, l’attaque contre la psychiatrie policière, contre le système pénitentiaire, la vision désenchantée des élites politiques et intellectuelles portent la marque de l’irrespect généralisé qui s’étendait sur ces années-là. Il n’est pas sûr que l’on puisse qualifier cette “leçon” – qui consiste à nous dire qu’au fond l’Etat qui protège et qui civilise, les savants qui élaborent les savoirs nouveaux, les humanistes qui humanisent (etc.) sont pires que la première petite brute (blonde, en l’occurrence) venue – de cynique. Ou alors au sens du cynisme antique, un cynisme diogénique qui s’assigne la tâche première de nous ouvrir les yeux sur le jeu des puissants, de déchirer le drapé de la vie civilisée pour nous en montrer les poulies et les ficelles. Et surtout, qui, face au mensonge constitutif de la civilisation, de la culture, adopte le parti d’en rire plutôt que de succomber aux facilités d’une interminable déploration.

8C’est ici que nous rejoignons directement notre sujet.

9Kubrick est, en revanche, totalement fidèle à Burgess quant au ton de la narration, lequel est lui-même tout entier calqué sur ce qui constitue la grande invention du roman anglais du XVIIIème siècle, le ton d’une narration d’une ironie plus ou moins bienveillante ou mordante, mais en tout cas destinée à établir une distance critique, une distance propice à la réflexion, entre le “héros” ou, plus généralement, les personnages et le lecteur. Fielding, Thackeray – et dont le modèle, pour moi, est le roman de Thackeray – Les Aventures de Barry Lyndon, où l’on retrouve Kubrick, ce n’est pas un hasard, tous les films de Kubrick entretenant entre eux des correspondances plus ou moins distinctes ou secrètes, mais qui assurent la solidité de l’œuvre…  Ici, l’originalité du procédé mis en place par Burgess et repris par Kubrick est celle qui consiste à faire d’Alex le propre narrateur de ses propres faits et gestes, heurs et malheurs, mais dans une langue et sur un ton qui établissent une disjonction permanente avec ces faits et gestes, créent un effet de distanciation, et, au bout du compte, suscitent le rire ou bien quelque chose comme un sentiment de jubilation.

10La narration repose en effet sur une série de procédés visant à casser l’identification du spectateur aux images violentes, aux scènes violentes, à en désamorcer la séduction : ton sentimental du roman à la Richardson (le mélo – que l’on retrouve dans la scène du retour de l’enfant prodigue) totalement out of time, langue du XVIIIème, adresse au spectateur (au lecteur), et aussi, bien sûr, la grande trouvaille de Burgess, recours à cet espéranto d’anticipation mêlant des mots de russe à de l’argot anglais, ceci destiné à créer un effet de trouble chronotopique en suscitant une impression de présent décalé, légèrement déplacé vers un avenir unheimlich, mais sans tomber dans le registre du roman d’anticipation. Enfin, dernier élément de narration destiné à contrarier la fascination exercée par l’ultraviolence et à déplacer celle-ci du côté d’une sorte d’excès bouffon ou de carnaval – la musique, la “grande musique” maltraitée, mutilée, dénaturée, torturée à l’électricité du synthétiseur. Ici, Kubrick dénature la musique classique pour les fins de sa narration sarcastique en pensant sans doute à ce que les nazis lui ont fait subir, en matière de détournement – qu’est-ce qu’on ne fait pas faire à la “grande” musique ! Une profanation ironique.

11Et donc, ce serait un contresens massif sur le film que d’y voir un usage opportuniste de l’ultraviolence – et de son antagonique, la violence totalitaire, celle de l’Etat et de ses institutions. Ce serait ignorer l’usage systématique de l’excès, de la surcharge, de la parodie, de la surenchère – la part déterminante du sarcasme. Le côté opérette gore, particulièrement saillant dans certaines scènes – la bagarre des drougs contre la bande de Billy Boy, notamment –. Toutes les scènes d’ultraviolence sont en quelque sorte des chorégraphies, avec un rythme trop parfait, des images trop fortes, qui sont celles de la caricature même. Tout est surjoué – ce n’est pas pour rien que Kubrick a choisi pour le rôle-titre Malcolm Mc Dowell, qui est une sorte de clown, tout comme Nicholson dans  The Shining. On ne peut pas faire à Kubrick le reproche de tomber dans le panneau de l’« esthétisation de la violence », puisqu’au contraire, il est en quête, avec ce film, d’une solution esthétique au défi que constitue le traitement au cinéma (donc en images/sons et par les moyens du montage) la présentation de formes de violence extrêmes, de conduites ultraviolentes, d’actions extrêmement violentes, y compris des actions comme l’homicide (involontaire) ou le viol sur un mode qui ne les magnifie pas, mais les expose comme problème. Alex n’est à aucun moment présenté dans le film comme un “héros”, et ses drougs sont de sinistres imbéciles, comme le montre leur destin ultérieur. Leur violence n’est pas héroïsée, mais plutôt exposée comme un mirage, un faux enchantement, un misérable mirage, une drogue – une extase éphémère, suivie d’une chute sans fin. Un domaine d’intensités superficielles et fallacieuses. Ici, d’ailleurs, le premier à se tromper est Burgess qui trouve que le « passage à l’image » des scènes de violence décrites dans son film en dénature le sens et suscite une fascination suspecte pour cette violence. Mais on comprend bien pourquoi Burgess se trompe – il est un homme du livre, et il ne s’oriente pas très bien dans le monde des images.

12Kubrick récuse également toute approche sociologique de l’ultraviolence, que ce soit celle d’une sociologie policière qui ferait d’Alex un primo-délinquant puis un récidiviste, ou bien celle d’une sociologie humaniste qui verrait en lui une victime de la société, du chômage, de la démission de l’autorité parentale et d’un urbanisme déshumanisé. Le film ne travaille aucunement dans ce type de catégorie sociologique, Alex est, comme personnage de l’ultraviolence, beaucoup plus proche des gouapes des romans de Genet (Querelle de Brest, Pompes funèbres…), des films de Pasolini (Accatone) que des « casseurs des cités » dont nous parle à longueur de pages la sociologie de bazar des journaux. Il est un curieux mélange d’insouciance sauvage, polissonne, prédatrice et de satanisme baudelairien. Dans son ultraviolence, entre en composition non seulement sa rétivité à la domestication, à la normation sociale, mais aussi un solide attrait pour le mal. C’est son côté non seulement indompté, mais pervers aussi. C’est sans doute ce qui a plu à Kubrick, dans le personnage imaginé par Burgess : qu’il vient nous rappeler qu’il n’est pas de vraie grande passion pour la vie, de vraie liberté sauvage sans un doigt d’attrait pour le mal, de démesure, de méchanceté et de perversité (Nietzsche). C’est le côté “diable” d’Alex.

13Mais le trait de génie de Burgess auquel, ici, Kubrick emboîte le pas, est d’avoir construit son récit non pas en donnant la parole en premier lieu aux représentants de la norme appelés à juger les écarts de conduite et les exactions commises par ce diable, mais au diable lui-même dont la disposition subjective est, de façon désarmante, celle d’un innocent, d’une sorte d’enfant joueur qui s’amuse à organiser des rixes, des intrusions violentes chez les bobos, des parties à trois avec des gamines… Là encore, la narration désoriente le spectateur et l’empêche de se laisser gagner par l’esprit de sérieux d’une perception indignée de tous ces accès de violence “gratuite” : car toute cette débauche de violence “montrée” est constamment débranchée par les interventions du narrateur, avec son ton tantôt enjoué, tantôt sentimental, tantôt larmoyant – propre en tout cas à introduire la dimension d’une sorte de second degré permanent.

14L’enjeu du film de Kubrick n’est pas de séduire en exhibant la « belle violence », celle du sang bien rouge qui se met à couler, comme dit Alex (mais nous ne sommes à aucun moment appelés à nous identifier à Alex), mais de construire un apologue, qui tourne autour d’une philosophie noire et dé-moralisée de la civilisation : civiliser ne consiste pas à transformer l’enfant qui est une sorte de petit animal sauvage en être moral et sociable, mais à refouler une violence avec une autre, laquelle est plutôt pire que la première. Il est bien clair que si nous ne sommes pas convoqués à nous identifier à Alex, le dispositif narratif du film étant ainsi fait que nous éprouvons à son égard toute une gamme de sentiments variés, allant de l’horreur à la compassion, le coupable se transformant en victime dans le cours du film, selon un processus destiné à brouiller tous les repères identificatoires, néanmoins, s’il est un parti de l’auteur qui se manifeste dans le film, sous une forme plus ou moins cryptée, ce serait plutôt en faveur d’Alex que de l’autorité, à travers ses différents représentants. Bien sûr, politiquement, l’alliance qui s’annonce à la fin entre le représentant de l’autorité politique (« The Minister of the Interior or Inferior », dans la version déjà très sarcastique de Burgess) dessine bel et bien les contours d’une espèce de fascisme. C’est une fin d’un “immoralisme” absolu, mais seulement pour autant qu’elle vise à nous montrer une vérité cachée de la politique contemporaine et, au delà, du processus d’apprivoisement des passions sauvages dans nos sociétés. Mais, avec tout cela, Alex demeure celui qui conserve en lui quelque chose comme une part de l’indompté, de l’ingouvernable. Et il semblerait bien que si quelque chose se garde, tous comptes faits, in extremis, d’une qualité proprement humaine, de la liberté, de la capacité d’être singulier, quelque chose qui résiste à la normation homogénéisante, c’est bien, malgré tout, Alex qui l’incarne, avec ses gros fantasmes de film X, avec la sauvagerie vraiment primaire, dans tous les sens (sans élaboration) de son désir… Et c’est la raison pour laquelle le film peut s’achever sur un formidable éclat de rire plutôt que sur une mise en garde solennelle contre les dangers du nouveau totalitarisme, des nouveaux fascismes, etc. C’est pour cela que le film de Kubrick se présente ici comme l’antagonique même du 1984 d’Orwell, un livre non seulement médiocre, au plan littéraire, mais vraiment pénible voire affligeant par l’esprit de sérieux et le sérieux d’église qui le mine.

15Le Orange mécanique de Kubrick est, à ce titre, tout sauf une de ces anti-utopies destinées à avertir les vivants sur le ton de solennité requis, des dangers mortels qui menacent leur intégrité s’ils laissent proliférer les dangers que recèlent les pouvoirs modernes ; c’est au contraire une démolition joyeuse et même jubilante du récit d’édification (dans les deux sens du terme) de la modernité. Le fait que, fondamentalement et en dépit de tout, le conducteur du récit soit le rire, même dans les scènes les plus éprouvantes (le viol et l’homicide involontaire, le reconditionnement d’Alex, au cinéma…) est, fondamentalement une position philosophique. C’est un film vitaliste qui aimerait nous convaincre que le cercle de la domestication ne se referme jamais tout à fait, parce que la vie, comme flux, comme impulsion, comme énergie, finit toujours par trouver des brèches et des lignes de fuite. Alex c’est la vie, et la vie, comme principe vital, c’est fondamentalement immoral, en deçà ou par-delà  la morale et, si nous le savons, alors nous ne perdons pas tout à fait le goût de rire, nous ne sommes pas encore passés du côté des araignées et des cancrelats (Zarathoustra). L’idée vitaliste, ici, qui rejoint Nietzsche, encore une fois, c’est que la vie ne peut pas s’affirmer contre tout ce qui conspire à l’éteindre sur un mode civilisé, tempéré. Elle a nécessairement un pacte avec la violence, et la violence extrême, car elle seule permet de rompre l’encerclement de la domestication, de l’animalisation du bétail humain. Donc, l’ultraviolence dont Alex et sa bande sont  le vecteur ne peut pas être montrée, mise en scène sur un mode tout entier péjoratif, car ce mode péjoratif coïncide avec le regard que les ennemis de la vie, les promoteurs des disciplines, les vicaires de la police des conduites, portent sur elle. L’ultraviolence doit être aussi montrée dans son caractère éruptif et strident, comme ce qui rompt l’encerclement de la vie par les veilleurs de nuit de la domestication – même si elle s’avère à l’usage être davantage un piège qu’une solution.

16Le rire n’est pas seulement “possible”, dans cette optique, il est la seule perspective possible, celle de la résistance de la vie à la violence de cette forme (moderne, occidentale…) du processus de la civilisation. Le rire signale que l’espérance n’est pas éteinte : l’affaire n’est pas entendue, le zoo humain (Sloterdijk) n’est pas encore entièrement clôturé – c’est le sens de la fin “ouverte” du film, où se célèbre le retour triomphant des forces primaires de la vie : la grande santé d’Alex contre la santé médicale/policière promue par les fossoyeurs de la vie. La dimension sarcastique du film s’agence autour de la “double guérison” d’Alex : une première fois, guérison sinistre en forme de déchéance aux conditions des disciplines et des traitements de reconditionnement, une seconde aux conditions de sa résurrection (Zarathoustra, encore). Le film tourne le dos aux processus actuels sans cesse accentués, puisqu’il est un manifeste contre la médicalisation de la vie, contre son immunisation toujours croissante. Une image terrifiante et comique de cette tendance : Alex nourri à la cuillère, comme un bébé, le Nanny State et le re-devenir mineurs des sujets dans nos sociétés.  Cette violence-là, qui se montre sur un mode inversé comme protection et prise en charge, ne peut être traitée que sur un mode de dérision.  Et pourtant, elle est terrifiante : Alex, réduit à l’état de légume, à l’issue de son traitement et des malheurs afférents. De même, des personnages comme le gardien-chef de la prison, incarnation d’une autorité certes démodée, mais toujours agissante : il fait rire, précisément parce qu’il est le représentant pathétique d’une autorité en perte de vitesse (le disciplinaire/punitif), et qu’au fond il est moins un salaud que bien d’autres dans le film (il est ici au même plan que le prêtre – les pouvoirs anciens) – les autres, qui portent moins à rire, ce sont les représentants des pouvoirs qui montent, Ludovico, le savant qui expérimente sur le vivant (cf. Milgram et son fameux test) et le ministre de l’Intérieur, manipulateur en chef et apôtre de la société de contrôle. Ces derniers font moins rire, parce qu’ils se sont emparés des motifs avantageux de la “réforme” et de l’humanisation des peines pour tenter de promouvoir leur politique sécuritaire et démagogique - ça ne vous rappelle rien ?

17Aux dispositifs de pouvoir traditionnels - police, justice, PJJ protection judiciaire de la jeunesse - dispositifs alliant surveillance et répression viennent se substituer de nouvelles alliances : représentants de la démocratie du public le regard rivé sur les sondages et l’horizon des élections à venir, “savants” (pouvoir médical) et, éventuellement élites intellectuelles. Une “modernité” du pouvoir qui, à l’usage, s’avère pire que les “archaïsmes” des formes antérieures.

18Ici, on retrouve le procédé qui avait cours dans le roman de Vonnegut : là où se présente un certains seuil de saturation dans ce qui suscite l’effroi, l’horreur, le dégoût, le mépris, l’indignation, le découragement et qui, toujours, s’associe à des formes de violence extrême, apparaît ce débouché risqué, mais toujours possible du rire libérateur, que l’on pourrait appeler le rire trotz alledem (Heine, Biermann), le rire malgré tout, le rire-plutôt-qu’-en-pleurer (Tucholsky).  Un rire qui peut se moduler selon toutes sortes de modalités : sarcastique, ironique, humoristique, mordant, énorme (Jarry), absurde, déchaîné… C’est par exemple sur ce mode que se construit la scène où s’effectue la démonstration de la guérison d’Alex, devenu tout à fait allergique à quelque violence que ce soit – le sexe, la baston. « Lerne lachen ohne zu weinen » (Tucholsky).

19Le rire a ici une fonction critique. Il exprime cette sorte d’horreur sacrée que nous inspirent cette engeance. Alors qu’Alex, c’est différent, parce qu’il est pour nous au-delà de toute critique, au sens où il est quelque chose comme “notre inconscient”, l’inconscient de chacun d’entre nous…

Annexes

Pour citer ce document

Alain Brossat, «Alex invictus - Orange mécanique ou l'inservitude volontaire», Revue Appareil [En ligne], Varia, Articles, mis à jour le : 14/01/2009, URL : http://revues.mshparisnord.org/appareil/index.php?id=698.

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07/02/2010

Vive les "taupes situationistes"

retrouver ce média sur www.ina.fr

Les administréEs reconnaitrons le faux agitateur Roland RIES

15:52 | Lien permanent | Commentaires (0) |

06/02/2010

Où est le Ziegelbrenner ?

http://ml.federation-anarchiste.org/article1331.html

Publié dans Fanal en 1927, ce texte est un appel d’Erich Mühsam à son compagnon Ret Marut, alias l’écrivain Traven, alors bourlinguant à travers le monde avant de se fixer au Mexique. Il est a noter que le passé anarchiste de Traven est systématiquement occulté dans les milieux littéraires, du moins en France.

« Un lecteur de Fanal sait-il où se trouve le Ziegelbrenner [1] ? Ret Marut, camarade, ami, compagnon de lutte, homme, signale-toi, bouge-toi, donne signe de vie ; ton cœur n’est pas devenu celui d’un « bonze », ton cerveau ne s’est pas sclérosé, ton bras n’est pas devenu paralysé, ton doigt engourdi. Les Bavarois ne t’ont pas eu en 1919 ; ils te tenaient déjà au collet quand tu leur as encore échappé dans la rue. Autrement, tu te trouverais sans doute aujourd’hui là où se trouvent Landauer et tous les autres, de si vivants esprits, là où je serais aussi s’ils ne m’avaient déjà eu quatorze jours auparavant et ne m’avaient traîné hors de ce centre où l’on assassine.

« À présent ils ne peuvent plus t’embarquer. L’amnistie de l’an passé doit t’être applicable. Un jour viendra où l’on établira devant l’histoire la formation et le déroulement de la "Commune" bavaroise. Ce qu’il y a eu jusqu’à maintenant relevait d’un jugement partisan et confus, inspiré par la sottise et la haine, de manière injuste et pharisienne. Moi aussi je suis trop partie prenante, trop étroitement et personnellement impliqué dans les événements, trop profondément mêlé aux controverses sur les erreurs et les mérites de cette Révolution pour savoir être l’historien avec assez d’objectivité.

« Tu étais le seul actif dans les événements et capable, en même temps, de voir avec le recul ce qui allait mal, ce qu’on voulait de bien, ce qu’on entreprenait de juste et ce que l’on aurait dû entreprendre de plus juste. La succession de Landauer, ses lettres, ses discours, son action sur la fin, il faudra les soumettre dans peu de temps à la critique publique. Tu étais à ses côtés ; le secondant, le stimulant lorsqu’il était commissaire du peuple à l’Information et à la Propagande. Nous avons besoin de toi. Qui connaît le "briquetier" ? Qui, parmi les lecteur de Fanal, sait où l’on peut trouver, toucher Ret Marut ? Que celui qui peut le trouver, remette ce numéro. Beaucoup demandent de ses nouvelles, beaucoup l’attendent. Nous lançons un appel. »

Erich Mühsam, Fanal, avril 1927

Le texte d’Erich Mühsam (ci-dessus) a été trouvé sur un site Internet qui mérite d’être signalé. C’est celui de Partage noir (http://partage-noir.levillage.org).

Il vous propose des dossiers sur la Commune de Paris et la république des Conseils de Bavière (la brochure du même nom est entièrement en ligne), également des biographies de Ricardo Flores Magón, George Grosz, André Gill, Jaroslav Hasek, Erich Mühsam, Gustav Landauer, Frans Masereel, Ernst Toller et bien entendu B. Traven (Ret Marut). Mais également divers documents ayant trait à des publications, des revues comme Fanal, et des correspondances surprenantes. Ainsi, vous trouverez de nombreux papiers de Mühsam - pour les amateurs de littérature prolétarienne, un article sur Panaït Istrati !

Pour couronner le tout, ce site est d’une sobriété telle que sa visite se fait « fingers in the nose » ! Pour les connaisseurs, il est mis en page grâce au logiciel libre SPIP. Bref un régal !

[1] 1 Du nom de la revue anarchiste qu’avait lancée Traven sous le pseudonyme de Ret Marut : Der Ziegelbrenner (« Le briquetier »). Traduction J.-H. Source : http://partage-noir.levillage.org.

 

Creuse-Citron - No 17, été 2008.
No 17, été 2008
Beau comme une prison qui brûle.

 

09:13 | Lien permanent | Commentaires (0) |

04/02/2010

Chronique du racisme ordinaire : Pour TF1, l'Afrique ça pique

01/02/2010 09:25:21 | Jeune Afrique | Par : Marwane 
Ben Yahmed

Combien de temps faudra-t-il encore subir la litanie de clichés éculés sur l’Afrique dans les médias généralistes occidentaux ?

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Scène tournée en intérieur avec des décors réalisés par les techniciens de la Propaganda Staffel

 

Déjà si souvent réduit à son manque d’atomes crochus avec la démocratie, à sa pauvreté généralisée, à ses guerres ethniques ou à son goût prononcé pour la corruption, le continent n’a-t-il pas évolué au cours des derniers lustres pour qu’on le caricature encore, en 2010, comme une terre d’aventure hostile, peuplée de hardes d’animaux sauvages et dangereux, où la température ne descend jamais au-dessous de 45 °C et où les moustiques sont avides du sang frais des petits Blancs ?

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Quatre-vingts ans après Tintin au Congo – Hergé avait au moins l’excuse d’être, si l’on peut dire, de son époque –, la chaîne privée française TF1 (la première d’Europe) vient de relancer un programme de téléréalité qui, cette fois, flirte dangereusement avec les poncifs racistes. Son nom : « La Ferme Célébrités ». Réunir seize ersatz de sous-vedettes (si, si, c’est possible) pour les filmer 24 heures sur 24 en train de traire des vaches ou de nettoyer une écurie n’élève déjà pas particulièrement l’esprit. Mais le divertissement en question propose, à l’occasion de sa troisième édition, de quitter la campagne française pour poser ses bagages dans la réserve naturelle de Zulu Nyala, en Afrique du Sud. « ça va être chaud ! » comme l’écrit un très sérieux quotidien parisien : brousse, savane, bestioles et… maladies.

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Interrogés par la presse hexagonale, que cet exotisme inattendu interpelle visiblement, les deux animateurs vedettes de l’émission, que nous ne citerons pas, par charité, enchaînent les perles consternantes sans que personne n’y trouve à redire : « Entre les animaux qui piquent et la température qui dépasse 50 °C, les candidats ne vont pas être ménagés » ; « Notre rôle est de voir comment ils vont survivre en Afrique » ; « Qu’y a-t-il de mal à partir en Afrique pour voir des animaux et rigoler un peu » ; ou encore : « Les papillons ont la taille d’un deltaplane »

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… Angela Lorente, Madame Téléréalité chez TF1, elle, a rassemblé ses neurones pour résumer l’objectif du programme : « On va jouer sur l’hostilité, c’est ça le but en les emmenant en Afrique. Avec les animaux, on a tous les ingrédients pour faire un bon divertissement »… Fort heureusement, les concepteurs de l’émission n’ont pas songé à introduire quelques êtres humains, même pour séduire la fameuse ménagère de moins de 50 ans. Sinon, nous aurions eu droit à des autochtones cannibales vêtus de peaux d’antilopes… Bref, le pire est à craindre pendant les dix semaines que va durer ce bêtisier à ciel ouvert.

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Le racisme ordinaire, qui se nourrit essentiellement de l’ignorance, avait-il besoin d’une telle publicité ?

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03/02/2010

Le baiser de la Lune

Le baiser de la lune - Voila
Le baiser de la lune - Voila

Un dessin animé pédagogique soumis à des pressions ultra-conservatrices

L’Inter-LGBT écrit au ministre de l’Education nationale, au sujet du projet de dessin animé pédagogique "Le baiser de la lune", soumis à des pressions ultra-conservatrices.

courrier de l’Inter-LGBT - 1/2/2010

Ministère de l’Éducation nationale
Monsieur le Ministre Luc Chatel
110 rue de Grenelle
75357 Paris SP 07

A l’attention de Luc Chatel,

Objet : Projet de film « Le Baiser de la Lune »

Monsieur le Ministre,

A plusieurs reprises notre inter-associative, accompagnée ou non du Collectif Education contre les LGBTphobies en milieu scolaire et SIDA INFO SERVICE (Ligne Azur), a eu l’occasion d’évoquer la lutte contre les discriminations liées à l’orientation sexuelle et l’identité de genre avec vos conseillers.

Vous n’êtes pas sans savoir qu’en 2010, en France, l’homophobie et la transphobie perdurent, avec des conséquences parfois dramatiques. Elles peuvent pousser au suicide des adolescent-e-s ou les empêcher de s’épanouir dans leur scolarité, lorsqu’elles génèrent dans les établissements scolaires un climat de rejet.

Que ce soit pour les élèves mais aussi pour les personnels homosexuel-le-s ou transexuel-le-s, l’école peut très vite devenir un lieu difficile à vivre. Ainsi, pour les personnels par exemple, comme le montre l’enquête de la HALDE (Falcoz mars 2008), la visibilité n’est souvent pas possible, les discriminations subies sont hélas très nombreuses, le parcours professionnel est semé d’embûches, par le refus de promotion par exemple.

L’éducation à la sexualité, dont les textes prévoient pourtant trois séances annuelles par niveau (circulaire n° 2003-27 du 17/02/2003) ne bénéficie pas à l’ensemble des élèves, la lutte contre les discriminations et les préjugés LGBT-phobes est laissée bien souvent aux seules interventions d’associations, qui nonobstant leur qualité ne peuvent réussir à sensibiliser l’ensemble des élèves. Rien ne peut remplacer l’engagement de tout le corps enseignant, ni les programmes et les manuels scolaires qui devraient aborder ces questions quand le sujet le justifie

Le ministère de l’éducation dont vous avez la charge en a pris conscience depuis quelques années et concernant la lutte contre les discriminations, les circulaires adressées aux chefs d’établissements scolaires pour les rentrées 2008 et 2009 précisent que « la communauté éducative doit faire preuve de la plus grande vigilance et de la plus grande fermeté à l’égard de toutes les formes de racisme, d’antisémitisme, d’homophobie et de sexisme. Tout propos, tout comportement qui réduit l’autre à une appartenance religieuse ou ethnique, à une orientation sexuelle, à une apparence physique, appelle une réponse qui, selon les cas, relève des champs pédagogique, disciplinaire, pénal ou de plusieurs d’entre eux ».

C’est en ce sens ce qui se passe autour du projet « Le Baiser de la lune » nous inquiète au plus haut point. Animation poétique destinée à aborder les relations amoureuses entre personnes du même sexe auprès des enfants du cycle 3, en expliquant simplement qu’il existe « différentes façons de s’aimer ce film est conçu comme un outil pédagogique qui a bénéficié du soutien financier du Ministère de la Jeunesse et des Sports, du Conseil Régional de Bretagne, des Conseils Généraux des Côtes d’Armor et du Finistère, de la Ville de Rennes, de la Ligue de l’enseignement 35, de SOS homophobie, du Centre GLBT de Rennes et du Centre National de la Cinématographie.

Alors que le film est en production, des associations dont l’objectif est « de prévenir des dangers de l’homoparentalité, et fournir les arguments nécessaires à la défense de la famille » ont initié deux pétitions intitulées pour l’une « « Halte aux incitations homosexuelles dans les écoles primaires ! » et pour l’autre « Halte à la propagande en faveur de l’homosexualité au sein de l’école » adressées à différentes institutions partenaires du projet dont le Ministère de l’Éducation nationale.

Dans l’affaire du « Baiser de la lune », nous savons que les formes officielles de demande de partenariat n’ont peut être pas été respectées. Malgré tout, pour l’InterLGBT, ce projet doit être soutenu et l’ampleur prise par la polémique doit être pour le ministère l’occasion de montrer à la fois sa résistance à la pression de lobbys ultra-réactionnaires et son engagement ferme et concret en faveur de la lutte contre toutes les discriminations en général et en particulier celles touchant les élèves et personnels LGBT.

L’Inter-LGBT sera donc très attentive à vos déclarations et aux actions du Ministère de l’Éducation nationale concernant la lutte contre les discriminations dont celles portant sur les LGBTphobies, et rappelle les engagements pris :

  • un envoi à la rentrée scolaire 2009/2010 des brochures d’information destinées aux personnels intitulé « Homophobie : savoir et réagir » ;
  • la réédition d’une affiche et de cartes mémos renvoyant vers un dispositif d’écoute et de soutien aujourd’hui supporté par la Ligne Azur ; dont l’Inter-LGBT souhaite toujours l’envoi dans les collèges.
  • la mise en place d’un groupe de travail permanent à la Direction générale des enseignements scolaires (DGESCO) pour lutter efficacement avec les associations contre les discriminations ;
  • la mise en place d’un module de formation à destination des enseignants, sur le modèle des expériences menées à l’étranger, notamment en Belgique.

Nous vous sollicitons donc, Monsieur le ministre, afin de vous rencontrer pour évoquer avec vous les formes de l’engagement que votre ministère est prêt à prendre aussi bien sur les questions de l’éducation à la sexualité que celles de la lutte contre des discriminations qui frappent aussi bien les élèves que les personnels.

Nous vous prions de recevoir, Monsieur le ministre, l’expression de nos sentiments les plus respectueux.

Philippe Castel, Porte parole de l’Inter-LGBT

 

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Alain Brossat : TOUS COUPAT TOUS COUPABLES

Le moralisme antiviolence

La campagne qui s’est développée en faveur des inculpés de Tarnac est portée par un si vif et si constant désir d’innocence, de si persistantes références à la légalité, à l’inoffensive innocence des inculpés qu’il apparaît très distinctement que, pour l’essentiel, le référent démocratique indistinct continue à obscurcir la perception du présent politique de ceux qui s’y trouvent mobilisés.

Deux textes  : l’un – «  Tous Coupat, tous coupables  »  ; l’autre, «  Le Moralisme anti-violence  », remanié d’après le texte publié dans le n° 29 de la revue Lignes (mai 2009), consacré au thème de la «  Violence en politique  », ici réunis dans un court volume, vif, engagé, à la vérité tout à fait intempestif  : ne visant rien moins qu’à affirmer que la politique ne saurait, sans hypocrisie, prétendre faire l’économie de la violence  ; sans hypocrisie ni danger  : tout ce qu’elle refoulera ainsi, ou qu’elle croira avoir ainsi conjuré lui sera rendu, retourné, qui sait de quelle façon et au bénéfice de qui  ? La vérité veut d’ailleurs qu’on dise ceci  : que n’est ainsi conjurée, stigmatisée qu’une seule sorte de violence, celle à laquelle sont tentés de recourir ceux à qui manque tout autre forme de recours (disons la violence de défense ou d’opposition)  ; pas la violence policière de l’État ni la violence sociale de la domination économique. Elles ne s’en trouvent que d’avantage – définitivement  ? – légitimées. Vif, engagé, intempestif, ce livre est drôle aussi, au moins autant que la situation le permet.

À propos de « l’affaire Tarnac »  : «  Ce qui est ici en question n’est évidemment pas la nécessité impérieuse que s’organise une solidarité sans faille avec les inculpés de Tarnac, et que celle-ci soit aussi puissante et déterminée que possible. La question est plutôt que cette solidarité s’est déployée sur une ligne de pente dont le propre est qu’elle ensevelit sous l’épaisse couche de cendres d’une police sentimentale et « démocratique » tout ce qui pouvait constituer le venin, le ferment de radicalité de L’Insurrection qui vient, avec son appel à se mettre « en route ». Le rassemblement informe et sans bords qui s’est constitué en faveur des inculpés (et dont, répétons-le, la volte-face des journaux a donné le signal et en quelque sorte défini les conditions) n’est pas sans rappeler le consensus anomique, propre à la « démocratie du public » brocardé par des auteurs comme Rancière et Badiou  ; il s’étend maintenant jusqu’aux dirigeants du parti socialiste, voire du Modem et, inclut bien sûr, le télégénique Besancenot  ; mais c’est un rassemblement qui se tient aux antipodes de ce que s’efforçait de présenter L’Insurrection qui vient et la décision d’y faire jouer en acte le motif de la communauté. »

À propos de la violence dans les sociétés démocratiques  : « Nous n’en finissons pas de subir des injonctions d’avoir à nous prononcer contre toute forme de politique violente, et, plus généralement, contre la violence sous toutes ses formes. L’aversion du public contemporain à la violence vive est constamment soutenue par la promotion de normes immunitaires dont l’effet est de jeter le discrédit aussi bien sur toutes sortes de conduites coutumières dans nos sociétés (la bagarre du samedi soir, la fessée administrée à l’enfant turbulent, la main baladeuse dans le métro) que sur l’engagement physique dans les pratiques politiques (la manifestation virant à l’émeute, le pugilat au Parlement, la grève insurrectionnelle…). En même temps, ce mouvement général de pacification des mœurs nourrit le sentiment de l’insécurité, au point que, si nos sociétés n’ont jamais été aussi «  sûres  », elles n’en apparaissent pas moins aux yeux d’une partie au moins de la population comme de plus en plus dangereuses. Au reste, la pacification, la délégitimation de la violence ont une lourde contrepartie  : la concentration toujours plus dense des moyens de violence dans la sphère de l’État et de ce qui s’y agence  : plus nos sociétés son “sûres” et plus elles sont policières et c’est au détriment des libertés publiques que prospère la criminalisation de toute espèce de violence – la récente affaire de Tarnac en est une illustration entre mille. Au demeurant  : “toute espèce de violence” est une expression bien expéditive. Ce dont il est en réalité question est une opération discursive de grand style autour de l’enjeu “violence”. Le mouvement de pacification de la vie sociale et du domaine politique a pour enjeu un formatage rigoureux des perceptions collectives de “la violence” et une réforme radicale du code destiné à séparer le violent du non-violent. En bref, il s’agit d’inculquer à la population la vision sécuritaire/policière de ces enjeux. À ces conditions, sera donc désignée comme violente l’émeute qui a embrasé une cité de banlieue suite à une “bavure” policière – pas cette action policière elle-même  ; sera stigmatisée comme violente une occupation d’usine accompagnée de quelques saccages – pas le licenciement collectif qui l’a précédée  ; sera désignée comme violente une attaque de banque – pas les escroqueries en grand commises par des prédateurs de haut vol comme Kerviel ou Madoff  ; sera décrié comme violent un attentat suicide commis par un kamikaze islamique, pas les “opérations” aériennes de l’armée israélienne sur la bande de Gaza… Dans ces conditions, “la violence” tend à devenir d’une manière exclusive le fait de l’autre – du pauvre, de l’immigré, de la plèbe mondiale, de l’islamiste, de l’État-voyou… Elle tend toujours davantage à faire l’objet de rites de détestation et d’exorcismes, à devenir une question morale plutôt que politique ou sociale. Son évocation péjorative devient un moyen de gouvernement des populations à la peur et à la sécurité, davantage qu’à la paix. Le monde des “pacificateurs” qui nous gouvernent est, comme chacun peut s’en assurer, tout sauf un monde en paix. Surtout, la nouvelle police des discours qui “règle” la question de la violence constitue un formidable empêchement à penser et agencer une politique vive, déliée des dispositifs généraux de la démocratie-marché (Gilles Châtelet). Ce n’est pas seulement que les espaces publics se trouvent de plus en plus occupés par toutes sortes de dispositifs policiers, c’est aussi que l’appareil général de criminalisation de “la violence” tend à désarmer dès l’origine, à la racine, toute entreprise politique qui ne s’effectuerait pas aux conditions mêmes de la domination ou, si l’on veut, de la société de contrôle. Il s’avère à l’usage que le mouvement de “déviolentisation” de la politique qui s’est accéléré sans relâche depuis le début des années 1980, aboutit, en réalité, à annihiler toute énergie politique se déployant hors des espaces du programmable et du gouvernable. Notre impuissance politique actuelle face à l’Etat-Sarkozy qui, pourtant, fait eau de toutes parts et n’est, substantiellement, qu’une bouffonnerie, tient, pour une bonne part, à cette extermination de tout possible politique radical par l’avènement de ce dispositif général anti-violence.  »

Alain Brossat est professeur de philosophie à l’université de Paris-8 Saint-Denis. Il a récemment publié : Le Grand dégoût culturel (Anabet, 2008) ; Bouffon Imperator (Lignes, 2008). Il contribue très régulièrement à la revue Lignes.

Entretien d’Alain Brossat avec Jacques Munier, sur France Culture, À plus d’un titre).

http://www.editions-lignes.com/TOUS-COUPAT-TOUS-COUPABLES.html

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lutte contre les violences de groupes: 3.750 euros d'amende- le fait d'occuper "en réunion" les halls d'immeubles...

L'Assemblée nationale vient d'adopter en nouvelle lecture la proposition de loi UMP qui vise à renforcer la lutte contre les violences de groupe et qui institue notamment un délit d'intrusion dans un établissement scolaire.

Le texte, adopté dans la nuit de mercredi à jeudi, prévoit aussi de sanctionner -deux mois de prison, 3.750 euros d'amende- le fait d'occuper "en réunion" les halls d'immeubles "en empêchant délibérément l'accès ou la libre-circulation des personnes".

Les députés PS ont voté contre, déplorant que leurs propositions n'aient pas été retenues (police de quartiers, contrat de sécurité scolaire, sanction précoce contre les primo-délinquants...).

"A chaque fois, l?UMP a voté contre, alors que ces propositions étaient inspirées par le bon sens, demandées par des élus locaux de toutes sensibilités politiques", a déploré la députée PS spécialiste des questions de sécurité, Delphine Batho.

Concernant l'épineuse question des halls d'immeuble occupés, le PS avait même fait adopter, avec le soutien du Nouveau centre, un amendement selon lequel "le fait d'occuper en réunion et de façon abusive les espaces communs d?un immeuble collectif d?habitation constitue un trouble de voisinage puni d?une contravention de cinquième classe".

Le gouvernement, représenté par le secrétaire d'Etat à la Justice, Jean-Marie Bockel, est revenu sur cette disposition en demandant une seconde délibération. "La contravention est le plus souvent sanctionnée par une amende qui n?est dissuasive qu?à condition d?être payée. On mesure les difficultés auxquelles nous serions confrontés", a déclaré M. Bockel.

Député NC, Nicolas Perruchot a "regretté la position du gouvernement".

Le texte doit maintenant repartir au Sénat où l'exécutif souhaite un vote conforme (sans changement) valant adoption définitive.

Copyright © 2010 AFP.

 

Sénat - 2e lecture
(Dossier en ligne sur le site du Sénat)
Proposition de loi , adoptée avec modifications par l'Assemblée nationale en deuxième lecture, renforçant la lutte contre les violences de groupes et la protection des personnes chargées d'une mission de service public, n° 236, déposée le 28 janvier 2010
et renvoyée à la commission des lois constitutionnelles, de législation, du suffrage universel, du règlement et d'administration générale

Article 1er
Création d'une nouvelle incrimination (punie de 3 ans d'emprisonnement et de 45 000 euros d'amende) réprimant de façon spécifique la participation à une bande ayant l'intention de commettre des violences.

Article 2
Extension du délit de participation délictueuse à un attroupement en étant porteur d'une arme (3 à 5 ans de prison et 45 000 à 75 000 euros d'amende) à la personne qui, sans être elle-même porteuse d'une arme, participe volontairement à un attroupement où une ou plusieurs personnes portent des armes de manière apparente.

Article 3
Instauration d'une circonstance aggravante nouvelle lorsque certaines violences sont commises par des personnes dissimulant volontairement leur visage (par exemple à l'aide de cagoules) afin d'éviter d'être identifiées.

Article 4
Modalités selon lesquelles les arrestations lors des opérations de maintien de l'ordre peuvent faire l'objet d'un enregistrement audiovisuel par les services de police judiciaire. La diffusion de ces enregistrements fait l'objet d'une nouvelle incrimination (1 an de prison et 15 000 euros d'amende).

Article 5
Instauration d'une circonstance aggravante lorsque des atteintes aux personnes sont commises ' en raison de leurs fonctions ' sur les enseignants ou les personnels travaillant dans les établissements d'enseignement scolaire. Protection spécifique de leurs proches.

Article 6
Instauration d'une circonstance aggravante lorsque des vols et des extorsions sont commis dans les écoles ou à proximité.

Article 7
Création d'une nouvelle incrimination réprimant de façon spécifique les intrusions dans un établissement scolaire (1 an de prison et 7 500 euros d'amende). Aggravation de la peine lorsque le délit est commis en réunion (3 ans de prison et 45 000 euros d'amende), par une personne porteuse d'une arme (5 ans de prison et 75 000 euros d'amende) et ou par plusieurs personnes dont l'une au moins est porteuse d'une arme (7 ans de prison et 100 000 euros d'amende). Instauration de peines complémentaires (travail d'intérêt général, interdiction des droits civiques, confiscation et interdiction de port d'arme, interdiction de séjour ou du territoire français).

Principaux amendements des commissions


TRAVAUX DE LA COMMISSION DES LOIS

Adoption de la proposition de loi le 10 juin 2009.
Rapport n°1734 de M. Christian Estrosi.

Principales modifications apportées par la commission :

Article 4
Caractère facultatif du versement au dossier des enregistrements audiovisuels d'opérations de maintien de l'ordre (modification introduite dans le texte à l'initiative du Rapporteur).

Article 4 bis (nouveau)
Possibilité de raccordement des forces de l'ordre aux systèmes de vidéosurveillance des bailleurs (article introduit à l'initiative du Rapporteur).

Article 4 ter (nouveau)
Modification de la définition du délit d'attroupement dans les halls d'immeuble (article introduit à l'initiative de M. Philippe Goujon, UMP, Paris).

Article 4 quater (nouveau)
Instauration d'une peine complémentaire (travail d'intérêt général) pour occupation abusive de halls d'immeubles (article introduit à l'initiative du Rapporteur).

Article 4 quinquies (nouveau)
Création d'une nouvelle incrimination réprimant la « vente forcée » dans les lieux publics (6 mois de prison et 3 750 euros d'amende) (article introduit à l'initiative du Rapporteur).

Article 7
Création d'une nouvelle incrimination réprimant de façon spécifique l'introduction d'une arme, sans motif légitime, dans un établissement scolaire par une personne habilité ou autorisée à y pénétrer (5 ans de prison et 75 000 euros d'amende). Instauration de peines complémentaires (travail d'intérêt général, interdiction des droits civiques, confiscation et interdiction de port d'arme) (modification introduite dans le texte à l'initiative du Rapporteur).

Texte de la commission venant en discussion en séance publique

Voir le compte rendu n° 55 de la commission.


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02/02/2010

soirée débat sur les prisons aux Epines

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Anne Sylvestre "Clémence en vacances"

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Procès de l’incendie du centre de rétention de Vincennes... la comédie continue lundi au TGI de Paris

Le procès s’est poursuivi lundi 1er février sans les prévenus et sans les avocats de la défense et reprendra demain, mardi 2 février à 14h00, 16ème chambre.

Lundi 1er février 2010

Les avocats de la défense ont claqué la porte aujourd’hui du procès sur l’incendie en 2008 du centre de rétention administrative (CRA) de Vincennes, en dénonçant des conditions "profondément inéquitables" de son organisation.

Ce procès devait initialement durer trois jours et se terminer mercredi dernier mais, avec les différentes suspensions d’audience qui ont émaillé les débats, il n’a pas encore pu vraiment débuter.

Le tribunal doit visionner une trentaine d’heures de vidéosurveillance, le principal élément à charge dans ce dossier.

A la reprise des débats, suspendus mercredi dernier après trois journées très agitées et émaillées d’incidents, les avocats ont demandé à la présidente de la 16e chambre correctionnelle, Nathalie Dutartre, de reporter le procès.

Mais après cinq minutes de suspension, Mme Dutartre a décidé que cet "incident" serait "joint au fond" (tranché à l’issue des audiences), et que les débats pouvaient donc se poursuivre, avec la projection vidéo. "Sans nous", ont alors lancé les six avocats de la défense, en quittant la salle.

L’audience a été levée à 19h30 et reprendra demain, mardi 2 février à 14h00, 16ème chambre.

Les avocats de la défense ne comptent pas en rester là, ils organisent une conférence de presse le mardi 2 février 2010 à 11H30 au siège de la Ligue des Droits de l’Homme, 138 rue Marcadet, Paris 18.


08:21 | Lien permanent | Commentaires (0) |

 
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