Ce devait être la révolution. Le grand retour de l'enfant prodigue, la France, dans le commandement intégré de l'Otan, qu'elle avait quitté sur un coup d'éclat du général de Gaulle en 1966. La France de nouveau dans le saint des saints de l'Alliance transatlantique, on allait voir ce qu'on allait voir. « La France sera plus forte, la France sera plus influente, promettait Nicolas Sarkozy dans un discours à l'Ecole militaire, le 11 mars 2009, quelques jours avant le sommet de l'Otan de Strasbourg-Kehl. Nous devons être là où s'élaborent les décisions et les normes, plutôt que d'attendre dehors qu'on nous les notifie. »

Postes honorifiques
Dix-huit mois plus tard, le bilan est particulièrement mitigé. La France a certes obtenu quelques postes prestigieux : la direction d'un des deux commandements suprêmes, l'Allied Command Transformation (ACT), basé à Norfolk (Virginie), confié au général Stéphane Abrial ; le secrétariat général adjoint pour les investissements de défense, poste d'ordinaire réservé aux Américains ; et un des trois commandements opérationnels basés en Europe, celui de Lisbonne.
Pas de quoi remettre en cause l'hégémonie anglo-saxonne pour autant. « Ce sont des postes importants, mais les vrais noeuds décisionnels sont souvent un peu plus bas, chez les N-2 ou N-3, assure Louis Gautier, professeur à Lyon III et ancien conseiller à la défense de Lionel Jospin lorsqu'il était Premier ministre. Les Anglo-Saxons sont des spécialistes de la conquête de ces carrefours décisionnels. Nous, les Français, nous ne savons pas faire. »
La seule conséquence certaine du grand saut, c'est son coût pour les finances françaises. Avec 11,62 % du budget militaire et la même part du budget d'investissement en 2010, la France est le troisième contributeur financier de l'Alliance, derrière les Etats-Unis et l'Allemagne, et devant le Royaume-Uni (graphique ci-contre). Le retour dans le commandement intégré va corser l'addition : selon l'état-major des armées, l'ensemble des surcoûts, notamment l'envoi d'un millier de militaires français dans les structures de l'Alliance, va atteindre 650 millions d'euros sur 2010-2015. Soit cinq Rafale ou une quarantaine de chars Leclerc... « En année pleine, ce surcoût dépassera largement 100 millions d'euros annuels », calculait fi n 2009 la commission des Affaires étrangères du Sénat, déplorant que ces dépenses n'aient « pas été prévues par la loi de programmation militaire ».
L'investissement en vaut-il la chandelle ? Pas sûr. Car les industriels français sont les grands oubliés des 20 000 contrats signés tous les ans par l'Alliance pour un montant total de 1,8 milliard d'euros. La liste des fournisseurs civils du quartier général des puissances alliées (ACO), basé à Mons, en Belgique, est éloquente : deux groupes français seulement - Morpho, filiale de Safran, et le transporteur Aviaxess - contre 15 groupes belges, 18 britanniques, 19 allemands et 45 américains ! « On se fait battre par des groupes russes ou américains cachés derrière des sociétés bidon, de droit belge ou canadien », peste le patron d'une PME française éconduite.

Contrats légers
Côté contrats militaires, la situation n'est guère plus reluisante : quelques contrats d'électronique de défense pour le joint-venture franco-américain ThalesRaytheonSystems, un peu de défense antimissile pour EADS Astrium et Thales, des shelters (abris blindés) pour Daher, une poignée de blindés légers de Renault Trucks Défense, et c'est à peu près tout. « Pendant longtemps, beaucoup de groupes français renonçaient à participer aux appels d'offres en pensant qu'ils n'avaient aucune chance face aux Américains, pointe Raymond Levet, conseiller du général Abrial au commandement allié de Norfolk. C'est en train de changer : nous en voyons de plus en plus venir nous voir à Norfolk, comme Safran, MBDA, Eurocopter ou Astrium. »
L'amorce d'un rééquilibrage ? A voir. « Vous ne changez pas l'Otan, structure historiquement au service des intérêts américains, d'un coup de baguette magique », souligne Dominique de Combles de Nayves, associé au cabinet d'avocats August & Debouzy. La France a pu s'en rendre compte au sommet de Lisbonne, avec l'énorme pression de l'Otan pour que l'Europe accepte le principe d'un bouclier antimissile - pour se protéger des missiles iraniens, notamment. Au grand dam des industriels français qui craignent que l'Alliance ne serve de cheval de Troie aux Etats-Unis pour imposer le système antimissile SM-3 de l'américain Raytheon. « Il n'y a aucune raison de développer les emplois américains avec des capitaux européens. Nous pouvons très bien payer en nature grâce aux technologies d Astrium, Thales, MBDA et Safran », assure le vice-amiral Patrice Puy-Montbrun, conseiller militaire du président d' Astrium, François Auque. Le problème, c'est que le camp français est lui-même divisé : MBDA est prêt à travailler comme sous-traitant d'une solution américaine, à l'inverse d'Astrium qui se dit prêt à fournir un système antimissile apte à préserver l'autonomie stratégique européenne...

Choix douloureux
Pour ne rien arranger, les groupes français doivent aussi composer avec la boîte noire qu'est la structure de l'Otan : 14 agences aux noms ésotériques (Namsa, NC3A, Cepma ou Nurc), une quarantaine de comités et près de 400 sous-comités. Dans une lettre au Pentagone datée de février 2010, Hervé Morin, alors ministre de la Défense, dégainait la kalachnikov, dénonçant une structure « trop statique », des « redondances » entre les états-majors et « l'activité mal évaluée de multiples agences », appelant même à « une présentation sincère et actualisée de l'ensemble des budgets de l'Otan ».
L'examen des comptes de l'organisation a de quoi refroidir le plus atlantiste des contribuables avec un déficit de 640 millions d'euros sur 2 milliards de budget en 2010, lié en partie au quadruplement du coût des opérations militaires en cinq ans dû à la guerre en Afghanistan. Mi-2010, l'audit d'un collège d'experts concluait à un besoin de financement de 1,3 milliard d'euros en 2011, et 10 milliards d'euros sur les prochaines années... « Il va falloir faire des choix douloureux, y compris dans les grands programmes », reconnaît-on dans l'entourage du général Abrial. La France risque d'attendre son retour sur investissement un bout de temps.

 

Lisbonne, nouveau cap de l'Alliance

Y aura-t-il un avant et un après-Lisbonne ? Le sommet de l'Otan dans la capitale portugaise, les 19 et 20 novembre, a en tout cas été l'occasion d'un grand ménage dans le « concept stratégique » de l'Alliance. Fini, le prisme Est-Ouest, place au rapprochement avec la Russie et à la réponse aux nouvelles menaces : terrorisme, piraterie, cyberattaques, prolifération des missiles balistiques et des armes nucléaires. L'occasion de faire avancer un projet de défense antimissile pour l'Europe sous architecture... américaine, estimé à 200 millions d'euros par le secrétaire général de l'Otan, Anders Fogh Rasmussen. « Plutôt plusieurs milliards », corrige un industriel français. Dernière évolution : chasser les pesanteurs bureaucratiques. « Il faut couper la graisse et garder le muscle », assure Rasmussen. Les effectifs des structures de l'Alliance (sièges, commandements) devraient passer de 13 000 personnes à moins de 9 000, le nombre d'agences de quatorze à trois et les commandements de onze à sept.

Vincent Lamigeon