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12/08/2011

Lumpenprolétariat et "Misère de position"

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« Sous le prétexte de fonder une société de bienfaisance, on avait organisé en sections secrètes la canaille [Lumpenprolétariat] de Paris ; (...) Des roués en déconfiture, dont les moyens d’existence n’étaient pas moins douteux que l’origine, des bourgeois déclassés, corrompus, véritables chevaliers d’industrie, des soldats et des prisonniers libérés, des galériens en rupture de ban, des charlatans, des faiseurs de tours, des lazzaroni, des voleurs à la tire, des prestidigitateurs, des joueurs, des maquereaux, des tenanciers de bordels, des portefaix, des littérateurs, des joueurs d’orgue, des chiffonniers, des rémouleurs, des rétameurs, des mendiants, en un mot toute la masse confuse, irrégulière, flottante que les Français appellent la bohème (...) tous ses membres, à l’exemple de Bonaparte, éprouvaient le besoin de vivre aux dépens de la nation qui travaille. »

Karl Marx dans la « Société du 10 Septembre ».

via www.editionsquartmonde.org

Pierre Bourdieu - recueilli par Robert MAGGIORI et Jean-Baptiste  MARONGIU.

Pierre Bourdieu retourne sur le terrain et, avec «la Misère du monde», risque une sociologie de la souffrance dans la société éclatée. Un livre-outil et un acte politique. L'objet est si beau qu'il ne livre pas, de prime abord, sa construction savante et sophistiquée. La jaquette, couleur paille, masquant l'habituelle et froide couverture de la collection, n'annonce rien de «beau» en effet : la Misère du monde, sous la direction de Pierre Bourdieu. Le titre secret, le véritable objet du livre, se lit dans ces caractères rouges, en surimpression, qui, grossis, «mangent» tout le reste. Au centre : souffrance — lisez : la souffrance en France. En haut et en bas: (silence), parole, parle — entendez : dans ce livre de presque mille pages, la parole est donnée à ces souffrances silencieuses que la misère empêche le plus souvent de s'exprimer. Vu le nom du directeur de l'ouvrage, on n'attend ni une méditation philosophique ni une analyse psychologique de ce qui fait souffrir. C'est bien de sociologie qu'il s'agit. Une sociologie de la pauvreté ? Un peu, certes. Mais le pari est tout autre, qui, réussi, donnerait à la sociologie une «capacité» que n'auraient pas les autres sciences humaines : explorer et rendre «visibles» les misères de position. Ces souffrances souvent impalpables qui tiennent au mauvais réglage des rapports entre les individus. Non pas les souffrances horizontales, de condition, propres à une classe, à un groupe, mais des souffrances verticales qui, à l'intérieur d'une même catégorie, d'un même groupe, frappent les individus situés au bas de l'échelle, ou à une place qui ne correspond pas à leurs expectatives. Souffrances individuelles, donc, et en même temps «sociales». L'auteur des Héritiers n'est ni médecin ni simple «dénonciateur» apitoyé du sort de ces «déshérités». Mais il fait voir. Et nomme, sinon les responsables, du moins les «aveugles». D'abord les hommes politiques, qui ne savent plus intervenir sur une société qu'ils ont contribué à transformer en pire. Ensuite les médias, qui finissent par décrire ou mettre en scène moins la réalité sociale que leur propre regard besogneux sur elle. 

La Misère du monde est un livre gigogne où les modes de traitement s'emboîtent. Parce que, au premier abord, c'est un recueil de récits de vies sous forme d'entretiens, parfois plus proches de la littérature ou (horreur !) du journalisme que d'une analyse scientifique. Ensuite parce que, dans cet ouvrage collectif (1), les «préambules» aux entretiens sont chargés non seulement de ramasser les différentes thématiques et de leur donner une épaisseur historique, mais surtout de déployer la cohérence des concepts et des instruments de la «sociologie critique». Ce livre est surtout un acte politique dans le sens qu'accordait Durkheim à la démarche sociologique tout entière : constituer un savoir «réflexif» qui permette à la société d'intervenir sur elle-même. Car le constat de la Misère du monde, malgré les apparences, n'a rien de désespérant : «Ce que le monde social a fait, le monde social peut, armé de ce savoir, le défaire.»

 

Vous êtes professeur au Collège de France et vous venez de passer plusieurs années sur Flaubert. Soudain vous allez chez les gens pour tenter d'expliquer «la misère du monde». Qu'est-ce qui vous a pris ?

pointg.gif (57 octets) J'ai toujours fait précéder toutes mes recherches d'entretiens très approfondis avec des informateurs qui, par leur position dans l'espace social étudié, pouvaient m'apporter des éléments indispensables pour mettre au point le questionnaire. Mais je n'avais jamais eu l'idée de faire un livre où les entretiens viendraient au premier plan. Dans la Distinction, il y avait des encadrés avec des entretiens très semblables à ceux-ci, mais resserrés, épurés. Peut-être n'étions-nous pas encore prêts à donner du brut construit.

pointg.gif (57 octets) Quand avez-vous commencé ?

pointg.gif (57 octets) En 1989, un ami m'a appris que la Caisse des dépôts voulait me consulter pour une enquête par sondage sur la pauvreté. J'ai suggéré qu'on pourrait et devrait faire autrement. On m'a proposé de mettre en œuvre mon projet. C'était peut-être l'occasion de résoudre le problème que j'ai depuis que je fais de la sociologie : comment rendre aux gens ce qu'on a appris ? Comment trouver une forme d'expression adéquate ? On a commencé par transcrire intégralement les entretiens. Même pour nous, c'était difficile à lire. Il fallait les «monter», les construire. On ne pouvait pas donner le matériau brut, il fallait au moins des sous-titres et un minimum d'informations. Il ne fallait ni imposer une lecture ni susciter des lectures sauvages comme s'il s'agissait de ragots. J'ai fait des essais, que les membres de l'équipe ont lus. D'autres ont essayé. Et on a inventé ça. Ce qui n'a l'air de rien, mais je sais ce que cela nous a coûté. On a eu beaucoup de mal à trouver l'équilibre entre l'entretien aussi fidèle que possible et une présentation qui ne soit ni terre à terre ni fiche technique du genre : père de trois enfants... Jamais je n'avais eu autant de mal. La moindre phrase faisait problème. Ça se jouait souvent sur un adjectif. Les sociologues sont réputés pour écrire mal. Ils ont tendance à jargonner (comme d'autres), pour «faire science». Nous avons été obligés d'opérer une véritable conversion. Et pas seulement sur le terrain de l'écriture.
 
pointg.gif (57 octets) A vous entendre, on aurait là une approche totalement nouvelle du métier du sociologue.

pointg.gif (57 octets) Nous avions peur qu'on nous traite de journalistes ! Dans notre milieu, ce n'est pas un compliment. La sociologie au magnétophone n'a jamais été ma tasse de thé. Pour faire ce que nous avons fait, il faut faire ce que fait tout (bon) journaliste : aller y voir, écouter, observer, etc., mais aussi poser des questions qui sont autant d'hypothèses fondées sur une connaissance théorique et pratique de la personne interrogée et des conditions sociales dont elle est la résultante. Ce qui revient à dire qu'on ne peut pas poser une vraie question si on n'a pas une certaine idée (hypothétique) de la réponse. Je crois que, sans abus de pouvoir, nous avons permis à ces gens de communiquer, de dire des choses qu'eux-mêmes ne savaient pas savoir et de les restituer. Enfin, c'est le vieux truc socratique...

pointg.gif (57 octets) L'une des disjonctions qui régissent votre livre est celle entre «misère de situation» et «misère de position». Paradoxalement, vous semblez privilégier la seconde. Pourquoi ?

pointg.gif (57 octets) L'intention était de dire : dans le monde social, il y a des souffrances qui ne sont pas prises en compte et qui ont des exutoires inattendus au niveau politique. Comme dans les maladies, les mêmes symptômes manifestent des souffrances très différentes. Je crois que beaucoup de ceux qui votent ou disent vouloir voter Le Pen expriment une souffrance. Comme il y a des souffrances, parfois très semblables, qui s'expriment dans le vote écolo ou PCF... De là la nécessité de faire accoucher les gens, de leur permettre de se délivrer. Il y a eu des entretiens très heureux. Je pense à ces familles d'immigrés et à leurs voisins français qu'à interrogés Abdelmalek Sayad. Des gens qui sont dans une espèce de guerre civile permanente, le chat, le bruit... Il n'y a rien, et en même temps ce sont des conflits qui engagent l'idée de nation, etc. C'est tragique, une sorte de conflit palestino-israélien où tout le monde a raison et tort, et où tout le monde s'en veut à mort. Et pourtant, il y a entre eux une frontière sociale infime. Notre méthode a été de se mettre à la place de celui qui parle et d'essayer de voir le monde à partir de son point de vue. Je me suis même surpris à penser qu'à la place des deux petits loubards que je questionnais, j'aurais fait pareil, sinon pire.

pointg.gif (57 octets) Pourquoi, jadis, faisait-on moins attention à ces souffrances «de position», et où se manifestent-elles le plus ?

pointg.gif (57 octets) Dans les professions et les milieux intellectuels, tout particulièrement dans les plus basses des hautes positions sociales. Le CNRS, par exemple, ou l'Université. Je ne devrais pas le dire, mais ce sont des endroits où les gens souffrent affreusement. Là, comme dans les bureaux, ce sont les plus proches qui nous font mal. Aujourd'hui, certaines souffrances sont plus aiguës et d'autres nouvelles. Le système scolaire, par exemple, produit des blessures terribles et non reconnues parce que, comme la jalousie sociale, inavouables. Les gens sont malheureux parce qu'ils n'ont pas obtenu de l'école ce qu'ils attendaient, ou, s'ils ont réussi leur scolarité, c'est la société qui les a déçus. Tel ce prof agrégé qui ne supporte pas que ceux qui ont fait une petite école de commerce gagnent trois fois plus que lui.

pointg.gif (57 octets) A ne montrer que les «misères de position», le danger n'est-il pas d'oublier les «misères de condition» ?

pointg.gif (57 octets) Ce sont souvent les gens qui parlent à d'autres, comme les professeurs, ou qui parlent des autres, comme les journalistes, qui ont ce type de souffrance de position. Nombre de journalistes croient parler des souffrances du peuple, en réalité ils ne parlent que de leur propre misère. Les sociétés modernes sont des univers très différenciés, et on n'est jamais là où on aimerait être. Cela produit énormément de souffrances qu'on ne prend pas au sérieux et qui déclenchent d'autres souffrances. On se fait des guérillas de bureau, des vacheries qui sont à nos sociétés ce que la magie maléfique est aux sociétés archaïques. Comme l'a dit Marie Douglas, les sociétés où il y a le plus de magie noire sont celles où la compétition est très forte et la récompense aléatoire. Le monde de la recherche ou celui de la presse en fournissent des modèles parmi d'autres.

pointg.gif (57 octets) Pourquoi la presse ne serait-elle pas à même de restituer, de rendre compréhensible ce type de souffrance ?

pointg.gif (57 octets) A cause de la compétition très dure à laquelle on est soumis dans ces univers sociaux. L'une des raisons pour lesquelles je suis très inquiet sur l'avenir de la cité, c'est que les journalistes ont un poids de plus en plus grand sur la politique et sur la vie intellectuelle, alors qu'eux-mêmes sont soumis à des mécanismes d'une puissance extraordinaire, qu'ils n'ont pas les moyens de contrôler. On a dit que la concurrence diversifie, en fait elle homogénéise. On se pique les journalistes, on se pique les sujets, on se pique tout... Si les journalistes ne parviennent pas à changer cette situation par un code déontologique ou des accords entre différents journaux — même dans un seul journal, ce serait un énorme progrès —, cela peut devenir très dangereux.

pointg.gif (57 octets) Il y a un journalisme d'investigation qui se donne le temps et les moyens de ses enquêtes.

pointg.gif (57 octets) Il ne faut pas se faire d'illusions. La presse est un microcosme qui a ses lois et ses rapports de forces spécifiques. Il y a, d'abord, la concurrence avec la télé. Et dans la presse écrite elle-même, il y a les contraintes du tirage, la pression des annonceurs, etc. En somme, cet espace est dominé par des forces qui vont dans le sens opposé au dévoilement de la vérité des mécanismes sociaux. Il est temps que les gens se réveillent. Certains se battent, mais du point de vue du pouvoir symbolique global, c'est malheureusement le journal de 20 heures qui commande le reste de l'information. C'est alors à l'intérieur de ces univers de pouvoir symbolique qu'il faut agir. Ce n'est pas chez les métallos comme en 68. Même pour le bien des métallos, il faut peut-être lutter à Libé, au Monde, etc. Ce livre doit servir à ça.

pointg.gif (57 octets) Avec ce livre, voulez-vous dire à qui veut l'entendre qu'on peut comprendre et agir sur le monde ?

pointg.gif (57 octets) C'est criminel de dire que la société est opaque, que les sciences sociales ne sont pas des sciences. Le peu qu'elles ont acquis devrait au moins alimenter la discussion critique. Il faut que les journalistes et les politiques s'en emparent comme instruments de leur propre pratique pointg.gif (57 octets)
 
(1) A. Accardo, G. Balazs, S. Beaud, F. Bonvin, E. Bourdieu, P. Bourgois, S. Broccolichi, P. Champagne, R. Christin, J.-P. Faguer, S. Garcia, R. Lenoir, F. Matonti, F. Muel-Dreyfus, F. œuvrard, M. Pialoux, L. Pinto, A. Sayad, C. Soulié, B. Urlacher, L. Wacquant, A.-M. Waser.
   

 

 

via www.homme-moderne.org

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20/07/2011

Article 11 - Numéro 5 : la revanche du malabar fluo !

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04/07/2011

Dans le dos du pouvoir. Entretien avec James C. Scott (2008)

via raumgegenzement

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Pascal Boniface, un copiste solitaire contre les « intellectuels faussaires »

La critique voire la dénonciation des impostures intellectuelles et médiatiques est une œuvre de salubrité publique. Mais sous prétexte qu’un intellectuel – en l’occurrence Pascal Boniface – pointe sa plume vers quelques-uns de nos adversaires les plus connus, devrait-on rester silencieux sur la méthode utilisée, quand celle-ci revient à reprendre nos travaux, en les déformant et sans les citer ?

Dans son livre que nous aurions aimé défendre [1], Pascal Boniface brosse le portrait de quelques intellectuels de télévision. Il s’intéresse en particulier à ceux qui s’expriment sur des sujets qu’il semble bien connaître : le Moyen-Orient, l’Islam, etc. [2] Et comme Boniface annonçait partout que « quatorze éditeurs » avait refusé d’éditer son manuscrit, aucun doute n’était permis : l’ouvrage devait être sulfureux. Pourtant, à la lecture de la quatrième de couverture et du sommaire, on a d’emblée un sentiment de déjà vu…

Un « travail rarement fait » ?

Dès les premières pages, la déception est grande. Arguant que personne ou presque ne se préoccupe de l’honnêteté intellectuelle de quelques « faussaires » qui envahissent les médias, l’auteur proclame dans son « Avant-propos » : « Le travail de recherche est très rarement fait. Il exige du temps et induit le risque de se faire des ennemis puissants. Celui qui dénoncera les mensonges d’intellectuels médiatiques n’aura pas toujours accès aux médias, ces derniers ne voulant pas se critiquer eux-mêmes ! J’ai longtemps hésité à rédiger cet ouvrage. En fait, j’ai attendu qu’un autre s’attelle à la tâche. » (p. 11)

« Un travail de recherche » ? Un « travail très rarement fait » ? Accompli après avoir, en vain, « attendu qu’un autre s’attelle à la tâche » ?

C’est oublier un peu vite que nous sommes nombreux à avoir entrepris depuis quinze ans ce labeur ingrat et nécessaire, sans trop se préoccuper, il est vrai, de notre improbable accès aux grands médias. Comment l’auteur d’un livre qui use (et abuse) de la première personne peut-il ignorer ou mépriser, à ce point le travail collectif effectué par Acrimed et des journaux comme PLPL (2000-2005) et Le Plan B (2006-2010), Les nouveaux chiens de garde, de Serge Halimi, les très nombreux articles publiés par Le Monde Diplomatique (mentionnés seulement à deux reprises) et les livres édités chez Agone sur ce sujet ?

Et pour nous en tenir à l’ouvrage le plus récent qui aborde le même thème, comment peut-on omettre de mentionner – simplement de mentionner ! – Les éditocrates d’Olivier Cyran, Mona Chollet, Sébastien Fontenelle et Mathias Reymond [3] publié il y a à peine un an et demi ?

Le simple fait que La Découverte – qui n’est pas vraiment une maison d’édition marginalisée ou subversive – ait édité Les éditocrates montre, même si les exceptions sont rares, que la critique des « intellectuels médiatiques » ne fait pas fuir tous les éditeurs pour peu que… l’ouvrage soit éditable ! Or le livre collectif édité par La Découverte prend notamment pour cibles Alexandre Adler, Bernard-Henri Lévy et Philippe Val qui bénéficient chacun d’un chapitre dans le livre de Pascal Boniface.

Enfin, pourquoi ne pas signaler les rubriques consacrées par Acrimed à ces trois phares médiatiques de la pensée contemporaine ? Précisément : « Philippe Val, fabuliste et patron » (22 articles), « Les aventures de Bernard-Henri Lévy » (11 articles) et « Les facéties d’Alexandre Adler » (12 articles). Et pourquoi ne pas ajouter également le dossier sur Bernard-Henri Lévy disponible sur le site du Monde Diplomatique.

Acrimed ne bénéficie que d’une note de bas de page et seulement comme source, très vague, d’une citation. Interrogé par nos soins, Pascal Boniface nous a assuré « ne pas nier le travail antérieur accompli notamment par Acrimed », qui est l’une de « [ses] principales sources ». De même qu’il nous a expliqué, de façon plus générale, que c’est « l’éditeur qui a du faire sauter des notes de bas de page », car il ne souhaitait pas faire de ce livre un « ouvrage universitaire. »

Pourtant, lors de ses (nombreux) passages dans les médias, Pascal Boniface est présenté (et se laisse volontiers présenter) comme un pionnier du genre. On ne l’entend jamais évoquer « le travail antérieur » que son éditeur aurait effacé. Ainsi dans l’émission « On n’est pas couché » (diffusée sur France 2, le 18 juin 2011), il se félicite de l’accueil des lecteurs : « Jamais pour un bouquin que j’ai fait, je n’ai eu autant de retours du public qui disent ‘merci, merci de dire des choses que l’on sait en fait, mais que l’on ne voyait pas noir sur blanc de cette façon, merci de confirmer l’intuition que l’on savait sur l’une des personnes et d’avoir fait ce bouquin. » Tant mieux ! Ces remerciements iront droit au cœur des acteurs du « travail antérieur » que Pascal Boniface n’a toujours pas eu le loisir de mentionner publiquement…

la suite sur ACRIMED

 

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13/06/2011

La Semaine Tragique - La Semana tragica - Barcelone

 

vision de barcelone incendiée

Les édifices religieux de Barcelone en feu, vue depuis Montjuïc le 28 juillet 1909.

Barcelona "La Rosa de foc" (La Rose de feu)

Le 26 juillet 1909, à Barcelone, début de "La Setmana tràgica" ou "La Semana tragica" (La Semaine Tragique). Pour protester contre un décret (du 11 juillet) qui mobilise les réservistes, et contre l'envoi de troupes au Maroc, l'organisation "Solidaridad Obrera" lance un appel à la grève générale. Le mouvement se transforme alors en émeutes, la loi martiale est proclamée, des barricades se dressent dans les rues et des affrontements ont lieu avec l'armée (104 civils, 4 soldats et 4 membres de la Croix Rouge trouveront la mort). L'Eglise, principal soutien de la réaction, est alors visée par les émeutiers; 18 églises, 49 couvents ou collèges religieux sont la proie des flammes. La monarchie cléricale se déchaîne alors contre les anarchistes, et le pédagogue libertaire Francisco Ferrer, victime d'une machination, sera fusillé le 13 octobre, après avoir été désigné comme responsable de ces événements.

une barricade durant la semaine tragique

Evénements de Barcelone: juillet 1909.
Une barricade rue S.Agustin Viejo (carte postale)
Voir la galerie de photos

via www.ephemanar.net

Il y a cent ans éclataient les événements de la Semaine tragique de Barcelone

MARDI, 4 AOûT, 2009 Charles Heimberg

«A bas la guerre!» titrent les journaux progressistes et s'exclament les ouvriers espagnols au lendemain du 11 juillet 1909, après la proclamation de la mobilisation forcée de 40 000 soldats supplémentaires pour aller renforcer des troupes espagnoles en déroute dans le protectorat marocain du Rif. Cette décision est prise par le roi Alphonse XIII et le gouvernement ultra-conservateur d'Antonio Maurin après la mort de six ouvriers espagnols attaqués par des résistants rifains sur le chantier d'un chemin de fer pour l'exploitation minière.
La protestation contre ce nouvel envoi de troupes retentit dans tout le pays, mais elle est plus forte encore qu'ailleurs à Barcelone et alentour, non seulement parce que la ville catalane est bouillonnante, mais surtout parce qu'elle est le principal lieu d'embarquement des soldats pour les côtes marocaines de la région de Melilla.

Les deux dimensions de la révolte

La révolte qui gronde en ce mois de juillet 1909 dans les quartiers populaires de Barcelone, outre la fracture sociale, se caractérise principalement par deux motivations: l'antimilitarisme et l'anticléricalisme.

Le refus de la guerre exprime non seulement la contestation d'une intervention armée illégitime et inacceptable, mais aussi et surtout l'injustice d'un recrutement de classe dont les milieux ouvriers ne parviennent pas à s'exempter avec leurs maigres revenus. C'est un sacrifice de trop qui est demandé aux plus démunis. Les ambitions de l'Espagne au Maroc sont anachroniques et marquées par la nostalgie d'un empire perdu, typiques d'un régime qui vit mal son déclin et qui est sourd aux réalités de son temps. En outre, en pleine protestation, les ouvriers apprennent la mort dans le Rif de plusieurs centaines de réservistes espagnols, pris au piège dans le Ravin du Loup. C'est ainsi un véritable carnage qui est annoncé à ceux qui doivent encore partir.

Quant à l'anticléricalisme, sa virulence mérite quelques explications. Il y a bien sûr la contestation d'un symbole, un pouvoir clérical tout-puissant, seul détenteur de l'éducation officielle, activement impliqué dans tous les rouages de l'appareil d'Etat et de l'expression de sa pensée dominante. Mais en incendiant des couvents, des ouvrières s'en prennent en même temps à des lieux de production à bon marché qui leur font concurrence et les privent d'une possibilité de gagner leur vie. En outre, la compassion ouvertement exprimée par l'Eglise à l'égard des soldats mobilisés et de leurs familles, en fort contraste avec l'indifférence qu'elle manifeste généralement envers la population ouvrière et ses souffrances, est fortement ressentie, à juste titre, comme un soutien à cette guerre maudite et comme un nouvel élément d'une propagande permanente contre les intérêts ouvriers.

La mémoire collective dominante de la Semaine tragique insiste beaucoup sur la destruction des couvents et des églises, parmi d'autres bâtiments représentatifs du pouvoir en place à cette époque1. Elle met l'accent sur des profanations de tombes qui relèvent d'une violence anticléricale observée à d'autres occasions, et latente au cours de l'histoire de l'Etat espagnol. Toutefois, en considérant cette violence sur une plus longue durée, compte tenu du rôle politique et idéologique joué par l'Eglise espagnole, il est intéressant de mettre en évidence ce qu'écrit en 1936 un prêtre, poète et écrivain catalan, Carles Cardò, alors que le clergé catholique bénit la «croisade» de Franco: «Les anarchistes en Espagne brûlèrent les églises; les catholiques ont brûlé l'Eglise 2.»

Cela dit, les événements de la Semaine tragique de Barcelone ne se réduisent pas, loin de là, aux seules violences anticléricales.

Des réseaux de solidarité

Après l'annonce de la mobilisation de nouveaux soldats, les ouvriers catalans anticipent une grève générale qui était apparemment en préparation sur le plan national pour début août3. Le 26 juillet, un arrêt du travail est décrété à Barcelone par la fédération catalane des syndicats, Solidaridad obrera. Le mouvement est très largement suivi, assez spontané et mal contrôlé par les organisations ouvrières. Mais il tourne à l'insurrection une fois diffusées les nouvelles des pertes subies par les Espagnols dans le Rif. Dans l'espace public, il s'en prend tout d'abord aux symboles les plus visibles de l'activité urbaine, les tramways et les journaux, mais aussi les lignes de chemin de fer par lesquelles arrivent les troupes militaires envoyées par le pouvoir pour mater la révolte. Alors que des incendies s'allument sur tout le territoire urbain, de nombreuses barricades sont érigées dans les quartiers ouvriers.

Il s'agit ici, nous dit l'historienne Dolors Marín, d'un «prolétariat habitué à occuper les rues, à les défendre, à échapper subrepticement à la police et à se montrer prudent. Et surtout, c'est un prolétariat capable de créer des réseaux de solidarité, d'évasion, d'échanges d'armes ou de propagande. L'état de clandestinité forçait cette classe populaire à organiser un mouvement ouvrier qui, loin de toute inaction léthargique, était rendu vif et dynamique par la misère même à laquelle il était condamné4 ». Les foyers de l'agitation sont ainsi insaisissables pour le pouvoir. En outre, avec ce mode de sociabilité et d'organisation, les femmes jouent un rôle actif et visible qui est souligné par les observateurs.

La ville de Barcelone est rapidement militarisée, ce qui provoque la démission de son gouverneur civil, Ángel Ossorio y Gallardo. Mais la révolte se poursuit, avec une certaine confusion et sans objectifs clairs. Pendant trois jours, du 27 au 29 juillet, les échauffourées sont nombreuses, des fumées s'observent un peu partout et des fusillades ne cessent de retentir. Cependant, le mouvement insurrectionnel de la capitale catalane demeure isolé du reste du pays; et il s'estompe petit à petit entre les 30 et 31 juillet. L'armée et la garde civile reprennent ainsi assez vite le contrôle de la situation. Vient alors l'heure du bilan d'une vaste mobilisation qui ne s'est pas développée seulement à Barcelone, mais également dans plusieurs autres cités catalanes; et qui est surtout le bilan d'une répression sans merci.

Un bilan amer

La Semaine tragique aura fait trois morts parmi les prêtres, trois morts et 27 blessés au sein des forces de l'ordre. Mais le bilan, moins précis, des victimes au sein de la population et des insurgés est bien plus lourd: plus de 75 victimes, peut-être près d'une centaine. Par ailleurs, quelque 80 édifices religieux ont été détruits, à peu près la moitié de ceux qui sont établis dans la ville. La répression est dure et arbitraire. Les estimations des historiens portent à plus de 2500 le nombre de personnes arrêtées, dont 1725 sont soumises à un procès et plusieurs dizaines condamnées à des peines de prison ferme, y compris à perpétuité. Enfin, les tribunaux militaires vont rendre exécutoires cinq sentences de mort.

A cette répression féroce s'ajoute encore l'exil de nombreux manifestants ayant fui prudemment leurs quartiers avant d'être les victimes d'un pouvoir vengeur. En outre, tous les journaux de gauche et de nombreux centres éducatifs et culturels sont fermés. Le poète Joan Maragall revendique un pardon qui soit en même temps une reconnaissance d'un malaise que la société catalane ferait bien d'affronter avec lucidité, mais il n'est pas entendu.

Un mouvement social désorganisé

Un autre aspect de cette Semaine tragique concerne un mouvement ouvrier qui n'a pas su se profiler à la tête de cette insurrection pour lui assurer un minimum de cohérence et une possibilité de débouché politique; et dont beaucoup de travailleurs vont se distancier, pour quelque temps au moins. Il est vrai que les organisations ouvrières de l'époque sont encore en pleine gestation, marquées par de fortes divisions entre anarchistes, radicaux et socialistes.

Très active en juillet 1909, la fédération Solidaridad obrera devient plus tard la Confédération Nationale du Travail, la bien connue CNT anarchosyndicaliste. Elle a joué un rôle important dans la mobilisation. Mais pendant la Semaine tragique, la mouvance progressiste est hétéroclite et le parti radical d'Alejandro Lerroux encore influent dans le monde ouvrier. Or, l'ambiguïté de son attitude est très grande, oscillant par exemple entre un soutien prudent à la protestation sociale non violente et des proclamations anticléricales péremptoires; puis plus tard entre un silence complaisant, voire une certaine complicité, concernant les mises en accusation des justiciables de la Semaine tragique et la revendication ultérieure d'avoir participé à un mouvement glorieux. Cette ambiguïté est tellement évidente que la Ligue des droits de l'homme doit même se résoudre à expulser Alejandro Lerroux de ses rangs.

Un écho international

Les événements de Barcelone et leurs conséquences ont eu davantage d'écho encore au niveau international avec le martyre du pédagogue libertaire Francisco Ferrer y Guardia, le plus connu des cinq fusillés qui ont suivi la Semaine tragique, un bouc émissaire exécuté dans les fossés de Montjuich le 13 octobre 1909, après un procès arbitraire et scandaleux. Nous y reviendrons5. Ce déchaînement de la répression débouche par ailleurs sur la chute du gouvernement de Maura; et sur des victoires électorales progressistes en Catalogne. Mais les plaies de cette répression resteront longtemps ouvertes pour le mouvement ouvrier catalan, pour ses nombreux exilés, pour les proches de ses victimes et pour une population de subalternes profondément traumatisée. I

* Historien

1 Une exposition virtuelle présentée actuellement sur internet par la Municipalité de Barcelone en témoigne à sa manière. Elle propose par exemple une carte des bâtiments religieux incendiés. Voir www.bcn.cat/setmanatragica/.

2Cité par José Bergamin, Terrorisme et persécution religieuse en Espagne. 1936-1939, Paris-Tel Aviv, Éditions de l'éclat, 2007 (édition originale 1941), p. 37.

3Sur le déroulement des faits, voir Jordi Barrachina, «Chronique de la 'Semaine tragique', in Alejandro Sánchez (dir.), Barcelone 1888-1929. Modernistes, anarchistes, noucentistes ou la création fiévreuse d'une nation catalane, Paris, Autrement, 1992, pp. 89-99.

4Dolors Marín, La Semana trágica. Barcelona en llamas, la revuelta popolar y la Escuela Moderna, Madrid, La Esfera de los Libros, 2009, p. 264.

5Une soirée de conférences est d'ores et déjà prévue par l'Association pour l'étude de l'histoire du mouvement ouvrier (AÉHMO) et le Théâtre Saint-Gervais de Genève le 13 octobre prochain.

piqué au tas sur www.lecourrier.ch

 

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07/06/2011

Ubu roi, Comédie féroce/Création [de par ma chandelle verte !]

http://www.ville-ostwald.fr/public_files/prodyn_img/img_3-8148_uburoi.png

Nous sommes en Pologne où Ubu, ancien roi d'Aragon et capitaine des Dragons, jouit d'une haute situation et de la faveur du roi. Mais sa femme, la Mère Ubu, n'est pas satisfaite de ce rang : elle aspire au trône et réussit à convaincre son mari en évoquant les andouilles qu'il pourrait manger en s'enrichissant. Ubu décide alors de monter une conspiration avec le vaillant capitaine Bordure.

Ubu va exercer le pouvoir avec la délicatesse d'un char d'assaut, tyrannique, spoliateur et assassin de la noblesse, des magistrats et des financiers. Joyeux archétype de la bassesse humaine, Ubu manie redoutablement la machine à décerveler... Mais, s'il a pensé à éliminer ses adversaires pour régner sans partage sur cette improbable Pologne, Ubu a négligé de respecter ses promesses. Sa seule issue est donc la fuite en avant : attaquer le 'Czar' et la Russie. Sortant sain et sauf d'une bataille aussi rocambolesque que le reste, il finit par décider de venir vivre en France.


Texte : Alfred Jarry
Mise en scène : Eric Wolff
Scénographie : Antonin Bouvret
Jeu : les élèves de l’atelier de théâtre adulte du Point d’Eau

Date : Du jeudi 9 au samedi 11 juin 2011 à 20h30
Description : Tarif D – Durée : 1h20 – A partir de 12 ans

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03/06/2011

Militantisme 2.0 sauce moutarde : l’indignation qui vient ?

Un article issu du journal dijonnais Blabla n°13, sur la routine militante, la virtualisation des luttes, les possibilités d’en sortir et de passer des mots aux actes. On se permet pour une fois de recopier un article vu qu’il n’y a pas de possibilité de commenter sur la page d’origine, et parce qu’il pose, en regard d’autres articles publiés ici, une perspective différente et critique sur l’information.

« Je sais pas quoi faire, qu’est-que je peux faire, je sais pas quoi faire, qu’est-ce que je peux faire, je sais pas quoi faire, qu’est-ce que je peux faire... »

la suite sur : L'Atelier - médiaslibres

 

10:10 | Lien permanent | Commentaires (0) |

27/05/2011

Alaska Permanent Fund - Travail et revenu garanti -

piqué chez http://perso.wanadoo.fr/marxiens/politic/revenus/richesse.htm


Dans un passage pas très connu des Grundisse (p. 387), Marx se demande ce qu'est la richesse "une fois dépouillée de sa forme bourgeoise bornée" ; il répond qu'elle n'est rien d'autre que le développement dans l'échange universel de la totalité des facultés et capacités humaines "en tant que telles, comme fin pour elles-mêmes, mesurées selon nul étalon préétabli". Ce qui me plaît et m'intéresse par dessus tout dans ce passage, c'est que les "facultés de jouissance, de production, de création, de cognition etc." ne sont pas comprises comme des "forces productives" qui permettent la création de richesse mais comme "étant", fins en elle-mêmes.

La richesse elle-même

Nous voilà enfin au-delà du productivisme, au-delà de l'habituelle façon de considérer la "matière grise" comme "matière première de la richesse" (p.27).

Considérer le développement des facultés humaines comme création de richesse, c'est déjà, en effet, abandonner une conception marchande-utilitaire-économiste de la richesse. Prendre le développement humain comme fin en lui-même, c'est dire qu'il vaut par soi, indépendamment de son utilité économique immédiate. C'est en "n'étant pas" fonctionnel au procès de production immédiat qu'il va féconder l'orientation, la finalité, la nature de la production et des échanges économiques, et les "mettre à leur place". S'il est seulement fonctionnel à la production économique, il engendrera des individualités aplatie, mutilées, inaptes au loisir (otium, scholé), sauf aux loisirs consommables sous forme de marchandises (cf. dans le dernier Rifkin, les chapitres sur la commercialisation de la culture et l'industrie du loisir).

Les facultés cognitives, esthétiques, imaginatives etc. exigées par la mutation du mode de production ne s'apprennent pas par la formation professionnelle accélérée, ni par l'enseignement scolaire. Elles relèvent de ce que j'ai appelé le "travail de production de soi" et celui-ci demande du temps. Dès à présent le temps, formellement "hors travail", de la production de soi dépasse, et de loin, le temps de travail immédiat. Pour être à la hauteur des exigences de leur travail immédiat une proportion forte et rapidement croissante d'actifs doivent avoir des capacités et des dispositions qui dépassent de loin celles que leur travail immédiat exige d'eux. Une tension croissante apparaît ainsi entre le travail immédiat et le travail de production de soi qu'il implique, la temporalité de l'un et de l'autre. L'importance du travail de production de soi tend à l'emporter, et de loin, sur celle du travail immédiat et le sens de la vie à se déplacer vers le premier. Il devient factuellement impossible de considérer que seul le travail immédiat produit de la richesse et que seul le temps de travail immédiat donne droit à un revenu. Impossible également de faire dépendre la hauteur du revenu de la quantité, mesurée en heures, de ce travail. La majorité de la population active, d'ailleurs, n'occupe plus un emploi stable à plein temps et chez les moins de 35 ans la majorité ne désire plus ce genre d'emploi, préférant une vie multidimensionnelle, multiactive, polycentrique...

L'importance tendanciellement prépondérante du travail de production de soi agit comme un poison lent sur le rapport salarial, mine la notion de "travail" et la "loi de la valeur". Le travail de production de soi, en effet, n'est pas réductible à une quantité de "travail simple, travail abstrait" comparable à, et échangeable contre n'importe quel autre travail. Son produit et son rendement ne sont pas mesurables. Il n'a pas de valeur d'échange calculable, n'est pas marchandise. La place qu'il occupe - la place qu'occupe le développement des connaissances, capacités, qualités personnelles, aptitudes aux échanges, aux coopérations, etc. - confère légitimité et crédibilité à l'exigence d'un revenu découplé du "travail" et rend attentif à toutes les richesses qui, elles non plus, ne sont pas mesurables selon un étalon universel ni échangeables les unes contre les autres. Ce qui est le cas notamment de la vie, de la culture, du tissu relationnel et de la nature qui est fin en elle-même du point de vue esthétique, bien commun universel du point de vue social et force productive du point de vue économique.

Annexe

C'est précisément parce qu'il devient incontournable que le droit au revenu découplé du travail est combattu par le Medef avec la plus grande énergie. Entre autres formes il prend actuellement celle du revenu parental d'éducation (un an avec 80% du salaire pour chaque enfant en Suède, le partage de cette année entre la mère et le père étant sur le point d'être exigé) et, d'autre part, la forme du droit au congé "formation" (un an au Danemark) le contenu de cette "formation" n'étant pas pré-déterminé. A creuser, également, le droit, envisagé en France, à 20 années de "formation" au cours de la vie de chacun avec droit à un revenu non encore défini. Claus Offe propose une formule qui revient à peu près au même : toute personne ayant droit à un "compte sabbatique" égal à dix années de revenu de base. Après accomplissement de sa scolarité obligatoire elle pourra, à sa guise, prendre un total de 120 mois de congé par fractions ne dépassant pas six mois.

Il faut savoir exploiter les brèches qui s'ouvrent dans la logique du système pour les élargir. Le statut du travail de production de soi, la définition, la production, les modes de transmission, de partage et de mise en commun du "savoir", la tendance qu'a le capital à le privatiser et monopoliser pour en faire la source d'une rente, tout cela est désormais l'enjeu d'un conflit central. Reconnaître les richesses non commercialisables, non monétarisables, les rendre librement accessibles à tous, en interdire la privatisation-monopolisation-valorisation capitalistes, tout cela exige que le droit à un revenu suffisant cesse de dépendre du travail immédiat et de sa quantité, en voie de rapide décroissance.

Au bout du compte, un revenu suffisant garanti à tous ne pourra rester longtemps un revenu de transfert. On ne voit pas sur quels revenus primaires il serait prélevé quand le volume du travail immédiat ne cesse de se contracter et que sa part dans le PIB ne cesse de diminuer. Vouloir le prélever sur les revenus du capital et de la fortune est un contre-sens : quand le travail et les revenus du travail régressent, les revenus du capital ne peuvent augmenter, comme ils l'ont fait dans les années récentes, que grâce au gonflement d'une bulle spéculative à l'implosion de laquelle on assiste actuellement. Croire qu'on peut indéfiniment gagner de l'argent avec de l'argent placé en Bourse et que celle-ci peut par elle-même créer de la monnaie et de la richesse est une stupéfiante stupidité dont Alain Minc n'a pas, hélas, le monopole.

Bref : au bout du compte, un revenu de base suffisant garanti à tous ne pourra être servi que comme revenu primaire par émission d'une monnaie de consommation.

André Gorz

 

 

piqué chez arbeitmachtnichtfrei.skynetblogs.be

Une critique d'André Gorz et du « revenu garanti » par Anselm Jappe

Extrait du livre Les Aventures de la marchandise. Pour une nouvelle critique de la valeur (pp. 268-270, Denöel, 2003), publié dans le bulletin Sortir de l'économie n° 2, p. 56.


Une critique d'André Gorz et du « revenu garanti »


Pour les néomaussiens, le don devrait simplement jouer un rôle subsidiaire par rapport au marché et à l'Etat, institutions qu'ils ne songent pas à mettre en discussion [...] Ces auteurs doivent admettre que désormais le concept de don est également utilisé par les économistes néoclassiques - qui ont découvert, par exemple, l'importance du volontariat - et par les "théoriciens du management" qui commencent à apprécier la "valeur des liens". Mais les théoriciens du don restent désarmés face à cette récupération, parce qu'ils ont déjà décidé qu'entre le don et la marchandise il n'y a pas de polarité et que concevoir le don comme alternative totale à la marchandise serait un "romantisme" déplorable. [...]

 

André Gorz considère lui aussi que pour sortir de la crise que la société traverse actuellement il faut à la fois moins de marché et moins d'Etat. On obtiendrait ainsi des échanges qui ne soient gouvernés ni par l'argent ni par quelque appareil administratif, mais basés sur des réseaux d'entraide, de coopération volontaire et de solidarité auto-organisée. C'est ce que Gorz appelle le renforcement de la "société civile". Il articule une polémique contre le travail qui n'est pas sans mérites [Gorz est notamment influencé par Robert Kurz], même s'il affirme que le caractère hétéronome du travail est dû aux nécessités techniques d'une production complexe. Ainsi, il serait indépassable. Il faudrait, selon lui, limiter le plus possible le travail hétéronome - qui cependant restera toujours soumis aux exigences de la "rentabilité" abstraite - et placer à son côté une sphère basée sur la coopération libre et dégagée de la forme valeur. Cette sphère devrait être soutenue économiquement par l'Etat.

 

Chez Gorz restent présentes des références à Marx [...]. Il sait qu'une quantité réduite de travail signifie en même temps une quantité réduite de valeur. Mais il ne voit pas que cela implique nécessairement une quantité réduite d'argent. A la production accrue de biens d'usage ne correspond pas une augmentation de la valeur, mais sa diminution ; il y a donc bien peu à "redistribuer" en termes monétaires. Pour croire qu'il y a des quantités énormes d'argent à "redistribuer", il faut prendre pour "argent comptant" les sommes fictives créées par la spéculation. L'Etat ne peut aider économiquement le secteur du non-travail - même s'il le voulait - que dans la mesure où il y a encore des procès de valorisation réussis qui produisent de l'argent "valable". Ceci n'est possible que lorsque l'économie nationale en question - qui doit créer la "base imposable" qui permet à l'Etat de financer ses interventions - résiste à la concurrence toujours plus acharnée sur les marchés mondiaux. Autrement dit, toutes les propositions faites dans les pays les plus riches pour une redistribution monétaire en faveur des secteurs non "rentables" - donc à nourrir des " bouches inutiles "  - présupposent toujours tacitement que ces économies maintiennent leur position de gagnants au détriment du reste du monde.

 

Enfin, cette perspective du "no profit" n'est pas très différente de celle des néokeynésiens : oui à la marchandise, à condition pourtant qu'elle reste dans ses bornes et renonce à dévorer la société entière. Ce qui n'est rien d'autre qu'un voeu pieux. Mais même ici existe le risque que ces théories bien intentionnées servent finalement à gérer la nouvelle pauvreté causée par le rétrécissement du travail : on invite les marginalisés à organiser eux-mêmes leur survie en s'aidant l'un l'autre et en échangeant directement des services - mais toujours à un niveau matériel très bas, parce que naturellement les ressources resteront réservées en priorité aux circuits mercantiles, même quand seulement une minorité infime pourra s'en servir. Et rien ne changerait si l'on réalisait la proposition commune aux différentes âmes de la nouvelle contestation, d'instaurer un "revenu de base" ou "salaire social" à attribuer à chaque citoyen, indépendamment de son travail [André Gorz après l'avoir longtemps combattu, a rejoint cette proposition en 1998]. Ce n'est pas par hasard si le salaire social a été proposé il y a bien des années précisément par Milton Friedman, un des fondateurs du néolibéralisme. Selon lui, l'octroi d'une aide de survie à chaque nécessiteux devrait permettre de faire l'économie de toutes les autres aides publiques, telles que l'indemnité de chômage. Auparavant déjà, pour des théoriciens du libéralisme comme Quesnay, le soin des pauvres était un des rares devoirs auxquels l'Etat devait se limiter. Et si le salaire social sera vraiment introduit, ce sera sous cette forme.

 

Dans une situation de précarité généralisée, où les embauches temporaires, le temps partiel, les stages de formation, etc., alternent avec le chômage et le travail au noir, une telle aide minimale n'a rien d'émancipateur, mais faciliterait l'extension ultérieure de ces pratiques. Il faudrait combattre le travail en tant que tel, même là où il existe encore, au lieu de proposer des solutions pour faire survivre les nouveaux pauvres sans qu'ils demandent l'accès aux ressources.

 

Stephen Bouquin critique également André Gorz et l'idée de "revenu garanti" dans son texte Fin du travail ou crise du salariat ?

 

Autres critiques d'André Gorz :

Antiéconomie : André Gorz et la critique de la valeur par Franz Schandl

Paradoxes autour du travail par Jean-Marie Vincent et Toni Negri

Conscience ouvrière, adieu au prolétariat ou multitude ? par Alexander Neumann (in Variations, Hiver 2009-2010 : Conscience de casse. La sociologie critique de l'école de Francfort, pp. 49-66.)

Travail et consitution du sens par Pascal Nicolas-le Strat

Antoine Artous critique longuement la "critique weberienne du travail" effectuée par Gorz, Meda, Gollain, etc. dans son livre Travail et émancipation sociale.

 

D'Anselm Jappe, voir notamment la Discussion autour de son livre Les Aventures de la marchandise... ; Pourquoi critiquer radicalement le travail ? et Au sujet de la décroissance.

 

Sur le don, voir par exemple le premier chapitre du livre d'Alain Testart, Critique du don : études sur la circulation non marchande : [PDF] Qu'est-ce que le don ?, et/ou Marcel Mauss et le paradigme du don par Alain Caillé.

 

autre docs PDF :

http://www.futuribles.com/pdf/PSDI/07_RevenuUniversel.pdf

http://www.creageo.ch/le_revenu_universel_comme_prospective_sociopolitique__162d102d07_.pdf

 

 

11:53 | Lien permanent | Commentaires (0) |

20/05/2011

frédéric revenant des commissions

les commisions note02

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19/05/2011

Denis Robert - Tout sur Clearstream

Pour ce nouvel Essai libre,

Guillaume Gandelot s'est porté à la rencontre du journaliste d'investigation Denis Robert. Après 10 ans de bataille judiciaire contre la société luxembourgeoise Clearstream, le journaliste le plus black-listé de France vient aujourd'hui de gagner son procès en cassation et rassemble les trois enquêtes qu'il a publiées à ce jour sur la société occulte dans un livre-somme, "Tout sur Clearstream" (éditions Les Arènes). En contrepoint, son éditeur Laurent Beccaria évoque la question complexe de la "justice de la diffamation" en France pour ce type d'enquête... Un reportage passionnant qui pointe en creux les véritables enjeux du journalisme contemporain.

09:01 | Lien permanent | Commentaires (0) |

 
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