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14/06/2010

Drame identitaire à Villeneuve Saint-Georges : (dra)peau de balle…

A l’origine : un drapeau français, celui de l’Hôtel de ville de Villeneuve-Saint-Georges, brûlé ; un drapeau algérien hissé à sa place. Ensuite, et dans l’ordre : un communiqué indigné de la municipalité, un incroyable emballement des médias, un mensonge éhonté. L’ensemble vaut parfait symbole des dégâts - médiatiques et politiques - déjà causés par la petite musique de l’identité nationale.

 

 

 

 

Drame identitaire à Villeneuve Saint-Georges : (dra)peau de balle…

 

lundi 14 juin 2010, par JBB

 

Riante vue de Villeneuve-Saint-Georges.
.

C’est un petit matin blême, la ville dort encore. Le jour point, pas le soleil. Fut-il présent, astre funeste, qu’il éclairerait - l’un de ses rayons dardé sur la mairie de Villeneuve-Saint-Georges - un spectacle de désolation. Drame.

La ville dort encore. Parce qu’elle ne sait pas. Sommeil des justes. Et dur réveil pour les enfants de la patrie. Quand ils ouvriront les yeux, ce sera pour apprendre ceci : « Le drapeau français accroché sur la façade de la mairie de Villeneuve-Saint-Georges (Val-de-Marne) a été brûlé dans la nuit et remplacé par un drapeau algérien. » Intolérable catastrophe. Criminel agissement. Traumatisme collectif.

Pour dire l’émotion de toute une ville, la maire a pris la plume ce matin, sitôt le méfait connu ; il fallait exorciser la macabre découverte. Élue (PCF) de Villeneuve-Saint-Georges, Sylvie Altman a pondu un communiqué, largement relayé dans les médias. Le titre ? Martial et sensible : "Rien ne peut justifier que le drapeau tricolore soit brûlé." Entends-tu ? Rien ne peut le justifier !

Il a bien fallu mettre des mots sur l’horreur. Conter l’abjection. Dire l’indignation et la colère. Sylvie Altman, posant le décor, a fait ça très bien « Ce matin, les employés communaux ont découvert un drapeau français brûlé sur le perron de l’Hôtel de ville. Un drapeau algérien remplaçait celui-ci sur l’un des mats de la mairie. Qu’est-ce qui engendre un tel comportement ? Nul ne peut le dire à cette heure. »

Ce qu’on peut dire, par contre, c’est que cette heure est grave.

Très.

Solennelle, même.

-

Un tel drame ne pouvait rester inconnu, il fallait le faire connaître à la France entière, fière nation résistant encore et toujours à ceux qui (basanés, forcément) tentent de la mettre bas.

C’est là le rôle des médias, qui ont su accorder à l’information la place qu’elle méritait.

Ainsi du site du Figaro, qui l’a placée tout l’après-midi en haut de sa homepage, entre deux nouvelles d’égales importances ("Barack Obama déterminé à faire payer BP" et "Rigueur : la France suit la voie de l’Allemagne") :

Un choix éditorial conséquent et logique, justement apprécié des lecteurs du lieu : à 16 h 30, juste avant que la première version de l’article ne soit remplacé par une autre, censément enrichie, le papier avait engrangé 500 commentaires, tous plus haineux les uns que les autres.

Une criminelle atteinte au drapeau - Villeneuve -Saint-Georges, ville martyre ! - qui était aussi relayée (même si moins mise en avant) sur le site du Nouvel Observateur (86 commentaires), sur celui de RTL - qui avait jugé bon d’envoyer un journaliste sur place, lequel précise qu’il « reste dix-huit drapeaux français sur la façade de l’Hôtel de ville », tout n’est pas encore perdu… - , ainsi que sur ceux du Monde, du JDD, de L’express, du Parisien et de 20 Minutes [1].

C’était bien le minimum…

-

Qu’il s’agisse de l’acte d’imbéciles nationalistico-footeux [2] algériens ou - c’est au moins aussi plausible, voire davantage - de celui d’imbéciles provocateurs d’extrême-droite, il n’y a pas à tortiller : rien, au regard de l’importance du délit commis, ne justifie une telle couverture médiatique.

Rien, sinon sa supposée charge symbolique : un drapeau français brûlé et un drapeau algérien prenant sa place au fronton d’une collectivité publique - il ne saurait y avoir de plus efficace façon de conter et mettre en scène la menace pour la patrie qu’incarnent censément les populations immigrées.

Le Front National ne s’y est pas trompé, qui s’est cet après-midi engouffre par communiqué dans le boulevard ainsi proposé : « Il est des actes qui ont au moins le mérite de délivrer un message clair », attaque bille en tête la secrétaire régionale du Front National d’Île-de-France [3], qui tient à apporter son « soutien aux Villeneuvois profondément choqués par cet acte odieux ».

En accordant une large place à cette pathétique histoire, les médias cités plus haut se sont donc prêtés - plus ou moins complaisamment - à une double manipulation.

De un, l’information montée en épingle ne vaut que pour ce qu’elle est supposée dire en filigrane, non pour son importance réelle.

Et de deux, elle ne prend son sens que dans un débat idéologiquement biaisé, celui de l’identité nationale - conjointement entretenu par l’UMP et l’extrême-droite.

En sorte que les titres de presse n’ont fait ici que mener la plus basse des besognes au service de la plus rancie des idéologies.

Tu en conviendras : c’est désolant.

-

Mais voilà : il se trouve que - la nouvelle est tombée en fin d’après-midi [4] - ce n’est pas le glorieux drapeau français qui a été lâchement incendié.

Non, révèle tout juste Le Parisien, alors même que Google Actualités recense une cinquantaine d’articles déjà publiés sur le sujet, tous respirant une semblable consternation face à l’odieux attentat : « Ce n’est pas le drapeau français qui a été brûlé, mais celui… de la ville ! C’est ce que vient de reconnaître, cet après-midi la municipalité. »

Un bête oriflamme local et non l’étendard national : autant pour le symbole…

En sorte que - derechef - l’emballement médiatique n’était pas seulement bidon, basé sur un biais idéologique évident, mais aussi totalement mensonger, bâti sur une présentation - par la maire de la ville - volontairement fallacieuse de la réalité.

Je ne doute pas que Sylvie Altman, élue communiste, fournira une juste explication à cette scandaleuse manipulation.

Et qu’elle trouvera un moyen de justifier les mots du communiqué par elle publié quelques heures plus tôt ; ceux-là, même : « Ce matin, les employés communaux ont découvert un drapeau français brûlé sur le perron de l’Hôtel de ville. Un drapeau algérien remplaçait celui-ci sur l’un des mats de la mairie. Qu’est-ce qui engendre un tel comportement ? Nul ne peut le dire à cette heure. »

Qu’est-ce qui engendre un tel comportement ?, feignait-elle de demander.

Réponse évidente : dans les médias comme chez les élus d’un bord politique censément opposé à l’UMP, la petite musique haineuse de l’identité nationale mène le jeu.

Et celle-ci autorise les pires manipulations.

[4] Alors même que je terminais ce billet. Le monde est bien fait, quand même…

Notes

[1] Note que ce dernier site, de même que celui de RTL, a préféré fermer l’article aux commentaires.

[2] Hier se tenait un match de coupe du monde entre La Slovénie et l’Algérie.

[3] Je ne te mets pas le lien, hein, tu pourras le trouver tout seul comme un grand, si tu veux.

 

Piqué au tas sans demander chez l'excellent Article 11 - 14/06/2010

 

21:26 | Lien permanent | Commentaires (0) |

13/06/2010

Narodniki

Pour parler en termes abrupts :



toute amitié est aujourd’hui de quelque manière en guerre avec l’ordre impérial,


ou n’est qu’un mensonge.



Quelques agents du Parti imaginaire

23:01 | Lien permanent | Commentaires (0) |

David H. Price, Threatening Anthropology Mccarthyism and the FBI’s Surveillance of Activists Anthropologists

En seize chapitres construits comme autant d’enquêtes, David Price nous offre une impressionnante galerie de portraits d’anthropologues nord-américains placés sous la surveillance du FBI en raison de leur « activisme » politique et social, entre le début des années 1950 et le milieu des années 1960. Auteur de nombreux articles sur les liens entre l’action politique et la recherche anthropologique1, Price ajoute au grand nombre de matériaux d’archive présentés, de non moins nombreux témoignages directs et indirects qui viennent parachever la cohérence et la finesse de l’ensemble. Ayant choisi de dépasser la période du maccarthysme au sens strict (1949-1954) pour inclure une partie des mouvements de contestation universitaire du milieu des années 19602, Price s’arrête au moment où commence une autre histoire : celle de la montée d’un front anti-impérialiste dans les sciences sociales nord-américaines (qui se manifeste dans le refus du projet Camelot3), avec, en particulier, l’émergence d’une anthropologie critique et réflexive d’inspiration marxiste.

En choisissant de traiter un tel sujet, l’auteur se fixe également pour objectif de réactiver la mémoire de ces événements qui n’ont semble-t-il pas pu trouver de place légitime dans l’histoire de la discipline. Car c’est bien là tout l’intérêt manifeste de cet ouvrage que d’inciter le lecteur à interroger l’anthropologie américaine sur la nature des liens qu’elle accorde au couple dépolitisation/déhistoricisation grâce à la description, par le menu, de la disparition d’une certaine implication à la Boas de l’anthropologue. Par ailleurs, Price apporte quelques indices quant aux conditions précises de l’ostracisme dont furent victimes, dans les années 1970, des projets scientifiques, tout aussi innovants que radicaux, d’anthropologues marxisants comme Bob Scholte4 ou Johannes Fabian.

L’ouvrage de Price nous restitue l’atmosphère électrisée de cette période et ses conséquences pour le monde universitaire américain. L’année 1949 est tout particulièrement représentative. Sur fond d’essais nucléaires soviétiques, les affaires d’espionnage se multiplient. En février, le pouvoir se dote d’un Bureau de contrôle des activités subversives dans l’idée de vérifier la nature anti-américaine des activités des organisations politiques et d’éducation et qui va directement concerner les anthropologues. Le point culminant de ce climat de paranoïa sera la déclaration fracassante du sénateur McCarthy, en février 1950, à propos d’un « complot communiste » au sein du ministère des Affaires étrangères, suivie de l’arrestation d’Ethel et Julius Rosenberg. L’objectif proclamé est de protéger de la menace communiste l’ordre social et la hiérarchie des valeurs propres à « l’American Way of Life ». Ainsi apprend-on que dans les années 1950 le FBI a infiltré plus de cinquante universités américaines. La description par le détail des techniques de surveillance est stupéfiante : filature, fouille des poubelles au domicile et sur le lieu de travail, identification des plaques minéralogiques lors de meetings ou de réunions informelles, entretiens avec les étudiants, les collègues, les voisins, enregistrement et ouverture du courrier. À ces mesures viennent s’ajouter celles de la censure et des listes d’ouvrages indésirables dans les bibliothèques universitaires américaines.

Les anthropologues concernés par ces mesures de surveillance et leurs répercussions étaient presque tous guidés par un projet politique ou une vison du monde proches des actions du parti socialiste ou du parti communiste américains. Cependant, tous ne sont pas aussi connus que Cora Du Bois, Oscar Lewis, Margaret Mead, Bernhard Stern ou Leslie White. Tous n’ont pas été convoqués devant la Commission McCarthy comme Gene Weltfish (chap. VI), mais bon nombre d’entre eux, après avoir perdu leur poste d’enseignant ont, soit changé de métier, soit trouvé momentanément refuge dans des universités de province. À cet égard, l’idée même d’une communauté « anthropologique » est battue en brèche par l’attitude de l’Association des anthropologues américains (AAA), car, souligne Price, loin de soutenir les collègues incriminés, l’association s’est surtout illustrée par son active coopération avec les autorités. Il est par ailleurs intéressant de remarquer qu’au fur et à mesure de la montée en puissance des moyens pour contrer le « complot communiste », la notion même d’activisme va inclure de plus en plus de groupes. En premier lieu, bien sûr, viennent les communistes et les socialistes mais également les partisans de l’intégration raciale, les féministes et les mouvements indiens. David Price cherche ainsi à démontrer que c’est bien l’implication de l’anthropologue dans l’action sur le monde, la praxis, qui est la cible visée. Comme il l’écrit, « beaucoup ont fini par attirer l’attention du FBI parce qu’ils pratiquaient une anthropologie appliquée (applied anthropologists) – non pas au sens où on l’entend depuis quelques décennies (c’est-à-dire des anthropologues sous contrat avec un organisme privé ou public travaillant sur des projets spécifiques) mais appliquée dans le sens où ils utilisaient la compréhension anthropologique de l’égalité inhérente à tous les hommes, le mythe de la race et les théories de stratification comme base de leur action en faveur d’une justice sociale » (p. 347).

Ainsi Price prend-il bien soin de rappeler que Leslie A. White, le théoricien d’un néoévolutionnisme avantageusement mis en avant en URSS depuis les années 1930, n’a presque pas été inquiété…

Par ailleurs, le thème de la substitution de l’implication de l’anthropologue par l’application d’un savoir permet à l’auteur d’apporter une contribution aussi impertinente qu’originale à la critique du postmodernisme en anthropologie. En effet, le refus actuel des anthropologues américains d’une telle forme d’engagement et l’absence de toute dimension politique dans le traitement de l’histoire de la discipline sont considérés par Price comme une des résurgences du maccarthysme qui s’est notamment manifestée lors de la présidence de Reagan.

Cet ouvrage est un précieux exemple de ce qu’une « anthropologie de l’anthropologie »5 peut apporter en tant que démarche disciplinaire. Outre l’étroitesse des liens entre implication, réflexivité et moralité, l’auteur entend démontrer avec force que l’approche réflexive peut permettre de contourner quelques-uns des freins à l’intégration de l’historicité en anthropologie.

Notes

1. Voir notamment « Subtle Means and Enticing Carrots : The Impact of Funding on American Cold War Anthropology », Critique of Anthropology, 2003, 23 (4) : 373-401.
2. Il s’agit plus précisément des événements qui se sont déroulés au printemps 1965, lorsque les anthropologues Marshall Sahlins et Eric Wolf participèrent à « l’invention » des teach-in sur les campus de l’Illinois en réaction aux bombardements américains au Vietnam.
3. Irving Louis Horowitz, ed., The Rise and Fall of Project Camelot : Studies in the Relationship Between Social Science and Practical Politics, Cambridge, MIT Press, 1967 : 385.
4. Voir dans la revue The New York Review of Books 21 (5, 12, 19, 21-22) les échanges cinglants, entre avril 1974 et janvier 1975, de Bob Scholte, d’Edmund Leach et de Max Gluckman à propos de l’ouvrage édité par Dell Hymes, Reinventing Anthropology (New York, Random House, 1972).
5. Cf. Adam Kuper, « Existe-t-il une “école européenne” en anthropologie ? », Critique : Frontières de l’anthropologie, 2004, 680-681 : 156.

Frédéric Bertrand, « David H. Price, Threatening Anthropology Mccarthyism and the FBI’s Surveillance of Activists Anthropologists », L’Homme, 180 | octobre-décembre 2006, [En ligne], mis en ligne le 25 octobre 2006.

Éditions EHESS
Revue française d’anthropologie

 

C'est être médiocrement habile, que de faire des dupes..jpg

09:40 | Lien permanent | Commentaires (0) |

12/06/2010

Les six de Pau

Par Marie Cosnay, écrivaine

 

En juillet 2008, la famille Kuka, d'origine albanaise, avec ses deux enfants de 5 et 7 ans, a été enfermée au Centre de Rétention Administrative d'Hendaye, sur décision du préfet des Pyrénées-Atlantiques. Cette décision a entraîné de nombreuses réactions de protestation, plusieurs particuliers faisant par courriel connaître leurs positions au représentant de l'Etat. Estimant que ces écrits recelaient «un délit d'outrage», Philippe Rey a déposé plainte contre six personnes. Le délit d'outrage concerne le parallèle fait par ces personnes entre la décision du préfet et les méthodes des nazis et du régime de Vichy. Le terme « rafle » sera au centre des débats qui s'ouvriront le jeudi 10 juin au matin devant le tribunal de Pau.

Quelques remarques : les mots, s'ils sont attachés à une histoire, ne lui appartiennent pas. Une « rafle » a un sens, un « camp » a un sens. L'histoire s'est de nombreuses fois emparée de ces mots pour signifier des faits comparables quoique survenus dans des contextes différents. La rafle dont le XXIème siècle européen ne se remet pas, les camps dont le XXIème siècle européen ne se remet pas, on les connaît, hélas. Rafle et camps dont notre « identité nationale » peut rougir, et pour cause. Quand les policiers de la PAF interpellent au faciès, dans les trains, les villes, aux frontières, aux abords de Lourdes, à Paris, dans les écoles il n'y a pas si longtemps, ceux dont ils peuvent imaginer qu'ils sont démunis de papiers et qu'ils grossiront ainsi les chiffres des expulsions, il s'agit bien de rafles.

 

Quand on tend un piège à Clermont Ferrand à un étudiant provisoirement « sans papiers » après qu'il a témoigné devant les cameras de France 3, quand celui-ci constate en garde à vue que ses photographies sont punaisées au mur, on peut appeler ça une chasse à l'homme. Quand la chasse à l'homme a lieu en nombre, en chiffres, dans les CAF, les préfectures, les lieux publics, les gares, les écoles, il s'agit bien évidemment de rafles.

 

Appeler les rafles des « mesures d'éloignement » et les camps d'enfermement pour étrangers des « Centres de Rétention Administrative » signale deux choses : la première, que tout en brandissant contre ceux qui ne l'ont pas l'« identité nationale » française, on préfère en cacher l'aspect le plus honteux, le plus douloureusement honteux. On sait déjà cela. On le sait chaque jour. Il n'est pas facile de dire « rafle » et il n'est pas facile non plus de parler de Sétif. Un représentant du Préfet, lors du passage devant le Juge de la Liberté et de détention d'une famille que les lois capricieuses  de l'Europe ont rendue « sans papiers », dit aux auditeurs et témoins présents qui ne lui demandaient rien : « on n'est pas des nazis, quand même »... Pourquoi quand même ?

 

La deuxième chose que signale la sémantique est tout aussi grave, parce qu'elle a des conséquences imprévues, imprévisibles. Victor Klemperer, qui a survécu à l'Allemagne nazie, expliquait dans la Lingua Tertii Imperii qu'entre autres glissements notoires, la langue utilisée par le troisième Reich agençait les termes ayant trait à « l'organique », à « ce qui pousse naturellement », avec des expressions mécaniques. Ce mélange, à force que « la langue pense et poétise à notre place », finit par rendre caduque la dignité humaine, finit par assimiler l'humain à des "pièces", des "éléments". Une mesure d'éloignement, une rétention administrative : on n'y entend pas beaucoup l'humain qui souffre, derrière. De là à ne plus penser l'humain qui souffre, derrière...

 

Est-ce que je compare ici les crimes de guerre de la plus haute gravité à la politique utilitariste et à courte vue de notre Europe qui se débat dans de tout autres soucis que dans les 40 ? On ne compare toujours que le dissemblable, jamais un évènement avec lui-même. Je ne compare ici que ce que les six de Pau ont comparé : ce premier pas qui mène à ce qu'on ne sait pas encore parce qu'on ne peut pas le savoir, parce qu'on ne peut pas l'imaginer. Ce qui est fortifiant, c'est que des citoyens, apercevant ce déni d'histoire recouvert de baume identitaire (ou communautaire) français s'élèvent et disent : quand on ne veut pas voir ce qui a été, comment verra-t-on ce qui sera ? Rappeler alors Vichy, quand on sait que l'Etat français des années 2010 n'est évidemment pas Vichy, rappeler pourtant Vichy comme la plus grande honte est une manière rapide et inquiète de faire entendre que la mise à l'écart et l'expulsion d'une partie de la population peuvent avoir des conséquences terribles, dont on a un exemple proche, exemple que les représentants de l'Etat et les citoyens alarmés réprouvent violemment ensemble.

 

L'indignation d'un côté, la plainte de l'autre pour « délit d'outrage », disent clairement le repoussoir commun qu'est Vichy.  Il n'y a pas que les glissements sémantiques que l'on peut comparer. Le code d'entrée de séjour des étrangers (le CESEDA) change à une vitesse ahurissante. Fabriquer des lois spéciales pour étrangers comme c'est le cas (le nouveau CESEDA du mois de septembre promet la rétention administrative des étrangers pendant cinq jours avant que la justice, en la personne du JLD, ne s'en mêle) a une couleur trouble de déjà-vu, et inquiète à juste titre : que ferons-nous de la xénophobie, probablement ni cherchée ni pensée, que les lois qui isolent les gens et les criminalisent commencent à fabriquer à grande allure ? Par ailleurs, comment ne pas comparer, quand on a assisté, impuissant, à une expulsion musclée (ou moins musclée) d'étrangers avec ou sans enfants, l'attitude de ceux, nombreux, à diverses échelles de responsabilités, qui « font leur boulot » à l'attitude de ceux qui ont fait en d'autres temps « leur boulot », à l'attitude de ceux qui en d'autres circonstances, plus ou moins tragiques, le feront encore ?

 

Les policiers qui menaient les juifs au Vélodrome d'hiver ne savaient pas ce qui arriverait aux personnes raflées. Le pire n'avait pas eu lieu. Ils faisaient leur boulot, n'hésitant pas à s'apitoyer parfois, comme on le voit toujours, en tous lieux et toutes circonstances. Celui-ci est humain, il doit avoir des enfants, celui-là a pleuré, etc. On compare, certes. Mais on ne compare pas des hommes aux hommes ni des faits aux faits, ni surtout des actes aux conséquences des actes passés. On compare des attitudes. L'attitude qui est la plus facile à suivre et dont il faut se méfier, jusque dans notre vie courante, sans relâche est celle qui consiste "à faire son boulot".

 

Cette question de l'attitude, de la responsabilité, ce souci de soi qu'il nous faut garder de façon exigeante en toutes circonstances afin de ne jamais « devenir sa fonction », afin de continuer à penser au singulier, je me demande ce qu'en font aujourd'hui et en feront demain les enseignants : les concours 2011, capes et agrégation, réservent quelques points (6/20) à l'évaluation de leur capacité à respecter « la communauté éducative ». Mettre en place un système d'enseignement où les candidats doivent prouver qu'ils appartiennent sans réserve à « la communauté éducative », qu'ils possèdent les valeurs normatives qu'ils transmettront à leur tour, voilà qui n'est pas ce que l'on peut faire de mieux pour prendre ses distances avec l'esprit de Vichy, voilà qui n'est pas ce que l'on peut rêver de mieux pour garder la pensée en alerte et voir venir les dangers, invisibles d'abord, tragiques ensuite, que les agencements politiques à courte vue peuvent provoquer.

pris sans demander chez Pays Basque Info - Semaine du 07/06/2010

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07/06/2010

Un aspect de la résistance méridionale : maquis et guérilla en r3[1]

En zone Sud, la Région 3 regroupe l’Aude, l’Aveyron, le Gard, l’Hérault, la Lozère et les Pyrénées-Orientales. La naissance des maquis, à partir du printemps 1943, y est tributaire de contingences topographiques et sécuritaires, délaissant la plaine côtière et la frontière espagnole au profit de l’arrière-pays montagneux. Certes, l’aide fluctuante des Alliés, les choix politiques (action immédiate ou différée) sont autant de facteurs jouant aussi sur la nature et l’activité de ces maquis ; mais ils ont en commun une volonté d’action tout en refusant l’affrontement direct avec l’ennemi. En cela, les techniques de guérilla adoptées (harcèlement, actions ponctuelles et diffuses) contribuent autant à la libération du territoire qu’à la construction d’une mémoire combattante spécifique.



In the Southern Zone, the 3rd Region comprises the departments of Aude, Aveyron, Gard, Hérault, Lozère and Pyrénées-Orientales. The birth of the maquis, in the spring of 1943, draws on topography and security, so they avoid the Mediterranean coastal plain and the Spanish border zone, preferring the mountainous hinterland. Certainly, the fluctuations in Allied support to the maquis, the political debate between action immédiate and action différée, influence the nature and activities of the maquis, but they have in common a will to action while refusing a direct confrontation with the enemy. Thus guerrilla tactics (harassment, selected and varied operations) contribute both to the liberation of France and the commemoration of a specific combativity.

 

Du « rebelle » au « soldat de l’ombre », du « brigand » au « terroriste », la terminologie relative aux maquisards, en ces années 1943-1944, est aussi abondante que révélatrice des états d’esprit et des propagandes. Elle souligne aussi différentes représentations du concept de guérilla. Si, à l’origine, le réfractaire au STO (Service du travail obligatoire) n’est pas un combattant, la population, les autorités allemandes et vichyssoises continuent d’employer ce terme durant les accrochages de l’été 1944. De même, le vocable de « terroriste » renvoie autant, dans les représentations, à la guérilla urbaine des groupes de sédentaires qu’à l’action des maquis. Parallèlement, à la guérilla autonome à connotation révolutionnaire menée par les FTPF (Francs-tireurs et partisans français) s’oppose une structuration militaire classique des maquis AS (Armée secrète) et ORA (Organisation de résistance de l’armée). Au-delà des divergences, c’est pourtant une stratégie de guérilla dite traditionnelle qui est appliquée. Quels éléments la caractérisant retrouve-t-on dans la lutte armée des maquis ? Quelle est la part, dans son application, des circonstances, de contraintes ou de choix délibérés ?

 

La R3 se situe dans le midi de la France où la survivance d’une certaine culture hors la loi aurait été propice à cette forme de lutte[2] [2] J. -M.  Guillon, « Le maquis, une résurgence...
Elle dispose, en outre, d’une zone frontalière avec l’Espagne, d’un littoral considéré comme susceptible d’accueillir un débarquement allié et enfin d’un arrière-pays montagneux favorable à l’implantation de maquis. C’est à travers cet exemple que nous examinerons les fondements topographiques, politiques et militaires de cette guérilla ; sa mise en application sur le terrain, ainsi que l’influence de certains facteurs ayant pesé sur son développement.

Patricia Boyer « Un aspect de la résistance méridionale : maquis et guérilla en r3 », Guerres mondiales et conflits contemporains 2/2004 (n° 214), p. 125-136.


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02/06/2010

Palestine - Banlieue

Ce soir, comme un peu partout dans le monde et en réaction à l’assaut meurtrier de la flottille humanitaire pour la population de Gaza par l’armée israélienne, nous avons participé à une manifestation de soutien à la Palestine. Qu’importe le nom de cette ville et dans quel pays elle se trouve, le récit qui va suivre ne verse aucune larme patriotique ou identitaire. Nous n’avons rien à préserver ni à produire localement pour la suite de cette soirée, à part ce texte plein de rage qui part perdant dans le paysage d’aujourd’hui pour ces raisons. Tant mieux, si le pouvoir pouvait s’éloigner d’ici aussi loin que de nos vies. 



«Si vous continuez, on va arrêter les manifestations !» balance quelqu’un de l’organisation aux personnes qui avancent devant librement sans demander l’autorisation à personne. Nous sommes à quelques mètres de la gare. Plus très loin d’une rue commerçante. À une centaine de pas d’un quartier populaire. Derrière, dans le cortège, une rumeur se répand. Les «jeunes banlieusard.es» ont des cailloux, ils vont casser des vitrines. Alors que les flics de la Bac commencent à se répandre autour de nous, la rumeur prend le pas sur les corps. Une partie des personnes s’arrêtent, laissant tout un groupe en proie facile pour les flics. Manœuvre que nous pouvons laisser dans le doute à l’inconscient des civilisé.e.s blanc.hes de voir se faire traquer encore et encore les immigré.es. Dans le discours, les choses sont là pour ne pas dire les mots, dissoutes dans un paquet de lessive qui rend propre la contestation, la lutte politique et syndicale traditionnelle et son racisme latent. Les mauvaises intentions sont lancées avec une violence d’ordre colonial inouïe. Nous sommes considéré.es comme des indigènes sans pensée, sans personnalité. Tout un panel de la grande Gauche nous donne alors sur le trottoir — toujours sur le trottoir ! — des leçons sur la méthode de faire avec l’ingrédient réactionnaire de la démagogie du pouvoir : la peur. Du genre, «Si vous voulez faire la guerre, allez en Palestine !», ou «Ce n’est pas ta manifestation !» Aujourd’hui, descendre du trottoir, c’est commencer une guerre…



La peur de l’autre. La peur de descendre du trottoir. La peur de commencer une manifestation alors que des centaines de personnes sont rassemblées pour exprimer la même colère contre cette guerre qui se propage de la Palestine aux banlieues des villes européennes. La peur à chaque coin de rue que l’engouement à crier «Palestine vivra ! Palestine vaincra !» nous emmène à continuer notre route, à vider un supermarché de ses produits israéliens, à boycotter cet État terroriste au sens où il tue des civil.es, et à commencer à nous attaquer à notre propre gouvernement qui soutient cette politique de répression et de colonisation jusque dans nos vies.



Nous ne devions pas partir en manifestation ce soir. Nous devions rester sur le trottoir en attendant le prochain massacre. Mais beaucoup n’ont pas eu peur des menaces de la Police, d’autres n’ont pas tourné au plus court, d’autres encore n’ont pas répondu aux mots d’ordre de se taire mais ont plutôt donné de la voix. Il aura fallu atteindre un point critique, pas loin de la gare, d’une rue commerçante et d’un quartier populaire avec une pression policière plus forte et une rumeur courante dans les têtes que les cailloux sont dans les poches pour que tout ce monde fonde en arrière, vers le début d’une manifestation qui n’aurait pas dû commencer.



Nous aussi nous avons peur mais celle-ci n’est pas appareillée à une organisation. C’est celle de voir sous nos yeux toute une frange de la résistance au colonialisme se faire enterrer par les bulldozers, se faire bombarder par des drônes, se faire encercler par des murs, se faire tuer par l’Armée et par la Police.

Des canons aux Tasers. De la Palestine aux Banlieues.


Cette peur fait que notre rage n’est pas négociable. Ni notre envie de confronter partout cette peur à celle de l’État colonial, que bon nombre de personnes dans les organisations de soutien à la Palestine propagent d’elles-mêmes. Et qui deviennent par à-coups des auxiliaires de la Police et des Médias, allant jusqu’à ramasser quelques poubelles renversées et à en remettre les ordures sous les couvercles. Rien ne doit dépasser.



Après ce soir, nous pensons fortement que notre volonté d’agir ne peut pas s’arrêter à une prochaine manifestation déjà programmée, mieux encadrée par les forces de l’ordre et la bonne pensée occidentale. «Si vous continuez, on va arrêter les manifestations !» Leur solidarité s’arrête là où commence la nôtre. Quel sens a cette phrase vis-à-vis de notre résistance ? Elle peut avoir que nous pouvons continuer, sans attendre personne pour manifester, pour boycotter, pour saboter tous les rouages du colonialisme.



Si dans nos villes, dans nos quartiers, dans nos rues il y a la peur d’une Intifada, les cailloux dans les poches !, qui peut se retourner contre la domination blanche, c’est peut-être que de la Palestine à la Banlieue il n’y a qu’un pas.



Gaza, banlieue du monde.



Courriel, 2 juin 2010.


Info intéressante (rassemblement de ce lundi soir)

Des développements intéressants lors du rassemblement parisien de ce soir aux abords de l’ambassade d’Israël.

Avait été convenu entre les gentils organisateurs et la police que nous resterions sagement derrière les barrières métalliques disposées autour de nous, à des centaines de mètres de l’ambassade, comme des bêtes de foire, sous la sono nauséabonde du «collectif Cheikh Yassine».

Ça ne s’est pas passé comme prévu.

D’abord, parce que plusieurs milliers de personnes, dont beaucoup de jeunes issus de l’immigration, étaient présents.

Ensuite, parce que de 800 à 2000 jeunes ont fait sauter les barrières pour investir la rue, puis marcher en direction de l’ambassade, malgré les gazages des flics.

Pas des voyous, mais des jeunes et quelques moins jeunes animés par une colère saine. J’ai manifesté avec eux, de même que le camarade Pierre, et je me suis retrouvé en première ligne face aux flics. Parmi les slogans, ont ressurgi : «Israël assassin, Sarkozy complice», «Gaza, on n’oublie pas» ou encore «Police complice».

À leur manière, les jeunes ont mis en évidence le cordon sanitaire des appareils et consorts. Les PG, PCF, et la majorité du NPA comme les autres sont restés sagement derrière. C’était un débordement spontané.

Courriel, 1er juin.

 

Piqué au tas chez Le Jura Libertaire

 

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30/05/2010

La propagande festive de Vichy - Mythes fondateurs, relecture nationaliste et contestation en france de 1940 à 1944

Si l’attitude des Français sous l’occupation fait l’objet de nombreuses études, les vecteurs quotidiens de l’idéologie vichyste n’ont pas encore tous  été recensés. En effet, s’il n’est guère contestable qu’à Vichy « la sauvegarde, mais aussi l’utilisation du moral furent les soucis prioritaires des gouvernants et [que] la propagande devint [...] une arme de choix »[1] , les questions de la perception des choix gouvernementaux par les Français et des réactions aux tentatives d’encadrement social restent posées. Il est donc pertinent, pour mieux comprendre la réalité du régime, de croiser l’étude des relais[2] idéologiques du pouvoir dans la vie quotidienne (l’école, la légion, l’armée, les corporations...) avec celle des supports de propagande d’un régime autoritaire comme les affiches, la presse, la radio ou le cinéma. Or, depuis longtemps, une pratique sociale et culturelle rassemblait ces indicateurs : les fêtes publiques. Elles formaient en effet depuis toujours, et plus encore depuis 1789[3] , un espace de sociabilité éloquent et populaire, malléable selon les choix idéologiques des gouvernements.

Rémi Dalisson - IUFM de Rouen.

L'illustration ne fait pas partie de l'article

 

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"Purifier le territoire. De la lutte antimigratoire comme laboratoire sécuritaire (1968-1974)" - Mathieu Rigouste

Mathieu RIGOUSTE est chercheur en socio-histoire, à l’Université Paris 8 Saint-Denis.

 

 

L’institutionnalisation moderne de la xénophobie commence avec l’Etat-nation et son principe de discrimination par le lieu de naissance. L’étranger y est, par principe, un banni juridique et de fait un surexploité, il est surveillé et soumis structurellement à des principes d’exception [1]. Toute forme de nationalisme pose ainsi l’étranger comme un suspect par nature. On peut alors étudier les mécanismes qui déterminent ces périodes où l’Etat entreprend une lutte systématique contre les étrangers. On explique généralement ces phénomènes en ciblant les variables économiques. Confronté à l’essor du chômage et à la baisse de la croissance, l’Etat chercherait à favoriser l’emploi des nationaux. La « préférence nationale », de ce point de vue, relève moins d’une revendication de l’extrême droite que d’un principe dirigeant l’ensemble du droit depuis la fin de l’ancien régime. Il faut pourtant bien admettre que l’économie capitaliste s’appuie en permanence sur l’entretien d’un sous-prolétariat corvéable, auquel l’Etat refuse l’égalité et qu’il se doit pourtant de reproduire pour assurer la production des tâches les plus méprisées. Comment comprendre, dans ce cadre, l’offensive anti-migratoire du début des années 1970 qui initia la période dans laquelle nous continuons de vivre, où l’immigré postcolonial caractérise une sorte de bouc-émissaire transversal ? Nous allons tenter de montrer que la désignation d’ennemis intérieurs socio-ethniques par l’Etat doit être analysée parallèlement comme une technique de protection de l’ordre politique et géopolitique. La genèse du schéma de domination sécuritaire s’est faite notamment par la reconversion de principes contre-subversifs dans la lutte anti-migratoire, c’est-à-dire en appliquant à l’ensemble de la population, des dispositifs qui visaient à protéger l’ordre impérial, et ce, en employant le corps de l’immigré comme le laboratoire et la vitrine d’un « ordre nouveau ».

Le corps immigré comme monnaie d’échange et levier géopolitique.

Les traités d’ « indépendance » sont les premiers textes à avoir défini les rapports de circulation entre les anciennes colonies et la métropole et à avoir ainsi posé les bases d’un discours d’Etat sur l’immigration postcoloniale. Les accords d’Evian comme la plupart de ces textes visant à reconduire à travers un imaginaire de l’association, de la communauté et de la coopération, les rapports de tutelle et de subordination coloniaux, ont dérivé d’une lutte pour la conservation des intérêts énergétiques, économiques, stratégiques, nucléaires et militaires. En laissant miroiter une série d’intérêts comme le privilège de diriger les Etats postcoloniaux et l’assurance du soutien militaire français contre les révoltes populaires aux nouvelles élites coloniales, l’Etat français a négocié le statut des immigrés postcoloniaux comme une monnaie d’échange, c’est-à-dire la garantie d’une souveraineté partagée sur l’exploitation des richesses et des êtres humains entre l’Etat français et ses nouveaux sous-traitants.

Dès 1959, la perspective de l’indépendance algérienne avait ainsi amené à reconcevoir le statut des « Français musulmans résidant en métropole », appelés à devenir des « immigrés Algériens ». La figure de l’immigré a été mobilisée pour les toutes premières fois dans l’institution militaire et la pensée d’Etat comme une source de travail pour la France et de capital pour l’Algérie, et ainsi comme l’assurance d’une conservation de l’influence française sur le gouvernement algérien. Il s’agissait de se prémunir du risque que le pétrole algérien soit nationalisé et fournisse ainsi à l’Algérie un levier sur la France en contrôlant sa source principale d’approvisionnement en hydrocarbures. Il en allait de même de la présence militaire française dans le Sahara et de la conservation des sites nucléaires qui s’y trouvaient. La note d’introduction fournie par la direction de l’Institut des Hautes Etudes de Défense Nationale, le principal think-thank civilo-militaire français, à ses auditeurs de la session 1959-1960 [2], intitulée « Cohésion économique entre métropole et Algérie », présentait « les raisons qui conduisent en effet l’occident à s’efforcer d’élever rapidement le niveau de vie dans les pays sous-développés ». Les « échanges humains » y étaient présentés comme « le facteur décisif » d’une cohésion économique entre la métropole et la colonie. « L’appoint, pour une économie [algérienne] en suremploi, des travailleurs musulmans résidant en Métropole » fut conçu parallèlement comme un moyen de décharger « la main-d’œuvre métropolitaine, généralement plus qualifiée, de tâches dont l’accomplissement exigerait en toute hypothèse, une certaine immigration. ». « Il est au surplus très improbable qu’aucun autre territoire que la Métropole, soit en mesure de leur offrir l’emploi qui leur est actuellement assuré », ajoutait le document.

La synthèse des travaux produits à partir de cette note par les comités d’auditeurs de cette même session s’intéressait précisément au contrôle des « flux migratoires » et à l’encadrement des émigrés algériens en France, après l’indépendance. [3] « L’ensemble des problèmes liés au séjour des travailleurs musulmans dans la métropole » était lié par les auditeurs à « l’expansion démographique exceptionnelle que connaît l’Algérie » et « à la révolution politique et sociale qui secoue tour à tour les pays sous-développés. ». Selon les auditeurs il aurait existé une solution, « tout d’abord en contrôlant, dans leur propre intérêt, la venue en métropole des travailleurs algériens ». « Il semble nécessaire de créer en Algérie des services de placement qui auraient pour mission de procéder à une première sélection des Musulmans possédant une certaine connaissance du français parlé, ainsi qu’un début de qualification professionnelle » expliquait la synthèse.

On a vu émerger, à la toute première heure de la réflexion sur l’immigration postcoloniale, un certain nombre des dispositifs organisant la pensée dominante du contrôle de l’immigration sous la 5e République : politique des quotas et sélection selon l’origine, la profession ou le niveau scolaire, surveillance politique, restriction, regroupement familial et contrôle de « l’intégration ». La culture militaire a saisi le corps de l’immigré comme une rançon pour le maintien de l’influence extérieure et un suspect de subversion dont il faudrait s’assurer en permanence l’allégeance ou le silence.

Un certain nombre de documents montrent qu’il y a réellement eu investissement dans le corps immigré, dans ce sens où on a opéré un calcul en termes de pertes et profits. Les discours d’Etat sur l’immigré algérien ont nécessairement évolué à partir du coup d’Etat de Houari Boumediène en 1965. La même année une première circulaire visait à restreindre l’entrée des travailleurs algériens sur le territoire français. En 1968, ce dernier fit évacuer la base militaire occupée par la France à Mers el Kébir. Le 27 décembre de la même année, un accord franco-algérien sur la circulation, l’emploi et le séjour des migrants fixait des quotas et imposait d’avoir une autorisation d’émigration et l’assurance d’être embauché en France pour pouvoir émigrer. Le rapport de forces entre les deux Etats ayant été bouleversé, l’Etat a accentué la dévalorisation du corps immigré et l’institution militaire a réinventé la menace migratoire.

Pour comprendre les mécanismes qui dirigent la mise en oeuvre systématique de la xénophobie d’Etat, il faut donc prendre en compte les stratégies géopolitiques des Etats exploitant la main d’oeuvre immigrée de chaque côté de l’exil et la nature des rapports de force entre ces Etats, c’est-à-dire les enjeux économiques, industriels, militaires et stratégiques du modèle de domination impérialiste.

Purger le corps national. Evacuation et retour de la doctrine contre-subversive.

Durant les guerres coloniales d’Indochine, du Maroc et d’Algérie, l’armée française a systématisé une série de techniques de contrôle et de répression relevant de la terreur d’Etat contre des populations civiles, que l’on appelle généralement « doctrine de la guerre révolutionnaire » ou « contre-subversion » [4]. Celle-ci concevait l’association des communistes et des colonisés dans la lutte contre le colonialisme comme une « stratégie de pourrissement » du monde soviétique, par la mise en place de cinquièmes colonnes à l’intérieur du territoire. La contre-subversion caractérise ainsi l’expérimentation et le réglage dans l’atelier colonial d’un programme de contrôle de la population s’appuyant sur l’idée qu’il faudrait reprendre à l’adversaire le contrôle des coeurs et des esprits. Pour justifier un système de violence combinant torture industrielle, déplacements de populations, assassinats, manipulation psychologique, contre-terrorisme, cette disposition mentale s’était appuyée sur l’articulation des figures du révolutionnaire communiste et du révolutionnaire colonisé. Parce qu’elle appelait à la militarisation du contrôle social et à l’autonomisation du militaire et constituait ainsi un support théorique pour justifier les coups d’Etat militaire pour la conservation de l’Algérie française à la fin de la guerre, cette doctrine a été évacuée par de Gaulle. Nous allons montrer que son premier retour furtif dans la pensée politique et militaire s’est opéré dans l’après-1968, c’est-à-dire avec la reconstitution d’une figure de l’ennemi intérieur socio-ethnique, associant les révolutionnaires et les immigrés postcoloniaux, la chienlit et les sous-développés.

De la fin de la guerre d’Algérie à 1968, les représentations de la menace dans l’armée et l’Etat ont été relativement décolonisées, on a marginalisé les variables ethnicisantes qui faisaient des colonisés une menace par essence, dans le même mouvement où l’on a évacué et marqué d’un tabou la contre-subversion. Restaient grossièrement les communistes et les révolutionnaires en général et commençait à s’opérer le mécanisme qui dirigerait quelques années plus tard la fondation des premiers dispositifs sécuritaires : considérer la population dans son ensemble et en tant que telle, comme un milieu de prolifération des menaces, à immuniser. On trouve ainsi de 1962 à 1968, très peu de traces d’une suspicion à l’égard de l’étranger dans les revues de la Défense Nationale et les archives des hautes études militaires, comme dans les discours politiques.

Mai 1968 a déterminé, en France, le premier retour dissimulé de la contre-subversion pour le contrôle intérieur. L’épisode de Baden-Baden, où s’était réfugié De Gaulle, effrayé par la violence du mouvement révolutionnaire, symbolise assez bien ce phénomène. Le Président y a rencontré le général Massu pour s’assurer le soutien de l’armée contre les révoltes. Peu après, le 31 juillet 1968, une loi portant amnistie de l’ensemble des crimes de la guerre d’Algérie était adoptée par le parlement. Elle permit aux putschistes, principaux partisans de la contre-subversion de réintégrer les périphéries des institutions politiques et militaires. Le gouvernement Georges Pompidou avait requis la troupe lors des « événements », la 501e division blindée basée à Rambouillet avait été préparée à foncer sur Paris pour y rétablir l’ordre et diverses unités convoquées dans la capitale avaient reçu instruction d’assurer la protection, entre autres points sensibles, de l’Elysée. Il semble que l’emploi de la contre-subversion à l’intérieur ait retrouvé un intérêt pour l’Etat qui s’est alors engagé dans une lutte contre ce qu’il appelait la chienlit et contre le mouvement social en général.

De retour de Baden-Baden, le général De Gaulle mettait ainsi en cause dans un message destiné à la population mais aussi aux Etats alliés, la menace véhiculée par le « communisme totalitaire ». Mai 1968 fut le cadre de nouvelles expérimentations de la contre-révolution. On y a ainsi employé des grenades offensives, précédemment utilisées en Algérie, au cours des opérations de maintien de l’ordre, un système d’infiltration et de manipulation policière et employé des groupes para-policiers de provocation, intimidation et répression parallèle. Pour légitimer cette répression, on a cherché à reconstruire une figure de l’ennemi intérieur socio-ethnique.

Le ministre de l’Intérieur Raymond Marcellin, mis en place juste après mai 1968 pour rétablir l’ordre, était un ancien fonctionnaire de Vichy qui avait dirigé le bureau d’orientation et de formation professionnelle et dont le zèle avait été récompensé par la francisque en 1943. Il s’est alors engagé dans une vaste entreprise de lutte contre « la subversion révolutionnaire ». Il s’agissait selon lui de réprimer fortement les révoltes sociales à l’intérieur et d’expulser les étrangers qu’il jugeait responsables de manipulations pour le compte du « monde communiste ». Dès son arrivée place Beauvau, il n’a eu de cesse de dénoncer le complot contre la France organisé depuis l’étranger. Il cherchait à persuader l’opinion publique que les leaders du mouvement contestataire avaient participé à des stages d’endoctrinement, voire d’entraînement à la guérilla, à Cuba ou en Tchécoslovaquie ou, plus tard, en Irlande du Nord et peut-être dans les camps palestiniens. [5] Les premières figures de l’étranger expulsé furent donc stigmatisées pour leur « défaut d’allégeance à la République » et leur engagement « révolutionnaire ». « Le gouvernement a ordonné la dissolution des associations et groupements de fait qui avaient pour but d’attenter à la forme républicaine du gouvernement. « Les étrangers qui n’observent pas la neutralité politique ont été ou seront expulsés du territoire national… » expliquait Raymond Marcellin dans Le Monde du 13 août 1968. Ce qui fut mis en pratique. L’expulsion de « Dany le rouge » symbolisait l’expression de ce projet de rétablissement de l’ordre par la purge des étrangers et des révolutionnaires. Maurice Rajsfus a répertorié un certain nombre d’expulsions d’étrangers mises en oeuvre dans l’après 1968 qui peuvent nous donner une idée du phénomène : 8 juin 1968 : 5 peintres étrangers (3 Latino-américains et deux Tunisiens) on fait l’objet d’un ordre d’expulsion. En 48 heures, une cinquantaine d’étrangers ont été expulsés et reconduits à la frontière de leur choix. 10 juin 1968 : 30 jeunes étrangers expulsés (22 Allemands présumés membres du mouvement d’extrême gauche SDS). 13 juin : 41 personnes de 16 nationalités différentes sont frappées à leur tour par une mesure d’expulsion : 7 Allemands, six Algériens, 3 Tunisiens, deux Sénégalais, 1 Malgache, 1 Péruvien, 1 Belge, 1 Iranien, 1 Argentin, 1 Danois, 1 Grec et 1 Hollandais. Dans les départements du Rhône et de l’Ain, 33 étrangers subissent le même sort (Le Monde, 15 juin 1968). Il est reproché à toutes ces personnes d’avoir participé à des manifestations interdites, mais plusieurs ont été arrêtées lors d’un simple contrôle d’identité. Au 17 juin, on comptabilise déjà 161 expulsions. 28 juin : 35 étrangers résidant à Lyon sont expulsés, tous se voient signifier que leur présence est « de nature à troubler l’ordre public ». « Le grand nombre d’étrangers participant aux manifestations et aux mouvements révolutionnaires a obligé le gouvernement à prendre des mesures d’expulsion contre les étrangers qui ne respectent pas la neutralité politique » expliquait Marcellin dans Le Monde du 16 novembre 1968.

L’« Information annuelle des chefs de corps » de 1970 rédigée par la Direction de la Sécurité Militaire, montre que l’armée s’est, elle aussi, saisie du « problème » : « A l’heure où renaît de ses cendres l’antimilitarisme des temps de paix, [La DSM] s’efforce d’apporter à ceux qui détiennent l’autorité et ont la charge de préserver nos valeurs militaires, une contribution dans la lutte contre les nouveaux forcenés de la révolution. Dans ce but, elle donne un aperçu : des procédés qu’ils comptent utiliser au sein des formations pour susciter des incidents de type subversif et des appuis qu’ils attendent de l’extérieur pour donner à leur entreprise une dimension nationale. ». La reconstitution d’une figure de l’ennemi intérieur socio-ethnique a permis de ré-autoriser les principes contre-subversifs et posé les bases d’un discours d’Etat et d’une pensée militaro-policière de l’expulsion comme principe d’immunisation du corps national face à la subversion révolutionnaire. La fermeture des frontières doit ainsi être analysée parallèlement comme la dérivée d’une stratégie de reproduction et de protection du capitalisme élaborée en réaction aux révoltes de 1968.

Légitimer la xénophobie d’Etat.

Un article du ministre d’Etat chargé des Affaires sociales, Maurice Schumann, destiné à la communauté militaire, résume la représentation du corps immigré qui s’était imposée en 1969 dans la pensée d’Etat. [6] « Le groupe des étrangers se développe dix fois plus vite que celui des Français », « cette constatation prend une portée singulière si l’on observe que la France connaît un changement profond dans l’origine géographique des immigrants. ». « Si notre pays a été pendant longtemps un pays d’accueil où l’assimilation des étrangers ne posait pas de problème majeur », « les immigrants étaient pour la plupart des "voisins" dont la mentalité et les aspirations étaient très proches de celles de notre population ». Maurice Schumann fournissait un modèle d’Etat pour une pensée de l’inassimilabilité des nouveaux migrants « originaires de pays plus lointains dont les modes de vie sont moins proches des nôtres ». Ces immigrations auraient selon lui « procédé si rapidement qu’elles ont créé par leur volume même un obstacle à une adaptation suffisante à nos mœurs et à une insertion harmonieuse dans nos structures sociales. ». Il fallait ainsi « savoir si le laissez-faire, c’est-à-dire en ce qui concerne l’immigration, le "laissez-passer", doit être préféré à un développement ordonné des mouvements migratoires. ». On se serait « trouvé dès lors exposé à subir les effets des crises démographiques, économiques et sociales qui affectent notamment les nations en cours de développement ». Maurice Schumann dénonçait « le risque […] nullement négligeable de voir notre pays perdre la maîtrise de certains secteurs de son marché de l’emploi ou de voir se constituer sur son territoire des "îlots de peuplement" imperméables aux processus traditionnels d’assimilation qui ont, au cours des siècles, tissé entre des éléments très divers les liens de l’unité française. ». L’un des concepteurs principaux du projet européen était un racialiste convaincu et qui s’assumait en tant que tel. Revenant sur la surnatalité de ces nouveaux immigrants, il vantait l’adoption au mois de juillet 1968 par les ministres des Affaires sociales réunis à Bruxelles du règlement définitif sur la libre circulation des travailleurs à l’intérieur de la Communauté et sa conjugaison à la définition, par le gouvernement français « de façon plus stricte des règles applicables à l’immigration des travailleurs que contrôle l’Office National d’Immigration ». Une seconde étape dans « le redressement de la politique française d’immigration » aurait été franchie, selon lui, lors de la conclusion entre la France et l’Algérie, au mois de décembre 1968, de l’accord relatif à la circulation, à l’emploi et au séjour en France des ressortissants algériens. Cet accord constitua une innovation importante dans les relations entre la France et l’Algérie, puisqu’il subordonna l’entrée des travailleurs algériens sur le territoire français à la demande du patronat. Il prévoyait d’autre part un contingentement annuel ou pluriannuel de l’immigration de travailleurs algériens désireux d’exercer une profession salariée. Il prévoyait encore une sélection médicale des travailleurs algériens dans le cadre des opérations de l’Office national algérien de la main-d’œuvre. Enfin il contrôlait la régularité et la stabilité de l’établissement des Algériens en France, désormais identifiés par l’attribution d’un certificat de résidence.

Le texte de Maurice Schumann constitue l’un des premiers documents envisageant les résultats des accords de libre circulation pris au moment des indépendances, et les considérant comme des problèmes. C’est en quelque sorte l’acte de naissance du « problème immigré » dans la pensée d’Etat. On y lit l’émergence d’un thème majeur, l’idée que l’importation d’un certain taux de race inassimilable, handicaperait la nation voire la menacerait dans sa souche.

L’importation de la « question démographique » dans la culture militaire et la pensée d’Etat a été décisive de ce point de vue. Elle a notamment permis de justifier par son apparence scientifique, rigoureuse, technicienne et donc apolitique, l’expulsion de l’étranger comme un principe de survie, une intervention médicale visant à immuniser le corps national, dont les dysfonctionnements ne seraient finalement dus qu’à la présence d’antigènes en son sein. L’idéologie de l’intégration qui justifie depuis les méthodes de soumission et de répression employées à l’égard des migrants postcoloniaux a été conçue dans cette forge. Un article d’Alfred Sauvy, démographe mondialement connu, expliquait ainsi à la communauté politico-militaire les dangers d’une « immigration non contrôlée », dans Défense nationale en avril 1972 [7] ; celui-ci y expliquait que « la peur suscitée par la montée des peuples pauvres peut susciter des réactions de contraction et d’effacement », « la natalité étant un phénomène de psychologie collective plus qu’individuelle, il est possible que l’angoisse éprouvée devant l’exubérance des autres n’agisse que sur les mécanismes de l’inconscient. ». Alfred Sauvy cherchait à montrer que la surpopulation mondiale ne devait pas suppléer la dénatalité française, « compromettre la vitalité d’un peuple pour un tel résultat serait un calcul bien léger », écrivait-il. La pensée de Sauvy était effectivement fondée sur l’idée qu’il existerait une nature française à préserver, on peut l’entendre comme l’une des formulations originelles de ce culturalisme reconduisant de nombreux éléments de la structure de pensée colonialiste. Selon lui, « la thèse selon laquelle la France n’a pas de soucis démographiques, puisqu’elle trouvera toujours des pauvres de l’autre côté de la Méditerranée pour venir la servir », « est séduisante en termes numériques et en arguments matériels » mais « condamnable si l’on fait intervenir la notion de vitalité de la nation. ». « Ce serait renouveler l’expérience de Rome et de la Grèce jusqu’à l’affaissement fatal » expliquait-il avant de conclure que « le recours aux travailleurs étrangers est inévitable, pour le moment, pour des raisons économiques, mais ne doit en rien fournir un aliment au sentiment de refus de la vie. ». La vision d’Alfred Sauvy, structurée autour de la catégorie de race, était largement partagée dans les sphères politico-militaires dominantes depuis le milieu des années 1960. Celui-ci prophétisait même la chute de ce qu’il appelait la « civilisation française », face aux assauts des « barbares » pauvres et étrangers, qui l’acculaient vers une mort certaine.

Il faut ainsi considérer la fermeture des frontières comme un moyen de pression à l’intérieur d’un rapport de forces géopolitique pour la conservation d’intérêts économiques, énergétiques et stratégiques, comme un levier de la répression des révoltes de 1968 mais aussi comme un processus de mystification de l’ordre capitaliste, qui ferait de l’étranger le responsable des inégalités structurelles de ce système économique dont il est l’un des premiers à subir l’infamie. Dans ce cadre, les métaphores corporelles, virales et médicales assurent un travail de falsification fondamental.

La lutte antimigratoire, un laboratoire sécuritaire.

Jacques Chaban-Delmas, ancien ministre des armées pendant la guerre d’Algérie qui avait créé le centre d’entraînement à la guerre subversive de Philippeville, fut plusieurs fois ministre et Premier ministre de 1969 à 1972. Il avait été président de l’Assemblée Nationale depuis le coup d’Etat qui porta De Gaulle au pouvoir en 1958. Le 16 septembre 1969 il prononça devant l’Assemblée Nationale un discours fondateur sur la construction d’une « nouvelle société » qui devait enterrer celle de la chienlit représentée par mai 1968. Ce texte avait permis de synthétiser les premiers éléments de l’idéologie sécuritaire. Le chantier de la « nouvelle société » a été présenté comme devant permettre de lier le « problème de l’ouverture des frontières », de la « responsabilité de la France dans le monde », d’ « une meilleure formation et une meilleure information du citoyen », d’ « une redéfinition du rôle de l’Etat » ainsi que du « développement de notre compétitivité ». L’ancien spécialiste en action psychologique avait aussi lancé l’idée de privatiser l’ORTF (ce qui fut fait en 1974), ainsi que les entreprises publiques, il a aussi importé le principe des stock-options venu d’Angleterre (l’actionnariat dans l’entreprise). C’est dans ce contexte qu’est réapparue, au début des années 1970, une manière de penser le contrôle du territoire et de la population, basée sur l’encadrement spécifique des révolutionnaires et des migrants.

La Présidence de Pompidou de 1969 à 1974, a permis de mettre en place les premiers appareils sécuritaires conçus dans le cadre de l’après 1968. Après avoir dissout l’organisation maoïste La Gauche Prolétarienne en avril 1970, en juin, le gouvernement Chaban-Delmas vota la loi Pleven dite « loi anticasseurs », visant particulièrement les « mouvements subversifs d’extrême-gauche » et réinventant dans le droit français la notion de « responsabilité collective » qui n’était employée jusque-là que sur le terrain colonial.

Michel Debré, le premier ministre de De Gaulle, obsédé de contre-subversion et partisan irrésolu de l’Algérie française, qui pendant l’occupation avait prêté serment devant le maréchal Pétain fut ministre de la Défense de 1969 à 1972. Il créa la Fondation pour les Etudes de Défense nationale en 1972, chargée de développer une recherche stratégique française pour combler le retard sur les anglo-saxons. [8] C’est sous son autorité que fut publié le Livre blanc sur la Défense de 1973 qui visait à reformuler dans le contexte de la détente les principes de la Défense globale qu’il avait inscrits au fondement de la Constitution et de l’ordonnance de 1959.

La lutte anti-migratoire a été conçue sur le terreau de cette « nouvelle société », pensée comme l’antithèse de mai 1968 et au coeur de ces réseaux politiques et militaires nationalistes. En 1972, les circulaires Marcellin et Fontanet subordonnèrent la délivrance d’une carte de séjour à l’obtention d’un contrat de travail et d’un « logement décent ». Ces textes mirent fin aux procédures de régularisation et constituèrent l’amorce, par les pouvoirs publics, d’un programme de contrôle et de répression systématique des migrants postcoloniaux. Sous la pression du mouvement social, le gouvernement revint sur sa position en juin 1973 et permit aux travailleurs entrés en France avant le 1er juin et pouvant présenter une promesse d’embauche, d’obtenir un titre de séjour et de travail.

Valery Giscard d’Estaing, l’ancien ministre des finances de Michel Debré, passé au cabinet de Jacques Chaban-Delmas puis de Pierre Messmer sous Pompidou fut élu Président en mai 1974. Il est resté critique vis-à-vis de plusieurs positions gaullistes et s’est engagé pour la construction européenne. Il était à la fois partisan du lobby nucléaire et de la contre-subversion. Il a ainsi lancé parallèlement la 8e campagne d’essais nucléaires et nommé le général Bigeard secrétaire d’Etat à la Défense de 1975 à 1976. C’est sous sa Présidence qu’a été entamée la première réconciliation de la dissuasion et de la subversion, la prise en compte du chômage de masse comme menace économique et l’arrêt de l’immigration de travail, c’est-à-dire la pénalisation des surexploités. Le 5 juillet 1974, sur proposition d’André Postel-Vinay, nommé à la tête du Secrétariat d’Etat aux travailleurs immigrés créé le 7 juin, le conseil des ministres décidait ainsi de suspendre « l’immigration économique et familiale », sauf pour les ressortissants de la Communauté européenne. En 1977, il réitérait (après une ré-autorisation) et mettait en place des procédures d’incitation au retour (le million Stoléru), de restriction de l’accès à l’emploi des familles regroupées et de l’accès à l’université des étrangers. En 1978 les pouvoirs d’expulsion du ministère de l’Intérieur furent élargis et la loi Bonnet du 10 janvier 1980 créait les centres de rétention, ces camps d’internement pour étrangers indésirables où l’Etat enferme ceux dont ils jugent la présence et l’existence incompatibles avec sa prétention à purifier le territoire.

L’idéologie sécuritaire qui conçoit, comme la pensée républicaine, la population comme la chair du corps national que l’Etat aurait en charge de protéger, considère parallèlement la population comme un milieu de prolifération des menaces subversives venues de l’étranger. La mise en oeuvre simultanée puis coextensive de la lutte anti-migratoire et des techniques du contrôle sécuritaire n’a rien de fortuit. Elle résulte à la fois d’un processus de dépassement de la domination coloniale et de reformulation du schéma de contrôle mis à mal par les révoltes de 1968. La justification économiste de la xénophobie d’Etat est elle-même une stratégie politique. La désignation d’un ennemi intérieur socio-ethnique permet de diviser la population selon les catégories imaginaires de l’essence – la race- et donc de mystifier les rapports de domination structurels dans l’économie capitaliste et son garant l’Etat-nation.

L’étude des discours et des pratiques qui préfigurèrent la mise en oeuvre de la lutte anti-migratoire dans l’armée et la classe politique montre que l’on ne saurait comprendre ces rituels de purge ostentatoire du corps national sans les lier aux logiques et aux enjeux de la protection de l’ordre.

[1] Lire Wahnich Sophie, L’impossible citoyen. L’étranger dans le discours de la Révolution française, Albin Michel, Paris, 1997 et Noiriel, Gérard, La tyrannie du national, Le droit d’asile en Europe (1793-2003), Calmann-Levy, Paris, 1993.

[2] « Cohésion économique entre métropole et Algérie, note d’introduction », Travail en comités, pièce n°2, section économique et sociale, 18.12.1959, IHEDN.

[3] « Cohésion économique entre métropole et Algérie, Synthèse des travaux », section économique et sociale, 12.05.1960, IHEDN.

[4] Pour une analyse détaillée de cette doctrine lire Rigouste, Mathieu, « L’ennemi intérieur, de la guerre coloniale au contrôle sécuritaire, Cultures et Conflits, Sociologie politique de l’International, n°67, janvier 2008, pp157-174. Les thèses de Pierre et Marie-Catherine Villatoux ainsi que celle de Gabriel Périès et celle de l’auteur, constituent les trois travaux universitaires principaux sur le sujet.

[5] Sur toute cette partie, lire Rajsfus, Maurice, Mai 1968, sous les pavés la répression, Le Cherche Midi, Paris, 1999.

[6] Maurice Schumann, « La politique française d’immigration », Défense nationale, juin 1969, p933.

[7] Alfred Sauvy, « La population française : situation et perspectives », Défense nationale, avril 1972, p555.

[8] Lettre de Michel Debré, 1982, citée par Maurice Woignier dans La revue stratégie lui-même cité par Hervé Couteau-Bégarie, dans « La structure de la recherche stratégique », op. cit.

Mathieu Rigouste, "Purifier le territoire. De la lutte antimigratoire comme laboratoire sécuritaire (1968-1974) ", N° 04. Institutionnalisation de la xénophobie en France, mai 2008, REVUE Asylon(s), url de référence: http://www.reseau-terra.eu/article738.html

 

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29/05/2010

Au sujet du Vampire du Borinage

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Raphaëlle Rérolle, chef-adjoint du Monde des Livres, a consacré récemment un article à De l'amour, dernier livre, sauf erreur, du Stakhanov de l'industrie culturelle, Raoul Vaneigem (Le Monde des Livres du 14 mai 2010). On peut y lire, au sujet de l'auteur, ce surprenant rappel : « Vite exclu de l’Internationale situationniste par son chef de file, Guy Debord, Vaneigem n’en est pas moins resté un adversaire impénitent de l’ordre social. » Quiconque connaît un peu la question sait bien que cette petite phrase est à elle seule un monde d’inexactitudes. Vaneigem est devenu membre de l’Internationale situationniste au plus tard en 1961. Il en a démissionné en novembre 1970. Il n’en a donc pas été exclu, comme l’affirme imprudemment Raphaëlle Rérolle, et il ne s’est pas séparé « vite » de l’I.S., mais après au moins neuf ans d’appartenance et de collaboration plus ou moins intense à cette organisation. Qui plus est, si l’on tient compte du fait que l’I.S. s’est auto-dissoute en 1972, on remarquera que cette démission est pour le moins tardive. On se tromperait sans doute en pensant que cette petite désinformation de la journaliste du Monde est intentionnelle. Raphaëlle Rérolle désinforme, comme Monsieur Jourdain faisait de la prose : sans le savoir. Il suffit pour comprendre cela de se souvenir qu’il n’est pas nécessaire aujourd’hui à un journaliste, pour écrire un article sur quelque sujet que ce soit, d’avoir une connaissance, même sommaire, de ce dont il devra parler, par exemple en lisant les livres relatifs à son sujet. Il suffit de colporter les ragots qui traînent dans les salles de rédaction ou dans la bouche des faux témoins qu’on aura bien voulu écouter. Et, s’agissant de Guy Debord, on sait que l’un de ces plus tenaces racontars veut qu’il ait été une sorte de dictateur au sein d’une petite organisation qui tenait de la secte ou de l’appareil gauchiste bureaucratique. Le caprice du « chef de file » de l’I.S. aurait donc entraîné l’excommunication rapide d’un « adversaire impénitent de l’ordre social ». Voilà donc ce qu’il est permis de lire dans ce qui passe pour le quotidien de référence des gens cultivés. Ici, comme ailleurs, c’est la même ignorance, mal et vite informée, qui prétend savoir et instruire son public de jobards dont les « connaissances » sont ainsi continûment mises à jour.

 

 

 

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27/05/2010

Accidents du travail : faut-il armer tous les salariés ?

"C'en est trop. On ne peut pas laisser nos collègues tomber comme des mouches !" Après le drame de Villiers-sur-Marne, les salariés du bâtiment expriment leur ras-le-bol. Jeudi dernier, Carmelo M., un maçon de 36 ans père d'une petite fille de 18 mois, est décédé en chutant d'un échafaudage. Au mépris de toutes les consignes de sécurité, son patron l'avait forcé à monter. Une mort inacceptable, qui vient rappeler des statistiques effarantes. Pour la seule année 2008, plus de 700 000 personnes ont été victimes d'un accident du travail, pour 569 décès.

"Si j'avais un taser je ne me ferais pas toutes ces ampoules aux mains avec ma matraque!"

"La sécurité est la priorité des français. Risquer sa vie en venant travailler relève de la barbarie pure et simple". Brice Hortefeux n'a pas mâché ses mots. Tout en précisant que les "coupables seraient inéluctablement interpelés", il entend mener "une guerre sans pitié aux patrons voyous, (...) ces patrons qui volent, ces patrons qui tuent". Mais face à une menace qui a évolué, il faut imaginer des solutions nouvelles. Le criminologue Xavier Raufer se veut précis : "Le capitalisme de papa c'est terminé. Les salariés ont face à eux des patrons sans scrupules qui cherchent le profit immédiat. Soutenus par des mafias internationales, ils n'accordent aucune valeur à la vie". D'où l'idée du ministère du travail de donner aux salariés les plus précaires les moyens de se défendre. "L'idée serait de permettre aux gens de se syndiquer sans représailles, ou alors de posséder une arme non létale comme le code du travail". Une idée d'emblée rejetée par le Medef, qui craint de voir les relations "se tendre" dans les entreprises.

Les accidents du travail touchent toutes les catégories socio-professionnelles.

Les collègues de Carmelo se montrent eux aussi perplexes sur l'efficacité de telles mesures et réclament des "tasers". "Si à l'époque le taser avait existé, le baron Empain pourrait peut être encore se gratter l'oreille gauche". A bon entendeur...

Piqué au tas chez "Le blog de Jean-Pierre Martin, un petit cadre dans une grosse boiboite"

 

07:20 | Lien permanent | Commentaires (0) |

 
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