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26/02/2010

Regards sur les théories du complot et les "sites passerelle" - 1

Extraits de discussions sur le blog Rouge & Noir.

Probe a choisit de présenter les posts de wiecha à la suite et celui d'AnarSonore :

 

wiecha 20/01/2010

On peut effectivement commencer sur les théories du complot.

Sans nommer qui que ce soit, pour l'instant, donc sur la méthode.

Un élément commun à tous les conspirationnistes, essentiel à capter pour les combattre sans perdre son temps, qu'il s'agisse d'égarés ou au contraire de militants, c'est l'inversion de la charge de la preuve.

Le discours complotiste est toujours articulé de la même manière, qu'il s'agisse de dénoncer les illuminatis, les islamistes, les sionistes, les extra terrestres , les franc maçons et bien d'autres, qu'il s'agisse du complot pour faire sauter les tours, pour propager un poison mortel dans les vaccins, ou pour remplacer les humains par des reptiliens. Cette dernière hypothèse peut faire ricaner avec condescendance, mais le fait est qu'elle tourne dans nombre de milieux, que ceux qui la propagent tiennent des conférences assez fréquentées au point que les fascistes plus classiques doivent s'acharner à la démonter sur certains de leurs forums.

Bref, le complotiste commence par énoncer sa thèse, le complot, avec ses objectifs et ses auteurs.
Ensuite, seulement, il énonce un certain nombre de faits, généralement beaucoup à la fois qui iraient dans son sens, toujours selon lui.
Puis face au contradicteur, il lui demande de prouver qu'il a tort.

La première réaction de bonne foi consiste souvent à entrer dans le débat sur ces bases: à prendre fait après fait pour en donner d'autres explications, à essayer de trouver des faits contradictoires, à montrer que tel fait peut s'expliquer totalement autrement, et ainsi de suite.

Mais c'est de cette manière que les réseaux conspirationnistes ont réussi à s'imposer dans les débats, un peu partout sur internet et surtout dans la tête des gens. Sur la base évidente pour tous, que les versions officielles du capitalisme ne sont qu'un point de vue orienté et subjectifs, sur la base évidente que la stratégie des différentes entités qui constituent la bourgeoisie n'est évidemment pas toujours explicitée de manière publique.
Leur objectif a été rempli au sens ou il n'a jamais été question pour eux de débattre d'une hypothèse, mais d'orienter les débats sur leurs terrains, et selon leurs méthodes.

Beaucoup de militants ont ainsi perdu de vue l'essentiel: c'est à celui qui avance une théorie de démontrer rationnellement qu'elle est vraie, et non à son contradicteur de démontrer qu'elle est fausse.

Car, dans ce dernier cadre de débats, on est forcément piégés: avec la méthode conspirationniste exposée ci dessus, chacun peut faire le test. Et bâtir sa théorie du complot, par exemple que les bergers allemands contrôlent le monde depuis au moins deux siècles par injonctions télépathiques.

Et la démonter , si elle est bien foutue prendra un temps énorme: sur mon site internet, je posterai une dizaine d'articles par jour minimum; tous les faits divers impliquant des bergers allemands que je pourrai trouver. Des biographies des personnages historiques ayant eu ce type de chiens ( quitte à mentir d'ailleurs, mes contradicteurs devront alors se faire chier à prouver que untel avait en fait un chat ou détestait les chiens ). Je montrerai la corrélation entre les périodes de leur vie ou ils ont eu un berger allemand et les décisions qu'ils ont prises. Naturellement, vu le nombre de personnes possédant un berger allemand , je sélectionnerai celles dont les opinions et les activités correspondent à l'objectif que j'ai assigné aux "comploteurs ": la destruction de la race humaine, ou de celle des épagneuls bretons.
J'y adjoindrai des articles spécialisés dans l'anatomie canine, dans la sociologie animale, de préférence très longs et inacessibles à des personnes ne maitrisant pas les connaissances scientifiques des méthodes en question, rédigés par des "scientifiques reconnus". J'en ferais un résumé , en expliquant qu'à la page 53 de l'article, l'auteur évoque très précisément un élément qui peut aller dans mon sens.

Et naturellement à ceux qui me diront que ma théorie est farfelue, je répondrais en préalable qu'il est tout de même étrange de se préoccuper de la démolir et de la discréditer si elle est aussi farfelue que ça. Bien évidemment, j'aurai pris soin de me faire exclure de quelques conférences et forums vétérinaires, ce qui me permettra de démontrer l'acharnement de la censure à mon égard.Et j'aurai avec mes camarades également foutu le bordel par exemple au Noel de la SPA, je me serais fait jeter par la police et j'aurai mis la vidéo. Avec un exposé, là très précis et très argumenté des divers scandales ayant touché la SPA ces dernières années, et de comment certains de ses animateurs s'en sont mis plein les poches

Ca parait très con avec les bergers allemands, mais c'est exactement de cette manière que fonctionnent toutes les entreprises conspirationnistes, on peut le vérifier sur les sites innombrables consacrées à la grippe A ou au 11 septembre. Et c'est aussi avec ce type de stratégies que l'extrême droite a fait son trou à l'extrême gauche, et par ricochet dans le mouvement social. Sur les médias qui ne lui appartiennent pas, l'extrême droite postera l'article sur la SPA, pour les bergers allemands, sur les massacres d'enfants palestiniens pour les juifs, sur l'assassinat des femmes en afghanistan pour les islamistes.

Le truc, c'est de toujours choisir les sujets qui font l'actualité et ceux dont on pense qu'ils préoccupent les gens et qu'ils sont les plus à même de les révolter.

Après la question suivante est " A quel besoin répond la théorie du complot et quelle proposition sociale porte-t-elle implicitement qui en fasse un élément essentiel des stratégies de conquête du pouvoir ?"

 

wiecha 21/01/2010

Oui, mais le problème qui se pose à nous concrètement, c'est la raison pour laquelle tant de gens , et surtout de prolétaires, éprouvent un attrait pour ces théories et les choisissent clairement comme une alternative à la lutte des classes. Contrairement à l'idée qu'on pourrait en avoir, qu'en ont certains militants, l'adhésion partielle ou totale à ces théories n'est pas un "sas" vers la lutte , même si les gens sont en contact avec des idées et des pratiques qui pourraient les y conduire.

Et démonter les foutaises serait bien un jeu d'enfant, si et seulement si il n'y avait pas autre chose derrière. En réalité, l'utilité de la méthode ci-dessus n'est malheureusement presque jamais de retourner l'interlocuteur, elle est juste utile pour ne pas être retourné soi même, c'est à dire pour rompre le débat en connaissance de cause, et ne pas laisser pourrir ta réunion, ton site, ton collectif.

Quand la démonstration rationnelle ne fonctionne pas , c'est souvent qu'elle ne répond pas à la bonne question, c'est à dire que les gens qui se font happer , finalement , trouvent un bénéfice autre dans l'adhésion que le fait d'avoir accédé à une "vérité utile". Et c'est ce qui se produit.
Je vois quelques pistes à creuser en profondeur

- la théorie du complot est une auto justification de sa propre passivité: souvent tu y as droit dans les actions dans un lieu public de la part de gens qui ne s'y joignent pas, mais viennent te dire " je suis avec vous, mais ça ne sert à rien". Concrètement, ils ne sont pas avec nous, puisqu'ils ne font rien qui les mette concrètement dans la lutte. Mais créer une opposition fantasmatique et secrète permet d'éluder cette dimension: si je ne crie pas avec vous contre le directeur de la CAF, ce n'est pas parce que j'ai peur, ce n'est pas parce que ça nécessiterait de me mettre en danger, mais parce que le directeur de la CAF n'est rien, et le gouvernement non plus d'ailleurs, et les patrons encore moins. Les vrais " responsables" sont cachés, occultes et donc la seule lutte possible, c'est leur dévoilement.

- cette dimension du "dévoilement" est primordiale, et ça explique aussi son essor concomittant à celui de l'internet: il y a des gens aujourd'hui, plein, qui se voient comme des Resistants, des vrais, alors que leur seule activité est de l'ordre du discours. Les théories du complot se sont dévéloppées parallèlement au durcissement de l'affrontement de classe, à la difficulté croissante de faire grève ou autres sans répression, aux échecs des derniers mouvements de masse en terme de satisfaction des revendications.

La théorie du complot , à l'inverse de celle de la lutte des classes, ne propose d'office aucun espoir: elle n'est pas une explication dynamique du monde avec deux forces qui s'affrontent, mais celle ou ceux qui agissent et ceux qui subissent sont toujours à la même place. Dans le cadre du "système" fantasmé, il n'y a que des défaites, aucune riposte qui fasse sens dans le déroulement des évènements historiques. Au contraire, même les révolutions, même les mouvements de masse, ne sont pas ce qu'ils paraissent: ils sont eux aussi manipulés dès le début par des forces obscures , ils sont même souvent provoqués pour aboutir à l'objectif inverse de ce qu'ils prétendent être, la continuation de la domination.

L'adhésion et la propagation de ces théories me semblent donc correspondre au sentiment de défaite ressenti par les prolétaires, et lui donner une jusitification. Et elles offrent un dérivatif à ce sentiment, à peu de frais, l'impression de se réapproprier du sens simplement en dénonçant de prétendus coupables. Et toutes ces théories, parce qu'elles sont fascistes, donnent évidemment la possibilité concrète de chatier un coupable à sa portée, car aucune d'entre elles n'omet de désigner parmi les coupables, une minorité quelconque à l'intérieur du prolérariat, toutes ouvrent une possibilité de pogrom.


wiecha 21/01/2010

S'il suffisait de ces quelques lignes, à mon avis nous n'en serions pas là.
On effleure à peine le sujet à mon avis, c'aurait été peut-être suffisant en 2002-2003, au moment ou une des têtes de pont était l'angle des théories du complot. Et encore.

Quant à l'esprit d'analyse et de synthèse, c'est flatteur, mais la réalité est moins glorieuse: c'est juste le résultat de deux ans de boulot, de recherche, de contacts à droite à gauche, avec tous ceux, et pas des anarchistes malheureusement, qui ont une raison ou une autre de ressentir l'urgence antifasciste. Des années passées à voir certains médias "amis" et pas des moindres colporter les pires saloperies racistes ou antisémites, des années passées à constater l'inexorable avancée de l'idéologie fasciste sous toutes ses formes, des hommages à peine voilés à Vichy du pouvoir en place, à l'emploi banalisé dans les mouvements d'extrême gauche, de la CIP à l'Appel d'un terme comme "oligarchie".

Les facsistes ont réussi jusqu'ici toutes leurs offensives idéologiques: on peut prendre l'exemple de la liberté d'expression, par exemple, devenue l'étendard de tout le monde, mais qui sert aujourd'hui essentiellement à faire que, massivement, des racistes et des antisémites trouvent un fervent soutien un peu partout, chacun considérant leur "droit à s'exprimer" comme une priorité et le contenu de leurs discours, très secondaire, comme si appeler au meurtre et à la haine , finalement , n'avait rien à voir avec les meurtres et avec la haine.

Surement que tu regardes pas la télé et tu as bien raison, mais moi je suis accro à la télé. Et donc je peux te dire qu'ils se sont adaptés et qu'ils ont accès aux médias de masse, même sans parler de l'internet, mettons ça de côté pour l'instant.

Désolé de citer concrètement, mais là je ne peux pas faire autrement. Actuellement, le blog phare de l'extrême droite identitaire c'est fdesouche. Au minimum 3000 à 6000 visites par jour. Il y a quelques temps de ça, cette équipe a publié une vidéo qui montrait une agression dans un bus, vidéo qui ne pouvait sortir que de bases de données policières, évidemment. La vidéo a été regardée des milliers de fois sur le net, et elle est arrivée en une sur tous les 20H. Et pas un reportage n'omettait de citer le blog en question. Il se trouve que le jeune homme agressé a eu l'immense courage de publier un texte ou il expliquait qu'il n'estimait pas avoir été la victime d'une agression "anti blanche", qu'il n'estimait pas que cette histoire permette à qui que ce soit de dire quoi que ce soit sur la banlieue ou l'immigration. Ca personne à la télé n'en a entendu parler.

Dieudonné quant à lui est certainement le candidat aux européennes qui a été le plus médiatisé et de manière à ce que tout le monde regarde le reportage, pas avec les trucs relou du style " martin dugenou nous explique sa conception de l'Europe ". La diabolisation a bon dos.

Il y a quelques jours, RTL affichait sur son site, en une, une vidéo intitulée "le débat Marine le Pen Besson". Déjà tout un programme.
Mais cette vidéo a interpellé des spectateurs. En effet elle était tronquée ne présentant que les morceaux ou Marine Le pen parle, et avec des commentaires écrits à son avantage. De plus elle mettait en lien sur You Tube d'autres videos du même auteur, encore plus explicites.

Au bout de plusieurs heures et de 12 000 vues environ, RTL s'est excusée parlant d'une "erreur".

Juste deux exemples, à mon avis très clairs sur ce qui est en train de se passer. Moi, je ne vois pas les choses comme une hiérarchie des dangers, je vois des forces qui avancent ensemble, pour l'instant, dont l'une ou l'autre peut prendre le dessus.

L'antifascisme est passé de mode, depuis longtemps maintenant, et effectivement, on te renvoie souvent SOS, l'épouvantail pour faire monter la gauche...On te répète "le vrai danger est ailleurs", comme s'il y avait UN vrai danger et pas plusieurs.

Mais si dans sa dernière période, la République de Weimar avait en commun bien des discours avec le NSDAP, si elle a encouragé sa montée, et pensé pouvoir le contrôler et l'utiliser uniquement pour briser la révolution sociale, la République de Weimar et le 3ème Reich étaient deux choses différentes. Il fallait bien abattre la première pour espérer faire la révolution sociale, mais il fallait bien en même temps empêcher que son écroulement soit l'avènement de la dictature nazie.

Je précise que je parle de cet exemple, uniquement sur la question des analogies et des comparaisons entre la République et le fascisme, et pas du tout pour faire un lien direct et caricatural entre la France d'aujourd'hui et l'Allemagne du début des années 30

 

wiecha 22/01/2010

Sauf qu'à force de citer Mein Kampf et la Gestapo à tout bout de champ, on en oublie que le nazisme n'est pas le sarkozysme, et que les néo nazis en tant que tels sont une réalité bien vivante et en pleine expansion.

A vrai dire, je me demande parfois quels mots nous allons utiliser dans le futur, et quelles comparaisons. C'est aussi à mon avis, un des grands problème du discours radical aujourd'hui, la surenchère verbale. Là dessus, les textes de Ni Patrie, Ni Frontières sont assez intéressants, notamment ceux écrits lors du sommet de Vichy, et ceux qui évoquent la réalité des dictatures à l'étranger.

Après, à vrai dire je ne tiens pas à orienter le débat dans cette direction. Par expérience, et pour avoir été convaincue comme toi, de l'aspect "secondaire" des mouvements fascistes extra-gouvernementaux, je sais que j'aurai du mal à te convaincre. Question d'expériences concrètes liées aussi à leur champs d'implantation, à une sensibilité plus ou moins grande à certains évènements précis, à certains glissements, qui dépendent de beaucoup de facteurs.

Moi, ce qui m'importe surtout, c'est de trouver des pistes spécifiques par rapport à ce combat, qu'il soit considéré comme secondaire ou pas et de faire tourner l'information et la réflexion, comme on peut le faire sur d'autres sujets. Pas mal de gens partagent cette préoccupation, à ce que je peux voir. Et si nous la laissons à d'autres, et bien comme sur d'autres sujets, nous n'aurons plus ensuite qu'à dénoncer l'"imposture social démocrate , qui sous couvert d'antifascisme...".

Parce qu'il y a ça et là, plein de jeunes qui ne supportent pas le retour des skin heads, plein de moins jeunes qui sont anti-républicains, anti-capitalistes, et anarchistes, mais qui pour autant, éprouvent le besoin d'agir et de réfléchir contre la montée des groupes fascistes.

Si, par exemple, ton voisin est au Bloc Identitaire, quotidiennement et immédiatement, c'est un peu plus emmerdant quand même que s'il est au Modem.Et quand la probabilité de ce voisinage s'accroit , c'est un vrai souci.

 

AnarSonore 22/01/2010

Contribution trouvée sur luftmenschen

Mondialisation.ca: analyse antifasciste d'un site passerelle

Parmi les stratégies actuellement utilisées par les fascistes, celle de l’utilisation des médias a priori ennemis pour augmenter leur audience est essentielle. Elle passe par la création d’initiatives virtuelles et concrètes autour de thèmes devenus communs au discours d’extrême gauche et d’extrême droite, même si ce que recouvrent les analyses des uns et des autres n’est pas similaire. Cette stratégie passe notamment par l’utilisation d’Internet, et des sites passerelles, c'est-à-dire des sites se présentant comme des sites alter mondialistes.

Un exemple pratique.

Lors de leurs dernières réunions (1), les modérateurs d’Indymedia LILLE ont pris la décision de ne pas censurer a priori les textes venant du site mondialisation.ca, et de l’étudier prochainement de plus près…. Ce projet d’étude approfondie trouve ses sources dans la polémique ouverte par des contributeurs réguliers d’Indymedia Lille; ceux-ci ont dénoncé la reprise de textes d’un site qui publie notamment et fréquemment les textes de membres du Reseau Voltaire. Ceux par exemple de Sylvia Cattori, mais aussi ceux d’Arno Mansouri, responsable de la Maison d’éditions Demi lune, qui publie Thierry Meyssan.

Il y a deux approches, vis-à-vis d’un site comme Mondialisation.ca : ce site fonctionne sur la publication en rafales de textes venus d’à peu près partout et sur de nombreux sujets. Et dont les auteurs sont aussi bien des gens du Reseau Voltaire que de respectables professeurs d’université, souvent les deux. Mais aussi des membres d’ATTAC, un président d’une association déclarant se battre contre le nucléaire, les deux responsables d’un comité pour l’annulation de la dette.

La première approche consiste à considérer que la publication d’écrits fascistes, la collaboration d’auteurs clairement liés à l’extrême droite, et à sa fraction « national révolutionnaire » (Les amitiés du Reseau Voltaire avec la mouvance Dieudonné Soral et leurs voyages communs, notamment au Liban sont désormais suffisamment connus) n’est pas un élément suffisant pour considérer le site comme fasciste. Elle consiste à prendre les textes publiés un par un, et à se déterminer au coup par coup. A examiner minutieusement chaque écrit publié , et ce n’est pas une mince affaire. A se poser la question précise de tel ou tel texte : sur la Palestine, dit-il des choses vraiment choquantes, peut-on dire « camp d’extermination ….lente » sans être antisémite ? Et le trafic d’organes prétendument pratiqué par Israel, est-ce seulement une rumeur, doit on faire la distinction entre les textes qui évoquent l’armée et ceux qui mettent tous les Israeliens dans le même sac ?

Et sur la grippe H1N1, comment faire la distinction entre un texte qui évoque à juste titre le profit effectué par les labos et celui qui sombre dans le conspirationnisme ?

Cette approche évidemment est particulièrement lourde et fastidieuse pour des sites d’open publishing. En toute logique, puisqu’elle est stupide, pour ne pas dire plus.

La seconde approche est extrêmement simple. Elle consiste à dire qu’un site qui publie des articles d’auteurs liés à l’extrême droite est un site contrôlé par l’extrême droite, que l’ensemble des animateurs en soit conscient ou non. Jusqu’à nouvel ordre, naturellement : il arrive à chacun de faire une erreur et de retirer UN texte particulièrement manipulateur.

C’est l’approche anti-fasciste.

Evidemment, cette approche et cette analyse déclenchent les quolibets et le mépris de ceux qui sont bien résolus à plonger jusqu’à l’abîme dans la prétendue complexité des choses. C’est la grande mode militante du moment, celle qui a poussé à s’interroger pendant cinq ans sur les « motivations » et les « raisons » du discours antisémite de Dieudonné, celle qui consiste à poser des questions idiotes en les appelant dérangeantes, du genre « les antisémites au fond ne sont-ils pas des antiracistes ? » , ou « ne devrait-on pas avoir le droit de tout dire, même des appels aux meurtres, tant qu’on ne tue pas soi même ? ».

L’approche antifasciste consiste à dire qu’un fasciste est un fasciste, point barre. Un fasciste est une personne dont l’objectif est d’imposer l’ordre fasciste. Le reste, ce sont pour lui des moyens, et le fascisme est à ce niveau, l’idéologie utilitariste par excellence. Le fascisme est ce courant qui s’est appuyé et s’appuie simultanément sur le scientisme et sur l’irrationnel, sur l’apologie de l’individu Roi et sur la négation de tout droit individuel. Le fascisme , parce qu’il n’existe que par la guerre de tous les prolétaires contre les autres prolétaires, a pris, sur tous les conflits mondiaux, des opinions contraires, dont le seul point commun est l’apologie de toutes les guerres sauf de la guerre sociale. Le Front National, en plusieurs dizaines d’années d’histoire et à quelques mois d’intervalle a ainsi été tantôt férocement pro-israélien ou inconditionnellement pro-palestinien, tout en étant toujours simultanément raciste et antisémite.

Donc, la logique antifasciste consiste à aller chercher les intérêts de classe présents dans chaque expression de la pensée et de la pratique d’un groupe. Chercher les intérêts de classe, cela signifie entre autres de ne pas distinguer la parole et les actes.

Aussi face à un site comme mondialisation.ca , site de culture européenne, animé en grande partie par des français et des québecois, il y a une rubrique qui attire immédiatement l’œil, celle intitulée « élections européennes ».

Elle attire l’œil, parce qu’elle détonne par son côté prosaïque et concret des autres rubriques, globales et nobles, telles que « société et culture », « économie mondiale », « politiques et religions ». Nobles dénominations, qui jointes aux fonctions de la plupart des auteurs dans les hautes sphères de la production intellectuelle capitaliste donnent au site l’apparence d’un cercle de pensées détaché des basses contingences matérielles et politiciennes.

La modération d’Indymedia Lille n’a pas vu cette rubrique, parce qu’elle refuse l’analyse antifasciste, parce que la présence de contributeurs fascistes sur ce site ne lui suffit pas à le qualifier. Difficile de trouver ce que l’on ne cherche pas.

Si elle avait opéré un simple click sur cette rubrique, ici elle serait tombée sur l’évidence...même pas dissimulée.

Le premier texte visible dans les Actualités de cette rubrique s’appelle Mouvement des Patriotes Français pour l’indépendance et la démocratie (2)

Le deuxième est signé Libertas

Un troisième est signé par un responsable de Libertas Christophe Beaudouin

Deux autres sont signés par deux militants d’un parti dénommé UPR avec un lien vers le site de ce parti

Evidemment, ‘l’antifasciste mal dégrossi’ sait déjà ce qu’il en est quand un mouvement en Europe utilise le mot « patriote » dans son intitulé, en ce début du 21ème siècle.

Ainsi espérons nous humblement épargner quelques journées de fastidieuses lectures aux modérateurs d’Indymedia Lille .

Libertas est un mouvement européen fondé en 2008 : en France, sa représentation locale aux élections a été incarnée par le MPF de Philippe de Villiers et le Mouvement Chasse Pêche Nature et Traditions. Le porte parole du mouvement, Christophe Beaudoin, est également auteur sur le site Mondialisation.ca.

Le Mouvement des Patriotes pour l’Indépendance et la Démocratie a été crée par un ex du MPF de Philippe de Villiers. Nous laissons aux adeptes de la prétendue complexité le soin de parcourir l’intégralité de son site, au cas ou des analyses intéressantes de la question palestinienne y figureraient. Pour les autres, la mention des sujets évoqués, reprise des communiqués d’un ex du Front, diatribe contre l’islamisation de la France, petite histoire des Rois de notre beau pays, suffiront. On peut cependant y ajouter quelques liens amis, parmi lesquels Radio Courtoisie.

Quant à l’UPR, elle est dirigée par François Asselineau. Elu au Conseil de Paris depuis de nombreuses années, il a quitté l’UMP pour créer l’UPR. Il a également rempli la fonction de directeur de cabinet de Charles Pasqua. Il participe à des émissions sur Radio Courtoisie, entre autres.

Les trois partis politiques précédents sont les seuls à être cités dans la rubrique Elections Européennes, manifestement beaucoup moins « ouverte » que les autres catégories du site.

Immense interrogation des tenants de la pensée « complexe », en réalité décomplexée : comment un site peut-il à la fois défendre les peuples opprimés, et notamment les Palestiniens, contre les offensives « sionistes » , contre l’ "arrogance de l’Occident Impérialiste et Mondialiste et de son valet/maître israelien", et concrètement faire la promotion de mouvements d’extrême droite dénonçant l’ « islamisation de la France », « l’invasion des clandestins », et ainsi de suite ?

Comment peut-il publier des textes d’ATTAC et des textes du MPF ?

Réponse des bourins antifascistes : il est de notoriété publique, que les racistes sont forcément des antisémites et inversement.

Tactiquement parlant, les fascistes peuvent bien trouver utile de brandir des portraits du Che et de faire mine de pleurer toutes les larmes de leurs corps sur les Arabes qu’on tue à quelques milliers de kilomètres, si ça peut attirer le chaland sympathisant de l’extrême gauche, et faire monter l’animosité contre les Juifs d’ici.

Mais lorsqu’il s’agit concrètement de récupérer les bénéfices de ces manipulations, on passe aux choses sérieuses, notamment en période électorale.

Historiquement, et en termes d’analyse de classe, l’alliance ou la collaboration au sein de mouvements fascistes, d’intellectuels reconnus professionnellement par le capitalisme et se croyant de gauche avec des fractions de la paysannerie aisée et des petits commerçants n’est pas une nouveauté.

Le fait que des professeurs d’université « altermondialistes » se retrouvent à animer un site qui lance des appels au vote quasi directs pour des partis d’extrême droite, notamment « Chasse , Pêche Nature et Tradition » est certes odieux, mais donc pas si étonnant que ça.

Là ou les choses s’aggravent et concernent directement tous ceux qui participent aux luttes sociales, c’est lorsque ce types de sites sont directement repris et mis en lien par Indymedia.

Indymedia en effet, est un média issu des luttes, et il doit son succès à tous les mouvements de classe, antiracistes, antisexistes, antifascistes, qui ont publié des articles au fil des années.

Mondialisation.ca appartient à ses animateurs mais Indymedia appartient à tout le mouvement, sans lequel il ne serait qu’une coquille vide.

Les modérateurs , investis d’un mandat , doivent le respecter, et ne le font pas chaque fois qu’ils mettent en lien mondialisation.ca, chaque fois qu’ils relaient un site à vocation électoraliste de l’extrême droite. Et ce d’autant plus que la simple liste des auteurs aurait du les alerter.

Naturellement, l’analyse antifasciste exposée ci-dessus n’est pas valable que pour mondialisation.ca. Un site qui relaie les thèses de l’extrême droite, ou aide à leur diffusion en faisant de la pub à leurs médias est un média fasciste par la force des choses.

En l’état actuel, la modération d’Indymedia Lille se réserve la possibilité de publier mondialisation.ca. La conclusion est nous l’espérons provisoirement, évidente.

Les liens vers des sites d'extrême droite ont été désactivés, pour ne pas augmenter leur référencement, en y insérant une étoile

(1) compte rendu public ici
http://lists.indymedia.org/pipermail/im ... 18-ni.html
(2) http://mo*ndialisation.ca/index.php?con ... &aid=13313
(3) http://.mo*ndialisation.ca/index.php?context=va&aid=
(4) http://mo*ndialisation.ca/index.php?con ... &aid=15348
(5) http://.mo*ndialisation.ca/index.php?co ... &aid=15477
http://.mon*dialisation.ca/index.php?co ... &aid=15708

 

 

 

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22/02/2010

Extrait de la lettre de G . Büchner à sa famille

...S’il y a une issue à notre époque, c’est la violence.

Nous savons ce que nous avons à attendre de nos princes.

Tout ce qu’ils ont concédé leur a été arraché par la nécessité.

Et même ces concessions, ils nous les ont jetées comme une grâce mendiée et comme un misérable jouet destiné à faire oublier à cet éternel badaud de peuple sa ceinture trop serrée.

C’est un fusil en fer blanc, un sabre en bois, avec lesquels un Allemand seul pouvait être assez plat pour jouer aux soldats.

Nos Etats provinciaux sont une satire de la saine raison, nous pouvons encore nous en embarrasser un siècle, et quand alors nous ferons le bilan, toujours est-il que le peuple aura payé plus cher les beaux discours de ses représentants que l’empereur romain qui fit donner à son poète en titre 20 000 florins pour deux vers boiteux.

On reproche aux jeunes gens d’user de la violence.

Mais ne sommes-nous pas dans un état de violence perpétuelle ?

Parce que nous sommes nés et que nous avons grandi dans un cachot, nous ne remarquons plus la fosse où nous sommes, avec des fers aux mains et aux pieds, et un bâillon sur le bouche.

Qu’appelez-vous donc légalité ?

Une loi qui fait de la grande masse des citoyens un bétail bon pour la corvée afin de satisfaire les besoins artificiels d’une minorité insignifiante et corrompue ?

Et cette loi que soutient la brutalité d’un pouvoir militaire et la roublardise imbécile de ses agents, cette loi est une violence brutale et perpétuelle faite au droit et à la saine raison...


Extrait de la lettre de G . Büchner à sa famille
Strasbourg le 5 avril 1833

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16/02/2010

Strasbourg, champ d'expérience...and what now ?

A propos des suites juridiques du camp No Border de Strasbourg. 19-28 juillet 2002

 

19.May.03 - Le camp No Border à Strasbourg vous en avez entendu parler bien sûr! Vous y êtes même peut-être allés.. Mais les suites, vous les connaissez ? Par exemple au niveau juridique ?

Ce texte est écrit par des gens qui se sont occupés de l'il-legalteam, et par quelques personnes solidaires, qui sont assez surpris et fatigués de se retrouver à une poignée pour gérer les suites d'un camp qui a réunit près de 3000 personnes au total.

Commençons donc par un peu d'information concrète sur ces fameuses suites, histoire d'avoir une base de discussion. Un premier inculpé a fait trois mois de prison du mois d'août au mois d'octobre dont un mois à l'isolement. Dix-sept personnes, pour protester contre cet isolement arbitraire et pour obtenir un parloir, ont occupé une annexe administrative du ministère de la justice. Les forces antiterroristes sont venues les arrêter, ils sont restés une journée en prison et ont étés inculpés de séquestration : crime passible de cinq ans de prison ferme. Le jugement final les a condamnés à 15 jours de prison avec sursis pour violation de domicile ; deux procès successifs ayant permis de lever l'accusation de séquestration. Trois personnes du collectif qui se trouvaient aux abords de l'occupation ont étés interpellées violemment par les flics qui les ont accusés de rébellion. Ils passent en procès le 15 mai. Ensuite deux allemandes sont passées en procès le 25 février pour avoir volé et abîmé des drapeaux français et européen pendant le camp. Elles ont reçu 1 mois avec sursis. La situation est similaire pour le français qui est passé en procès le même jour, sous l'accusation d'avoir transporté des armes alors qu'il ne s'agissait que d'outils servant au camp. Ces trois personnes ont décidé de faire appel qui, d'après les avocats n'aura lieu que d'ici un an. Enfin deux allemands sont passées en procès ce 28 février pour rébellion à agent, elles ont reçu dix jours avec sursis ainsi qu'une amende. Ensuite un espagnol a été condamné pour port d'armes à 2 mois avec sursis.

Cette liste peut sembler fastidieuse : elle l'est. D'autant plus quand il s'agit de s'en occuper concrètement. Les personnes de Strasbourg encore actives, et celles de l'il-legalteam sont simplement fatiguées de gérer des procès qui s'enchaînent sans pouvoir sortir d'une logique de gestion de la répression du fait du faible nombre de personnes solidaires. A ce titre, cette semaine de procès à Strasbourg est un excellent exemple. Il avait été décidé lors des rencontres de débriefing à Freiburg de mettre en place une semaine d'action reprenant la thématique du contrôle social. Des affiches ont été produites. Or, mis à part le collectif anti-expulsion de Paris et des personnes de Strasbourg, aucune action n'a été relevée. La plupart des inculpés durant cette semaine de procès sont des Allemands, mais aucune initiative n'est venue d'Allemagne.

A cette gestion relativement lourde et à cet isolement se rajoute une répression touchant les personnes mettant en pratique une solidarité active : l'Etat n'a de cesse de criminaliser tout ce qui est étiqueté No Border. (cf. les 17 personnes inculpées de séquestration pour une simple occupation). Il ne faut ainsi pas oublier le contexte français où l'Etat suit une logique de plus en plus sécuritaire d'une part ; le ministre de l'intérieur promulgue de nouvelles lois " sur la sécurité intérieure " particulièrement abjectes, et d'autre part tente de mettre sur la touche toute contestation qui se refuse à rentrer dans son cadre de compromis et de négociation. La tension psychologique est donc extrêmement forte du fait de la répression et de l'isolement : la solidarité tant locale qu'internationale est quasi inexistante !

La critique formulée par ce texte se dirige bien sûr contre celles et ceux qui sont venus " consommer " Strasbourg, mais également par rapport aux personnes qui ont lancé l'idée du camp, qui ont organisé le camp, mais qui ne semblent pas se soucier des conséquences que le camp a pu avoir sur la vie des personnes inculpées, et sur la réalité politique locale de Strasbourg. En effet, au lieu d'avoir crée une dynamique positive pour les personnes actives sur la ville, un climat de lassitude et de tension s'est instauré. Cette question des suites se pose aussi par rapport à toutes les personnes qui se réfèrent à Strasbourg pour d'éventuels futurs camps ou contre-sommets, comme les villages contre le G8 à Évian.

Mais ce texte n'a pas pour simple objet une culpabilisation des individus venus à Strasbourg, il est une tentative de mettre en lumière les raisons de cette démobilisation. En effet, au-delà d'une question de responsabilité individuelle, il nous semble que ce sont également les structures du camp, ou plutôt les non-structures du camp, qui ont créé cet état de fait : le problème des suites du camp ne semble pas avoir été pensé dans la préparation du camp lui-même. De fait après la dissolution et l'exode du camp, c'est un peu par hasard que certaines personnes se sont retrouvées en charge de la solidarité avec les inculpés, soit parce qu'elles habitaient Strasbourg, soit parce qu'elles étaient entrées en contact avec la legalteam. Mais il s'est agit toujours de logiques individuelles, jamais le problème de la solidarité n'a été pris en considération et pensé d'une manière collective.

Ce problème des structures s'est d'ailleurs posé pendant le camp lui-même. Du fait qu'elle était un des seuls groupe à fonctionner de manière claire, beaucoup de participants au camp se sont référés à la legalteam pour des problèmes dépassant clairement le simple cadre juridique, ainsi des personnes sont venues nous demander ce qu'elles devaient faire.. De fait, dès le camp, la legalteam s'est retrouvée à devoir combler un vide, créé en partie par l'échec du modèle des barrios. Ce rôle n'a fait que continuer après la dissolution. Si Strasbourg peut être considéré comme un champ d'expérience pour une tentative d'organisation non autoritaire, alors il est clair que le modèle est perfectible ! Notamment sur un point essentiel. A partir du moment où des structures explicites ne sont pas en place, se recréent des pôles de pouvoir implicites qui permettent tout sauf une gestion collective non autoritaire.. Maintenant il est vrai que la question de savoir quelles structures, reste complètement ouverte. Discuter de cette question profondément n'est pas l'objet de ce texte, mais au-delà des choix futurs qui seront fait, il faut bien voir que certaines tâches ne peuvent pas être directement traitées et résolues par une assemblée générale qui se dissout aussi vite qu'elle s'est mise en place. Ainsi, par exemple, sur le travail juridique. Il ne s'agit pas ici non plus de plaider pour des commissions de spécialistes. Mais bien de voir comment il serait possible de mettre en place des groupes chargés de certaines tâches tout en gardant des relais importants avec le reste des personnes du campement, que ce soit pendant ou même APRÈS le camp.

En fait, il semble que ce soit surtout sur les relations et les transmissions d'informations entre les différentes structures qu'il faille retravailler. Là encore, il semble que ce genre de question se doit d'être posée dès la préparation. Par exemple, il serait bien que les groupes impliqués dans la préparation du camp, s'engagent aussi sur les suites du camp de façon concrète, notamment au niveau juridique, à suivre les informations, à les relayer, et à mettre en place des actions de solidarité. Ceci suppose la mise en place d'un réseau d'échange d'informations un peu plus clair et précis qu'une simple liste Internet, avec éventuellement des personnes relais clairement désignées.

Pour finir, il est malgrè tout fort dommage que le camp de Strasbourg n'existe plus que du fait des suites juridiques. Nous faut-il remercier la répression de nous avoir donné de quoi alimenter une dynamique, aussi petite soit-elle, qui sinon aurait dépérit ? Ceci est surtout dommageable quand on pense que Strasbourg avait la spécificité de vouloir créer au niveau européen une dynamique autour des questions de politiques migratoires. Or nous ne sommes même pas capables d'assurer le minimum, à savoir la solidarité avec les inculpés. Il aurait été cependant possible d'utiliser les procès pour recréer une dynamique autour des thématiques du camps comme par exemple sur le contrôle social ou le SIS, encore aurait-il fallu que les engagements pris à Freiburg sur la semaine d'action en février soient respectés.

Quelques personnes engagées dans le travail antirépressif suite au camp no border de Strasbourg

 

Strasbourg: a Testing Ground?

an analysis of the legal follow-up work to the No Border Camp in Strasbourg, July 19-29 2002.

 

19.May.03 - Of course you've heard of the No Border Camp in Strasbourg! Maybe you were even there. But are you aware of what happened afterward? Are you aware, for example, of the legal follow-up work that was necessary?

This text was written by some people who helped with the il-legalteam, and by some people who stand in solidarity, who were not a little astonished at and tired of finding themselves at a loss to manage the follow-up work for a camp that gathered almost 3,000 people in all.

So let's start with a little concrete information on this famous follow-up, so as to have a common starting point for our discussion. One of the first defendants served three months in prison from August through October, of which one month was spent in solitary confinement. Seventeen people occupied an administrative branch office of the Ministry of Justice, to protest this arbitrary isolation and to get the prisoner a visit. The anti-terrorist police forces came to arrest them; they spent a day in prison and were charged with hostage-taking, a crime that carries a sentence of five years without parole. The final sentence condemned them to 15 days of prison, suspended sentence, for "home invasion" -- two preceeding hearings having allowed the prosecutor to drop the charge of hostage-taking. Three people from the collective who were outside the building that was being occupied were violently arrested by the police, whoc accused them of resisting arrest. They will have a trial on May 15.

After this, two germans had a trial on February 25 on charges of having stolen and destroyed french and EU flags during the camp. They were sentenced to one month, suspended sentence. The french man who had his trial the same day was faced with a similar situation; he was charged with carrying weapons, which were actually only tools used for the camp. These three people decided to make an appeal, which, according to the lawyers, will not take place until a year afterward. Finally, two germans came to trial on February 28 for resisting arrest; they were given ten days, suspended sentence, and a fine. Finally, a spanish man was sentenced to two months, suspended sentence, on a charge of carrying weapons.

This sounds like a fastidious list: it is. Even more so when it's necessary to help take care of it in a concrete way. The people from Strasbourg who are still active, and the people from the il-legalteam are simply tired of managing the trials that have followed the camp, without being able to get out of this logic of "managing" repression, because of the small number of people standing in solidarity. An excellent example of this is this week of trials in Strasborug. It was decided during the debriefing meetings in Freiburg to hold a week of action to make public the thematic of social control. Posters were produced. However, besides the anti-expulsion collective in Paris, the people of Strasbourg, and a demonstration that was held against the forced "special registration" of immigrants in Philadelphia, USA, no actions were held. The majority of the people who had trials that week were german, but there were no reported solidarity actions from Germany.

On top of this relatively heavy work and this isolation from our supporters comes the repression that touches all those who put active solidarity into practice: the State continues to criminalize everything and everyone it can slap the "No Border" label onto, such as the 17 people charged with "hostage taking" for a simple office occupation. So it's important not to forget the context in France, where one one hand the State follows a more and more "security"-driven ideology; the Minister of the Interior promulgates despicable new laws on "internal security"; and on the other hand the State tries to keep all public dissent that refuses to fit within the State's framework of compromise and negotiation under its thumb. The psychological tension is therefore extremely strong, because of the repression and the isolation: local as well as international solidarity is almost non-existant!

The critique that this text forumulates is, of course, directed toward those who came as "consumers" to Strasbourg, but also to those who launched the idea of the camp, and who organized the camp, but who appear unconcerned about the consequences that the camp could have on the lives of the people who got arrested, and on the local political reality of Strasbourg. In effect, instead of having createda positive dynamic for the activists in the city, a climate of lassitude and tension was put into place. This question of follow-up is also omportant for all those who look to Strasbourg for eventual future camps and counter-summits, such as the villages against the G8 in Evian.

But this text doesn't just aim to make the individuals who came to Strasbourg feel guilty; it's an attempt to bring to light the reasons for this demobilization. In effect, beyond the question of individual responsibility, it seems that it was the structure of the camp -- or rather the non-structure of the camp -- was equally responsible in bringing about this state of affairs; the problem of follow-up to the camp seems not to have been taken into consideration during the preparation of the camp itself. In fact, after the dissolution and exodus of the camp, it's somewhat by accident that certain people found themselves in charge of organizing solidarity with the accused people, either because they lived in Strasbourg, or because they had been in contact with the legalteam. But it was always a matter of individual circumstances, and the problem of solidarity was never taken into consideration and considered in a collective manner.

Furthermore, this problem of structurelessness was posed during the camp itself. Because it was one of the only goups to be clearly functioning, many participants of the camp went to the legal team for answers to questions that clearly went beyond the framework of legal support; so people came to ask us what they should do. In fact, from the start of the camp, the legal team found itself having to fill a vaccuum, created in part by the failure of the "barrio" model. This role continued after the camp broke up. If Strasbourg can be considered a testing-ground for an attempt at non-authoritarian organizing, then it's clear that the model has a long way to go before it's perfect! Especially on this essential point: as soon as the explicit structures fail to be in place, implicit poles of power recreate themselves, which permit everything but a collective, non-authoritarian self-government. However, it is true that the question of which structures to have remains completely open. (see "The Tyranny of Structurelessness" by Jo Freeman, 1970)

It is not the object of this text to discuss this question deeply, but beyond the future choices that will be made, we must realize that certain tasks cannot by directly treated and resolved by a general assembly that dissalves as fast as it gathers. One example of this is legal work. But it is also not our object to argue in favor of commissions of specialists, but only to see how it would be possible to put groups into place that are responsibly for certain tasks while keeping the important lines of communication open with the rest of the people in the camp, both during and after the camp. In fact, it seems that it is especially the relationships and the transmission of information between the different structures that needs to be rethought. There again, it seems that this type of question ought to have been posed during the preparation. For example, it would be good if the groups involved in the preparation of the camp got concretely involved in the camp's follow-up work, notably as far as legal follow-up goes, to keep abreast of the changing situations, to relay information, and to organize solidarity actions. To do this assumes the putting into place of a network for the exchange of information that is a little more clear and precise than a simple Interet lists, eventually with clearly-designated people to relay information. (one example of this is the Europe-wide antirepression project currently forming under the European Association of Democratic Jurists)

Finally, despite everything, it is really too bad that the Strasbourg No Border Camp now only exists in the form of legal consequences and follow-up work. Perhaps we should thank the general state of repression for having given us an opportunity to create a dynamic, as small as it is, that without such repression might not even have been born? This is especially sad when you think that the Strasbourg camp had planned to create a Europe-wide dynamic around the question of migration politics. Despite all this, we are not even capable of assuring the minimum among ourselves: solidarity with those of us who have been arrested. It would have been nonetheless possible to use these trials to recreate a dynamic around the thematics of the camp such as, for example, social control or the SIS, had the engagements for the February week of action, which we had planned in Freiburg, been respected.

A few people engaged in the anti-repression work after the No Border Camp in Strasbourg.

 

 

Straßburg als Experimentierfeld...

Über die Solidaritätsarbeit nach dem noborder-camp. 19-28 Juli 2002

 

19.May.03 - Du hast bestimmt vom noborder-camp in Straßburg gehört, vielleicht warst du sogar dort... Aber weißt du auch, welche Folgen es hatte? Z.B. die juristischen Konsequenzen?

Dieser Text ist von Leuten geschrieben, die im il-legal team mitgearbeitet haben und Leuten, die sich an der Soliarbeit beteiligt haben. Wir sind ziemlich ausgelaugt und überrascht, dass wir so wenige sind die sich um die Folgen eines Camps kümmern, auf dem immerhin bis zu 3.000 Leute gewesen sind.

Um eine gemeinsame Diskussionsbasis zu haben aber erst mal einige Infos über juristischen Nachwirkungen des Camps: Der erste französische Angeklagte war von August bis Oktober 2002 3 Monate im Knast, davon 1 Monat in Isolationshaft. 17 Personen aus Frankreich haben daraufhin ein Verwaltungsbüro desJustizministeriums in Straßburg besetzt, um gegen diese Maßnahme zu protestieren und ein Besuchsrecht durchzusetzen. Sie wurden von der Antiterroreinheit festgenommen und für einen Tag in einem Straßburger Knast inhaftiert. Sie wurden angeklagt wegen Freiheitsberaubung, wofür man in Frankreich bis zu 5 Jahre Knast riskiert. Nach zwei Prozessen konnte die Klage wegen Freiheitsberaubung zwar abgewendet werden. Am Ende wurden die 17 dennoch wegen Hausfriedensbruch zu 15 Tagen verurteilt. Die Strafe wurde auf Bewährung ausgesetzt (auf 5 Jahre, wie es in Frankreich fast immer der Fall ist). 3 Franzosen, die während der Besetzung vor dem Gebäude waren, haben am 15. Mai eine Verhandlung wegen "rébellion" (in Deutschland wie Widerstand gegen die Staatsgewalt).

2 Deutsche hatten am 25. Februar ihr Verfahren. Sie waren angeklagt wegen Diebstahl und Beschädigung von französischen und europäischen Fahnen. Sie bekamen einen Monat, ausgesetzt auf Bewährung. Am gleichen Tag wurde gegen einen Franzosen verhandelt, der angeklagt wurde wegen Waffentransports. Bei den beanstandeten "Waffen" handelte es sich um Werkzeug für das Camp. Diese 3, gegen die am 25. Februar verhandelt wurde, haben Berufung eingelegt. Die Berufungsverhandlung wird nächstes Jahr stattfinden. 2 weitere Deutsche hatten ihren Prozess am 28. Februar, ebenfalls wegen "rébellion". Sie wurden zu 10 Tagen auf Bewährung plus einer Geldstrafe verurteilt. Ein Spanier, der wegen Waffenbesitz angeklagt war, bekam 2 Monate auf Bewährung.

Diese Auflistung klingt vielleicht langweilig und ermüdend. Das ist sie aber vor allen Dingen, wenn man sich um die Fälle kümmern soll. Die Leute vom il-legal team und die wenigen, die in Straßburg noch aktiv sind, sind abgegessen davon, diese Prozesse lediglich zu verwalten. Sie sind aber zu wenige, um aus dieser Verwaltungslogik herauszukommen. In diesem Sinne waren die Gerichtsverhandlungen im Februar 2003 ein gutes Beispiel. Auf dem Freiburger Nachbereitungstreffen im November 2002 wurde entschieden, eine Aktionswoche zu planen die sich nicht nur auf Antrirepressionsarbeit beschränkt, sondern wieder auf die Campthemen bezieht: Soziale Kontrolle, SIS, Schengen etc. Plakate für die Aktionswoche wurden gedruckt, aber außer vom CAE (Comité Antiexpulsion Paris) und Leuten aus Straßburg gab es, so weit wir wissen, keine Beteiligung. Die meisten Betroffenen der Prozesse im Februar waren Deutsche, trotzdem gab es keine Initiative aus Deutschland.

Es waren also nur wenig Leute, die sich an der Solidaritätsarbeit beteiligt haben; zudem gab es sehr viele Prozesse zu begleiten. Dazu kommt, dass die Leute auch selbst von Repression betroffen sind: Der Staat kriminalisiert alles, was unter dem Etikett von no border organisiert wird (z.B. die 17 Leute, die aufgrund einer harmlosen Besetzung wegen Freiheitsberaubung angeklagt waren). Dabei sollte man nicht den französischen Kontext vergessen. Der Staat verfolgt eine Strategie der inneren Sicherheit: Soziale Bewegungen sollen vereinnahmt werden; diejenigen die nicht kompromissbereit sind werden mithilfe des neuen Gesetzes zur Inneren Sicherheit kriminalisiert. Die psychologische Spannung war durch die Repression sehr hoch, aber auch durch Isolation: Die lokale wie internationale Solidarität war nicht existent.

Die Kritik dieses Textes ist an die gerichtet, die nach Straßburg kamen um dort nur zu konsumieren. Aber auch gegen diejenigen, die zwar die Idee zu dem Camp hatten und es organisierten, aber sich nicht mit den Folgen beschäftigen: Die Angeklagten und die politischen Realitäten in Straßburg. Denn statt positiver Dynamik hat das Camp in Straßburg selbst ein negatives politisches Klima erzeugt. Die Problematik der negativen Konsequenzen stellt sich vor allem, wenn sich bei zukünftigen Ereignissen auf Straßburg bezogen wird, wie z.B. beim G8-Gipfel in Évian.

Dieser Text will aber nicht dabei stehen bleiben, die Leute, die nach Straßburg kamen zu kritisieren. Er soll auch versuchen, die Gründe für die Auflösung der Mobilisierung zu beleuchten. Sie scheinen in der Struktur, oder besser "Nichtstruktur" des Camps angelegt zu sein. Es scheint als wurden die Konsequenzen des Camps in der Vorbereitung nicht bedacht. In der Tat war es mehr Zufall, wer sich nach dem "Exodus" des Camps weiter mit der Solidaritätsarbeit beschäftigte: Wer in Straßburg wohnte oder irgendwie im il-legal team mitgearbeitet hat. Sich an der Soliarbeit zu beteiligen war eine individuelle Entscheidung; die Frage der Solidarität wurde nicht kollektiv gedacht oder organisiert.

Das Strukturproblem hat sich aber bereits während des Camps gestellt. Weil das il-legal team eine feste Instanz war, die immer funktioniert hat und sichtbar war, kamen viele TeilnehmerInnen des Camps mit Fragen und Anrufen, die über die juristische Arbeit hinausgehen; manche kamen um zu fragen, was sie auf dem Camp tun können. Tatsächlich hat das il-legal team eine Lücke gefüllt, die sich durch den Misserfolg des barrio-Modells auftat. Und diese Rolle hat das il-legal team nach Auflösung des Camps weiter inne gehabt. Wenn Straßburg als Experimentierfeld für eine nichtautoritäre Organisation betrachtet wird ist offensichtlich, dass es perfekter sein kann! Vor allem im Hinblick darauf, dass wenn es keine expliziten Strukturen gibt, sich implizite Machtstrukturen manifestieren, die alles ermöglichen außer eine nichtautoritäre, kollektive Organisation. Wie explizite Strukturen aussehen können bleibt offen. Über diese Frage grundsätzlich zu diskutieren ist nicht Absicht dieses Textes. Aber eine Antwort ist sicherlich, dass einige Aufgaben, wie z.B. die Arbeit des il-legal team, nicht in einer Vollversammlung stattfinden können. Wir plädieren nicht für geschlossene Arbeitsgruppen von SpezialistInnen. Aber wir fragen uns, wie wir Arbeitsgruppen ins Leben rufen können, die für bestimmte Aufgaben verantwortlich sind und dabei trotzdem enge Verbindungen mit den TeilnehmerInnen des Camps haben: während und vor allem auch NACH dem Camp.

Offensichtlich müssen wir nicht nur über die Strukturen reflektieren, sondern vor allem über die Rückkopplung, Kommunikation und Abstimmung. Solche Fragen sollten auch bei der Vorbereitung berücksichtigt werden. Ein Vorschlag wäre, dass die vorbereitenden Gruppen sich auch bei den Konsequenzen eines Camps engagieren, vor allem den juristischen: Informationsweitergabe und Organisation von Solidaritätsaktionen. Dies bedeutet den Aufbau eines Informationsnetzwerks, das klarer und präziser als eine Camp-Mailingliste funktioniert; vielleicht durch die Bestimmung von Personen, die für jede Gruppe verantwortlich sind Informationen weiterzugeben und z.B. den Kontakt zum il-legal team zu haben.

Es ist sehr schade, dass das no border Camp in Straßburg nur noch wegen der Antirepressionsarbeit existiert. Sollen wir der Repression dafür etwa dankbar sein? Besonders schade ist auch, dass das Camp eigentlich den Anspruch hatte auf europäischer Ebene eine Vernetzung um die Fragen der Migrationspolitik zu installieren. Aber wir sind nicht einmal in der Lage, ein Minimum, nämlich die Solidarität mit den Angeklagten zu gewährleisten. Es wäre möglich gewesen, die Gerichtsverhandlungen zu nutzen um das Anliegen des Camps wieder in die Diskussion zu bringen. Dafür wäre es nötig gewesen, die auf dem Nachbereitungstreffen getroffenen Entscheidungen zur Aktionswoche im Februar 2003 umzusetzen.

Einige Leute aus der Solidaritätsarbeit zum no border Camp in Straßburg

 

La repression contre le campement de Strasbourg: mecanisme et consequences

 

14.Aug.02 - Avertissement: De nombreuses questions qui sont tres liees au probleme de la repression (relation avec les medias, structures, ...) ne sont pas abordees volontairement.

Avant le campement

On a d'abord eu le refus du terrain de Lingolsheim, la volonte de nous faire traîner pour les accords ecrits, les installations, etc. Puis l'installation d'une C.R.S. a l'hotel Mercure; au debut du campement, cette compagnie venait de la Moselle, elle a ete relevee par une autre venant du Rhone. Les tournees de RG (ou BAC?) dans le campement ont ete facilement arretees.

Il faut prendre en compte qu'un fonctionnement de responsabilite collective comme le notre est un profond mystere pour la pensee bourgeoise (Marx disait un sphinx) et en particulier pour les elus. Il a fallu qu'il y ait des directives venant du gouvernement: la CUS a certainement contacte la prefecture quand elle a compris l'importance de l'affaire et un prefet ne prend pas de decision importante sans en referer au ministere de l'interieur: ce serait contraire aux regles de la survie en milieu administratif, sutout en periode de changement de gouvernement. De toute facon, les CRS venues d'autres departements ne relevaient pas de l'autorite de la prefecture.

La montee de la tension

Entre la pluie et le retard des services techniques, on peut dire que les activites du campement ont effectivement commence le dimanche. Il y a eu le lundi deux arrestations avec reaction immediate: manif en direction du commissariat et blocage du pont avec comme resultat une liberation assez rapide.
Le mardi, plusieurs arrestations. Le scenario est toujours le meme: militants arretes isolement ou a l'ecart d'une manifestation; le pretexte est une broutille, typiquement un tag qui normalement donnerait lieu a un simple proces verbal et a une amende; l'affaire est dramatisee par une qualification demesuree (degradation aggravee, ...) et une garde a vue.

D'apres une information de presse, la maire de Strasbourg demande au prefet d'interdire les manifestations des le mardi soir (il est naturellement possible que ce soit le prefet lui-meme qui lui a suggere de le faire). Ce qui est certain, c'est que les arrestations des premiers jours, et surtout leur dramatisation, ont constitue une campagne de criminalisation qui a servi a preparer la montee en force de la repression qui a eu lieu le mercredi.

Il faut insister sur le fait que la manifestation du mercredi s'est d'abord deroulee pendant une heure et demie sans incident notable. Le bris d'une vitrine de banque dont il a ete fait grand cas a eu lieu apres les premieres charges de la police.

Si on reflechit a cette suite d'evenements, on ne peut pas croire que l'interdiction des manifestations a ete la consequence de la"degeneration" de la manifestation du mercredi. Ce qui est vraisemblable, c'est que l'attaque de la manifestation etait prevue comme etape finale de la criminalisation pour justifier l'interdiction.

Sur l'assemblee generale de la nuit du mercredi au jeudi

Il etait inevitable que cette repression particulierement brutale et la campagne de criminalisation qui l'a precedee exacerbent les divisions a l'interieur du campement. De toute facon elle constituait un choc.

Une attaque massive du campement par la police faisait partie des eventualites envisagees par le groupe Bertha. Elle etait consideree comme improbable mais les mesures a prendre etaient prevues. De la part de nombre de participants il y a eu une veritable paranoïa a ce sujet. Quelqu'un a pourtant fait judicieusement remarquer qu'elle devenait encore plus improbable, du moins dans l'immediat. Premierement, il ne servait a rien d'interdire les manifestations si le campement etait immediatement disperse. Deuxiemement, il etait tres vraisemblable qu'avant de faire intervenir la police, le prefet nous aurait fait signifier un ordre de deguerpir, ou alors la police aurait d'abord tente de provoquer des incidents a l'interieur du campement.

Quoi qu'il en soit, il n'y a pas eu d'exode massif le jeudi et la plupart des groupes qui avaient prevu de faire ou de continuer des actions en ville l'ont fait (bus noborder ZONE, presence devant la prison, rassemblement pour les prisonniers politiques...).

Les interventions en ville a partir de jeudi

Des le jeudi apres-midi, deux"groupes d'affinite"se sont reunis pour reprendre des manifs en ville. Il y a eu des interventions en dehors du campement jusqu'a la fin:

• plusieurs interventions du groupe Samba,
• rassemblement au palais de justice le vendredi pour le proces d'Ahmed,
• blocages de ponts dans la ville,
• occupation d'une peniche,
• manif a Kehl et nouveau blocage du pont de l'Europe,
• presence tres remarquee a la braderie.

Il est evident qu'elles ne pouvaient pas avoir la meme ampleur qu'avant et il est difficile d'an avoir une idee d'ensemble. En tout cas elles ont ete assez importantes pour que la police requisitionne des bus pour ramener les manifestants au bercail.

Dans l'ensemble, la repression a ete moins forte pendant cette deuxieme phase du campement. C'est sans doute largement du au caractere disperse des interventions. Malgre son admirable devouement et les renforts recus, la police ne peut pas etre partout a la fois. En plus, les agressions policieres avaient desormais comme resultat de rendre plus manifeste l'echec de l'interdiction.

Enfin, il y a eu le depart en cortege de"l'exode"qui a ete un succes tactique que nous n'avons pas su suffisamment exploiter. Ce point n'a pas a etre developpe ici.

Conclusion

En resume, deux points se degagent. Les evenements du mercredi ont ete prepares par une campagne de criminalisation du campement. L'agression (tres probablement calculee) contre la manifestation du mercredi a servi de pretexte a l'interdiction et n'en a pas ete la raison.

L'important est la persistance d'interventions en ville apres l'interdiction et jusqu'a la fin du campement. La prefecture de Strasbourg (et derriere elle l'Etat francais) ne se serait-elle pas comporte comme ces gens qui soulevent une lourde pierre pour se la laisser retomber sur les pieds?

Le Collectif Anti-Expulsions d'Ile de France

 

Vers une convergence de la lutte des Sans Papiers, refugies et migrants en europe

 

29.Jul.02 - Défendant leur liberté de mouvement, des représentants de collectifs de sans-papiers et réfugiés de France, Allemagne, Belgique, Espagne, Italie, Grande-Bretagne, Finlande, Etats-Unis se sont rencontrés au campement Noborder à Strasbourg (19 au 27 juillet 2002) afin de jeter les bases d´un mouvement de lutte autonome et Européen.

Les situations de désespoir que vivent les migrants en quête de régularisation doivent être mises en parallèle avec l'exploitation politique, économique et militaire que les pays industrialisés font subir à leurs pays d'origine.

Partout la clandestinité nourrit les pires systèmes d'exploitation, partout les procédures d'asile abandonnent leur finalité première pour devenir des antichambres d'isolement avant expulsion. Tout concourt à rendre l'étranger invisible. Aveuglement dont la conséquence ne peut être qu'une répression criminelle.

La répression s'harmonisant sur tout le territoire européen, chaque lieu de résistance à la dégradation des droits des étrangers en Europe est important.

Transmettre nos tactiques de résistance et de survie, informer sur nos actions, c'est élaborer une nouvelle entraide. Nous n'avons pas d'autres choix que de lutter pour nos droits ici, mais aussi dans nos pays d'origine, ensemble, réfugiés et sans-papiers quelles que soient nos nationalités, cultures ou langues.

Nous avons partagé nos expériences de luttes singulières et communes. Singulières car issues de contextes politiques locaux et d'histoires migratoires différentes, et communes car tendant vers de mêmes objectifs clairs et fondamentaux, l'abolition des politiques qui poussent les migrants dans l'illégalité.

Nous exigeons :

• la liberté de circulation • la régularisation inconditionnelle de tous les sans-papiers • la défense du droit d'asile • l'arrêt des expulsions • la fermeture des centres de détention et la libération des Sans-Papiers emprisonnés • la fin de la précarité des titres de séjour • l'abolition de l'assignation à résidence et de toute autre forme de restriction de résidence ou de déplacement. • l´abolition de la double peine • le droit à une vie digne pour tous

Les rencontres internationales sont un pas vers l´élaboration de pratiques d'échanges mettant fin à notre isolement. Nous devons nous rencontrer en tant que Sans-Papiers, en tant que travailleurs, en tant que citoyens...du monde.

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15/02/2010

Eric Hazan : "Mes livres sont des armes"

Editeur insurgé, Eric Hazan dégaine une douzaine de livres par an comme autant de boulets rouges contre le monde capitaliste. L’insurrection qui vient, attribué à Julien Coupat et au Comité invisible, reste son plus beau coup.

Le 15 février 2010 - par J.M Colard, J.M Durand et Nelly Kaprielian

Vent de polémique. Par articles interposés parus fin décembre dans Libération, l’éditeur Eric Hazan et le journaliste Laurent Joffrin ont posé, dans un échange aussi poli qu’incisif, les jalons du drame qui agite la gauche française : la division consommée entre son versant mou, tendance social-démocrate, et ses penchants plus radicaux, voire subversifs.

Contre “le maintien de l’ordre établi” auquel Joffrin et ses amis d’une gauche “moribonde” travailleraient, Eric Hazan invite carrément à “l’insurrection”.

D’ailleurs, elle arrive déjà, pour reprendre le titre de l’ouvrage L’insurrection qui vient que Hazan a édité en 2007.

Ecrit par un mystérieux Comité invisible, l’essai a profité d’une caisse de résonance imprévue avec l’affaire Tarnac.

En mettant le livre au coeur de l’enquête, en prêtant à Julien Coupat la responsabilité partielle de son écriture, le pouvoir a lui-même pris au sérieux cette nouvelle littérature insurrectionnelle.

De sorte qu’à la querelle entre Joffrin et Hazan, vieille comme la gauche elle-même, ce brûlot, vendu à plus de 40000 exemplaires, a redonné une nouvelle vitalité.

Comment contester le monde aujourd’hui : en s’accommodant de ses fondements ou en les réinventant radicalement ?

Douze ans après la création de sa maison d’édition, La Fabrique, dont il protège farouchement l’indépendance, Eric Hazan a créé un espace à part dans l’édition en France : un lieu de résistance avec une économie modeste qui publie une douzaine de livres par an.

De Jacques Rancière à Alain Badiou, les auteurs de La Fabrique participent à l’élaboration d’une critique articulée du monde capitaliste contemporain et à l’invention d’une voie possible pour en sortir.

Dans le petit bureau du haut de Belleville à Paris, qui abrite ses livres et les deux personnes qui travaillent avec lui, Eric Hazan nous reçoit chaleureusement.

A 74 ans, il a des airs de combattant, l’oeil vif, le tutoiement direct, affirmant calmement que la guerre civile est en cours. Rencontre avec un éditeur insurgé.

ENTRETIEN > La querelle qui t’a opposé au directeur de la rédaction de Libération est-elle le symptôme d’une césure irrémédiable entre deux gauches ?

Eric Hazan – Plusieurs journalistes de Libération – Karl Laske, Pierre Marcelle, Edouard Launet – ne sont pas du tout sur la position de Laurent Joffrin, qui représente selon moi une gauche moribonde, tellement peu différente de la droite qu’elle a au fond peu de raisons d’exister.

Tu vas jusqu’à reprocher à Jospin…

Jospin ? Non, Joffrin ! Le lapsus est joli…

Pardon. Tu reproches à Joffrin de participer à l’ordre établi : l’attaque est forte.

Les valeurs dont il se réclame sont les mêmes que celles de la droite pour le maintien de l’ordre. Les libertés publiques, les droits de l’homme, la République, l’Etat de droit sont des oripeaux ; tout cela n’existe pas. Dans ce pays, le droit est constamment foulé aux pieds au nom de l’Etat de droit ; au nom de la République, on va faire voter une loi pour interdire le port du voile intégral. C’est absurde et scandaleux.

Pourquoi ?

Jacques Rancière a écrit un beau papier dans Libé sur les victimes : il explique que l’un des projets de loi prévoit d’infliger une amende aux femmes voilées tout en reconnaissant leur statut de victimes. Ce sont des victimes, punissons-les, c’est la logique de la loi. Une honte.

Assumes-tu dans son entier le texte du Comité invisible, L’insurrection qui vient ?

Complètement. J’ai même travaillé avec les auteurs. Comme ils l’ont écrit, je ne crois pas que l’on puisse amender le système avec des bouts de ficelle et des rustines. Je ne crois pas au postulat général selon lequel il n’y a pas de salut en dehors du capitalisme et qu’il suffit de le moraliser, de l’aménager. C’est impossible : tant que le capitalisme et l’économie de marché existeront, l’injustice et les inégalités croîtront. On essaie aujourd’hui de nous persuader que ce système a toujours existé et qu’il n’y a pas d’issue possible, à part le goulag. Mais le système capitaliste n’existe que depuis deux cents ans. On croit qu’il n’y a pas d’alternative théorique mais on parle de plus en plus du communisme ; j’ai été, je crois, l’un des premiers à essayer de redonner un sens à ce mot dans un livre publié en 2005 aux Prairies ordinaires, Faire mouvement. J’ai dit : je suis communiste, le communisme est la seule raison de s’intéresser à la politique. A l’époque, Mathieu Potte-Bonneville qui m’interrogeait en est resté interloqué J’ai envoyé le livre à Alain Badiou, que je ne connaissais pas, en le dédicaçant “A Alain Badiou, communiste”. Il m’a dit un jour que ça l’avait fait réfléchir. Cela a peut-être participé à sa propre réflexion sur l’hypothèse communiste.

Sur quoi repose la résurrection de l’idée communiste ?

Les gens sentent qu’il n’y a plus à choisir entre la droite et la gauche mais sur la façon de sortir du capitalisme. C’est la question clé. Si cela reste dans le domaine de l’idée, on va tourner en rond. Pour moi, réfléchir au communisme, ce n’est pas aller vers une organisation politique mais vers des réflexions pratiques.

Lesquelles ?

Comment abolir le salariat ? Par quoi le remplacer ? L’histoire de l’Union soviétique a montré que l’appropriation collective des moyens de production n’était pas le vrai communisme ; cela a débouché sur un désastre car on a gardé le salariat. Autre problème clé : comment sortir le travail de sa position centrale dans la vie sociale ? Comment faire pour que le travail ne soit plus un élément clé autour duquel tout s’organise ? Si on reste dans une problématique marxienne, si le travail reste central, alors on se situe sur le terrain de l’adversaire et on est forcément perdant.

La fin du travail ne reste-t-elle pas une idée purement théorique ?

Je ne prône pas forcément la fin du travail mais celle du travail salarié. On ne devrait plus considérer le travail comme la base de l’organisation sociale. Mais bien entendu, il faudra continuer à travailler.

T’intéresses-tu à l’écologie politique, qui réfléchit à la place du travail dans l’organisation sociale ?

Je ne sais pas ce que c’est. L’écologie me dérange. J’ai une réticence à la fois avec la notion et avec le mot. On va publier bientôt un nouveau livre de Badiou, L’Ecologie, nouvel opium du peuple. L’écologie est une nouvelle manière pour le pouvoir de faire passer tout ce qu’il veut.

N’est-ce pas pourtant l’une des seules idées fortes qui ait émergé dans la vie politique ces dix dernières années ?

Cela a peut-être amené des gens à réfléchir à la politique mais ce n’est pas une issue : la meilleure preuve, c’est ce qu’elle est métabolisée par le système. L’industrie écologique est la seule branche de l’industrie avec une croissance à deux chiffres. Le capitalisme est en train de digérer l’écologie. On voit bien le rôle politique d’Europe Ecologie, c’est une espèce de sous-PS censé récupérer les gens que le PS dégoûte un peu, comme Joffrin. Pour moi, l’écologie est de l’autre côté de la ligne de front de la guerre civile.

La guerre civile existe donc ?

Oui, elle existe. J’ai écrit en 2004 Chronique de la guerre civile. Puis Changement de propriétaire, la guerre civile continue au moment de l’élection de Pompidou…

Pas Pompidou, Sarkozy ! A ton tour de faire un lapsus intéressant…

Oui, Sarkozy ! Un partout. La guerre civile continue, elle se durcit même.

Comment as-tu travaillé avec le Comité invisible ?

J’en connaissais certains, ce sont des amis. Mais j’ignore combien ils étaient dans leur groupe.

Quel âge ont-ils ? Autour de 30 ans.

Comment protèges-tu leur anonymat ? Ont-ils un contrat ?

Il n’y a ni contrat ni droits d’auteur, ils n’en ont pas voulu. Ils ont revendiqué l’anonymat pour une raison éthique ; pas pour se protéger mais pour ne pas prendre la posture de l’auteur.

As-tu été surpris par le succès du livre, sorti sans promotion ?

Le livre marchait très bien avant même le déclenchement de l’affaire Tarnac. On en avait vendu 8000, c’est beaucoup pour un livre de La Fabrique. Mais la promotion faite par la ministre Alliot-Marie ou le procureur Marin a fait décoller les ventes : on a dépassé les 40000 exemplaires. Le texte parle de la guerre civile, de la création de “communes”, du détournement de primes accouchement comme acte révolutionnaire.

N’est-ce pas un peu court comme propositions ?

Il y a deux parties dans le texte : un état des lieux et une liste d’actions pour sortir de cet état. Cette seconde partie est plus complexe, c’est vrai. Plus qu’un nouveau mode d’organisation et d’action politique, il faut inventer un nouveau mode de vie.

C’est donc une utopie absolue ?

Le mot “utopie” ne me gêne pas quand on voit où le réalisme nous mène. Camille Desmoulins disait en 1793 : en 1789, nous n’étions pas dix républicains. La république était encore du domaine de l’utopie.

Entre le capitalisme sauvage et le goulag, la social-démocratie a quand même proposé une autre voie depuis cinquante ans ?

La social-démocratie propose mais elle ne fait pas. Selon moi, la trahison des promesses est consubstantielle à la social-démocratie. Promettre et ne pas tenir, c’est dans leur nature.

La gauche dominante et la droite, ce serait bonnet blanc, blanc bonnet ?

De l’autre côté de la ligne de front – Jospin, Joffrin, Sarkozy –, ils sont d’accord sur l’essentiel : la sauvegarde du capitalisme et du marché. Ils se disputent comme Guignol et le commissaire au théâtre de marionnettes. Si les socialistes étaient au pouvoir aujourd’hui, ils continueraient à virer des sans-papiers mais de façon moins ostentatoire, avec un peu moins de méchanceté. Souvenons-nous : les premiers charters, c’était sous Edith Cresson et la politique sécuritaire de Chevènement n’était pas très différente de celle d’aujourd’hui. Ce sont différentes façons de maquiller une même réalité.

L’affaire Tarnac aurait-elle été possible il y a dix ans ?

Non. Ce sont les lois Perben (“loi du 9 mars 2004 portant sur l’adaptation de la justice aux évolutions de la criminalité” – ndlr) qui ont marqué un tournant, et les lois antiterroristes qui les ont suivies. On n’aurait jamais inculpé d’“association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste” un individu accusé d’avoir saboté un caténaire : il aurait été poursuivi pour dégradation de bien public.

Que penses-tu de la nouvelle catégorie d’ennemi intérieur ?

L’ennemi intérieur traditionnel – l’islamiste terroriste – est introuvable chez nous. Pour légitimer l’arsenal policier et législatif mis en place depuis que Sarkozy a accédé au ministère de l’Intérieur, l’Etat a construit cet ennemi intérieur. Au printemps 2008, j’ai écrit dans Politis un papier intitulé “Les habits neufs de l’ennemi intérieur” : des jeunes venaient de se faire arrêter avec un fumigène dans leur coffre. Quant aux écoutes des gens de Tarnac, elles étaient très antérieures à l’affaire du caténaire. On a cherché à fabriquer de toutes pièces un ennemi intérieur crédible. Le pouvoir a terriblement peur d’une explosion des banlieues, il met tout en place afin de pouvoir contrôler un éventuel soulèvement dans les heures qui suivent.

Les livres que tu écris et ceux que tu édites vont dans le même sens. Vois-tu ton travail d’éditeur comme un travail d’auteur, de penseur ?

Nous sélectionnons de plus en plus les livres que nous publions. Je dis “nous” car les décisions sont réellement collectives, prises par ceux qui éditent les livres, moi-même, Stella Magliani-Belkacem et Stéphane Passadeos qui travaillent avec moi, et le comité éditorial composé de huit personnes. La plupart de ces livres sont des armes. C’est cela qui les rassemble. Quand j’ai commencé il y a onze ans, c’était moins le cas, je n’y connaissais rien. Mais depuis quatre ou cinq ans, la cohérence, c’est l’offensive. Les derniers titres publiés, que ce soit le livre de Gideon Levy sur Gaza, Moments politiques de Jacques Rancière, L’insurrection qui vient ou le prochain livre d’André Schiffrin, L’Argent et les Mots, sont des livres d’attaque.

Comment es-tu passé de l’édition d’art à celle d’essais ?

J’étais plongé dans l’édition d’art parce que j’avais repris la maison paternelle, les éditions Hazan, mais cela me frustrait un peu, entre les livres sur Masaccio et Chardin. Au fond, j’ai été soulagé d’avoir été viré lorsque la maison a été rachetée par Hachette…

Cela a engendré chez toi une réflexion sur l’économie du livre ?

Oui. Si on veut rester indépendant – et l’indépendance est vraiment nécessaire pour le genre de livres que nous publions –, il ne faut avoir aucune dette. Aux éditions Hazan, on était chaque année davantage endettés. Les banquiers sont gentils jusqu’au moment où ils sortent la calculette et vous étranglent. Mon père disait : “Les banquiers vous prêtent un parapluie mais vous le reprennent dès qu’il pleut.” A La Fabrique, nous avons une politique de non-croissance. On est trois dans 40 mètres carrés mais on ne doit de l’argent à personne. La croissance, c’est un vertige. On est très sollicités en ce moment, on pourrait publier plus puis déménager, mais ce serait le début de la spirale infernale. On préfère s’en tenir à environ treize titres par an.

Ton modèle d’édition indépendante, ce serait les Editions de Minuit ?

Tout à fait, Jérôme Lindon a un parcours d’éditeur sans faute. Seize livres par an. Quand il a eu le Goncourt avec L’Amant de Duras, il a gagné beaucoup d’argent. D’autres auraient déménagé de la rue Bernard- Palissy et auraient augmenté leur débit, lui il a acheté une librairie. Je le connaissais et je l’aimais beaucoup, c’était un personnage magnifique.

Comment vois-tu l’édition aujourd’hui ?

Le fossé s’élargit de plus en plus entre les petites maisons indépendantes, au chiffre d’affaires quasiment négligeable, et les grandes maisons industrielles, Gallimard, Seuil, Albin Michel, Hachette, qui ont des actionnaires, des banquiers et un souci de rentabilité. Le premier problème des petites maisons, c’est de pouvoir continuer. Les maisons qui publient le même genre de livres que nous – Prairies ordinaires, Agone, Amsterdam, L’Echappée – s’en sortent plutôt bien.

Tu as d’autres projets avec le Comité invisible ?

On en parle. L’idée serait de répondre à tout ce qui s’est passé. Mais ils ont leur caractère et un fonctionnement collectif : ils font vraiment ce qu’ils veulent…

Comment va Julien Coupat ?

Cette affaire l’a renforcé dans ses positions. En prison, il était en béton. Le pire, ça a été le contrôle judiciaire : on ne peut pas se parler, se rencontrer, on doit rester dans un lieu où on ne vit pas forcément, sans moyen de subsistance… Récemment, les dix inculpés ont déclaré publiquement qu’ils ne se plieraient plus à ce contrôle : le système judiciaire-policier a reculé et la cour d’appel de la chambre d’accusation l’a allégé, au point qu’il n’en reste plus grand-chose.

Avec du recul, quel sens donnes-tu à cette affaire ?

L’Etat a fait un coup d’essai pour tester s’il était possible d’appliquer la législation antiterroriste à des Blancs. Jusque-là, elle n’était appliquée qu’à des barbus qui prêchaient dans des caves et dont tout le monde se fout. Ça a été une tentative d’intimidation pour montrer aux subversifs blancs qu’ils n’étaient pas non plus à l’abri d’une répression arbitraire.

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11/02/2010

FISSURES DANS L’OMERTA - CQFD

Mis à jour le :15 février 2007. Auteur : Gilles Lucas.

« La Mafia n’est pas étrangère dans ce monde ; elle y est parfaitement chez elle, elle règne en fait comme le modèle de toutes les entreprises commerciales avancées », disait Debord en 1988. Janvier 2007, à l’aise devant les caméras de télé, un homme d’honneur et d’influence crache le morceau.

JEUDI 11 JANVIER. L’émission de Frédéric Taddei « Ce soir ou jamais » sur France 3 bat son plein. Sujet : « Truands : de la fiction à la réalité ». Xavier Raufer, l’éminent commerçant paranoïaque, semble attendre patiemment. Lorsqu’il prend enfin la parole, c’est pour se répandre dans une litanie d’annonces apocalyptiques. « Les enlèvements se multiplient. Les choses s’aggravent… Aujourd’hui, les braquages sont bricolés. C’est trois ou quatre jeunes. Sans repérage. C’est le signal d’une nouvelle génération de criminels. Et puis les activités s’enfilent les unes dans les autres… Après les braquages, on passe directement à la drogue et à la prostitution… Partout se développent de formidables organisations criminelles… » À lire les titres de ses ouvrages, on cherche du regard les issues pour pouvoir s’arracher au plus vite : Le grand réveil des mafias, La guerre ne fait que commencer, Les treize menaces du Chaos mondial

Enseignant à l’Institut de criminologie de Paris et professeur à l’École de police criminelle de Chine, Raufer est un des principaux prosélytes et commerçants de la « tolérance zéro ». Mais maintenant que cette idéologie sécuritaire a conquis tous les milieux dirigeants, ce sont surtout les mafias qui le préoccupent. Et il sait de quoi il parle : ses relations, amitiés, collaborations confinent à un véritable annuaire de la classe dirigeante. Attention, pince-nez obligatoire ! On y trouve, pêle-mêle, Giscard, L’Express et Le Figaro, Pasqua, la cellule élyséenne de Mitterrand, des services secrets américains, le directeur de France Culture, les cercles patronaux, les autorités chinoises, des milieux universitaires, Radio Courtoisie, la direction de la gendarmerie, Alain Bauer, ancien grand maître du Grand Orient de France…

Militant, dans les années 60, dans le groupuscule néofasciste Occident, Xavier Raufer, dit « Bonne Soupe » [1], a côtoyé dans sa jeunesse Madelin et Longuet, passés depuis au néolibéralisme. Leur mentor ? Georges Albertini, un ex-vichyste ayant grenouillé durant l’après-guerre dans les milieux bancaires, les officines anticommunistes occultes et divers services secrets. Dans les copinages juvéniles de Raufer, on retrouve aussi un certain Penciolelli et Patrick Buisson, respectivement ancien patron et ex-directeur de la rédaction du journal d’extrême droite Minute. Actuellement directeur du service politique du Figaro, Buisson animait encore récemment des émissions sur LCI en compagnie du présentateur vedette David Pujadas. Lequel est membre du « Siècle », think tank qui rassemble depuis 1944 les membres les plus puissants et influents de la classe dirigeante française. La quintessence des pouvoirs politiques, économiques et médiatiques s’y rencontre, entre autres Claude Bébéar, Thierry Breton, Jean-Pierre Chevènement, Jean-Marie Colombani, Jean-François Copé, Laurent Fabius, Serge July, Alain Minc, Nicole Notat (Vigeo), Michel Pébereau (BNP Paribas), Patrick Poivre d’Arvor, Nicolas Sarkozy, Ernest-Antoine Seillière, Jean- Claude Trichet… Mamma mia ! Tous ces padrone et caporegime qui polémiquent en public et se concertent quand micros et caméras s’éteignent ! De quoi céder au plus délirant conspirationnisme face à un tel faisceau de connivences partout présent dans l’économie, les médias, la politique et les institutions !

On comprend mieux alors, l’intérêt que Xavier Raufer porte aux mafias « illégales » en concurrence directe avec celles disposant de la loi. Et, devant les caméras, « l’expert » de s’ébaudir, sans oser se nommer lui-même, sur le savoir-vivre des chefs mafieux : « Ils ont une noblesse de comportement… La différence qu’il y a entre le milieu et la mafia, c’est la différence qu’il y a entre un beaujolais nouveau et un château-latour 1947. » Et rompant malencontreusement l’omertà : « Le jour où un chef de la mafia meurt, le lendemain il a un successeur, le jour où Action Directe a tué le PDG de Renault, il y avait un autre PDG. Il n’y a pas eu une voiture de moins produite dans l’année. La mafia, c’est pareil, ça continue… » Voilà qui est dit ! En clair, systèmes industriels et commerciaux et mafias, même fonctionnement, mêmes principes, mêmes garanties pour la pérennité du pouvoir, même connivence occulte imposant la dépendance.

Alors, que viennent faire au milieu de ces « guerres » entre mafias, les offensives menées contre la grande masse des anonymes au nom de la « tolérance zéro » et de la lutte contre les incivilités ? Contrôler et réprimer les populations sans pouvoir, c’est montrer spectaculairement l’omniprésence du droit et de la loi dans la rue tout en ne dérangeant pas dans leurs palais les véritables prédateurs. Comme dans toutes les guerres modernes, pris entre deux feux, ce sont les civils qui morflent. Et si en plus toute l’opération dégage de beaux profits grâce à l’intoxication paranoïaque et à l’explosion du marché de la sécurité, c’est du nanan !

Article publié dans CQFD n° 42, février 2006.


[1] C’est ainsi que le surnomment ses amis de jeunesse (cf : members.aol.com/MOccident)

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Une cheville ronde dans un trou carré - Christine Tréguier

Les chevilles rondes dans des trous carrés ont tendance à avoir des idées dangereuses sur le système social et à contaminer les autres de leur mécontentement, Aldous Huxley, Préface à la réédition du Meilleur des Mondes, 1946.

 

S'il est une obsession de ce troisième millénaire que l'on nous promet de nous faire tant aimer, largement amplifiée par le 9-11, c'est bien celle de l'identification des personnes. On part d'un algorithme simple « if/then » : « si » certains sont terrroristes ou criminels ou simplement délinquants, « alors » nous le sommes potentiellement tous. Il convient donc d'anticiper sur l'acte. Ce qui pour nos sociétés dites démocratiques signifie identifier chaque suspect, chaque perturbateur réel ou virtuel, chaque contestataire avant qu'il n'ait commis la chose. Et pour ce faire, elles mettent en place une véritable nasse technologique, un filet anti-terroriste-criminalité-délinquance, un réseau sécuritaire planétaire qui aura - ce n'est pas négligeable à l'heure actuelle - l'avantage de relancer une économie mise à mal par la dérégulation sauvage et la spéculation sans limite de ces deux dernières années. Pourquoi vous dis-je cela ? parce qu'un samedi matin d'octobre en écoutant Inter, j'ai entendu une brochette de soi-disant experts tenter de faire le bilan de santé de l'industrie de la communication et de l'information (ne riez pas c'est tout ce qu'il y a de sérieux). Parce que la veille, au treize-quatorze sur la même radio, l'animateur de l'émission Fabrice Drouelle évoquait « le problème croissant des infractions routières au permis de conduire », forme nouvelle de ce que l'on qualifie de « nouvelle criminalité » puisqu'aujourd'hui tout est peu ou prou criminel. Selon les statistiques - connues pour être, comme les experts, un outil politique et fabricateur d'opinion au service du pouvoir - de plus en plus de chauffards conduiraient sans permis.

Partant de là, un expert, M. Christophe Naudin, chercheur au département de Recherche sur les menaces criminelles contemporaines (DRMCC) interrogé par le journaliste sur l'éventualité d'un permis de conduire infalsifiable, déclara benoitement que les papiers - l'identité anthropométrique - étaient obsolètes. Que l'identité aujourd'hui où tout se mondialisait, se mondialisait aussi et ne résidait plus dans un patronyme culturellement référencé, donc dans un document matériel - falsifiable ou non - mais dans le corps. Que nous étions notre corps et vice-versa et qu'en se donnant la possibilité technique de scanner ce corps par tous les bouts, on pourrait, on saurait identifier à tout coup. Le corps est notre support identitaire, et la biométrie le remède miracle pour la planète. L'industrie des TI (technologies de l'information) peut se lécher les babines, le gisement est énorme : six milliards d'individus !

Qui était donc ce si catégorique expert ? Google - searching, searching, searching... et le voilà, lui aussi identifié : Christophe Naudin, auteur d'un mémoire pour son diplôme universitaire en 2000 (expérience professionnelle bien courte pour un expert au DRMCC) sur Les fausses identités : une criminalité aux conséquences volontairement ignorées [1], dont l'un des derniers chapitres « Prospective » contient un sous-chapitre intitulé « L'identité absolue » dont la lecture est édifiante. Quant au DRMCC [2], il s'agit d'une unité de recherche de la Sorbonne, pilotée par Xavier Raufer [3], connu dans les milieux informés comme expert es sécurité, qui se donne pour mission de : « accroître la connaissance des phénomènes criminels contemporains, nationaux ou transnationaux, qui menacent nos sociétés, dans toutes leurs dimensions, juridiques, criminologiques, sociales, culturelles, financières... » parmi lesquels phénomènes on trouve, outre le terrorisme et le crime organisé, « les guérillas dénaturées » (sic), les « micro-cultures violentes » et l'« écoterrorisme/bioterrorisme ». Je vous laisse apprécier.

Le DRMCC se propose de « conceptualiser les éléments caractéristiques de la menace » et de faire « des propositions concrètes en vue de créer ou de renforcer les moyens juridiques de lutte contre ces phénomènes criminels ». Autrement dit se place comme pépinière d'experts, diplomés et savants auprès des cabinets, collectivités locales et médias concernés par l'insécurité. Ces experts que Pierre Rimbert [4] nomme « les managers de l'insécurité » : des « chercheurs [qui s'affirment] dépositaires d'un savoir juridique et statistique - [voire des] gardiens de l'ordre scientifique ». On leur doit les nouveaux vocables « zone de non-droit », « violences urbaines » et autres « incivilités » qui émaillent tout discours sécuritaire de droite comme de gauche. On leur doit aussi des statistiques toujours plus explosives qui font monter la pression et que Rimbert qualifie de « construction comptable de l'insécurité ». Fort de ces cautions scientifiques et « apolitiques », leur discours « se donne pour incontestable [...], contre le tout répressif » voire même parfois « contestataire ». Xavier Raufer, directeur des Etudes et recherches-Séminaires du DRMCC et son accolyte Alain Bauer [5] sont parmi les plus connus de ces experts parisiens et vendent moultes conférences, prestations et expertises.

Mais revenons aux affirmations de notre expert du treize- quatorze, M. Naudin : au panier donc les CI, les permis, les passeports et autres cartes de séjour, cartons magnétiques et badges électroniques. Les garants de la sécurité, routière ou autre, disposent ou disposeront incessament sous peu d'un arsenal de systèmes introspectifs capables de dire si celui ou celle qui prétend être vous, l'est effectivement. Empreintes digitales, vocales, génétiques, forme de la main, de l'iris, du visage ou de l'oreille, tout est, paraît-il, unique à chacun(e) et reconnaissable, dès lors qu'il est déjà connu et archivé quelque part. La condition n'est pas anodine puisqu'elle induit que tous les citoyen(ne)s, ou disons tous les citoyen(ne)s suspects, soient fichés. Une fois tout le monde, pardon tous les suspects fichés, il n'est plus besoin que de systèmes de reconnaissance temps réel (plutôt onéreux) capables de scanner chaque fragment d'individu et de le comparer aux millions d'autres entreposés au préalable dans des bases de données. Le marché est global et n'attend que les spéculateurs pour devenir porteur. Analyse d'ADN, reconnaissance faciale, détection d'expression et de comportement, scanning immédiat des traces corporelles, de la forme de tel ou tel organe ou terminaison, sont autant de moyens incontournables et incontestables, disait notre expert, d'identifier ou d'authentifier.

Une minute, si vous permettez, pour tenter de saisir la différence entre ces deux termes. Authentifier c'est pouvoir dire avec certitude que la créature qui dit s'appeler A est bien la même que la créature A déjà « connue des services », autrement dit répertoriée dans la base. Identifier c'est pouvoir dire avec certitude que la créature X qui ne peut ou ne veut dire son nom est « connue des services » sous le nom de A ou B ou C. Exemple simple et juste un brin extrapolé. Je dis être journaliste depuis des années, mais je suis en réalité chomeuse depuis 5 ans, faisant des chantiers au noir. Sarkosy ayant décidé qu'un fichier des empreintes annales de tous les SDFs, RMistes et chomeurs de longue durée devaient être mis en place, je suis démasquée au premier contrôle routier. Seule solution abandonner ma voiture sur la route au premier appel de phare signalant un contrôle, mais las ! mes traces ADN sur le talus leur permettront de me retrouver sous quelques heures. Ou donner ma voiture et circuler habillée comme la femme invisible. Vous rigolez mais j'ai une amie qui a fait ça... donner sa voiture pour éviter ce genre de tracasseries.

Trève de plaisanteries, le raisonnement de cet expert, son hypothèse savante d'une identité absolue et infalsifiable sont atterants. D'autant plus qu'elle induit l'existence d'une police omniprésente et omni-connaissante, toujours prête à se glisser dans vos pensées pour dire si elles sont « correctes » ou non. Un scénario tout droit sorti des plus angoissants romans de SF. Aldous Huxley ne parlait-il pas dans sa préface à la réédition du Meilleur des Mondes en 1946 d'une « science complètement évoluée des différences humaines, permettant aux directeurs gouvernementaux d'assigner à tout individu donné sa place dans la société. (Les chevilles rondes dans des trous carrés ont tendance à avoir des idées dangereuses sur le système social et à contaminer les autres de leur mécontentement) ». Laquelle science associée à quelques autres conditions - « primo, une technique de conditionnement dans l'enfance [...] et à l'aide de drogues type scopolamine », secondo « un succédanné de l'alcool à la fois nocif et dispensateur de plaisir » pour fuir la réalité, tertio, « un système d'eugénique à toute épreuve pour standardiser le produit humain et faciliter la tâche des directeurs ». - permettrait de faire « aimer aux gens leur servitude » assurant ainsi la stabilité de l'Etat totipotent.

En serions nous déjà là ? L'identité au sens de la singularité de chacun(e) serait sur le point de disparaître. Gommée, éradiquée proprement. Chacun(e) devrait ressembler à l'autre, être sa copie, dérivée du même modèle génétique, physique ou mental. Ce qui attesterait alors de nous, de notre identité anthropométrique ne serait plus une photo ou un numéro sur une carte, mais un corpus de données, un data-corps, entreposé à jamais (si tant est que les machines et leurs mémoires soient immortelles) dans les mémoires du réseau, et identifiable par chacun de ses fragments. Un ensemble de datas prélevées sur chacun(e), éventuellement avant même la naissance, et stockées pour consultation ultérieure. Fragments de je et de nous, recompilés en temps réel à chaque contrôle. A cette cartographie charnelle intime viendraient s'ajouter au fil de la vie d'autres données complémentaires : où nous habitons, ce que nous mangons, ce que nous lisons, nos déplacements, lieux de vacances préférés, activités professionnelles et de loisirs, nos opinions politiques et religieuses, nos orientations sexuelles, et biensûr toutes entorses aux lois et règlements, toute déviation, toute différence et singularité ayant résisté à l'élagage. Cette incarnation informationnelle permettant de tirer notre portrait en toute occasion, de dessiner notre profil et de nous attribuer une note sur l'échelle de la suspiscion. Ou encore de nous vendre des produits inutiles mais « sur mesure ». Tout cela pour le plus grand bonheur d'une population de plus en plus inapte à se défendre et qui demande donc qu'« on » la protège. Ce qu'avait entrevu Huxley, une réalité imminente ? Subrepticement, sans que « les gens » s'en aperçoivent vraiment, et malgré les alertes lancées par les défenseurs des libertés ? Nous avons la science sécuritaire, nous avons le rêve et l'oubli distillés via l'hallucination consensuelle des médias et du réseau, et maintenant nous rêvons de prédétermination génétique. Méthode chère à Aldous, la « décantation des embryons » semble aujourd'hui à portée d'éprouvette. Les clones et autres tripatouillages hi-tech font régulièrement la une des médias qui agitent le pire sans trop s'engager. La modulation par conditionnement physique ou mental n'est pas si loin. Oh ! juste pour éradiquer les méchantes maladies. Et on va aimer ça. Et ça aussi ça va rapporter gros.

En 2002, la réponse à l'insécurité, c'est l'authentification et l'identification, la mise en fiches de la population, pardon des suspects, de tous les pays du monde. On parle de réduire chaque être humain à un numéro unique utilisé aussi bien pour la Sécu, les impots, le téléphone et l'internet. On parle aussi de plus en plus de dématérialiser cette preuve unique, ou plutot de la nano-turiser à l'échelle de l'atome et de l'implanter directement dans la chair. Marque indélébile, tatouée dans la matière qui rappelle les plus sordides épisodes de notre histoire. Il est question de faire de notre identité, à la fois endogène et exogène, modifiable dans une large mesure, une identité uniquement endogène et infalsifiable, intégrée au corps d'un coup d'agrafeuse technologique. Schpoumfff ! La puce est presque dans votre avant-bras ou dans le lobe de votre oreille, design et efficacité garantis. Il n'est plus besoin que de vous scanner comme une vulgaire marchandise pour savoir qui vous êtes, où vous êtes et pourquoi vous y êtes. Dans un périmètre raisonnable il s'entend, mais sorti de ce périmètre, vous entrez de toute façon dans le suivant, et le suivant et le suivant.

Contrairement aux propos de notre expert, je pense que la sécurité n'est pas dans l'identification systématique, qu'une société qui surveille tous ses citoyen(ne)s parce qu'elle ne veut pas leur faire confiance est viciée et que ce pire des mondes imminent est non seulement terrifiant mais inhumain. Les machines y seront les indéfectibles alliées d'une police omniprésente et d'un état totipotent, et les êtres réduits à l'état de fragments et de nombres. Entités parfaitement connues et transparentes, supposées ne rien cacher. Car comment parvenir à cacher quelque pensée que ce soit à ceux qui connaitront le tréfond de nos innés et de nos acquis, de nos gènes et de nos datas ? Comment être encore « une cheville ronde dans un trou carré » ? [6] L'une des réponses à la question est l'anonymat et la cryptographie. Faire en sorte de ne pas être identifié, ou tout du moins de ne pouvoir concaténer les bribes d'informations récoltées en un seul corpus de datas transparent. Il est indispensable aujourd'hui que quiconque se sent un brin « cheville ronde dans un trou carré », et quiconque fédère ou collabore avec d'autres chevilles, de crypter ses mails, le contenu de son disque dur, de vérifier le plus possible quelles sont les données dont disposent les prestataires de services auxquels il/elle a recours (fournisseur internet, banque, commerçants, assureurs, carte de fidélité, médecin, administrations et collectivité locales etc), et ce qu'ils en font.

Cela est nécessaire, mais sera-ce suffisant ? Je ne sais. Et je rêve de ce philosophe grec péripatéticien qui parcourait les villages en criant « j'ai des réponses, avez-vous des questions ? ».

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[1] Mémoire universitaire de Christiphe Naudin. http://mccccm.free.fr.

[2] Site du DRMCC http://mccccm.free.fr.

[3] ibid in Les managers de l'insécurité : « Xavier Raufer - Christian de Bongain de son vrai nom - est chargé de cours à l'Institut de criminologie de Paris [...] et responsable d'une collection aux Presses universitaires de France « Criminalité Internationale ». [...] Il a cosigné avec Alain Bauer le Que Sais-je Violences et insécurité urbaine (PUF) ».

[4] « Les managers de l'Insécurité : production et circulation d'un discours sécuritaire », par Pierre Rimbert dans La Machine à punir, l'Esprit frappeur.

[5] ibid - in Les managers de l'insécurité : « Alain Bauer enseigne à IHESI, Paris V-Sorbonne et Science Po.|...] Il intervient dans les modules sur les « violences urbaines » du CRMCC ».

[6] Expression métaphorique courante en anglais pour désigner des individus qui ne sont pas à leur place.

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09/02/2010

Alex invictus - Orange mécanique ou l'inservitude volontaire

 

A peu près tous les films de S. Kubrick élaborent la question de la violence, et ce dans les registres les plus différents : violence de l’émancipation dans Spartacus, violence du crime dans Ultima Razzia, violences guerrières, selon des modalités bien différentes dans Les Sentiers de la gloire, Barry Lyndon et Full Metal Jacket et Dr Folamour, violence de la folie dans The Shining, violence de la passion amoureuse dans Lolita, violence de l’espèce humaine, tout simplement, dans 2001 : l’Odyssée de l’espace, etc. On pourrait aussi bien décliner cette constance dans le traitement cinématographique de la violence comme question en termes de pouvoir ou d’institution : violence de l’institution militaire, violence du pouvoir psychiatrique, violence de l’institution pénitentiaire (Orange mécanique), violence de la police, l’Etat, l’institution familiale aussi…

2Ce qui singularise Orange mécanique (1971) dans cette constellation, c’est la confrontation de deux violences : celle, naturelle en quelque sorte, de la jeunesse indomptée, non encore saisie par les dispositifs d’apprivoisement, de domestication, et celle du processus même de civilisation activé ici par un certain nombre d’appareils ou de pouvoirs – la police, la prison, les travailleurs sociaux, les partis politiques… Ces deux violences sont symétriques en ce sens qu’elles sont portées aux extrêmes : la violence juvénile dont Alex et sa bande de “drougs” sont les vecteurs est nommée ultraviolence, dans le film comme dans le roman d’Anthony Burgess – A Clockwork Orange (1962) dont il s’inspire. La violence de l’autorité, de l’Etat, des pouvoirs et des institutions est aussi une violence extrême : au sens où elle se déploie, elle, sur le versant totalitaire, puisque son propre est de priver l’individu de sa liberté, de toute liberté en le soumettant à des formes de domestication et de conditionnement de ses comportement qui font de lui une mécanique, le séparent de son désir, le privent de toute autonomie.

3Le modèle qui prévaut, dans le déploiement de cette violence de l’Etat destinée à domestiquer les individus et à les arracher à leur sauvagerie native, première, est un modèle médical, celui d’une médecine policière. La violence d’Alex est considéré comme une maladie et, dans le cours du film, on voit comment les partisans du soin correctif, qui passe par un reconditionnement de l’individu (de ses réflexes et de ses affects) l’emportent sur ceux de la sanction punitive. Alex va donc échapper à l’enfermement punitif pour être “soigné” en milieu ouvert par des méthodes “scientifiques” d’inspiration pavloviennes (le réflexe conditionné) renforcées par une pharmacopée appropriée. L’enjeu de l’extrême est ici saillant, puisque Kubrick reprend ici à son compte l’impeccable démonstration effectuée par Burgess : ce qui se présente et se légitime comme « traitement humain » paré des prestiges de la sciences et équipé d’un alibi humaniste (extraire Alex hors du monde carcéral, le réintégrer dans la société, le “guérir”) s’avère, au bout du compte, confiner dangereusement avec la torture et reposer sur des techniques de conditionnement qui rappellent fâcheusement  celles des régimes totalitaires… Alex, aux mains de médecins cyniques, est un cobaye, un pur objet d’expérimentation. La notion de la “santé mentale” à laquelle font référence ces médecins est fondée sur une conception purement policière de la conformité des conduites et de l’ordre social.

4L’apologue qui semble ici suggéré par Kubrick – qui, ici, diffère sensiblement de celui qui se dégage du roman de Burgess – serait le suivant : le procès de la civilisation destiné à “guérir” les individus de leur violence native et à les rendre aptes à vivre en société est un “remède” pire que le mal. La “maladie” première des individus (leur agitation sauvage, productrice de chaos et de destructions, leur “anarchisme” spontané ou bien leur insociabilité naturelle, leur rétivité aux institutions et pouvoirs – Alex et l’école, Alex et les flics…), tout ceci est “traité”, soigné et “guéri” sur un mode tel que l’individu “civilisé”, c’est-à-dire domestiqué, soit réduit à une condition quasi-animale. C’est Alex qui, après avoir subi le traitement censé le rendre allergique à toute violence, se fait, chez Burgess, cette réflexion : « Am I just like some animal or dog (…) Am I just to be like a clock-work orange ? »

5Dans la fable racontée par Burgess, il apparaît qu’au bout du compte, ce processus de civilisation de l’individu, avec toute sa violence, lui laisse néanmoins une possibilité de retomber, in fine, sur ses pieds : il y a un avenir possible au delà de ces épreuves de déconditionnement et reconditionnement, et c’est cet avenir qu’évoque le dernier chapitre du livre que Kubrick ne connaissait pas lorsqu’il a élaboré son scénario (il ne figure pas dans l’édition américaine du livre sur laquelle il a travaillé), un avenir équivoque mais ouvert : Alex, dans ce dernier chapitre, entrevoit la possibilité de se “ranger”, de convoler, d’avoir des enfants. Tout se passe comme s’il avait, conformément au schéma kantien, introjecté les normes et les valeurs qui supportent la sociabilité et la moralité commune, au point d’en faire les siennes propres et d’agencer sa liberté sur elle ; il ne va pas nécessairement devenir un pur et simple homme de la masse, un conformiste, il va plutôt, selon cette fable, se donner à lui-même un destin social conforme à son désir propre, une fois les fièvres de l’adolescence apaisées, un destin personnel agencé sur le destin collectif…

6Mais chez Kubrick, il en va tout autrement : Alex s’en tire, in fine, en sauvant par ruse son propre désir face aux exigences exorbitantes du procès de civilisation. Sauver son désir est ici égal à sauver son goût naturel pour la violence, c’est sauver sa réserve propre de violence, tout en apprenant à la réorienter, à entrer dans la comédie humaine. Donc, au fond, il ne cède sur rien, il demeure en rupture avec le procès de la civilisation, il demeure indompté, il n’est pas devenu un esclave ou un animal, simplement, il a appris la règle du jeu – une règle selon laquelle seuls s’en tirent les cyniques, les expédients, les stratèges clairvoyants et ceux qui savent être du côté du manche. A la fin du film, il demeure un anarchiste, mais un anarchiste qui a perdu sa naïveté. Il évitera désormais les confrontations sans issue avec les institutions, et sa liberté anarchique, son goût pour la violence, il les cultivera désormais dans des jeux de connivence plus ou moins nihilistes avec les maîtres du monde. Il finira probablement vieil anar de droite, comme tant d’autres.

7La différence entre la fable montée par Burgess et celle que propose Kubrick est donc que la première s’énonce aux conditions d’une dialectique, assez classique, celle du roman de formation : les années ou mois d’apprentissage que décrit le roman ont été terribles – mais pas vains : il y a une issue, on est dans un domaine d’expérience, pas de pure épreuve. Alex, au terme de ce processus, est mûr pour tomber amoureux, pour fonder une famille, pour vivre avec ses semblables… Alors qu’au contraire, la version kubrickienne, elle, est plutôt de facture nietzschéenne : c’est une impitoyable déconstruction du processus de la civilisation, dont la seule “leçon” qui pourrait s’en tirer serait que la seule issue pour un sujet rétif à son devenir équivalent à un animal domestique, est de préserver à tout prix et par tous les moyens sa force vitale, c’est-à-dire sa réserve sauvage d’irrégulier, d’indompté, de dissident – au moins intérieur. Ne pas oublier la date du film : 1971 – on est dans les années incandescentes, l’attaque contre la psychiatrie policière, contre le système pénitentiaire, la vision désenchantée des élites politiques et intellectuelles portent la marque de l’irrespect généralisé qui s’étendait sur ces années-là. Il n’est pas sûr que l’on puisse qualifier cette “leçon” – qui consiste à nous dire qu’au fond l’Etat qui protège et qui civilise, les savants qui élaborent les savoirs nouveaux, les humanistes qui humanisent (etc.) sont pires que la première petite brute (blonde, en l’occurrence) venue – de cynique. Ou alors au sens du cynisme antique, un cynisme diogénique qui s’assigne la tâche première de nous ouvrir les yeux sur le jeu des puissants, de déchirer le drapé de la vie civilisée pour nous en montrer les poulies et les ficelles. Et surtout, qui, face au mensonge constitutif de la civilisation, de la culture, adopte le parti d’en rire plutôt que de succomber aux facilités d’une interminable déploration.

8C’est ici que nous rejoignons directement notre sujet.

9Kubrick est, en revanche, totalement fidèle à Burgess quant au ton de la narration, lequel est lui-même tout entier calqué sur ce qui constitue la grande invention du roman anglais du XVIIIème siècle, le ton d’une narration d’une ironie plus ou moins bienveillante ou mordante, mais en tout cas destinée à établir une distance critique, une distance propice à la réflexion, entre le “héros” ou, plus généralement, les personnages et le lecteur. Fielding, Thackeray – et dont le modèle, pour moi, est le roman de Thackeray – Les Aventures de Barry Lyndon, où l’on retrouve Kubrick, ce n’est pas un hasard, tous les films de Kubrick entretenant entre eux des correspondances plus ou moins distinctes ou secrètes, mais qui assurent la solidité de l’œuvre…  Ici, l’originalité du procédé mis en place par Burgess et repris par Kubrick est celle qui consiste à faire d’Alex le propre narrateur de ses propres faits et gestes, heurs et malheurs, mais dans une langue et sur un ton qui établissent une disjonction permanente avec ces faits et gestes, créent un effet de distanciation, et, au bout du compte, suscitent le rire ou bien quelque chose comme un sentiment de jubilation.

10La narration repose en effet sur une série de procédés visant à casser l’identification du spectateur aux images violentes, aux scènes violentes, à en désamorcer la séduction : ton sentimental du roman à la Richardson (le mélo – que l’on retrouve dans la scène du retour de l’enfant prodigue) totalement out of time, langue du XVIIIème, adresse au spectateur (au lecteur), et aussi, bien sûr, la grande trouvaille de Burgess, recours à cet espéranto d’anticipation mêlant des mots de russe à de l’argot anglais, ceci destiné à créer un effet de trouble chronotopique en suscitant une impression de présent décalé, légèrement déplacé vers un avenir unheimlich, mais sans tomber dans le registre du roman d’anticipation. Enfin, dernier élément de narration destiné à contrarier la fascination exercée par l’ultraviolence et à déplacer celle-ci du côté d’une sorte d’excès bouffon ou de carnaval – la musique, la “grande musique” maltraitée, mutilée, dénaturée, torturée à l’électricité du synthétiseur. Ici, Kubrick dénature la musique classique pour les fins de sa narration sarcastique en pensant sans doute à ce que les nazis lui ont fait subir, en matière de détournement – qu’est-ce qu’on ne fait pas faire à la “grande” musique ! Une profanation ironique.

11Et donc, ce serait un contresens massif sur le film que d’y voir un usage opportuniste de l’ultraviolence – et de son antagonique, la violence totalitaire, celle de l’Etat et de ses institutions. Ce serait ignorer l’usage systématique de l’excès, de la surcharge, de la parodie, de la surenchère – la part déterminante du sarcasme. Le côté opérette gore, particulièrement saillant dans certaines scènes – la bagarre des drougs contre la bande de Billy Boy, notamment –. Toutes les scènes d’ultraviolence sont en quelque sorte des chorégraphies, avec un rythme trop parfait, des images trop fortes, qui sont celles de la caricature même. Tout est surjoué – ce n’est pas pour rien que Kubrick a choisi pour le rôle-titre Malcolm Mc Dowell, qui est une sorte de clown, tout comme Nicholson dans  The Shining. On ne peut pas faire à Kubrick le reproche de tomber dans le panneau de l’« esthétisation de la violence », puisqu’au contraire, il est en quête, avec ce film, d’une solution esthétique au défi que constitue le traitement au cinéma (donc en images/sons et par les moyens du montage) la présentation de formes de violence extrêmes, de conduites ultraviolentes, d’actions extrêmement violentes, y compris des actions comme l’homicide (involontaire) ou le viol sur un mode qui ne les magnifie pas, mais les expose comme problème. Alex n’est à aucun moment présenté dans le film comme un “héros”, et ses drougs sont de sinistres imbéciles, comme le montre leur destin ultérieur. Leur violence n’est pas héroïsée, mais plutôt exposée comme un mirage, un faux enchantement, un misérable mirage, une drogue – une extase éphémère, suivie d’une chute sans fin. Un domaine d’intensités superficielles et fallacieuses. Ici, d’ailleurs, le premier à se tromper est Burgess qui trouve que le « passage à l’image » des scènes de violence décrites dans son film en dénature le sens et suscite une fascination suspecte pour cette violence. Mais on comprend bien pourquoi Burgess se trompe – il est un homme du livre, et il ne s’oriente pas très bien dans le monde des images.

12Kubrick récuse également toute approche sociologique de l’ultraviolence, que ce soit celle d’une sociologie policière qui ferait d’Alex un primo-délinquant puis un récidiviste, ou bien celle d’une sociologie humaniste qui verrait en lui une victime de la société, du chômage, de la démission de l’autorité parentale et d’un urbanisme déshumanisé. Le film ne travaille aucunement dans ce type de catégorie sociologique, Alex est, comme personnage de l’ultraviolence, beaucoup plus proche des gouapes des romans de Genet (Querelle de Brest, Pompes funèbres…), des films de Pasolini (Accatone) que des « casseurs des cités » dont nous parle à longueur de pages la sociologie de bazar des journaux. Il est un curieux mélange d’insouciance sauvage, polissonne, prédatrice et de satanisme baudelairien. Dans son ultraviolence, entre en composition non seulement sa rétivité à la domestication, à la normation sociale, mais aussi un solide attrait pour le mal. C’est son côté non seulement indompté, mais pervers aussi. C’est sans doute ce qui a plu à Kubrick, dans le personnage imaginé par Burgess : qu’il vient nous rappeler qu’il n’est pas de vraie grande passion pour la vie, de vraie liberté sauvage sans un doigt d’attrait pour le mal, de démesure, de méchanceté et de perversité (Nietzsche). C’est le côté “diable” d’Alex.

13Mais le trait de génie de Burgess auquel, ici, Kubrick emboîte le pas, est d’avoir construit son récit non pas en donnant la parole en premier lieu aux représentants de la norme appelés à juger les écarts de conduite et les exactions commises par ce diable, mais au diable lui-même dont la disposition subjective est, de façon désarmante, celle d’un innocent, d’une sorte d’enfant joueur qui s’amuse à organiser des rixes, des intrusions violentes chez les bobos, des parties à trois avec des gamines… Là encore, la narration désoriente le spectateur et l’empêche de se laisser gagner par l’esprit de sérieux d’une perception indignée de tous ces accès de violence “gratuite” : car toute cette débauche de violence “montrée” est constamment débranchée par les interventions du narrateur, avec son ton tantôt enjoué, tantôt sentimental, tantôt larmoyant – propre en tout cas à introduire la dimension d’une sorte de second degré permanent.

14L’enjeu du film de Kubrick n’est pas de séduire en exhibant la « belle violence », celle du sang bien rouge qui se met à couler, comme dit Alex (mais nous ne sommes à aucun moment appelés à nous identifier à Alex), mais de construire un apologue, qui tourne autour d’une philosophie noire et dé-moralisée de la civilisation : civiliser ne consiste pas à transformer l’enfant qui est une sorte de petit animal sauvage en être moral et sociable, mais à refouler une violence avec une autre, laquelle est plutôt pire que la première. Il est bien clair que si nous ne sommes pas convoqués à nous identifier à Alex, le dispositif narratif du film étant ainsi fait que nous éprouvons à son égard toute une gamme de sentiments variés, allant de l’horreur à la compassion, le coupable se transformant en victime dans le cours du film, selon un processus destiné à brouiller tous les repères identificatoires, néanmoins, s’il est un parti de l’auteur qui se manifeste dans le film, sous une forme plus ou moins cryptée, ce serait plutôt en faveur d’Alex que de l’autorité, à travers ses différents représentants. Bien sûr, politiquement, l’alliance qui s’annonce à la fin entre le représentant de l’autorité politique (« The Minister of the Interior or Inferior », dans la version déjà très sarcastique de Burgess) dessine bel et bien les contours d’une espèce de fascisme. C’est une fin d’un “immoralisme” absolu, mais seulement pour autant qu’elle vise à nous montrer une vérité cachée de la politique contemporaine et, au delà, du processus d’apprivoisement des passions sauvages dans nos sociétés. Mais, avec tout cela, Alex demeure celui qui conserve en lui quelque chose comme une part de l’indompté, de l’ingouvernable. Et il semblerait bien que si quelque chose se garde, tous comptes faits, in extremis, d’une qualité proprement humaine, de la liberté, de la capacité d’être singulier, quelque chose qui résiste à la normation homogénéisante, c’est bien, malgré tout, Alex qui l’incarne, avec ses gros fantasmes de film X, avec la sauvagerie vraiment primaire, dans tous les sens (sans élaboration) de son désir… Et c’est la raison pour laquelle le film peut s’achever sur un formidable éclat de rire plutôt que sur une mise en garde solennelle contre les dangers du nouveau totalitarisme, des nouveaux fascismes, etc. C’est pour cela que le film de Kubrick se présente ici comme l’antagonique même du 1984 d’Orwell, un livre non seulement médiocre, au plan littéraire, mais vraiment pénible voire affligeant par l’esprit de sérieux et le sérieux d’église qui le mine.

15Le Orange mécanique de Kubrick est, à ce titre, tout sauf une de ces anti-utopies destinées à avertir les vivants sur le ton de solennité requis, des dangers mortels qui menacent leur intégrité s’ils laissent proliférer les dangers que recèlent les pouvoirs modernes ; c’est au contraire une démolition joyeuse et même jubilante du récit d’édification (dans les deux sens du terme) de la modernité. Le fait que, fondamentalement et en dépit de tout, le conducteur du récit soit le rire, même dans les scènes les plus éprouvantes (le viol et l’homicide involontaire, le reconditionnement d’Alex, au cinéma…) est, fondamentalement une position philosophique. C’est un film vitaliste qui aimerait nous convaincre que le cercle de la domestication ne se referme jamais tout à fait, parce que la vie, comme flux, comme impulsion, comme énergie, finit toujours par trouver des brèches et des lignes de fuite. Alex c’est la vie, et la vie, comme principe vital, c’est fondamentalement immoral, en deçà ou par-delà  la morale et, si nous le savons, alors nous ne perdons pas tout à fait le goût de rire, nous ne sommes pas encore passés du côté des araignées et des cancrelats (Zarathoustra). L’idée vitaliste, ici, qui rejoint Nietzsche, encore une fois, c’est que la vie ne peut pas s’affirmer contre tout ce qui conspire à l’éteindre sur un mode civilisé, tempéré. Elle a nécessairement un pacte avec la violence, et la violence extrême, car elle seule permet de rompre l’encerclement de la domestication, de l’animalisation du bétail humain. Donc, l’ultraviolence dont Alex et sa bande sont  le vecteur ne peut pas être montrée, mise en scène sur un mode tout entier péjoratif, car ce mode péjoratif coïncide avec le regard que les ennemis de la vie, les promoteurs des disciplines, les vicaires de la police des conduites, portent sur elle. L’ultraviolence doit être aussi montrée dans son caractère éruptif et strident, comme ce qui rompt l’encerclement de la vie par les veilleurs de nuit de la domestication – même si elle s’avère à l’usage être davantage un piège qu’une solution.

16Le rire n’est pas seulement “possible”, dans cette optique, il est la seule perspective possible, celle de la résistance de la vie à la violence de cette forme (moderne, occidentale…) du processus de la civilisation. Le rire signale que l’espérance n’est pas éteinte : l’affaire n’est pas entendue, le zoo humain (Sloterdijk) n’est pas encore entièrement clôturé – c’est le sens de la fin “ouverte” du film, où se célèbre le retour triomphant des forces primaires de la vie : la grande santé d’Alex contre la santé médicale/policière promue par les fossoyeurs de la vie. La dimension sarcastique du film s’agence autour de la “double guérison” d’Alex : une première fois, guérison sinistre en forme de déchéance aux conditions des disciplines et des traitements de reconditionnement, une seconde aux conditions de sa résurrection (Zarathoustra, encore). Le film tourne le dos aux processus actuels sans cesse accentués, puisqu’il est un manifeste contre la médicalisation de la vie, contre son immunisation toujours croissante. Une image terrifiante et comique de cette tendance : Alex nourri à la cuillère, comme un bébé, le Nanny State et le re-devenir mineurs des sujets dans nos sociétés.  Cette violence-là, qui se montre sur un mode inversé comme protection et prise en charge, ne peut être traitée que sur un mode de dérision.  Et pourtant, elle est terrifiante : Alex, réduit à l’état de légume, à l’issue de son traitement et des malheurs afférents. De même, des personnages comme le gardien-chef de la prison, incarnation d’une autorité certes démodée, mais toujours agissante : il fait rire, précisément parce qu’il est le représentant pathétique d’une autorité en perte de vitesse (le disciplinaire/punitif), et qu’au fond il est moins un salaud que bien d’autres dans le film (il est ici au même plan que le prêtre – les pouvoirs anciens) – les autres, qui portent moins à rire, ce sont les représentants des pouvoirs qui montent, Ludovico, le savant qui expérimente sur le vivant (cf. Milgram et son fameux test) et le ministre de l’Intérieur, manipulateur en chef et apôtre de la société de contrôle. Ces derniers font moins rire, parce qu’ils se sont emparés des motifs avantageux de la “réforme” et de l’humanisation des peines pour tenter de promouvoir leur politique sécuritaire et démagogique - ça ne vous rappelle rien ?

17Aux dispositifs de pouvoir traditionnels - police, justice, PJJ protection judiciaire de la jeunesse - dispositifs alliant surveillance et répression viennent se substituer de nouvelles alliances : représentants de la démocratie du public le regard rivé sur les sondages et l’horizon des élections à venir, “savants” (pouvoir médical) et, éventuellement élites intellectuelles. Une “modernité” du pouvoir qui, à l’usage, s’avère pire que les “archaïsmes” des formes antérieures.

18Ici, on retrouve le procédé qui avait cours dans le roman de Vonnegut : là où se présente un certains seuil de saturation dans ce qui suscite l’effroi, l’horreur, le dégoût, le mépris, l’indignation, le découragement et qui, toujours, s’associe à des formes de violence extrême, apparaît ce débouché risqué, mais toujours possible du rire libérateur, que l’on pourrait appeler le rire trotz alledem (Heine, Biermann), le rire malgré tout, le rire-plutôt-qu’-en-pleurer (Tucholsky).  Un rire qui peut se moduler selon toutes sortes de modalités : sarcastique, ironique, humoristique, mordant, énorme (Jarry), absurde, déchaîné… C’est par exemple sur ce mode que se construit la scène où s’effectue la démonstration de la guérison d’Alex, devenu tout à fait allergique à quelque violence que ce soit – le sexe, la baston. « Lerne lachen ohne zu weinen » (Tucholsky).

19Le rire a ici une fonction critique. Il exprime cette sorte d’horreur sacrée que nous inspirent cette engeance. Alors qu’Alex, c’est différent, parce qu’il est pour nous au-delà de toute critique, au sens où il est quelque chose comme “notre inconscient”, l’inconscient de chacun d’entre nous…

Annexes

Pour citer ce document

Alain Brossat, «Alex invictus - Orange mécanique ou l'inservitude volontaire», Revue Appareil [En ligne], Varia, Articles, mis à jour le : 14/01/2009, URL : http://revues.mshparisnord.org/appareil/index.php?id=698.

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06/02/2010

Où est le Ziegelbrenner ?

http://ml.federation-anarchiste.org/article1331.html

Publié dans Fanal en 1927, ce texte est un appel d’Erich Mühsam à son compagnon Ret Marut, alias l’écrivain Traven, alors bourlinguant à travers le monde avant de se fixer au Mexique. Il est a noter que le passé anarchiste de Traven est systématiquement occulté dans les milieux littéraires, du moins en France.

« Un lecteur de Fanal sait-il où se trouve le Ziegelbrenner [1] ? Ret Marut, camarade, ami, compagnon de lutte, homme, signale-toi, bouge-toi, donne signe de vie ; ton cœur n’est pas devenu celui d’un « bonze », ton cerveau ne s’est pas sclérosé, ton bras n’est pas devenu paralysé, ton doigt engourdi. Les Bavarois ne t’ont pas eu en 1919 ; ils te tenaient déjà au collet quand tu leur as encore échappé dans la rue. Autrement, tu te trouverais sans doute aujourd’hui là où se trouvent Landauer et tous les autres, de si vivants esprits, là où je serais aussi s’ils ne m’avaient déjà eu quatorze jours auparavant et ne m’avaient traîné hors de ce centre où l’on assassine.

« À présent ils ne peuvent plus t’embarquer. L’amnistie de l’an passé doit t’être applicable. Un jour viendra où l’on établira devant l’histoire la formation et le déroulement de la "Commune" bavaroise. Ce qu’il y a eu jusqu’à maintenant relevait d’un jugement partisan et confus, inspiré par la sottise et la haine, de manière injuste et pharisienne. Moi aussi je suis trop partie prenante, trop étroitement et personnellement impliqué dans les événements, trop profondément mêlé aux controverses sur les erreurs et les mérites de cette Révolution pour savoir être l’historien avec assez d’objectivité.

« Tu étais le seul actif dans les événements et capable, en même temps, de voir avec le recul ce qui allait mal, ce qu’on voulait de bien, ce qu’on entreprenait de juste et ce que l’on aurait dû entreprendre de plus juste. La succession de Landauer, ses lettres, ses discours, son action sur la fin, il faudra les soumettre dans peu de temps à la critique publique. Tu étais à ses côtés ; le secondant, le stimulant lorsqu’il était commissaire du peuple à l’Information et à la Propagande. Nous avons besoin de toi. Qui connaît le "briquetier" ? Qui, parmi les lecteur de Fanal, sait où l’on peut trouver, toucher Ret Marut ? Que celui qui peut le trouver, remette ce numéro. Beaucoup demandent de ses nouvelles, beaucoup l’attendent. Nous lançons un appel. »

Erich Mühsam, Fanal, avril 1927

Le texte d’Erich Mühsam (ci-dessus) a été trouvé sur un site Internet qui mérite d’être signalé. C’est celui de Partage noir (http://partage-noir.levillage.org).

Il vous propose des dossiers sur la Commune de Paris et la république des Conseils de Bavière (la brochure du même nom est entièrement en ligne), également des biographies de Ricardo Flores Magón, George Grosz, André Gill, Jaroslav Hasek, Erich Mühsam, Gustav Landauer, Frans Masereel, Ernst Toller et bien entendu B. Traven (Ret Marut). Mais également divers documents ayant trait à des publications, des revues comme Fanal, et des correspondances surprenantes. Ainsi, vous trouverez de nombreux papiers de Mühsam - pour les amateurs de littérature prolétarienne, un article sur Panaït Istrati !

Pour couronner le tout, ce site est d’une sobriété telle que sa visite se fait « fingers in the nose » ! Pour les connaisseurs, il est mis en page grâce au logiciel libre SPIP. Bref un régal !

[1] 1 Du nom de la revue anarchiste qu’avait lancée Traven sous le pseudonyme de Ret Marut : Der Ziegelbrenner (« Le briquetier »). Traduction J.-H. Source : http://partage-noir.levillage.org.

 

Creuse-Citron - No 17, été 2008.
No 17, été 2008
Beau comme une prison qui brûle.

 

09:13 | Lien permanent | Commentaires (0) |

03/02/2010

Alain Brossat : TOUS COUPAT TOUS COUPABLES

Le moralisme antiviolence

La campagne qui s’est développée en faveur des inculpés de Tarnac est portée par un si vif et si constant désir d’innocence, de si persistantes références à la légalité, à l’inoffensive innocence des inculpés qu’il apparaît très distinctement que, pour l’essentiel, le référent démocratique indistinct continue à obscurcir la perception du présent politique de ceux qui s’y trouvent mobilisés.

Deux textes  : l’un – «  Tous Coupat, tous coupables  »  ; l’autre, «  Le Moralisme anti-violence  », remanié d’après le texte publié dans le n° 29 de la revue Lignes (mai 2009), consacré au thème de la «  Violence en politique  », ici réunis dans un court volume, vif, engagé, à la vérité tout à fait intempestif  : ne visant rien moins qu’à affirmer que la politique ne saurait, sans hypocrisie, prétendre faire l’économie de la violence  ; sans hypocrisie ni danger  : tout ce qu’elle refoulera ainsi, ou qu’elle croira avoir ainsi conjuré lui sera rendu, retourné, qui sait de quelle façon et au bénéfice de qui  ? La vérité veut d’ailleurs qu’on dise ceci  : que n’est ainsi conjurée, stigmatisée qu’une seule sorte de violence, celle à laquelle sont tentés de recourir ceux à qui manque tout autre forme de recours (disons la violence de défense ou d’opposition)  ; pas la violence policière de l’État ni la violence sociale de la domination économique. Elles ne s’en trouvent que d’avantage – définitivement  ? – légitimées. Vif, engagé, intempestif, ce livre est drôle aussi, au moins autant que la situation le permet.

À propos de « l’affaire Tarnac »  : «  Ce qui est ici en question n’est évidemment pas la nécessité impérieuse que s’organise une solidarité sans faille avec les inculpés de Tarnac, et que celle-ci soit aussi puissante et déterminée que possible. La question est plutôt que cette solidarité s’est déployée sur une ligne de pente dont le propre est qu’elle ensevelit sous l’épaisse couche de cendres d’une police sentimentale et « démocratique » tout ce qui pouvait constituer le venin, le ferment de radicalité de L’Insurrection qui vient, avec son appel à se mettre « en route ». Le rassemblement informe et sans bords qui s’est constitué en faveur des inculpés (et dont, répétons-le, la volte-face des journaux a donné le signal et en quelque sorte défini les conditions) n’est pas sans rappeler le consensus anomique, propre à la « démocratie du public » brocardé par des auteurs comme Rancière et Badiou  ; il s’étend maintenant jusqu’aux dirigeants du parti socialiste, voire du Modem et, inclut bien sûr, le télégénique Besancenot  ; mais c’est un rassemblement qui se tient aux antipodes de ce que s’efforçait de présenter L’Insurrection qui vient et la décision d’y faire jouer en acte le motif de la communauté. »

À propos de la violence dans les sociétés démocratiques  : « Nous n’en finissons pas de subir des injonctions d’avoir à nous prononcer contre toute forme de politique violente, et, plus généralement, contre la violence sous toutes ses formes. L’aversion du public contemporain à la violence vive est constamment soutenue par la promotion de normes immunitaires dont l’effet est de jeter le discrédit aussi bien sur toutes sortes de conduites coutumières dans nos sociétés (la bagarre du samedi soir, la fessée administrée à l’enfant turbulent, la main baladeuse dans le métro) que sur l’engagement physique dans les pratiques politiques (la manifestation virant à l’émeute, le pugilat au Parlement, la grève insurrectionnelle…). En même temps, ce mouvement général de pacification des mœurs nourrit le sentiment de l’insécurité, au point que, si nos sociétés n’ont jamais été aussi «  sûres  », elles n’en apparaissent pas moins aux yeux d’une partie au moins de la population comme de plus en plus dangereuses. Au reste, la pacification, la délégitimation de la violence ont une lourde contrepartie  : la concentration toujours plus dense des moyens de violence dans la sphère de l’État et de ce qui s’y agence  : plus nos sociétés son “sûres” et plus elles sont policières et c’est au détriment des libertés publiques que prospère la criminalisation de toute espèce de violence – la récente affaire de Tarnac en est une illustration entre mille. Au demeurant  : “toute espèce de violence” est une expression bien expéditive. Ce dont il est en réalité question est une opération discursive de grand style autour de l’enjeu “violence”. Le mouvement de pacification de la vie sociale et du domaine politique a pour enjeu un formatage rigoureux des perceptions collectives de “la violence” et une réforme radicale du code destiné à séparer le violent du non-violent. En bref, il s’agit d’inculquer à la population la vision sécuritaire/policière de ces enjeux. À ces conditions, sera donc désignée comme violente l’émeute qui a embrasé une cité de banlieue suite à une “bavure” policière – pas cette action policière elle-même  ; sera stigmatisée comme violente une occupation d’usine accompagnée de quelques saccages – pas le licenciement collectif qui l’a précédée  ; sera désignée comme violente une attaque de banque – pas les escroqueries en grand commises par des prédateurs de haut vol comme Kerviel ou Madoff  ; sera décrié comme violent un attentat suicide commis par un kamikaze islamique, pas les “opérations” aériennes de l’armée israélienne sur la bande de Gaza… Dans ces conditions, “la violence” tend à devenir d’une manière exclusive le fait de l’autre – du pauvre, de l’immigré, de la plèbe mondiale, de l’islamiste, de l’État-voyou… Elle tend toujours davantage à faire l’objet de rites de détestation et d’exorcismes, à devenir une question morale plutôt que politique ou sociale. Son évocation péjorative devient un moyen de gouvernement des populations à la peur et à la sécurité, davantage qu’à la paix. Le monde des “pacificateurs” qui nous gouvernent est, comme chacun peut s’en assurer, tout sauf un monde en paix. Surtout, la nouvelle police des discours qui “règle” la question de la violence constitue un formidable empêchement à penser et agencer une politique vive, déliée des dispositifs généraux de la démocratie-marché (Gilles Châtelet). Ce n’est pas seulement que les espaces publics se trouvent de plus en plus occupés par toutes sortes de dispositifs policiers, c’est aussi que l’appareil général de criminalisation de “la violence” tend à désarmer dès l’origine, à la racine, toute entreprise politique qui ne s’effectuerait pas aux conditions mêmes de la domination ou, si l’on veut, de la société de contrôle. Il s’avère à l’usage que le mouvement de “déviolentisation” de la politique qui s’est accéléré sans relâche depuis le début des années 1980, aboutit, en réalité, à annihiler toute énergie politique se déployant hors des espaces du programmable et du gouvernable. Notre impuissance politique actuelle face à l’Etat-Sarkozy qui, pourtant, fait eau de toutes parts et n’est, substantiellement, qu’une bouffonnerie, tient, pour une bonne part, à cette extermination de tout possible politique radical par l’avènement de ce dispositif général anti-violence.  »

Alain Brossat est professeur de philosophie à l’université de Paris-8 Saint-Denis. Il a récemment publié : Le Grand dégoût culturel (Anabet, 2008) ; Bouffon Imperator (Lignes, 2008). Il contribue très régulièrement à la revue Lignes.

Entretien d’Alain Brossat avec Jacques Munier, sur France Culture, À plus d’un titre).

http://www.editions-lignes.com/TOUS-COUPAT-TOUS-COUPABLES.html

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10:36 | Lien permanent | Commentaires (0) |

31/01/2010

A toutes celles et ceux

A toutes celles et ceux qui ne croient pas en Dieu ni aux superstitons ni aux institutions

Qui ne veulent pas finir prolo, qui ne veulent pas d'part du gâteau

Qui préfère cramer les drapeaux

Qui crachent dans la soupe

Qui n'en ont rien à foutre

14:09 | Lien permanent | Commentaires (0) |

 
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