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11/10/2009

Poitiers - répression - Communiqué - solidatité

Communiqué Organisation communiste libertaire Poitou

Il n’y a pas eu plus d’émeute à Poitiers le 10 octobre
que de socialisme en France en mai 1981

Quelques poubelles qui brûlent, quelques vitrines brisées (celles de banques essentiellement, ainsi que de Bouygues Télécom – le maître d’œuvre de la nouvelle prison à Vivonne –, et d’un journal local), quelques fumigènes, le tout mettant aux prises quelques dizaines de personnes avec la police pendant une petite heure, cela ne fait pas encore une émeute !
Une émeute, c’est, rappelons-le, un soulèvement populaire mis en œuvre par une partie importante et significative de la population dans un espace politique donné.
En revanche, l’intrusion policière couverte par le procureur de la République, à huit heures du soir, dans un lieu privé, bien après et loin du lieu de la manifestation, pour procéder au contrôle d’identité des 100 personnes présentes pour un débat, un repas et un concert (toutes choses qui ne purent avoir lieu de ce fait), cela ressemble fort à un état de siège interdisant toute réunion la nuit venue ! Tous et toutes au sol, mains sur la tête en plein air pendant cinq heures, cela n’est pas encore si banal que l’on ne puisse en faire grand état.

La journée anticarcérale du 10 devait être l’occasion – en profitant du transfert, prévu le lendemain, des prisonniers de la vieille prison de Poitiers vers la neuve de Vivonne, à quelques kilomètres – de poser la question cruciale de la prison dans une société où le sécuritaire et l’enfermement sont les deux pivots du maintien de l’ordre capitaliste.
Un premier débat s’est tenu en début d’après-midi, parfaitement introduit par une militante de l’Association pour le respect des proches des personnes incarcérées (ARPI). Il fut l’occasion d’aborder de multiples questions dans une ambiance d’écoute et de réflexion assez rare sur ces sujets particulièrement sensibles. Quel sens donner à l’abolitionnisme ? Quelle population croupit dans les prisons ? Dans une société « libertaire », quel sens aura la déviance ; faudra-t-il ou non « punir », pourquoi, comment ? Bref, autant de questions guère débattues en public. Une réussite.

Ensuite, départ pour la manif « festive ». Mais s’il y a eu problème alors, ce n’est pas tant dans les événements décrits succinctement plus haut – qui, répétons-le, ne furent en rien une émeute, et dont la responsabilité revient essentiellement aux forces de l’ordre – que dans l’ambiance qui y régnait. Des groupes de militants, ceux que nous appelons « hors-sol », ont, de fait, pris le contrôle de la manifestation, qui regroupait environ 300 personnes, imprimant leurs décisions, leur rythme, leur manière d’agir et leurs fantasmes à l’ensemble des manifestants (sans se préoccuper des retombées sur l’environnement local). A disparu alors tout souci d’expliquer le pourquoi de cette manifestation – pas de tract clair, pas de slogans lancés, des banderoles vides de toute inscription (!). Or, quand de tels messages sont absents, il ne reste plus que celui des vitrines brisées comme but en soi et unique non-message ! Comme si l’objectif de la journée, qui était de sensibiliser un peu une frange de la population à l’absurdité de la prison, devenait secondaire par rapport à, par exemple, l’inscription du slogan le plus imbécile de l’année : « La plus belle jeunesse est celle qui est en prison », ou encore à s’affronter avec la police. Bref, une ambiance pas trop démocratique (il n’est pas de démocratie que bourgeoise !) et un avant-gardisme rappelant de sinistres heures du gauchisme militaro que l’on croyait renvoyé aux poubelles de l’Histoire. Une manifestation où la peur et l’angoisse devant des visages figés par des masques et des uniformes sombres nous plaçaient aux antipodes des yeux dans les yeux et de la communication colorée et festive prévue.

Ce n’est pas la première fois que cela se produit, et il est urgent que les pendules soient remises à l’heure, afin que le sens des mobilisations en cours ne passe pas au second plan en nous faisant entrer dans un cycle permanent de violence-répression où notre énergie s’usera au nom de la solidarité (« malgré tout », puisque ce sera un choix forcé). Autrement, les sempiternelles obligations antirépressives risquent de devenir pour nous le pendant des journées d’action rituelles de la CGT.

OCL-Poitou

19:53 | Lien permanent | Commentaires (8) |

Anticarcéral - Poitiers - Solidarité

Suite à la manif, une quinzaine de personnes ont été interpellés, actuellements les flics en très grand nombre patrouille autour du 23, ainsi que dans les rues du centre. Ils bloquent et controlent la porte de Paris (ils arretent également les voitures), et sont présent à l'intérieur du 23 où ils ont mis les personnes à terre, et prennent des photographies de ceux-ci.

Le festival Expressif qui occupent les rues de Poitiers a été annulé.

Solidarité avec les inculpé-e-s ?

 

à suivre sur les commentaires de l'article en lien...

 

13:44 | Lien permanent | Commentaires (2) |

Ce n'est pas aux peuples de craindre les gouvernements, mais aux gouvernements de craindre les peuples

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12:52 | Lien permanent | Commentaires (0) |

Subversion - anti-subversion - contre-subversion - risque gris - basse intensité...




 

 

L'ennemi intérieur

« On surprendrait bien des Français, même traditionnellement classés à gauche, en leur disant que le nouvel ordre sécuritaire, dont le président Sarkozy s'est montré le représentant le plus achevé, a pris ses racines... lors de la guerre d'Algérie. C'est pourtant cette démonstration que fait, avec force preuves et citations, Mathieu Rigouste. »
L'HUMANITÉ

« Pour rédiger ce travail sur le retour des principes clés de la contre-subversion dans l'ordre sécuritaire, l'auteur a dépouillé les archives de l'Institut des hautes études de Défense nationale (IHEDN) durant trois ans. Au long des quelque 350 pages, il expose la genèse de l'ordre sécuritaire (1968-1981): discours de la peur, restrictions des libertés publiques au nom de "la sécurité, première des libertés" (Peyrefitte, 11 juin 1981), apparition des "experts". Puis il s'attelle à la période contemporaine, celle de "l'ennemi intérieur global (1995-2008)", celle de "l'exception permanente" (Vigipirate). Son étude revêt alors un caractère effrayant et l'on assiste, effarés, à la litanie de nos défaites et reculs successifs: nouvelles méthodes de contrôle des quartiers populaires empruntées aux techniques militaire de contrôle des foules (drones, hélicoptères, snipers, appels à la délation, bouclage); constitution de 2001 à 2007 d'une énorme machine de contrôle (fichier Stic, peines planchers, Edvige, etc.) à travers lois et décrets. Le règne froid et minutieux du tout-sécuritaire. Un travail lumineux et terrifiant à la fois. »
BARRICATA

« Insécurité, immigration, terrorisme, ce triptyque fondu dans un amalgame spécieux se révèle de plus en plus présent dans la vie publique. Les responsables politiques l'utilisent souvent pour renforcer la sécurité au-delà de la menace. En fait, ce mécanisme qui joue sur les peurs du citoyen est un héritage de l'époque coloniale sans cesse renouvelé depuis un demi-siècle à partir des turbulences du monde. C'est la démonstration à laquelle se livre Mathieu Rigouste, chercheur en sciences sociales, en s'appuyant sur des documents officiels le plus souvent confidentiels. Il explique comment, pour inculquer le besoin d'ordre dans l'esprit des Français, l'État façonne la représentation d'un "ennemi intérieur", à savoir les populations immigrées issues de la colonisation, mais aussi les délinquants des quartiers sensibles, désignés comme des boucs émissaires. Cette stigmatisation commode et le plus souvent abusive incite la société à accepter d'elle-même un contrôle de plus en plus rigoureux de son fonctionnement pour faire face à une "menace globale". C'est là tout le mécanisme pernicieux que met à nu l'auteur avec force. Il observe qu'on aboutit ainsi à une "conception du contrôle comme une médecine du corps national" et à une "tendance à ne plus distinguer les domaines classiques du conflit: temps de paix/temps de guerre, intérieur/extérieur, civil/combattant, policier/militaire." Au plus grand profit des tenants du marché de la sécurité. Constat aussi lucide qu'inquiétant ! »
LA DÉPÊCHE DU MIDI

« "Ces trois principes - protéger la population, l'amener à s'immuniser contre la subversion et, pour cela, restreindre ses droits - sont au coeur du "nouvel ordre sécuritaire" mis en oeuvre dans une bonne partie des Etats occidentaux depuis le 11 septembre 2001", écrit Mathieu Rigouste. C'est une histoire des représentations politiques et militaires du "barbare" intérieur qui est proposée dans cet ouvrage. Le chercheur en sciences sociales met en lumière les similitudes entre la machine sécuritaire contemporaine en France et le pouvoir militarisé caractéristique de la domination coloniale. »
REGARDS

 

 

L’institutionnalisation de l’arme psychologique pendant la guerre d’Algérie au miroir de la guerre froide

Paul Villatoux docteur en histoire.

http://www.cairn.info/article.php?ID_REVUE=GMCC&ID_NUMPUBLIE=GMCC_208&ID_ARTICLE=GMCC_208_0035

 

Chacun le sait, le conflit algérien constitue, pour l’Armée française, un moment privilégié dans l’emploi de ce qui est, à l’époque, désigné sous l’expression générique d’ « arme psychologique ». Considérée par ses thuriféraires comme une solution miracle susceptible d’aboutir à une pacification pleine et durable des départements d’Afrique du Nord, l’arme psychologique connaît ainsi, au cours de la période 1956-1960, une promotion et une institutionnalisation aussi singulières que brutales au sein des forces armées.
Pour autant, si cette nouvelle « arme », par l’ampleur qu’elle a revêtue, se présente d’emblée comme un concept et une pratique spécifiques au conflit algérien, une analyse plus fine de ses racines profondes et du discours qu’elle sous-tend révèle que le problème est en réalité beaucoup plus complexe et plus vaste qu’il n’y paraît [1]. La question de l’arme psychologique constitue en effet, à bien des égards, un élément structurant et récurrent de la pensée militaire française de l’après-guerre. Celle-ci s’est ainsi trouvée confrontée à un double impératif – tirer les leçons du drame 1940 et tenter, dans le même temps, d’appréhender la nature de la menace nouvelle issue de la situation inédite de guerre froide – qui l’a conduite à focaliser son attention sur le péril subversif communiste. Face à cette menace insidieuse et difficilement préhensile, il est apparu nécessaire de trouver une riposte de même nature dont l’arme psychologique, dans sa composante tant offensive (guerre psychologique) que défensive (action psychologique), a constitué la principale manifestation. Dès lors, l’historien est en droit de se demander si les défenseurs de ce nouveau mode d’action militaire n’ont pas cherché à instrumentaliser – de manière plus ou moins consciente – le péril intérieur « rouge » à des fins de promotion et d’institutionnalisation de l’arme psychologique dans le cadre tant des forces armées que du dispositif général de Défense nationale.
Ennemi intérieur et Cinquième colonne : le modèle de 1940
À l’évidence, si les militaires français ont été initiés aux méthodes et aux procédés de la Psychological Warfare (guerre psychologique) par l’intermédiaire des armées américaines, notamment en Afrique du Nord après le débarquement de novembre 1942 [2], il n’en demeure pas moins que cette notion fut largement appréhendée, au lendemain de la victoire, au prisme de l’ « étrange défaite » de 1939-1940. Ce phénomène, rarement mis en évidence par les chercheurs, s’exprime en pleine lumière dès lors que l’on fait appel à la mémoire des anciens acteurs de l’aventure de l’arme psychologique en France au cours des années 1950. L’un d’eux, le général Maurice Prestat, Saint-Cyrien de la promotion 1938-1939, insiste très nettement sur le fait qu’il a découvert l’existence d’une arme de nature « psychologique » dès les premières heures du conflit et qu’il évoque par le récit d’une anecdote hautement significative : « Un jour, avec ma section, en montant vers les lignes, tout à fait au début de septembre 1939, nous marchions sur la route et, en traversant un village, mes hommes, qui étaient originaires du Berry, se mirent à crier à la cantonade : “Oh les gars, y a t il des Berrichons par ici, parce que nous on est de Bourges, c’est le 85e de Bourges !” Le soir, on apprend que Ferdonnet, le speaker français de la radio de Stuttgart, avait déclaré : “Les Berrichons feraient bien de ne pas se frotter à nous parce que sinon il y aura des représailles, etc.” Je me suis dit qu’il s’agissait d’un procédé diabolique qu’on ne m’avait pas appris à Saint-Cyr ! À coup sûr, les Allemands avaient un réseau d’informateurs suffisant derrière les lignes pour être prévenus des montées en ligne des troupes, et nous restions parfaitement inconscients de tout cela. C’est un petit détail mais qui révélait la nouvelle dimension de la guerre à laquelle on devait faire face qui ne reposait pas seulement sur la seule force mécanique. » [3]
Loin d’être singulière, cette perception de la défaite pouvant s’expliquer plus encore par l’emploi de procédés de combat non orthodoxes que par une quelconque supériorité technique de l’Armée allemande se retrouve dans les propos de nombreux analystes militaires et civils de l’époque. Ainsi, l’expression de « Cinquième Colonne », forgée par le général franquiste Mola lors du siège de Madrid pour désigner les agents nationalistes demeurés ou infiltrés dans la capitale aux mains des républicains, est largement reprise, dès la défaite consommée, par nombre de journalistes et de parlementaires français désireux de comprendre les raisons de cet inexplicable effondrement. De bouche à oreille, la folle rumeur de la trahison par la « main diabolique de la Cinquième Colonne » au service de l’ennemi se répand comme une traînée de poudre au sein de la population [4]. Plusieurs ouvrages publiés à l’étranger pendant la guerre l’invoquent encore avec insistance. Voici la vérité de l’ancien pilote de la Grande Guerre et député Henri de Kérillis, qui semble être le premier à avoir cherché à cerner avec précision le phénomène : « Personne ne peut en donner une définition satisfaisante tellement le mot englobe de choses disparates, compliquées et fabuleusement enchevêtrées. L’espionnage, vieille institution mais rouage de la Cinquième Colonne. La propagande TSF, presse, livres, prospectus, tracts lançant des bruits, rouages de la Cinquième Colonne. L’encerclement systématique des personnalités sélectionnées, capables de jouer un rôle politique, d’exercer une influence intellectuelle, d’actionner les leviers de commande des grandes administrations : rouage de la Cinquième Colonne. L’utilisation des femmes du monde ou du demi-monde... rouage de la Cinquième Colonne. La préparation de l’action révolutionnaire, du sabotage, de l’insurrection, de l’attentat anarchiste suivant une technique moderne : Cinquième Colonne » [5].
Cette croyance en l’existence d’agents cachés d’une force ennemie cherchant à déstabiliser la population et à manipuler les responsables politiques, militaires, économiques comme les intellectuels pour mieux les utiliser afin d’anéantir le potentiel de défense de la nation va dès lors marquer profondément la pensée militaire française de l’après-guerre jusqu’au début des années 1960. À n’en pas douter, il s’avère très vite que le modèle proposé par la défaite de 1940, vue au prisme de la « Cinquième Colonne », offre une base de réflexion qui paraît des plus pertinentes dans un environnement international complexe dominé par la guerre froide et par l’apparition d’un nouvel ennemi, l’Union soviétique. Cette dernière présente, en outre, aux yeux des responsables militaires, de nombreux points de convergence avec l’Allemagne nazie des années 1930 : régime totalitaire, parti unique, police politique, encadrement très poussé de la population, place prépondérante accordée à la propagande et au noyautage par personnes interposées [6]. Fait pour le moins significatif, dans une conférence prononcée le 12 mars 1949, le général Revers, alors chef d’état-major de l’armée de Terre, insiste sur les deux éléments nouveaux qui caractérisent les luttes modernes, « les maquis et les Cinquièmes Colonnes. Les conditions idéologiques des guerres modernes font, en effet, qu’il existera toujours maintenant, hors des armées, des éléments que nous appelions encore hier irréguliers et qui par groupements plus ou moins importants, allant de quelques saboteurs isolés jusqu’à des forces de plusieurs milliers d’hommes, agiront sur les arrières, attaquant isolés, communications, nœuds politiques, économiques, etc. L’action de ces éléments sera dirigée grâce aux possibilités de liaisons que donnent les communications radio-électriques et sera soutenue grâce aux possibilités d’échange de personnels et de ravitaillements que donne l’aviation » [7].
La psychose du complot subversif communiste
Certes, la crainte d’un complot insurrectionnel communiste est bien antérieure à 1949 et à la reconnaissance de l’URSS comme ennemi principal mais traverse, avec plus ou moins de vigueur, les milieux militaires depuis l’entre-deux-guerres [8]. Toutefois, avec l’engrenage de la guerre froide et la prise en compte du concept de « Cinquième Colonne » comme instrument d’analyse de la menace soviétique, cette hantise s’exprime par le biais d’un discours parfois obsessionnel, toujours alarmiste, qui aura même tendance, sous la plume de plusieurs officiers, à prendre la forme d’une véritable psychose du complot subversif.
Cette dernière est d’autant plus prégnante que l’importance du vote communiste en France même accrédite naturellement l’idée selon laquelle d’éventuels éléments implantés sur le territoire national préparent l’arrivée de l’Armée rouge [9]. Différentes actions, plus ou moins spectaculaires et entamées dès la fin des années 1940, traduisent incontestablement cette inquiétude latente. Les forces armées, assistées des douanes, se voient ainsi chargées de rechercher toute présence d’agents provenant de pays de l’Est et parachutés en France, quand il ne s’agit pas d’auditionner des témoins ayant cru apercevoir des avions suspects larguant hommes et matériels [10]. Le phénomène est à ce point pris au sérieux que les archives conservent la trace de cartes du territoire national où sont indiquées des zones susceptibles d’accueillir des maquis communistes dont une partie du soutien logistique proviendrait de Moscou [11]. Plus encore, la décision adoptée par l’armée de l’Air de mettre en place un réseau de systèmes radars – achetés aux Britanniques – le long de la frontière et afin de détecter toute tentative d’intrusion d’un appareil étranger au-dessus du territoire témoigne, à n’en pas douter, de la célérité avec laquelle les autorités militaires traitent ce problème. La conviction selon laquelle les Soviétiques tentent de subvertir la France gagne même en crédibilité au début des années 1950 avec l’intensification de la guerre froide dont les manifestations les plus tangibles, telles que la crise de Berlin ou la victoire de Mao en Chine, viennent renforcer un discours des plus alarmistes [12].
Par ailleurs, l’aggravation de la lutte en Indochine où l’Armée française fait la découverte spectaculaire des méthodes d’endoctrinement et d’encadrement des populations par le Viêt-minh correspond à la dernière étape d’un lent processus de cristallisation dont les prémices sourdent dès le lendemain de mai-juin 1940. Parmi les officiers engagés en Extrême-Orient, se détache ainsi la figure du colonel Charles Lacheroy, le premier à mettre au jour ce qu’il baptise du nom de « hiérarchies parallèles » et qui n’est autre qu’un vaste réseau d’associations enserrant chaque individu depuis sa naissance jusqu’à sa mort dans une maille imperméable et redoutable [13]. Cette véritable « toile d’araignée » est alors considérée comme d’autant plus efficace qu’en organisant les relations sociales de manière rationnelle et systématique, elle prédispose l’individu à recevoir un endoctrinement intensif. Enfin, l’expérience des camps de rééducation viêt-minh, où plus de 2 000 officiers français sont l’objet d’une tentative de conversion au communisme, marque profondément les esprits [14]. En somme, l’expérience ramenée par le corps expéditionnaire français d’Indochine confirme les premières analyses formulées en métropole à la fin des années 1940 et étaye le discours sur les menées subversives communistes.
Cette expérience sert également de grille d’interprétation dans la théorisation d’une menace communiste dépassant les frontières de l’hexagone, modélisation élaborée par des officiers qualifiés par la suite de « doctrinaires de la guerre révolutionnaire ». En effet, élargissant leurs analyses initiales, ces derniers n’hésitent pas à transposer les méthodes d’endoctrinement et d’encadrement des foules apprises au contact du Viêt-minh à l’ensemble du monde communiste [15] pour, au final, aboutir à une théorie générale de la guerre dite « révolutionnaire » fomentée par le communisme international et servant de support à l’interprétation géostratégique d’un processus d’expansion communiste à l’échelle mondiale.
Ainsi, le conflit algérien est-il interprété par ces théoriciens, et ce dès les premières heures, comme une évidente manifestation de ce mécanisme global de subversion planétaire. À les en croire, le doute n’est plus permis : l’Union soviétique, plutôt que d’attaquer l’Occident frontalement et d’une manière classique, cherche à contourner les défenses de cette dernière en employant une stratégie périphérique dont les premiers jalons ont été posés en Extrême-Orient (Indochine et Corée) avant de gagner le Sud du continent européen via l’Afrique du Nord et l’Algérie [16]. Dans cette logique inexorable, le FLN se voit assimilé et ravalé au rôle d’instrument au service du grand dessein planétaire voulu par le Kremlin. Les aspirations nationalistes ne peuvent être, dès lors, que niées par principe ou, pire, être considérées que comme un nouveau leurre destiné à tromper l’Occident sur la nature véritable de l’insurrection en cours.
Pour ces théoriciens animés d’une foi quasi religieuse, la stigmatisation du danger ne doit pas se limiter à un simple combat verbal mais s’inscrire dans la réalité des faits sur le terrain, tant en Algérie qu’en métropole. Ils s’assignent dès lors pour objectif de convaincre le haut commandement militaire, puis le personnel politique, de la nécessité d’adopter une parade proportionnée – tant sur le plan offensif que défensif – à cette menace de subversion généralisée. La carrière du plus illustre et du plus emblématique d’entre eux, Charles Lacheroy, reflète on ne peut mieux cette démarche. À son retour d’Indochine, il demande ainsi à être affecté dans la capitale pour y mener ce qu’il appelle sa « croisade » : « Je m’étais fixé comme objectif de convaincre mes anciens chefs des bouleversements apportés par la guerre révolutionnaire dans nos conceptions traditionnelles. Je voulais, par leur intermédiaire, amener les états-majors et l’enseignement militaire à se pencher sur les problèmes nouveaux... Et pour cela il fallait être à Paris. » [17]
L’arme psychologique est alors perçue et présentée par ces mêmes théoriciens comme le principal outil susceptible d’offrir une réplique adaptée aux menées subversives adverses, qu’elles soient d’ordre interne ou externe. Dans ce schéma intellectuel inquiétant où la menace subversive est à ce point amplifiée qu’elle occulte toutes les autres données susceptibles d’infléchir l’analyse dans un sens différent, la question de l’arme psychologique se trouve du même coup hypertrophiée au point d’occuper, au tournant des années 1956-1957, une place omniprésente et quasi tyrannique au sein des forces armées.
Triomphe et chute de l’arme psychologique
Force est pourtant de constater que, à la fin des années 1940, l’arme psychologique n’occupe encore qu’une place insignifiante au sein du dispositif français de Défense nationale. Seul le ministre dispose d’un organisme ad hoc destiné à apporter une réplique limitée à la propagande communiste en métropole [18]. L’Indochine fait toutefois exception dans la mesure où un « Bureau de la guerre psychologique » est créé au début de l’année 1953. Son action demeure relativement modeste car il se voit simplement chargé de seconder l’effort militaire par des moyens des plus classiques tels que des lâchers de tracts, des diffusions de journaux ou de messages par haut-parleurs [19].
Ce n’est qu’à partir de la fin de 1955, c’est-à-dire un an après le début de la guerre en Algérie, que l’influence des doctrinaires de la guerre révolutionnaire marque de son emprise les forces armées contraintes, dans l’urgence, de mettre sur pied toute une série d’organismes spécialisés dans la guerre et l’action psychologiques. Une émergence, aussi soudaine qu’en apparence imprévue, ne peut s’expliquer sans le soutien d’une frange notable du personnel politique, dont le ministre de la Défense en personne, nommé en janvier 1956, Maurice Bourgès-Maunoury. Il convient à cet égard de souligner que, à la suite de l’échec des premières mesures de maintien de l’ordre en Algérie mises en place entre la fin 1954 et le premier semestre 1955, le pouvoir politique est à la recherche de solutions nouvelles. Or, celle que proposent les promoteurs de l’arme psychologique offre un certain nombre d’avantages qui vont incontestablement faire peser la balance en leur faveur. Tout d’abord, l’arme psychologique présente l’intérêt non négligeable de se révéler particulièrement peu dispendieuse : des outils tels que les haut-parleurs, les stylos bille ou les machines à ronéotyper sont autrement moins coûteux que des engins blindés ou des avions de combat. En outre, le personnel nécessaire à l’emploi de la nouvelle arme n’exige pas une formation théorique et pratique de longue durée. Il apparaît évident que, pour peu que l’on sache lire et écrire, deux ou trois semaines de formation à la psychologie sociale et à la propagande – notamment à Arzew [20] – suffisent pour être considéré comme apte à intégrer un organisme spécialisé. Enfin, et c’est là que réside sans doute l’élément le plus déterminant aux yeux des responsables politiques, les procédés de l’arme psychologique, s’ils permettent d’espérer en une pacification réelle et durable de l’Algérie, sous-tendent une rhétorique, celle de la subversion communiste à l’échelle mondiale, susceptible d’offrir une justification politique, idéologique, voire morale à une IVe République en mal de crédibilité sur les scènes tant intérieure qu’internationale. Dans une telle perspective, et si l’on adopte l’analyse selon laquelle derrière le FLN il y a Moscou, dès lors le conflit en Algérie, loin d’apparaître comme un combat d’arrière-garde sur le terrain de la décolonisation, s’inscrit du même coup dans la guerre froide et dans les impératifs stratégiques du monde libre.
À partir de janvier 1956, Maurice Bourgès-Maunoury, qui partage les vues de Charles Lacheroy qu’il n’hésite pas à nommer à ses côtés en tant que chef d’un Service d’action psychologique et d’information de la Défense nationale créé spécialement à l’attention de ce dernier, décide donc de donner la priorité à l’emploi de l’arme psychologique sur le théâtre algérien. Dans le même temps, les doctrinaires de la guerre révolutionnaire cherchent à tirer profit de cette situation favorable pour obtenir des positions hiérarchiques spécifiques par l’intégration de l’emploi de l’arme psychologique au sein des états-majors et du commandement. Leurs initiatives sont couronnées de succès à l’été 1957 – alors même que Bourgès-Maunoury a succédé à Guy Mollet à la présidence du Conseil – avec la création des Cinquièmes Bureaux spécialisés dans la guerre et l’action psychologiques [21]. Ces derniers, qui complètent les quatre bureaux d’état-major traditionnels à tous les échelons de la hiérarchie militaire, représentent, à n’en pas douter, une véritable matérialisation de l’insertion de l’arme psychologique au sein des structures organiques de l’armée. Il convient, à cet égard, de ne pas sous-estimer l’ambition qui anime les promoteurs des Cinquièmes Bureaux, Lacheroy en tête. Ces derniers, en incitant le gouvernement et le haut commandement à redéfinir l’organisation même du système militaire, en élaborant progressivement une doctrine et en s’attachant à créer un corps de spécialistes titulaires d’un brevet spécifique, s’inscrivent manifestement dans un processus de type « identitaire » [22] dont la conséquence et la consécration ultimes auraient pu être l’avènement d’une nouvelle armée dont la population aurait constitué le nouveau domaine d’action, une « quatrième dimension » en somme.
Il n’en demeure pas moins que l’expérience des Cinquièmes Bureaux se révèle très brève puisque, dès février 1960, ils sont définitivement supprimés. À ce titre, l’historien éprouve quelques difficultés à porter un jugement scientifique serein sur leur action tant celle-ci s’est inscrite sur le très court terme. On peut toutefois souligner combien leur création engendra de profonds bouleversements au sein de l’institution militaire. Ainsi, d’outil auxiliaire des forces armées, l’armée psychologique s’est vue brutalement promue au rang d’activité autonome, placée sur le même plan que les autres composantes essentielles de l’état-major telles que le renseignement ou le soutien logistique des unités. Or, il convient de souligner le fâcheux penchant des Cinquièmes Bureaux à se comporter en véritables « hiérarchies parallèles » et à doubler les autres services, en particulier les Deuxièmes et Troisièmes Bureaux. Cette dérive était en quelque sorte inscrite dans leur nature même. Conçus, avant tout, pour donner la réplique à la subversion dont le propre est de s’attaquer à tous les domaines potentiellement vulnérables de l’adversaire, les Cinquièmes Bureaux ne pouvaient qu’adopter une approche globalisante de la gestion des forces armées, toute décision comme toute action sur le terrain étant susceptible d’entraîner des effets psychologiques auprès des populations. Plus grave encore, tirant leur existence d’une doctrine d’essence politico-stratégique, les Cinquièmes Bureaux ont eu tendance à s’arroger des prérogatives qui appartiennent d’ordinaire au politique. Ainsi, en Algérie, ces organismes n’ont pas craint d’afficher une ligne politique n’hésitant pas à faire campagne pour l’Algérie française lors des différents référendums pour, au final, se trouver en porte à faux avec le pouvoir politique de la jeune Ve République [23].
Au terme de cette étude, il n’est peut-être pas inutile de se demander, a contrario, si les responsables du gouvernement qui a immédiatement succédé à la IVe République n’ont pas cherché à retourner, très intelligemment, le discours des théoriciens de la guerre révolutionnaire à leurs dépens. L’arme psychologique a, en effet, très vite été mise en accusation, considérée comme responsable de toutes les dérives politiques ou factieuses de la fin de la guerre d’Algérie, qu’il s’agisse du putsch d’avril 1961 ou de l’OAS. Cette analyse tire son argumentation du fait qu’un certain nombre de figures marquantes de la guerre et de l’action psychologiques se sont clairement engagées dans la voie de la révolte, englobant dans la même confusion l’instrument, le discours et les acteurs. Une telle approche tend, à l’évidence, à occulter certaines des motivations profondes qui ont poussé les militaires à la révolte et en particulier la conviction selon laquelle le général de Gaulle aurait trahi sa parole. Depuis lors, une chape de plomb s’est abattue sur toutes les problématiques touchant à l’arme psychologique – que certains vont même jusqu’à assimiler à la torture –, au détriment d’analyses qui ne manqueraient sans doute pas d’intérêt à l’heure où l’étude des nébuleuses, des réseaux d’influence auprès des médias, de l’infiltration d’éventuels agents, revêt une importance nouvelle.
NOTES
[1] Ce travail est, pour l’essentiel, le fruit de réflexions issues de notre travail de doctorat : La guerre et l’action psychologiques en France (1945-1960), thèse de doctorat d’histoire nouveau régime, sous la diection de Maurice Vaïsse, mars 2002, Université Paris I - Panthéon-Sorbonne, 4 vol., 1 118 p.
[2] Cf. à ce propos, Léo J. Margolin, Paper bullets. A bref story of psychological warfare in World War II, New York, Froben Press, 1946, 149 p.
[3] Interview accordée à l’auteur par le général Prestat, le 15 novembre 2001.
[4] Colonel Paul Paillole, « Cinquième Colonne », Philippe Masson (dir.), Dictionnaire de la Seconde Guerre mondiale, t. 1, Paris, Larousse, 1979, p. 493-495.
[5] Henri de Kérillis, Français, voici la vérité, New York, 1942, cité par Max Gallo, La Cinquième Colonne, Bruxelles, Éd. Complexe, réédition, 1984, p. 40.
[6] Ce « transfert » intellectuel entre l’Allemagne nazie et l’Union soviétique est parfaitement souligné par le capitaine Antoine Argoud, « La guerre psychologique (I) », Revue de défense nationale, mars 1948, p. 292-293 : « Galvaniser des millions d’êtres humains, les animer d’une volonté farouche de résistance et de lutte au nom d’une idéologie intérieure, comme l’ont fait Hitler et Staline. Conquérir le pouvoir politique, soit par la force, comme les Soviets, ou légalement comme Hitler au moyen d’un véritable “viol psychique” des individus par le moyen de la propagande politique. Mener la guerre psychologique dès le temps de paix et acquérir des positions stratégiques par une sorte de chantage à la guerre mené sur le terrain diplomatique sans avoir tiré un seul coup de canon, comme Hitler nous en a administré un magnifique exemple de 1936 à 1940. Par le truchement d’une “idéologie internationale”, s’assurer dans les pays étrangers des “sympathies agissantes”, comme le fait l’URSS depuis vingt ans. Voilà autant d’aspects de la guerre psychologique. »
[7] Emploi de l’armée française, conférence M 15 prononcée le 12 mars 1949 par le général Revers à l’IHEDN, Section militaire, Direction des Études, no 127/MI, archives IHEDN.
[8] Cf. Jean-Jacques Becker, « Communisme, anticommunisme, menaces de subversion : images et réalités », in Christine Levisse-Touzé (dir.), La campagne de 1940, actes du colloque tenu du 16 au 18 novembre 2000 à l’auditorium Austerlitz, Musée de l’Armée, Hôtel des Invalides, Paris, 2001, Tallandier, p. 346-356 ; ainsi que Georges Vidal, « Le haut commandement et la crainte de l’ “ennemi intérieur” en juin 1940. Origines et caractéristiques de la peur du complot communiste dans la hiérarchie militaire », ibid., p. 357-388.
[9] Notons à ce propos l’impact des grandes grèves de 1947 et 1948, perçues comme largement insurrectionnelles. Cf. La guerre et l’action psychologiques en France (1945-1960), op. cit., p. 77-81.
[10] Pour ne citer qu’un seul exemple, un procès-verbal daté du 29 août 1947, émanant de la Commission d’études de l’organisation de la police aérienne sur le territoire métropolitain, fait état d’une note de l’état-major de l’armée de l’Air du 25 août 1947 sur la « recherche et la répression des parachutages ».
[11] Cf. à ce propos L’action révolutionnaire, conférence prononcée en mars 1950 par le colonel Edmond Combaux à IHEDN, section Militaire, Centre de documentation de l’IHEDN, qui reproduit la carte en question.
[12] Cf. notre article, « La menace de subversion communiste dans les forces armées (1949-1950) », Revue historique des armées, no 2/1999, p. 105-116.
[13] Cf. notre article, « Le colonel Lacheroy. Théoricien de la guerre révolutionnaire et de l’action psychologique », Guerre d’Algérie Magazine, no 1, janvier-février 2002, p. 38-43.
[14] La guerre et l’action psychologiques en France (1945-1960), op. cit., p. 303-316.
[15] Fait pour le moins significatif, ces mêmes théoriciens s’évertuent à prouver l’existence de hiérarchies parallèles en URSS et pensent les avoir découvertes lorsque sont recensées 21 associations d’État censées regrouper l’ensemble des activités de la population soviétique. Cf. notamment Jean-Claude Racinet, Les capitaines d’avril, Paris, Éd. France-Empire, 1976, p. 71.
[16] Le général Allard, dans une conférence prononcée au SHAPE le 15 novembre 1957 et intitulée Les missions de l’armée française dans la guerre révolutionnaire d’Algérie, résume parfaitement cette vision : « Le monde libre, obnubilé par le risque mortel d’une guerre totale, semble n’avoir pas vu que la ligne de défense, dressée de l’océan Arctique à la Méditerranée, pouvait être tournée par le sud... En 1956, la France et la Grande-Bretagne avaient voulu à Suez s’opposer au déferlement vers l’Ouest du panarabisme encouragé par le communisme. Le monde libre n’a pas compris la portée de ces tentatives et ce furent des échecs. La ligne de défense arrière, la dernière, passe par l’Algérie. »
[17] Charles Lacheroy, Mon siècle, mémoires inédits, p. 73 (dactyl.).
[18] Il s’agit du Bureau « ACPO » (Action politique), cf. La guerre et l’action psychologiques en France (1945-1960), op. cit., p. 197-204.
[19] Cf. notre article, « La guerre psychologique en Indochine (1945-1955) », Revue historique des armées, no 4/1998, p. 104-115.
[20] Le Centre d’instruction, de pacification et contre-guérilla (CIPCG) d’Arzew forme, à partir de 1957, tous les officiers affectés en Algérie aux procédés de l’arme psychologique. La durée des stages est alors d’environ deux semaines... Cf. Frédéric Guelton, « Une école de “guerre psychologique”, Algérie : 1956-1961 », Défense, no 81, septembre 1998, p. 89-92.
[21] Cf. La guerre et l’action psychologiques en France (1945-1960), op. cit., p. 562-612.
[22] À titre de comparaison, on peut se reporter avec profit à l’étude de Patrick Facon, L’armée de l’Air en quête de son identité, 1900-1960, rapport présenté pour l’habilitation à diriger des recherches, Université Paris I, 1999-2000, 134 p.
[23] Cf. notre étude, « Le 5e Bureau en Algérie », colloque Les aspects militaires de la guerre d’Algérie, UMR no 5609 ESId (CNRS), CEHd, 5 et 6 mai 2000, Montpellier. Actes, Jean-Charles Jauffret et Maurice Vaïsse (éd.), Militaires et guérilla dans la guerre d’Algérie, Bruxelles, Éd. Complexe, 2001, p. 399-419.

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La contresubversion d'actualité ?

Soumis par lrenard le 1 Juin, 2009 - 22:03

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La doctrine de la guerre révolutionnaire, spécialité française, ne subit-elle pas un regain d’actualité ? De l’ultragauche au sans-papiers, du chômeur à l’anti-hadopiste, du gréviste au schizophrène dangereux, les stigmatisations et dénonciations de groupes sociaux rappellent cette spécialité de la police et de l’armée françaises aussi appelée doctrine de la contresubversion.

 

Un climat de terreur latente

 

Si la doctrine de la guerre révolutionnaire est de retour, au moins à titre d’arme politique, cela signifie que l’ennemi intérieur, ou plutôt les ennemis intérieurs sont l’objet d’une seule et même campagne de création d’ennemis de la société [1]. Une campagne relayée et amplifiée par la caisse de résonance médiatique. Selon la doctrine de la guerre révolutionnaire, sur laquelle nous revenons plus bas, cette campagne aurait pour effet d’activer chez les groupes non stigmatisés un réflexe de non identification et de non solidarité avec les groupes stigmatisés, et, par suite, de recentrement autour du discours officiel. Des attaques multiples qui pourraient n’être qu’une tentative de terrorisation et d’orientation psychologique de la « majorité silencieuse », victime d’une manipulation destinée à servir des enjeux d’une domination politique.

 

Le principe marche très bien à l’échelle d’une population : pourquoi dans le cas où l’on n’appartient à aucun des groupes stigmatisés se rapprocherait-on d’eux ou adopterait-on leurs idées, à moins de vouloir se confronter aux autorités, avec ses collègues bien-pensants ou avec… son boss ? C’est ainsi que certains salariés ont refusé l’étiquette de « rouges » et ne se sont pas déclarés grévistes lors des dernières manifestations nationales. Combien serait-on si chacun pouvait débrancher ce petit système de survie ? La suggestion marche de fait très bien, comme dans l’expérience de la goutte d’huile dans l’eau, au milieui du sel et du poivre – pour ceux qui ne connaissent pas l’expérience, l’huile sépare brutalement le sel et le poivre, qui s’en vont chacun sur un bord opposé de l’assiette. Chez les esprits bien pensants, le principe d’éloigner des groupes visés par la stigmatisation ou la répression, qu’elle soit policière ou médiatique, et, corrélativement, d’identification avec les groupes non visés, est une tendance inévitable.

 

Dans l’hypothèse où la surenchère sécuritaire reposerait sur une stratégie de contresubversion, les attaques répétées contre les « virus » du système politico-économique actuel auraient pour but de diffuser un sentiment de terreur et, corrélativement, de passivité, au moment même où les attaques du système démocratiques se multiplient et où le citoyen ressent qu’il a perdu le pouvoir de faire entendre ses exigences [2]. Cette perte de pouvoir est précisément ce qui doit être maintenu le plus longtemps possible dans l’ombre en limitant la propagation de l’esprit de révolte, en orchestrant la désignation d’ennemis intérieurs et la stabilisation de l’opinion. Nous verrons que cette stabilisation sert, dans le même temps, à légitimer le déploiement d’une architecture du contrôle et des choix sécuritaires en vue de la répression de tous les contre-pouvoirs émergents, autrement dit le maintien d’une politique de classes.

 

Retour sur une doctrine de guerre

 

Au Festival des résistances et alternatives à Paris (FRAP), mi-mai, Mathieu Rigouste exposait à ses auditeurs ses recherches sur les techniques de la guerre révolutionnaire, à partir notamment des archives de l’Institut des hautes études de la Défense nationale (IHEDN). En tant que spécialité qui a valu aux Français une réputation mondiale, la doctrine de la guerre révolutionnaire tire son origine d’expériences de guerres, en Indochine puis en Algérie. Ces expériences, incluant torture, disparitions forcées, infiltrations, recensement, maillage de la population, dénonciations, visaient d’une part à maîtriser l’adversaire et d’autre part à obtenir la collaboration de la population non révolutionnaire. Ces expériences furent rassemblées dans plusieurs documents au retour de la guerre d’Indochine.

 

La doctrine suppose que les « virus » subversifs – révolutionnaires, communistes, de libération nationale, etc. – mettent en danger la population d’une zone, ayant des effets nocifs sur son « unité » et pouvant aussi renverser l’opinion de la partie non atteinte de la population. Ces virus subversifs sont cachés au sein de la population, sans qu’on puisse séparer les citoyens inoffensifs des révolutionnaires. Ils sont logiquement organisés autour d’une OPA (organisation politico-administrative). La mission de l’armée et des services de renseignement est alors de lutter contre ces virus en identifiant et en poursuivant l’OPA dans la population globale. Pour y parvenir, il est nécessaire d’influencer celle-ci, en la persuadant de son intérêt à ne pas cacher les subversifs, à s’en éloigner, ainsi qu’à collaborer et à dénoncer les membres de l’OPA.

 

Constituée entre 1953 et 1960, la doctrine a fait l’expertise des renseignements et de l’armée française à l’étranger, au point que d’autres pays sont venus se former en France à ce type de tactique urbaine. Elle a été interdite officiellement en France en 1961, mais cela n’a pas empêché Mai 1968 d’en être un nouveau terrain d’application. De plus, depuis les années 1970, quoique interdite, la doctrine a sans doute contribué à façonner la grille de lecture sécuritaire face aux poulations immigrées, vécues comme vecteur intérieur d’une menace globale – islamisme, terrorisme, immigration clandestine, violences urbaines… – et a entraîné la mise en place du nouvel ordre sécuritaire sur une base identitaire. C’est l’avis de Mathieu Rigouste [3], pour qui le modèle matriciel issu des guerres coloniales a imprégné la vision des politiques de sécurité intérieure et les premiers dispositifs sécuritaires.

 

Au sein de l’IHEDN, qui n’est autre qu’un institut créé par Pétain pour former les cadres de la nation, Mathieu Rigouste indique que la doctrine a toujours eu ses défenseurs, qu’elle y reste discutée encore aujourd’hui et continue d’influencer une élite à la fois militiaire, politique et médiatique par ses principes simples et efficaces. Or cette élite de l’IHEDN, qui est pour un tiers composée de cadres de l’armée, pour un tiers de magistrats et pour un tiers de personnalités du privé – patrons de l’audiovisuel et de la presse, du complexe militaro-industriel… –, est-elle toujours chargée ou tentée de transmettre les représentations des subversifs et la manière de les reconnaître dans le corps social ? La doctrine peut-elle s’étendre à de nouveaux ennemis, de plus en plus imaginaires ? Et dans quel but, sachant qu’une telle stratégie se double toujours d’enjeux de domination totale ?

 

Les « risques gris » et la multiplication des « ennemis intérieurs »

 

A ces questions il est tentant de répondre par une autre : pourquoi un pays dont c’est la spécialité, qui a plusieurs fois affirmé sa supériorité dans ces techniques, y compris en 1968, et dont l’élite (militaire, médiatique, etc.) continue à être en contact avec les principes très simples de la contresubversion, bref, pourquoi l’ordre établi se priverait-il d’une telle arme ? L’on n’abandonne pas une arme qui marche, qui plus est dans un pays dont c’est devenu la spécialité en matière d’ordre social…

 

Plus précisément, dans un rapport des RG de 2005, au moment où la police est confrontée aux émeutes urbaines dans les banlieues, les risques « sociaux » prennent le pas sur l’islamisme, qui formait jusqu’alors le principal ennemi potentiel. Il y a une inflexion dans la façon de considérer les facteurs de risques sociaux. Le rapport de RG généralise la cause des émeutes. Il s’agit d’un « risque gris » multiple, au sein des milieux populaires, par opposition aux milieux bourgeois. Tous les milieux populaires sont considérés comme des milieux à risques. A cette période, les discutants de l’IHEDN montrent qu’il ne semble pas y avoir de récupération gauchiste ni d’animation terroriste dans les émeutes et que ces mouvements sont avant tout « sociaux », autrement dit sans véritable OPA – l’organisation politico-administrative qui caractérisait le réseau subversif. Curieusement, après les émeutes, la police française a redoré son blason de spécialiste mondial dans les combats contre les risques intérieurs. Depuis, quoiqu’il ne s’agisse pas de rechercher la « tête » de réseaux de subversion – et peut-être à cause de ce côté flou des « risques sociaux » mal définis –, l’on voit sans cesse brandir des solutions de quadrillage technologico-sécuritaire du territoire, comme ces derniers jours autour des établissements scolaires.

 

Cependant, il ne peut être question d’étendre ces instruments de contrôle à tous les espaces publics et parfois privés – cf. l’incitation faite aux commerçants de s’équiper de caméras de sécurité – sans créer ou orchestrer des événements qui le légitimeront. C’est là que le principe psychologique de la contresubversion pourrait s’avérer efficace, pour légitimer ces installations en s’appuyant sur la construction d’ennemis intérieurs désignés. Ainsi, la croissance du nombre d’interpellations, de violences policières, de garde à vue prolongées, ainsi que de stigmatisations de plus en plus multiformes de groupes sociaux présentés comme subversifs pourraient servir la logique de domination globale d’une classe dirigeante de moins en moins « soucieuse » des libertés. Cette logique globale, au-delà des intérêts que l’on pourrait qualifier d’économiques – de relance économique par l’innovation sécuritaire, puisque la recherche et l’équipement technologique sécuritaire se trouvent de fait largement stimulés – est surtout porteuse d’une intention de maintien de l’ordre. Intimider, voire terroriser l’opinion, et par là aussi et surtout : convaincre une majorité d’adhérer au renforcement de tous les contrôles et de maintenir en place un pouvoir qu’elle serait tentée de désavouer s’il n’y avait pas ces ennemis intérieurs.

 

Dans les faits, les dispositifs sécuritaires conquièrent des espaces où ils n’auraient pas été tolérés un an plus tôt. Installations de caméras, fichiers de renseignements, portiques de détection des métaux, fouilles des élèves, descentes de police – vecteurs d’une « bonne insécurité » selon certains, après des descentes de prévention contre la drogue –, etc., gagnent tout le système éducatif. Dans la même logique antisubversive, il faut rappeler, fin 2008, un appel d’offres du ministère de l’Education pour la création de fichiers répertoriant les « leaders d’opinion » à l’université, analysant « leur potentiel d’influence et leur capacité à se constituer en réseau ». Ce système en place depuis 2006, de l’aveu du ministère, et digne des méthodes de renseignement les plus contresubversives augure mal de la façon de considérer le milieu universitaire. Il faut dire que depuis la loi Devaquet, en 1986, et à la suite des mouvements anti-CPE en 2006, le gouvernement a fort à faire avec la lucidité d’un milieu retors aux manipulations (sans parler des prises de conscience de cette année). De fait aussi, les lieux de la criminalité désignés comme tels se multiplient, avec une focalisation particulière, ces jours-ci encore, sur le système éducatif, après le coup de poignard d’un collégien sur une prof de maths qui l’avait puni ou l’agression d’une CPE dans les couloirs d’un collège. Des faits dramatiques surexploités et où l’on se hâte de légitimer la réponse sécuritaire par l’exemple du grand frère américain. Las, l’intelligence statistico-comparative a ses limites lorsqu’on n’oublie tant d’autres paramètres et que l’on fait l’impasse sur le bilan d’un pays en proie à une crise totale… Mais certains continuent, comme le fait le gouvernement, à se servir de l’argument d’autorité du grand frère américain.

 

Quant aux offensives médiatiques, la liste serait longue. Quelques-unes parmi les plus visibles : en janvier 2009, le JDD titrait à propos des grévistes de Saint-Lazare : « SUD, le nouvel ennemi public », au milieu d’une campagne médiatique générale analysée par Le Plan B dans son numéro de février-mars ; des colonnes entières sont consacrées aux sacages occasionnés en marge des manifestations – anti-OTAN, anti-G20, grèves nationales… –, dont certains sont visiblement entretenus par les services de sécurité ; quant au montage de l’« ultragauche » et de la « bande à Coupat », référence aux années 1920 dont personne ne connaît plus rien, il est l’emblème du refus de laisser émerger des alternatives critiques (aux modes de production-consommationi actuels, etc.) et de voir étalés au grand jour les tabous de l’ordre établi. D’une manière générale, la presse a intérêt à relayer les attaques du gouvernement, à stabiliser l’opinion et à la maintenir éloignée des « subversifs », faisant le jeu de la contresubversion en relayant les effets d’intimidation [4].

 

Il faudrait ajouter, parmi d’autres, la manipulation des chiffres sur la délinquance pour modifier les principes de la justice des mineurs, les attaques aux sans-papier pour justifier des chasses à l’homme terrorisantes, la culpabilisation des associations d’aide aux sans logement (le DAL face à la justice) ou aux sans-papiers, l’organisation de la délation, etc. Face à ce qui pourrait être des applications médiatiques du principe de contresubversion, on ne peut omettre de mentionner la grippe A, diagnostiquée comme une pandémie dès les premiers cas et elle aussi en bonne place pour maintenir l’angoisse d’une pandémie mortelle à son maximum, laisser planer la perspective d’une loi martiale prochaine – comme au Mexique début mai, où elle a favorisé des interpellations. Une situation visiblement prévue depuis mi-2007, date où un programme d’éducation récemment évoqué par le président de France Télévisions a été conçu avec l’aide de France 5, afin de poursuivre l’éducation des jeunes par des modules télévisés, dans l’hypothèse où serait pronconcée l’interdiction de sortir des chaumières.

 

A la différence de la guerre révolutionnaire, la figure de ces ennemis est entachée d’un flou général quant à leurs revendications. Cela rappelle le « risque gris » mentionné plus haut, et l’absence d’OPA dans un certain nombre de cas. En revanche, dès qu’un simili d’OPA se présente, il devient une cible directe. Un risque gris émergeant qui plonge ses racines dans la remise en cause de l’ordre établi, la lutte contre un Etat mafieux ou, comme on pourrait le dire à l’ancienne : la lutte des classes… Et cela au sein des milieux populaires, mais pas seulement – Coupat dans l’interview qui précède sa remise en liberté a cette phrase : « Il y a de la plèbe dans toutes les classes » (citant Hegel)… C’est ainsi que sont visées toutes les voix discordantes qui ne servent pas la « planification » étatique en matière de développement industriel et social, les choix de l’innovation et de la croissance financière, toutes les voix discordantes qui luttent contre les choix sécuritaires et de contrôle, contre la régression du droit du travail et les choix de mise au pas du salariat par les grandes instances internationales, et enfin toutes les générations susceptibles d’apprendre et de repenser le monde autrement – d’où la focalisation sur les étudiants et la jeunesse. Tout cela doit être considéré comme des virus et il faut empêcher la collusion et le rapprochement du reste de la population avec eux, qui pense : « Plutôt ma sécurité que de moisir au poste 96 heures pour avoir barbouillé un panneau publicitaire »… (comme c’est arrivé récemment à des antipubs).

 

Ces « virus » peuplent les journaux, les postes de police ou les prisons, soumis à des procédures d’interpellation, de garde à vue et d’emprisonnement de moins en moins conformes au droit et à la justice. Les rapports récemment publiés d’Amnesty, de la LDH ou de la Commission de déontologie de la sécurité confirment la tendance, même s’ils font l’objet d’une médiatisation infime et que la classe politique s’en saisit très peu. Même, à un autre niveau, le bilan 2009 de la CNIL – qui comportait des critiques sur les atteintes au droit dans la loi Création et Internet – a subi un retard de publication jusqu’au dernier vote de la loi Hadopi afin de limiter sa médiatisation. C’est dire la transparence dans laquelle ces rapports sont publiés et accueillis par la classe politique. Sans doute les rapports sur la sécurité seront-ils eux aussi lettre morte au niveau politique, car les violences policières et les interpellations dites régulières sont, vis-à-vis des subversifs, la preuve renouvelée d’une stratégie de violence morale et d’une urgence de soumission générale de la société.

 

Ici, en temps de paix, les caméras, interpellations, fichiers, enregistrements divers valent pour le quadrillage des villes et les barrages filtrants dans la casbah d’Alger en pleine guerre d’Algérie. En temps de paix aussi, cette arme psychique qui consiste à faire grandir les peurs, sur fond de crise économique, s’avère être l’arme idéale pour faire admettre une politique d’inégalités contraire aux intérêts de la majorité.

 

L’ère de la manipulation

 

Voilà au final à quoi pourrait servir la multiplication des groupes stigmatisés et l’amplification du volume des attaques contre toutes sortes d’opposants :
1) faire agir la séparation spontanée entre « ceux qui n’ont rien à se reprocher » et les personnages « dangereux pour la société » ;
2) faire entrer en vigueur tous les dispositifs les plus impensés auparavant afin de préparer le contrôle de tous les espaces sociaux, voire privés ;
3) Maintenir un ordre de domination dont les intérêts sont classiques : la domination sans contre-pouvoir, avec de nouveaux instruments de l’ordre, y compris les techniques d’intimidation psychologique.

 

L’on peut considérer aujourd’hui que l’Etat et la classe dominante organisent la domination d’une manière technique, en abusant de leur statut officiel d’Etat et de dirigeants ou de professions influentes, par la dénonciation officielle d’ennemis de l’ordre intérieurs dont il s’agit d’éloigner le reste de la population. Il faut organiser la suspicion à l’égard des fauteurs de troubles afin qu’elle soit plus forte que la suspicion que peuvent engendrer le maillage des lieux d’existence par l’industrie sécuritaire ou le marketing, la destruction systématique des oppositions émergentes et les politiques d’inégalités. C’est en effet le seul biais qui s’offre à eux pour maintenir un simulacre d’adhésion. Et cela marche sur tous les esprits bien-pensants.

 

Et si cela s’avérait ne pas être une technique de contresubversion – mais une logique autogénérée par le système de gouvernementalité actuel, fondé sur des calculs de risques, et qui, selon une logique foucaldienne, génère de façon systématique des instruments d’analyse et de contrôle de ces risques pour installer ses parefeux là où sont décelés des risques d’insécurité –, les conséquences psychologiques sont identiques : le témoin des coups de sang des ministres et des stigmatisations à l’emporte-pièce interprète que, s’il est un bon citoyen, il ne doit pas s’acoquiner ou collaborer avec les « rebelles ».

 

Inquiéter, terroriser ou empêcher les plus dociles de rejoindre le camp « rebelle » : cela marche sur tous les esprits bien-pensants à l’heure ou il semble que la pire des obcénités soit devenue l’exigence de liberté.

 

Louise A. Renard
Publié sur hns-info

 

 

[1] On pourrait ajouter d’autres axes, ils se multiplient tous les jours et convergent, sans réelles raisons, à former un ennemi global : ainsi, de l’anti-hadopiste (cf. le salarié de TF1 licencié) à l’anti-ogm, dont les premiers sont « criminels » vis-à-vis de l’industrie de la création, et dont les seconds pourraient un jour se voir accusés d’empêcher certains industriels de « nourrir l’humanité », vu la tendance de la propagande pro-ogm à affirmer être une solution contre la faim dans le monde… Les axes seront sans doute innombrables dans quelque temps, ce qui, dans l’hypothèse de forger une ennemi global, peut avoir pour effet de faciliter la doctrine de la contresubversion, car les interpellations seront d’autant plus faciles que le chef d’accusation sera imaginaire.

 

[2] Emblématique de ce qu’est devenu le débat parlementaire : la campagne anti-hadopiste a montré à quel point l’Assemblée était vidée de sa fonction démocratique. Des députés de la majorité ont fait savoir en effet, entre les deux passages à l’Assemblée, tout leur mépris du processus démocratique (la loi passera, martèle l’un d’eux), avouant par là que les votes se réduisent toujours plus à une procédure formelle et que le travail parlementaire ne protège plus des effets d’une politique de domination.

 

[3] Cf. « L’ennemi intérieur. La généalogie coloniale et militaire de l’ordre sécuritaire dans la France contemporaine », de Mathieu Rigouste. Consultable sur le site de l’éditeur : http://www.editionsladecouverte.fr.

 

[4] La caisse de résonance médiatique partage une large responsabilité dans la diffusion de l’intimidation. L’effet psychologique joue d’autant mieux que la saturation d’informations empêche d’élaborer les faits et maintient l’opinion dans l’incapacité de s’interroger réellement sur ce qui s’est passé. La succession des messages semble court-circuiter les processus de réflexion. La diffusion de messages traumatisants oblige de plus chacun à brider sa sensibilité et à endommager la capacité de critique et d’engagement.

 

 

exemple d' information dans les armées :

Programme du colloque (2008-30)


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Continuité de la menace

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La subversion est définie comme une action conçue pour affaiblir la force militaire, économique ou politique .... évoluent dans leur milieu et en sont d'
autant plus difficiles ... 1999, un officier français, en poste à l'OTAN, a fourni aux ... restent cachées ? La menace la plus insi- dieuse reste la subversion. ...

autre doc sur :

L'armée française face au problème de la subversion communiste au ...

moindres, ont vu dans le Parti communiste français une menace militaire ...... adapté aux nécessités du combat en milieu urbain ; enfin, une stratégie et ...


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Leur Paix - Le Rétif - 6 Avril 1911 - NON FIDES

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10/10/2009

Solidarité ! Les procès des manifestants anti-Otan continuent à Strasbourg et à Colmar - Anti-Nato Demonstranten Prozess

Actualisation du texte "contre-sommet de l'otan- Déclaration de Presse en vue du procès du 19/10/2009 à la Cour d’appel de Colmar".

 

Hier matin, vendredi 9 octobre 2009, un jeune étudiant allemand a été condamné à deux mois de prison avec sursis (pendant 5 ans) au tribunal de grande instance de Strasbourg.

Il comparaissait pour dégradation : avoir peint un "A anarchiste" à la bombe de peinture sur un mur d’une enceinte militaire (une annexe de la caserne Lyautey). L’étudiant a essayé d’expliquer qu’il a tenté de faire un tag (sur un mur déjà copieusement tagué) mais que sa bombe de peinture ne fonctionnait pas. De plus, il a également fait remarqué à la juge que pour lui ce mur était déjà remplit de tag et qu’il ne savait pas que c’était un mur de bâtiment militaire. La juge a retenu la peine déclamée nonchalamment par le procureur : « deux mois avec sursis ».

Le 19 octobre 2009 aura lieu, à la Cour d’Appel de Colmar, la deuxième audience en appel d’un militant pour la paix condamné lors d’une comparution immédiate, après une audience de 15 minutes, à 6 mois de prison ferme (il était détenu depuis le 2 avril 2009)bien avant la grande journée de manifestation contre le sommet de l’OTAN à Strasbourg du 4 avril 2009. Dans la même journée et celles qui suivront, d’autres militants ont écopés de peines aussi lourdes, Nicolas Sarkozy ayant demandé lors d’un discours que « les peines devaient être exemplaires ». Le procès a eu lieu quatre jours après l’interpellation (donc le 6 avril 2009) mais il a fallut 4 mois pour passer en appel - le prévenu aurait pu sortir avant ces 4 mois avec réduction de peine s’il avait accepté le jugement de première instance, mais il a fait appel. On peut donc souligner son courage et sa détermination.

A cette première audience en appel du mercredi 5 août 2009, le procureur a expliqué l’histoire du black bloc "de 1980 à nos jours" à partir d’informations tirées du site Internet "Wikipedia". N’ayant pas de preuves concrètes, le procureur expliquait que le back bloc est une organisation terroriste très organisée.

Que lui est il reproché ?

La police déclare que le jeune homme de 25 ans a jeté une pierre et a titre de preuve une simple déclaration écrite (forma A/4) par eux mêmes et signée seulement par l’un d’entre eux. Le procureur avait essayé de charger le dossier en disant que des documents contenants (soi-disant) des propos antisémites avaient été trouvé dans la cellule du prévenu, ce qui entre parenthèse n’apparaît nul part dans le dossier. En fait les textes en question sont des textes antifascistes qui font référence à l’antisionisme, en outre les prévenus affirment que ces documents n’étaient pas dans leur cellule. Le 5 août, la cour n’acceptait donc pas cette preuve n’apparaissant pas dans le dossier mais il pourrait lui porter préjudice lors de l’audience du 19 octobre.

Aucun jugement n’a donc été rendu, la cour ayant décidé d’interroger les témoins de la police. Le 19/10/2009, la défense et les groupes de soutien espèrent une relaxe.

2 autres militants de Berlin et Dresde sont jugés pour des cas similaires et ont eux aussi fait appel. Le militant de Dresde a été relaxé après 4 mois de prison et est en droit de demander une indemnisation. Mais le procureur a fait appel et le procès est toujours en cours. Pour le militant Berlinois, les 6 mois de prison ferme ont été confirmés, l’interdiction de rentrer sur le territoire français et l’amende ont été augmenté (5 ans et 2000 euro). Le juge de ce dernier procès est connu pour être un homme de droite particulièrement stricte.

"Dans les comparution immédiates, l’influence politique était très claire mais je ne perds pas espoir que la cour du 19/10 pourra juger avec plus d’indépendance et avec un point de vue critique les actes des policiers lors du sommet de l’Otan" déclare une personne d'un des groupes de soutien.

Durant le sommet de l’OTAN, tout le centre ville de Strasbourg était fermé pendant plusieurs jours, des dizaines de milliers de policiers étaient là. La grande manifestation était prévu en centre ville mais la mairie n’ayant pas accepté, elle c’est déroulé dans la banlieue éloigné du centre et c’est faite attaqué par gaz lacrymogènes venant de tout les cotés et entre autre des hélicoptères. Quand la douane et l’hôtel ont brûlé, les policiers et les pompiers on mis plus de 4 heure avant arriver sur les lieux. A ce sujet beaucoup de questions restent sans réponse.

 

 

articles précédents :

 

Report d’un procès à l’encontre d’un opposant...

05.08.2009

Suite manifs anti-Otan : Relaxe en appel à...

29.07.2009

Communiqué de presse de la Legale Team - Anti...

27.07.2009 |


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Soliparty zur Finanzierung der

No-to-Nato-Proteste

Samstag, 10. Oktober, ab 21 Uhr (oder so)

K9

Filmchen, lecker Cocktails, gute Musik sowieso

Party für mehr und billige Demo-Busse!

Abschlusserklärung:

Selbstdarstellung der Bundeswehr fehlgeschlagen!

Gelöbnis in der Festung – Sechs Festnahmen

Der Anspruch der Bundeswehr, sich mit einem öffentlichen Gelöbnis in Szene zu setzen, ist erneut fehlgeschlagen. Nur inmitten einer Festung aus Polizisten und Feldjägern konnte sie ihr Gelöbnis durchziehen. Das ermutigt uns, weil es zeigt: Antimilitaristischer Widerstand ist machbar und effektiv.

Der Ausbau der Innenstadt zur Militärfestung zeigt aber auch: Demokratie und Militär sind unvereinbar. Erstmals seit es in Berlin semiöffentliche Gelöbnisse gibt, wurde die Gelöbnix-Demo verboten und konnte nur eine Kundgebung in einem Kilometer Entfernung stattfinden. Daran haben rund 500 Menschen teilgenommen.

Polizei und Gerichte wollten, dass Demokratie nur noch simuliert werden kann. Dem haben wir uns verweigert und die Kundgebung am Potsdamer Platz um 18 Uhr beendet. Hunderte von AntimilitaristInnen haben darauf hin nach Wegen gesucht, näher an die Bundeswehr zu kommen. Aus dem Tiergarten erschollen während des Aufsagens der Gelöbnisformel laute „Mörder“-Rufe, die Polizei schritt mit Gewalt gegen die DemonstrantInnen ein, setzte Hunde ein. Insgesamt wurden mindestens sechs Personen festgenommen.

Berlin hat heute das Gleiche erlebt, was beim G8-Gipfel in Heiligendamm und beim Nato-Gipfel in Strasbourg passiert ist: Die massive Einschränkung demokratischer Grundrechte zugunsten der Herrschenden und ihrer selbstherrlichen Propagandaveranstaltungen. Gleichzeitig haben entschlossene AntimilitaristInnen gezeigt, dass sie sich den Demokratieraub von oben nicht gefallen lassen. Wenn die Bundeswehr mit einer derartigen Selbstverständlichkeit einen zentralen Platz besetzen darf, dann müssen auch die GegnerInnen von Krieg und Militärgewalt das Recht haben, zeit- und ortsnah zu protestieren.

Gegen die schikanierenden Polizeiauflagen werden wir eine Feststellungsklage einreichen.

GelöbNIX, 20. Juli 2009, 22 Uhr.

23:30 | Lien permanent | Commentaires (0) |

Octobre à Paris - Maurice Audin -

festivals d’un film maudit

entretien avec Jacques Panijel

entretien réalisé par Jean-Philippe Renouard & Isabelle Saint-Saëns

Octobre à Paris est un objet à part. D’abord par sa fabrication. Dans les mois qui suivent les massacres d’octobre 1961, Jacques Panijel, biologiste, membre du comité Audin, met en scène une reconstitution qui donne à voir le quotidien des Algériens : la vie dans les bidonvilles de Nanterre et Gennevilliers, les arrestations, le centre de torture du 28 rue de la Goutte d’or. Il fait jouer, par ceux qui en avaient été les acteurs et sur les lieux mêmes, la préparation et le départ de la manifestation du 17 octobre, évoquée par un montage d’archives, photos et images filmées. Puis des témoignages : la caméra refait le trajet de ceux qui ont été arrêtés, battus, jetés à la Seine. Par son devenir ensuite : les copies sont saisies, les projections interdites. En mai 68, le film est projeté aux 3 Luxembourg, en alternance avec La Bataille d’Alger. En 1973, il obtient un visa de censure, après une grève de la faim du cinéaste René Vautier, sans pour autant être distribué. En 1981, des promesses de diffusion à la télévision restent sans suite.
Les livres saisis chez Maspero et aux Editions de Minuit reparaissent (La Découverte réédite en septembre 2000 Ratonnades à Paris, de Paulette Péju). Mais à ce jour les copies dispersées d’Octobre à Paris restent invisibles

Le tournage d’Octobre à Paris est entamé quelques semaines après la manifestation tragique du 17 octobre. Quelles circonstances amènent un chercheur scientifique à passer derrière la caméra ?

D’abord comprenez que dans mes réponses, il y aura certainement beaucoup de subjectivité parce qu’il est vrai que je considère ne pas avoir été gâté par les militants, ni malheureusement et c’est plus important encore, par ce qu’on appelle les intellectuels.

Au matin du 17 octobre 1961, je suis averti par un camarade algérien que « quelque chose va se passer ». Je n’en sais pas plus. Le soir même, il y avait une réunion du secrétariat du comité Audin que nous avions fondé deux ans plus tôt avec Pierre Vidal-Naquet après la mort du mathématicien Maurice Audin, torturé par les militaires. En traversant les Champs-Elysées, je découvre l’horreur : des centaines d’Algériens assis par terre entre deux rangées de flics en uniforme. J’ai parcouru un peu les Grands Boulevards puis me suis rendu à la réunion du comité. Nous militions alors comme nous pouvions — tracts, réunions, manifestations — pour faire connaître la réalité de la situation algérienne. Le Monde nous a soutenu énergiquement en publiant une souscription financière pour venir en aide au comité Audin. Nous avons ainsi réuni une somme d’argent conséquente.

Au lendemain du 17 octobre, j’ai proposé l’idée d’un film qui retracerait les événements... enfin ce qui s’était passé. Le comité a été d’accord à la condition que le film soit réalisé par un metteur en scène de renom. Je me suis donc mis en quête d’un cinéaste dont la réputation aurait protégé le film et qui aurait accepté de travailler avec les contacts dont nous disposions alors avec les représentants du FLN en France. Ainsi ai-je alerté plusieurs cinéastes français de la Nouvelle Vague ; j’ai contacté de grands cinéastes étrangers. Il n’y a qu’Hollywood qui n’ait pas été mis au courant de notre démarche... (rires). Le silence fut assourdissant. Le seul qui ait réagi favorablement fut Jean Rouch. Mais il souhaitait une production légère. Ce que nous refusions car il s’agissait d’un événement majeur. Il fallait à tout prix tourner en 35 mm. Quelques années plus tard, interrogé par une revue de cinéma, François Truffaut expliquait : « la guerre d’Algérie, je regrette mais qu’est-ce que vous voulez que je dise là dessus, j’y connais rien. C’est comme si on me demandait de faire un film sur la déportation ». Que répondre à cela ?

J’ai donc proposé de réaliser le film moi-même. Mon expérience cinématographique se limitait à la coréalisation au côté de Jean-Paul Sassy de La peau et les os qui avait obtenu le Prix Jean Vigo l’année précédente. Je me suis lancé dans l’aventure avec le soutien de ma femme.

L’attitude frileuse des cinéastes français était-elle le lot des intellectuels plus largement ?

Au commencement de la guerre, la grande majorité des intellectuels français croyait qu’il leur suffirait de dire qu’ils étaient contre la guerre. Ce n’est que peu à peu qu’ils ont pris conscience de la gravité de la situation. En 1961, on peut dire que l’ensemble des intellectuels, en particulier dans l’université, est horrifié. Dans le développement de la guerre d’Algérie, le 17 octobre est un événement tardif. Les Algériens des bidonvilles étaient depuis longtemps au cœur de la guerre que livrait en France le FLN aux « modérés" du MNA. Et puis ils s’alarmaient surtout du couvre-feu, véritable chasse au faciès décrétée par Maurice Papon. Cet événement a permis au FLN de mobiliser ceux des bidonvilles afin d’organiser une manifestation à Paris le 17 octobre. Ils furent au moins 20.000 en comptant les femmes et les enfants à s’y rendre. C’est le FLN qui avait organisé les différents parcours ainsi que le désarmement total des manifestants.

Concrètement comment le tournage est-il rendu possible alors que la guerre touche à sa fin ?

Il faut d’abord citer le nom d’un type merveilleux : Jacques Huybrecht qui d’ouvrier chez Renault est devenu photographe professionnel. Je cherchais un opérateur et c’était son rêve. Il était communiste et a souhaité en parler d’abord à son secrétaire de cellule qui lui a répondu qu’un tel film porterait préjudice au parti. Quant à la fédération départementale, elle a évoqué une « pure provocation ». Jacques m’a offert une grande partie de son temps libre pour tourner Octobre à Paris. Pour le montage, il n’y a pas eu de problème, le propriétaire est resté d’une discrétion absolue pendant cinq semaines. Enfin pour le développement de la pellicule, je connaissais un labo dont certains techniciens avaient manifesté leur opposition à la guerre. Honnêtement le seul risque était la saisie sur dénonciation.

Pour transporter le matériel sur les lieux de tournage, pour que les bidonvilles de Gennevilliers et Nanterre, le quartier de la Goutte d’or, nous soient ouverts, pour obtenir des témoignages de valeur, il nous a fallu l’accord et l’aide des responsables locaux du FLN. Ces derniers ont été jusqu’à proposer de financer un film à la gloire du Front. J’ai expliqué que je faisais partie du comité Audin, que nous n’étions pas strictement opposés au FLN mais que cela voulait dire quand même notre désaccord avec le réseau Jeanson. Nous n’étions pas des porteurs de valises, mais des militants républicains français exempts de souvenirs algériens et n’obéissant à aucun patriotisme.

A la Goutte d’or, même si le commissariat n’était pas loin, nous savions que personne ne nous dénoncerait. Qu’il y avait toujours à proximité un responsable du Front pour dire, non laissez, on les connaît. La surveillance était celle des gens du cru. Sur l’une des scènes, on entend l’hélicoptère de la police qui avait l’habitude de survoler le bidonville de Gennevilliers. On arrêtait de tourner et on planquait le matériel pour recommencer le lendemain.

La question majeure que pose Octobre à Paris est celle d’une reconstitution à chaud des événements.

C’est une question que le genre documentaire ne pose pas, celle de la morale de la fiction au sens large. J’ai tourné à partir de la fin 61 et pendant six mois dans les bidonvilles et à la Goutte d’or. Sachant ce qu’avaient été ces journées, il fallait que je les fasse revivre à l’intérieur même du bidonville.

Un autre point que je souhaitais absolument évoquer fut les interrogatoires par les harkis des habitants de la Goutte d’or. Car ce sont eux qui s’en chargeaient pour des raisons linguistiques évidentes. Dans la cave d’un bar de la rue de la Goutte d’or, ce sont eux qui organisaient les séances de torture pour faire avouer à des gens qui n’étaient pas forcément des militants, mais qui peu à peu avaient partagé les idées du FLN. Nous avons filmé l’entrée du lieu depuis un balcon situé en face.

Le plus difficile n’était-il pas de reconstituer la manifestation elle-même ?

Le film est conçu comme une tragédie en trois actes : avant, pendant, après : l’organisation et le départ de la manifestation que nous avons pu reconstituer, la manifestation racontée par des photographies, et les témoignages filmés après la manifestation. J’ai cherché mais n’ai pas trouvé trace de films de la manifestation. Quant à moi, ce jour-là je n’avais même pas un appareil photo et n’imaginais pas l’affreux spectacle qui allait s’offrir à moi. J’imaginais qu’il y avait le risque de violences policières, mais ce que j’ai vu en fait, c’était des comportements dignes des nazis. Après j’ai recherché des gens qui possédaient des photos, même non publiées, ou maquillées, ou volontairement détruites. Il faut évoquer là le nom d’Elie Kagan qui a été un type admirable. Il m’a laissé utiliser ses photos que j’ai rendues vivantes par le montage et les bancs-titres. Une musique concrète donne le sentiment que les cris montent de la foule, puis les victimes sont là dans le silence.

Par ailleurs, j’ai voulu montrer comment la décision s’était prise à l’intérieur de ce qu’on appelait une casemate, qui est l’équivalent d’une direction locale dans les mouvements résistants, comment étaient rapportées les instructions du Front. J’ai demandé à ceux qui avaient rapporté ces instructions au bidonville de Gennevilliers s’ils voulaient bien recommencer la scène qu’ils avaient vécue. On a tourné cela au petit matin. On a reconstitué la réunion de la cellule, les instructions qu’ils ont données d’emprunter tel ou tel chemin, d’emmener aussi les femmes et les enfants. L’ordre était surtout de ne pas apporter la moindre arme, même pas un caillou. Nous avons donc reconstitué la scène de la fouille des militants au départ du bidonville. Les instructions étaient de manifester pacifiquement, d’emprunter les trottoirs pour ne pas gêner la circulation. Bien sûr, les gens savaient qu’il y avait un risque. Ils avaient ordre de fuir si la police les chargeait. Mais surtout pas de bagarres, pas de coups. Il s’agissait vraiment de manifester pacifiquement. Des militants du FLN étaient utilisés comme serre-file. Ils écartaient les bras au bord des trottoirs pour éviter que la foule ne déborde sur la rue. Les familles nombreuses étaient dans la mesure du possible accompagnées d’un militant. Mais un militant au niveau d’un bidonville, ce n’est pas un temps complet, c’est un gars qui transmet les tracts, les instructions. Pas plus.

Concernant les exactions policières proprement dites, comment sont-elles suggérées dans Octobre à Paris ?

Il fallait retrouver des hommes qui avaient échappé de justesse à la mort ; retrouver des gens qui avaient été balancés à la Seine et s’en étaient sortis. Le film raconte le parcours d’un garçon qui a été « flanqué à la Seine », comme il le dit lui-même. Nous avons filmé le lieu où les flics l’ont balancé dans le fleuve et il raconte en voix off ce qui s’est passé, qu’il a attendu jusqu’à quatre heures du matin, de voir passer à nouveau des automobiles sur le pont pour sortir de sa cachette. « Ils m’ont matraqué, ils m’ont frappé à la tête, c’est pour cela que j’ai moins de cheveux. Après ils m’ont jeté dans la Seine ». Nous avons cherché l’endroit où il s’est planqué, l’endroit est tel qu’il nous l’ait décrit, preuve qu’il ne mentait pas. Il y avait notamment un arbre sur lequel était cloué un panneau : « Interdit de jeter des ordures ». Cet homme raconte aussi qu’on lui a tiré dessus. Il a été jeté à l’eau avec deux autres. « Mais moi je savais nager » conclut-il.

Que se passe-t-il une fois le film terminé ? Y a-t-il des projections publiques ou la diffusion est-elle uniquement clandestine ?

Il n’y a pas eu de projection de presse, j’ai simplement averti des amis journalistes que des projections avaient lieu tel jour à telle heure au Studio Bertrand en face de l’hôpital Necker. Une fois sur deux la police arrivait et embarquait la copie du film. Quand nous étions prévenu de la descente, nous projetions Le Sel de la terre, le beau film de Herbert Biberman. Octobre à Paris a été projeté au festival de Cannes en 1962, j’avais loué une salle de la rue d’Antibes. Le seul journal à s’en être fait l’écho fut Variety ! Le grand journal de l’entertainment a évoqué en première page la projection d’un film interdit ! Mais aucun journal parisien consacrant des pages au festival ne s’est fait l’écho de ces quelques projections. J’ai ensuite emmené le film à la Mostra de Venise où il fut à nouveau projeté quelques jours avant que les carabinieri ne ferment la salle. Enfin il m’est arrivé d’emmener Octobre à Paris dans des symposiums scientifiques ; je projetais le film à la stupéfaction des participants. Quand les douaniers posaient des questions, je racontais qu’il s’agissait d’un film scientifique. En mai 68, le film sera à nouveau brièvement projeté dans une salle du Quartier latin, en alternance avec La Bataille d’Alger.

Pourquoi Octobre à Paris est-il invisible depuis ?

Dès 1965, j’ai été contacté par des distributeurs. Mais le film ne possédait pas de visa. Le silence est alors retombé. Il faut attendre le procès de Maurice Papon à Bordeaux pour qu’un producteur courageux souhaite qu’Octobre à Paris soit vu du public. Mais ma condition était — et reste — de tourner un codicille qui détermine exactement que la répression du 17 octobre est l’archétype du « crime d’Etat ». On parle beaucoup de secret d’Etat, d’affaire d’Etat, et curieusement pas de crime d’Etat qui a mon avis mérite une classification à part. Ce que je demandais était d’avoir la liberté de tourner une préface à Octobre à Paris pour tenter de définir ce qu’est — moralement et politiquement — un crime d’Etat. Généralement le crime d’Etat est commis par des individus à qui l’on a garanti l’innocence, qui sont relativement peu nombreux et possèdent un objectif très précis. Au fond l’un des premiers crimes d’Etat est l’assassinat de César par des comploteurs qui s’emparent du pouvoir. Je souhaitais mettre en relation des événements qui ne sont qu’apparemment semblables, par exemple les procès staliniens ne constituent pas un crime d’Etat ; ils rentrent dans une technique d’Etat, ce qui est autre chose, c’est-à-dire qu’ils ne sont pas fondés sur un mensonge évident mais qu’ils font partie d’un roman politique entraîné par les staliniens et exportés dans tous les pays dépendants où il s’agissait de relier ces procès à une politique donnée.

En 1973, le film obtient enfin un visa de censure...

Grâce à la grève de la faim du cinéaste René Vautier, l’auteur de Avoir vingt ans dans les Aurès. On avait refusé un visa non commercial à Octobre Paris qu’il cherchait à distribuer. Il protestait plus largement contre la censure d’Etat et militait pour l’avènement d’une commission de censure indépendante. Cette grève de la faim a été déterminante. Quand une commission de contrôle cinématographique fut enfin mise sur pied, son président a envoyé un télégramme à Vautier qui expliquait en substance : « la commission de contrôle cinématographique n’utilisera plus de critères politiques pour interdire ou accepter un film ». Ce qui n’a pourtant pas plus facilité la diffusion de mon film. Et depuis le film dort dans un placard et j’en interdis toute projection.

Même les livres d’histoire oublient pour la plupart de mentionner le film quand ils évoquent la guerre d’Algérie...

Plus terrible encore... Au moment de l’affaire des sans papiers de l’église Saint Bernard, il y a eu une protestation émise par 25 ou 30 jeunes gens du cinéma contre les atteintes aux droits de l’homme. Y a-t-il eu un seul d’entre eux pour avoir le vrai courage du cinéma qui aurait consisté à faire un long métrage sur ces événements ? C’est ce que j’avais essayé de faire 35 ans plus tôt. Et Le Monde publie alors un article qui dit à peu près : « pour la première fois dans l’histoire du cinéma, les cinéastes montrent l’importance qu’ils ont pris dans le monde de la culture, de l’intelligence et de la citoyenneté en élevant une protestation solennelle contre le comportement de la police à l’occasion de la grève de la faim des sans papiers de l’église Saint-Bernard ». J’ai pris mon téléphone pour dire à la rédaction que je trouvais scandaleux — non pas l’article sur la protestation purement verbale des cinéastes en question, c’est très bien qu’ils aient fait cela — mais le fait que l’article en question passait sous silence le fait que bien avant un film vraiment clandestin et politique avait été réalisé dans ce pays... Je ne demandais pas de dire qu’Octobre à Paris est une date importante dans l’histoire du cinéma mais plutôt : « comme il est arrivé pendant la guerre d’Algérie avec Octobre à Paris, il y a eu manifestation du cinéma en tant que tel... » Ils m’ont répondu qu’ils ne jugeaient pas cela utile. Conversation close.

 

Autres textes concernant la guerre d’Algérie, accessibles en ligne :
- L’autre invraisemblable, entretien avec Jean-Pierre Vernant, Vacarme n°7, hiver 1998-1999.
- Un franc-tireur minuscule, entretien avec Robert Bonnaud, Vacarme n°14, hiver 2000-2001.
- La vérité de l’indicatif, entretien avec Pierre Vidal-Naquet, Vacarme n°17, automne 2001.
- Sous le peuple, visage de la population, sur les photographies de Marc Garanger, Vacarme n°27, printemps 2004.

 

 

 

 

 

 

La lettre de Michèle Audin à Nicolas Sarkozy

 

Place Maurice Audin.jpg
Face à l'imposture, ses simagrées et ses mensonges, il suffit parfois d'être soi-même. De ne pas biaiser, de ne pas faire le malin, de ne pas jouer au plus fin. Tout simplement de rester fidèle. Fidèle à quelques principes, à certaines valeurs, à d'anciens repères. En voici un exemple, superbe de tranquille fermeté, qui, d'une simple lettre, démasque l'hypocrisie qui nous gouverne. Oui, l'hypocrisie de cette mise en scène politique qu'on nous impose plus souvent qu'à l'ordinaire lors du passage d'une année sur l'autre: rituels vœux télévisés qui supposent une nation soumise à la parole d'un seul, traditionnelles promotions dans l'ordre de la Légion d'honneur où se détectent colifichets courtisans et distinctions clientélistes, avalanche de cérémonies de vœux présidentiels dont l'origine remonte à nos âges non-démocratiques, monarchiques ou impériaux. Si l'actuel monarque, républicain d'apparence, autocrate d'essence, ne fait ici que prolonger l'héritage de ses prédécesseurs, il s'en empare avec tant de zèle, de gourmandise vorace et d'agitation narcissique, qu'il finit par nous réveiller de notre torpeur. Vraiment, la démocratie, ce serait donc cela, cette fiction?

 

Une fiction qu'une seule lettre, admirable de simple grandeur, vient de dévoiler. Elle émane d'une brillante mathématicienne et elle est adressée au président de la République. Elle m'a été transmise par son collègue Michel Broué, directeur de l'Institut Henri-Poincaré, par ailleurs président de la Société des amis de Mediapart. La voici:

 

 

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Michèle Audin est la fille de Maurice Audin (son portrait ci-contre), ce jeune et brillant mathématicien qui, militant du Parti communiste algérien, engagé dans le combat anticolonialiste, fut arrêté, torturé et assassiné par l'armée, en juin 1957. En dehors de ses tortionnaires, le dernier à le voir vivant fut Henri Alleg, son camarade de parti, arrêté et torturé lui aussi, qui réussit à survivre pour témoigner en écrivant La Question, aux Editions de Minuit.

 

 

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Le premier livre de l'historien Pierre Vidal-Naquet, dont la mémoire est évoquée ces jours-ci sur Mediapart à un autre propos qui n'est cependant pas sans rapport (c'est à lire ici), fut, chez le même éditeur, L'affaire Audin, préfacé par Laurent Schwartz. Eminente figure de l'école française de mathématiques, ce dernier présida, fin 1957, le jury de la thèse de doctorat d'État de mathématiques de Maurice Audin, sur «les équations linéaires dans un espace vectoriel», soutenue in absentia. Grâce à la mobilisation de ces personnalités, l'affaire Audin marquera un tournant dans la prise de conscience française sur la généralisation de la pratique de la torture en Algérie.

 

"S'il est partisan, c'est seulement de la vérité", écrivait Laurent Schwartz dans sa préface au livre de Pierre Vidal-Naquet. Une vérité que la famille Audin réclame toujours et que nous réclamons tous avec elle, la justice ayant conclu par un non-lieu et son corps n'ayant jamais été retrouvé. Il suffit de le vouloir: les réponses sont là, dans les archives d'Etat, civiles et militaires. Et sans doute y trouvera-t-on la trace de ce lieutenant Charbonnier, déjà identifié par l'enquête de Vidal-Naquet pour le Comité Audin comme ayant été le tortionnaire du jeune mathématicien.

 

 

Image 2_3.png
Comme l'illustre le digne geste de Michèle Audin, ceux qui entretiennent la mémoire de ce martyr des luttes anticoloniales n'ont pas voulu en faire un monument figé et inerte. Ils l'ont prouvé encore récemment en liant ce souvenir ancien au souci très immédiat d'un autre mathématicien, Ibni Oumar Mahamat Saleh (son portrait ci-contre), cet opposant tchadien disparu début 2008, après avoir été enlevé par l'armée régulière au lendemain du départ des troupes rebelles de la capitale. Sa mort en détention est désormais avérée. Les autorités françaises, forcément concernées, sinon informées, en raison de leur soutien militaire du pouvoir en place à N'Djamena, n'ont guère répondu aux questions posées par diverses ONG.

 

Pour prolonger:

- télécharger en PDF la lettre de Michèle Audin: http://www-irma.u-strasbg.fr/~maudin/President0901.pdf

- la note de Wikipédia sur Maurice Audin, plutôt bien faite

- le site de l'Association Maurice Audin
- un site consacré au sort d'Ibni Oumar Mahamat Saleh
- un billet de Michel Broué, en août dernier, sur son blog à Mediapart

- un mien billet précédent sur les légions d'honneur

 

09:28 | Lien permanent | Commentaires (0) |

08/10/2009

Mémoire lourde : archives du 17 octobre 1961

20:58 | Lien permanent | Commentaires (0) |

Manifestation du collectif Otan-Afghanistan à Paris contre la guerre, 13 brèves interpellations

pris chez le JL :

 

Communiqué

À l’occasion du huitième anniversaire de l
occupation de lAfghanistan, des membres dAgir Contre la Guerre, Americans Against the War, Mouvement de la Paix, du CEDETIM, et du Nouveau Parti Anticapitaliste ont investi le centre de recrutement et dinformation de lArmée de terre à Paris au nom du collectif OTAN-Afghanistan. Ils ont jeté des milliers de flyers exigeant le retrait des troupes françaises, exprimant ainsi leurs solidarité avec le peuple afghan de Kaboul à Calais, demandant la fermeture des casernes et louverture de bureaux de postes, décoles et dhopitaux.


Du sang a été projeté dans le centre et de la peinture rouge sur la façade. Alors que l
armée française justifie des «dommages collatéraux» qui font des milliers de morts en Afghanistan, cette action a entrainé une réponse policière démesurée. Treize personnes ont été arrêtées et relachées après un contrôle didentité sous prétexte de «dégradations de biens publics en réunion».

Collectif Otan-Aghanistan, 7 octobre 2009.


Manifestation à Paris contre la guerre en Afghanistan, 13 brèves interpellations

Quelques dizaines de militants opposés à la guerre en Afghanistan, appartenant notamment au collectif Otan-Afghanistan, ont manifesté mercredi devant un centre de recrutement de l’armée française à Paris, et 13 d’entre eux ont été brièvement interpellés, a constaté un photographe de l’AFP.

Les manifestants demandaient l’arrêt de l’opération internationale en Afghanistan et le retrait de l’armée française de ce pays. Ils ont projeté de la peinture rouge sur la façade de l’établissement, situé dans le 12e arrondissement de Paris, et certains ont réussi à pénétrer brièvement dans les locaux de la caserne. Cette manifestation était organisée à l’occasion du huitième anniversaire du début de l’intervention internationale en Afghanistan. Treize personnes ont été interpellées, selon le journaliste de l’AFP, et relâchées après un contrôle d’identité pour «dégradations de biens publics en réunion», selon les organisateurs. Le collectif Otan-Afghanistan avait fait partie des organisateurs des manifestations en marge du sommet de l’Otan, à Strasbourg et Kehl en avril dernier.

Leur presse (AFP), 7 octobre.

12:59 | Lien permanent | Commentaires (0) |

04/10/2009

Présentation de l’observatoire des pratiques policières et de la brochure “Vos droits face à la police”

 

Le 17 octobre au Moloko, Usine (Place des volontaires), Genève

14:31 | Lien permanent | Commentaires (0) |

 
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