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09/01/2010

Devenir personne...finir est souvent plus difficile que commencer

6 novembre 2007

Jean Giraudoux - « Siegfried »

La société de l’ambition

Parmi les pièces à charge fournies aux procès des totalitarismes, figure toujours en bonne place la volonté de forger un « homme nouveau ». Dénoncer l’homme nouveau du communisme, par exemple, est l’une des figures rhétoriques favorites du discours néo-libéral. La tactique étant d’insinuer que le libéralisme, au contraire, serait une politique de tolérance qui prendrait l’homme tel qu’il est. Pourtant, si l’on analyse la société de l’ambition où prospère l’idéologie dominante, on perçoit un ordre dans lequel seul peut s’épanouir, là encore, un homme nouveau. Mais lequel, désormais ? « Siegfried », la pièce de Jean Giraudoux, peut nous aider à répondre.

« Pour imposer définitivement l’économie, son éthique du travail et de l’avarice, il avait fallu au cours du XVIIème siècle interner et éliminer toute la faune des oisifs, des mendiants, des sorcières, des fous, des jouisseurs et autres pauvres sans aveu, toute une humanité qui démentait par sa seule existence l’ordre de l’intérêt et de la continence. La nouvelle économie ne s’imposera pas sans une semblable sélection des sujets et des zones aptes à la mutation. » [1] Qui sont, aujourd’hui, les nouveaux mendiants, sorcières, fous, jouisseurs et pauvres sans aveu ? Qui sont ceux qui démentent le nouvel ordre au point qu’il devra, pour réellement s’imposer, les éliminer du champ politique ? La réponse est perceptible depuis une trentaine d’années, brutale depuis le 6 mai dernier : ceux qui n’ont pas pour ultime horizon d’épanouissement le désir de devenir quelqu’un. Précisons : il ne s’agit pas, cela va de soi, de faire disparaître tous ceux qui ne sont pas des personnalités connues ou reconnues. Mais plutôt d’anéantir un système de valeurs dans lequel on puisse désirer autre chose qu’une distinction spectaculaire. Peu importe, d’ailleurs, que l’on y réalise ou non ses ambitions. L’important est de jouer le jeu : devenir quelqu’un, même si l’on n’est personne. Témoin : l’automobiliste anonyme qui roule sur les boulevards entouré d’une foule indifférente, mais dont les vitres teintées de noir le protègent, telle une star, des regards indiscrets. Il partage - aussi stupéfiant que cela paraisse - le même type de jouissance narcissique que l’écrivain ou le musicien pour qui il ne s’agit plus de réussir en soi un texte ou une composition, mais de produire un livre ou un disque assez stratégiquement ratés pour ne promouvoir que sa réussite sociale. Ceux-là se reconnaîtront aisément dans le mot de N. Sarkozy : « Je veux réconcilier les Français avec la réussite. »


Vitres teintées
(protègent l’anonyme de l’anonymat)

Ces ambitieux, anonymes ou non, nous les reconnaîtrons, quant à nous, sans peine dans le mot de Léon-Paul Fargue : « est bourgeois celui qui met quelque chose au-dessus du sentiment ». Est bourgeois l’auteur qui subordonne la nécessité intime d’écrire au prestige social d’être écrivain [2]. Est bourgeois le plasticien qui fait une œuvre post-moderne uniquement parce qu’il faut être absolument post-moderne. Est bourgeois le mari d’une très belle femme qui l’aime d’abord pour la plus-value dont elle dote son ego. Ou bien, pour le dire autrement, est bourgeois - quelle que soit sa fortune - celui qui ne fait pas réellement ce qu’il fait. Quel observateur attentif n’a pas déjà constaté quelques-uns de ces nouveaux comportements pas si anecdotiques : ici ce sont quelques adolescentes en pleine rue qui soudainement chantent en chœur moins pour le plaisir de chanter que pour le bonheur de se montrer aux autres singeant l’attitude artistique, comme à la Star Ac ? Là c’est un cadre quinquagénaire qui arrive au bureau après un jogging matinal, doté de lunettes noires, d’expressions et d’une gestuelle qui ne sont pas sans rappeler celles... du nouveau président de la République ?

Pour se convaincre de la puissance d’un système de valeurs renversé au point que le sentiment se trouve, désormais, placé au-dessous de tout, il faut lire « Rêver contre soi-même », l’article publié par Mona Chollet au lendemain de la malencontreuse élection de N. Sarkozy à la présidence de la République, et dans lequel l’essayiste dénonce comment le culte de l’ambition cimente l’idéologie libérale : « la victoire de Nicolas Sarkozy en France résulte d’une manipulation à grande échelle des imaginaires. Elle a été préparée par vingt ans de TF1 et de M6, de presse people, de jeux télévisés, de Star Ac et de superproductions hollywoodiennes. Pour pouvoir ricaner en toute tranquillité des beaufs qui ont voté Sarkozy, d’ailleurs, il faudrait pouvoir prétendre avoir échappé complètement à l’influence de cette culture - ce qui ne doit pas être le cas de beaucoup de monde. Le thème récurrent sur lequel tous ces médias ne cessent de broder d’infinies variations, et auquel nos cerveaux, de gauche comme de droite, ont développé une accoutumance pavlovienne, c’est celui de la success story. Qui véhicule un seul message : pourquoi vouloir changer les choses ou se soucier d’égalité des droits, si, à n’importe quel moment, un coup de chance, ou vos efforts acharnés, ou une combinaison des deux, peuvent vous propulser hors de ce merdier et vous faire rejoindre l’Olympe où festoie la jet-set ? « Chacun aura sa chance », clamait Nicolas Sarkozy à peine élu. » [3]

Mona Chollet écrivait déjà, dans son essai « La tyrannie de la réalité », des pages essentielles sur cet Olympe : « Que la vie ait son centre ailleurs qu’en elle-même implique non seulement de se conformer à des principes extérieurs, mais aussi d’attendre de l’extérieur la validation de sa propre existence. » [4] Cet ailleurs est désormais à la fois la terre promise des élus et des exclus : le voici enfin conclu, signé et contresigné le nouveau contrat social analysé par Guy Debord, dans la thèse 30 de « La société du spectacle » : « L’aliénation du spectateur au profit de l’objet contemplé s’exprime ainsi : plus il contemple, moins il vit ; plus il accepte de se reconnaître dans les images dominantes du besoin, moins il comprend sa propre existence et son propre désir. L’extériorité du spectacle par rapport à l’homme agissant apparaît en ce que ses propres gestes ne sont plus à lui, mais à un autre qui les lui représente. C’est pourquoi le spectateur ne se sent chez lui nulle part, car le spectacle est partout. » Debord avait parfaitement démontré que la société du spectacle ne pouvait aucunement être une société du « tous bourgeois » : pour que l’illusion se perpétue, il fallait évacuer toute révolte dans une identification assez forte pour générer un désir d’être exploité, qui seul pouvait asseoir une perpétuation efficace de la servitude volontaire dans des temps démocratiques. Formidable coup double qui a le mérite de prévenir idéologiquement toute contestation de fond de ce pacte social : la traduction pragmatique de l’impossible « Tous bourgeois ! » devient donc « Tous ambitieux ! ». Son mot d’ordre : « Deviens quelqu’un ! ».


« C’est ta chance »
Image extraite du clip de Jean-Jacques Goldman
réalisé par Bernard Schmitt (1988) [5]

Qu’est-ce à dire ? Tout simplement que le sujet idéal de l’idéologie triomphante est un homme ou une femme qui doit apprendre à renoncer au souci de soi, et à ses désirs les plus personnels. C’est le paradoxe de la société de l’ambition : plus elle promeut l’individualisme, plus elle proscrit la singularité individuelle, de sorte que cette aliénation insensée finit par se décupler d’elle-même : « Moins tu es », écrivait Marx, « moins tu manifestes ta vie, plus tu as, plus ta vie aliénée s’étend, plus tu accumules de ton être aliéné. » Ce déracinement permanent ordonne de penser sa vie à chaque instant selon ce mot d’ordre diffusé en continu : « les gens que tu veux fréquenter, ce ne sont pas les gens qui t’entourent. Les lieux que tu veux habiter, ce ne sont pas ceux sur lesquels tu es. Le moment désirable de ta vie, ce n’est jamais celui que tu vis en ce moment, mais un moment utopique futur, que tu dois aujourd’hui travailler à construire. Ta vie idéale ne doit jamais se passer ici, ni maintenant. » C’est peut-être une telle immersion idéologique qui provoque ce que je nomme « le lapsus de Rimbaud » : tout le monde cite inlassablement sa célèbre phrase « la vraie vie est ailleurs » alors que Rimbaud ne l’a jamais écrite (il a écrit en réalité : « la vraie vie est absente » [6]). Mais nous préférons d’autant plus lui faire dire que la vraie vie est ailleurs, que nous avons été dressés à désirer cet ailleurs utopique où l’imaginaire spectaculaire situe la vraie vie.

Ainsi le voyage vers cette terre promise, nous l’avons dit avec Marx, est un voyage à contresens produisant une aliénation qui ne cesse de se rigidifier puisque « dès l’instant où le travail commence à être réparti, chacun a une sphère d’activité exclusive et déterminée qui lui est imposée et dont il ne peut sortir ; il est chasseur, pêcheur, berger ou critique, et il doit le demeurer s’il ne veut pas perdre ses moyens de subsistance » [7]. Devenir quelqu’un, c’est devenir un chasseur, et seulement un chasseur. Un critique et seulement un critique, un philosophe et seulement un philosophe. Et que l’homme simple et hardi ne s’avise pas de se prendre sérieusement pour un critique, un philosophe, un urbaniste, ou un politique tout à la fois ! L’injure d’amateurisme le guettera d’autant plus sournoisement qu’il menacera l’ordre granitique des professionnels autorisés, c’est-à-dire des spécialistes de tout et de rien envers qui la morale impose le respect parce qu’ils font autorité puisqu’ils le méritent grâce à leur travail (N. Sarkozy : « je veux réhabiliter le travail, l’autorité, la morale, le respect, le mérite... » [8])

La société de l’ambition se fait fort de rééduquer les aspirations singulières pour les faire entrer dans le cadre étroit des fonctions sociales : devenir totalement sa fonction dans la société, c’est le seul épanouissement que tolère cette fumisterie idéologique qui entretient à dessein la confusion entre individualisme et singularité. Or, tout au contraire, devenir simplement et pleinement l’homme ou la femme que l’on est, c’est d’abord devenir personne, à savoir rejeter l’identité tronquée de la fonction. C’est peut-être le sens de l’une des énigmes posées par l’Odyssée. Quand Ulysse dit au cyclope : « Je suis Personne ! Je suis Personne ! », cette ruse lui permet de ne pas être aliéné dans un quelqu’un de trop précis (par exemple "le roi d’Ithaque", ou encore "le valeureux guerrier de Troie", etc.) C’est précisément à cela que s’attaque la société de l’ambition : l’homme nouveau qu’elle suppose, le seul que menace de tolérer la mutation politique néo-libérale, est manifestement l’antithèse parfaite de ce qui définissait jusqu’à présent l’idée classique d’homme, et avec elle, l’idée d’épanouissement, de vie pleine et réussie. Reprenant à son compte le projet (pourtant à l’origine fort peu libéral) d’homme nouveau, le discours dominant incarne par conséquent plus qu’une simple rupture politique.


A gauche : Ulysse et Polyphème
A droite : Marylin Monroe lisant « Ulysses » de James Joyce

Une relecture de Siegfried, la pièce écrite par Jean Giraudoux en 1928, précise la nature de cette ambition qui menace l’homme moderne [9]. Au moment où s’ouvre la pièce, le conseiller d’Etat Siegfried est l’homme le plus puissant d’Allemagne, celui qui en personnifie la nation. Retrouvé six ans plus tôt sans mémoire, sans papier et sans bagage, il a conquis le peuple allemand. Mais tandis que Siegfried, à Gotha, s’apprête à doter l’Allemagne de sa Constitution, une femme, en France, a perdu le goût de la vie. C’est Geneviève, qui répond, quand on lui demande ce qui l’intéresse le plus au monde : « Au monde ? Rien. Depuis la mort de Jacques, depuis sa disparition du monde ? Rien. »

Au début de la guerre, son amant Jacques Forestier a disparu. Depuis sept ans, Geneviève n’a reçu aucun mot de lui, aucune indication de sa mort. Mais sitôt qu’elle voit le conseiller d’Etat Siegfried, elle reconnaît sans une hésitation qu’il s’agit bel et bien de son amant Jacques, logé dans un mobilier qui est « exactement le contraire » des goûts qu’elle lui connaissait. Siegfried, toujours amnésique, ne se doute encore de rien, mais pressent déjà que pour retrouver son bonheur, son identité et le sens de sa vie, il lui faudra un jour redevenir personne. « Je n’aurai jamais dû vous demander qui vous êtes », confie-t-il à Geneviève, « je vous ai ainsi tout demandé. Un prénom suivi de son nom, il me semble que c’est la réponse à tout. Si jamais je retrouve les miens, je ne répondrai jamais autre chose à ceux qui me questionneront. Oui… et je suis un tel… Oui, c’est l’hiver, mais je suis untel… Qu’il doit être bon de dire : Il neige, mais je suis Geneviève Prat. »

Cet européen du XXème siècle, dont nous sommes, à tant d’égards, les héritiers, et dont Giraudoux traduit la contradiction existentielle, peut-il encore espérer revenir à lui, retrouver les siens, devenir lui-même ? Ou bien doit-il se résigner à la marche du monde et renoncer à ce retour ? Le héros Siegfried a-t-il encore une chance de redevenir ce simple Jacques Forestier qu’il fut ? Dès la fin de l’acte I, le spectateur a au moins une bonne raison de l’espérer. C’est que Geneviève, la femme qui l’aime, est partie à sa recherche. Et le retour semble presque inéluctable à partir du moment où ce sont les nôtres qui partent à notre recherche [10]. Souvenons-nous ici de l’injonction pernicieuse que la société de l’ambition diffuse en continu : « les gens que tu veux fréquenter, ce ne sont pas les gens qui t’entourent... Ta vie idéale ne doit jamais se passer ici, ni maintenant. » Voilà pourquoi les gens qui nous sont proches présentent aussi un certain danger pour le fléau néo-libéral (on songe ici, par exemple, à la promotion glamour de l’adultère de type bourgeois, qui n’a absolument rien voir avec le libertinage) : c’est que nos proches - amis, amours, parents, enfants - pourraient bien s’aviser de venir nous soustraire à ce désir un peu suspect de flatter notre amour-propre, et se mettre en tête de nous ramener à ce qu’ils aiment en nous, et qui n’est souvent personne d’autre que celui ou celle que nous sommes le plus simplement du monde.

Il suffirait pourtant, pour commencer ce retour à soi, de presque rien. Mais les yeux fixés sur l’image spectaculaire et culpabilisatrice du moi idéal nous détourne de cette acuité qui rend lisibles les détails de notre vie. C’est ce presque rien qui sera l’atout maître joué par Geneviève afin de ramener Siegfried à la raison. Car, si le héros de Giraudoux renonce à son destin en Allemagne, que lui restera-t-il, ici en France, quand il sera redevenu Jacques ? Et qui l’attend, quand ce grand homme sera redevenu Monsieur Tout-le-monde ? « Son chien », répond Geneviève. « En effet, je n’y pensais pas. J’étais ingrate ! Ton chien t’attend, Jacques. Tous les autres ont en effet renoncé à toi : tes amis, tes maîtres, tes élèves. Moi-même, je me croyais autorisée à ce renoncement, parce que j’avais renoncé à ma propre vie. Lui n’a pas renoncé, il t’attend. Il est plus ridicule que vous ne pouvez même le croire : c’est un caniche. Il est blanc, et comme tous les chiens blancs en France, il a nom Black. Mais Jacques, Black t’attend. » A quoi Eva, calypso teutonne désespérée de voir, en quelques mots, lui échapper cet homme simple qu’elle avait aidée à devenir Siegfried, tente une parade qui déjà sonne faux : « On illumine ici en ton honneur. On t’acclame. Entends la voix de ce peuple qui t’appelle. Entre cette lumière et cette obscurité, que choisis-tu ? Ce n’est pas un chien que cette femme a placé en appât dans la France. C’est toi-même, toi-même en inconnu, ignoré, perdu pour toujours. Ne te sacrifie pas à ton ombre. »


Le chien Argos
est le seul qui reconnaît Ulysse à son retour.
Il meurt juste après avoir revu son maître.

Eva n’est pas la seule à vouloir retenir Siegfried/Jacques loin de lui-même, on le comprend d’autant plus aisément qu’il en va du destin de l’Allemagne en 1928 ! Aux généraux qui redoutent de le voir rentrer en France, Siegfried, déjà hésitant à demeurer ce grand homme qu’il est devenu presque malgré lui, rétorque : « En quoi pouvez-vous souffrir, si je vais, bien silencieusement, je vous assure, d’une main anonyme et aveugle, reconnaître le visage de mon passé ? Si mon oreille est soudain curieuse d’apprendre quel est le bruit des trains sous les ponts, le cri des enfants, le silence nocturne de mon ancien pays ? » D’une main anonyme dit-il : anonyme, comme le sans papier, victime expiatoire de toute la rancœur nationale, anonyme comme l’artisan méconnu, anonyme comme la mère de famille bienveillante, anonyme comme l’homme qui marche seul en tête pour tracer une route à travers la neige vierge [11]. Anonyme l’enseignant. Anonyme l’assistante sociale. Anonyme, bien souvent, celui qui est au lieu de faire semblant. Anonyme : tel sera désormais le nom du parfait souffre-douleur à l’école de l’ambition. Anonyme dont le goût déplacé pour la simple douceur angevine est un tel affront à la compétition généralisée qu’il en perdra, d’autant plus brutalement, ses droits les uns après les autres. Sécurité matérielle, droit à la santé, quiétude, et gratification : place aux « m’as-tu-vu soucieux avant tout de se faire voir et de se faire valoir, en contradiction totale avec les valeurs de dévouement obscur à l’intérêt collectif qui faisaient le fonctionnaire ou le militant. » (Pierre Bourdieu, « Contre-feux », p. 12)

Anonyme était pourtant Siegfried, le conseiller d’Etat dont on ignorait jusqu’au véritable nom et que son chien attendait, « parfois dans la terre, c’est vrai, en creusant. Mais le plus souvent dans l’air, à la hauteur où l’on trouve les visages des autres hommes. Lui ne croit pas que tu t’es réintégré secrètement et par atomes à la nation. Il t’attend tout entier. Le drame, Jacques, est aujourd’hui entre cette foule qui t’acclame, et ce chien, si tu veux, et cette vie sourde qui espère. Je n’ai pas dit la vérité en disant que lui seul t’attendait... Ta lampe t’attend, les initiales de ton papier à lettre t’attendent, et les arbres de ton boulevard, et ton breuvage, et les costumes démodés que je préservais, je ne sais pourquoi, des mites, dans lesquels, enfin, tu seras à l’aise. Il y a entre les moineaux, les guêpes, les fleurs de ce pays et ceux du tien une différence de nature imperceptible, mais inacceptable pour toi. C’est seulement quand tu retrouveras tes animaux, tes insectes, tes plantes, ces odeurs qui diffèrent pour la même fleur dans chaque pays, que tu pourras vivre heureux, même avec ta mémoire à vide, car c’est eux qui en sont la trame. Tout t’attend en somme en France, excepté les hommes. Ici, à part les hommes, rien ne te connaît, rien ne te devine. »

Comparaison n’est pas raison, alors soyons malicieux : qui fut cet homme nouveau, ce Conseiller d’Etat, ce “sauveur” de l’Allemagne, au moment où se déroulait l’action de la pièce de Giraudoux, soit à la fin des années 20 ? Jacques Forestier ? Non, c’est quelqu’un d’autre, le Siegfried de la véritable Histoire : c’est Hitler. Mais est-ce encore Hitler, ce petit bonhomme à moustache qu’écoute religieusement une foule obéissante ? Non : c’est un modeste barbier juif amnésique. Cet anonyme, cet autre Monsieur Tout-le-monde, ce n’est pas un dictateur, c’est Charlot ! Et ce n’est pas une foule obéissante, mais une multitude attentive qui s’apprête à acclamer son discours de rupture [12]. Que dit-il, ce barbier, qui ne veut pas être empereur, ne veut « ni conquérir, ni diriger personne » ? Il dit qu’il ne faut pas se faire trop d’illusions sur l’issue fatale d’une société de l’ambition, quelle que soit sa forme, dure ou soft : elle mène généralement au pire. Il ne dit pas qu’il faut pousser violemment cette idéologie pour l’ébranler, mais seulement ne plus la soutenir, et nous la verrons, « tel un grand colosse dont on a brisé la base, fondre sous son poids et se rompre. » (La Boétie). Tout nous attend, en somme, en France, excepté l’amertume de ceux qui redoutent le progrès. Notre première lutte contre le sarkozysme est une lutte avec nous-mêmes : ne pas consentir à la société de l’ambition, se souvenir de la ruse de l’inventif, qui pendant des années erra, souffrant beaucoup d’angoisses dans son âme pour défendre sa vie : devenir personne.

Gilles D'Elia

Notes

[1] Extrait de « L’insurrection qui vient » (p. 57) publié par le Comité invisible aux éditions La Fabrique.

[2] On se souvient du célèbre texte sur Philippe Sollers publié par Pierre Bourdieu en 1995 : « il est l’incarnation idéaltypique de l’histoire individuelle et collective de toute une génération d’écrivains d’ambition. » (nous soulignons). « Contre-feux », (p. 19)

[3] Mona Chollet, « Rêver contre soi-même - Faiblesse de l’imaginaire de gauche », publié sur Périphéries.

[4] Mona Chollet, « La tyrannie de la réalité », (p. 116). Calmann-Lévy, 2004.

[5] Ce petit hymne incitant à privilégier l’ambition comme seul salut mérite grandement d’être revu aujourd’hui, vingt ans plus tard. Il est en ligne ici.
Notez les paroles prophétiques : « Pas de privilège hérité / Et si t’as pas les papiers pour être fonctionnaire / Tout seul apprend à fonctionner / Yeah »

[6] Rimbaud écrit : « Quelle vie ! La vraie vie est absente. Nous ne sommes pas au monde. » Extrait de « Vierge folle - L’Époux infernal ».

[7] Karl Marx et Friedrich Engels, « L’idéologie allemande ».

[8] Discours de N. Sarkozy, 6 mai 2007.

[9] On relèvera l’exemple plaisant que donnait déjà, il y a plus de dix ans, le « Petit Robert » pour définir le mot ambition : « il a l’ambition de devenir président »...

[10] L’Odyssée d’Homère commence textuellement le jour où Télémaque se décide à partir rechercher son père.

[11] Varlam Chalamov, « Les récits de la Kolyma », « Sur la neige » (1956)

[12] Charles Chaplin, « Le Dictateur », vidéo du discours final.

 

encore une histoire de train...et de la nécessité de ne pas briller...

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