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11/10/2009

Subversion - anti-subversion - contre-subversion - risque gris - basse intensité...




 

 

L'ennemi intérieur

« On surprendrait bien des Français, même traditionnellement classés à gauche, en leur disant que le nouvel ordre sécuritaire, dont le président Sarkozy s'est montré le représentant le plus achevé, a pris ses racines... lors de la guerre d'Algérie. C'est pourtant cette démonstration que fait, avec force preuves et citations, Mathieu Rigouste. »
L'HUMANITÉ

« Pour rédiger ce travail sur le retour des principes clés de la contre-subversion dans l'ordre sécuritaire, l'auteur a dépouillé les archives de l'Institut des hautes études de Défense nationale (IHEDN) durant trois ans. Au long des quelque 350 pages, il expose la genèse de l'ordre sécuritaire (1968-1981): discours de la peur, restrictions des libertés publiques au nom de "la sécurité, première des libertés" (Peyrefitte, 11 juin 1981), apparition des "experts". Puis il s'attelle à la période contemporaine, celle de "l'ennemi intérieur global (1995-2008)", celle de "l'exception permanente" (Vigipirate). Son étude revêt alors un caractère effrayant et l'on assiste, effarés, à la litanie de nos défaites et reculs successifs: nouvelles méthodes de contrôle des quartiers populaires empruntées aux techniques militaire de contrôle des foules (drones, hélicoptères, snipers, appels à la délation, bouclage); constitution de 2001 à 2007 d'une énorme machine de contrôle (fichier Stic, peines planchers, Edvige, etc.) à travers lois et décrets. Le règne froid et minutieux du tout-sécuritaire. Un travail lumineux et terrifiant à la fois. »
BARRICATA

« Insécurité, immigration, terrorisme, ce triptyque fondu dans un amalgame spécieux se révèle de plus en plus présent dans la vie publique. Les responsables politiques l'utilisent souvent pour renforcer la sécurité au-delà de la menace. En fait, ce mécanisme qui joue sur les peurs du citoyen est un héritage de l'époque coloniale sans cesse renouvelé depuis un demi-siècle à partir des turbulences du monde. C'est la démonstration à laquelle se livre Mathieu Rigouste, chercheur en sciences sociales, en s'appuyant sur des documents officiels le plus souvent confidentiels. Il explique comment, pour inculquer le besoin d'ordre dans l'esprit des Français, l'État façonne la représentation d'un "ennemi intérieur", à savoir les populations immigrées issues de la colonisation, mais aussi les délinquants des quartiers sensibles, désignés comme des boucs émissaires. Cette stigmatisation commode et le plus souvent abusive incite la société à accepter d'elle-même un contrôle de plus en plus rigoureux de son fonctionnement pour faire face à une "menace globale". C'est là tout le mécanisme pernicieux que met à nu l'auteur avec force. Il observe qu'on aboutit ainsi à une "conception du contrôle comme une médecine du corps national" et à une "tendance à ne plus distinguer les domaines classiques du conflit: temps de paix/temps de guerre, intérieur/extérieur, civil/combattant, policier/militaire." Au plus grand profit des tenants du marché de la sécurité. Constat aussi lucide qu'inquiétant ! »
LA DÉPÊCHE DU MIDI

« "Ces trois principes - protéger la population, l'amener à s'immuniser contre la subversion et, pour cela, restreindre ses droits - sont au coeur du "nouvel ordre sécuritaire" mis en oeuvre dans une bonne partie des Etats occidentaux depuis le 11 septembre 2001", écrit Mathieu Rigouste. C'est une histoire des représentations politiques et militaires du "barbare" intérieur qui est proposée dans cet ouvrage. Le chercheur en sciences sociales met en lumière les similitudes entre la machine sécuritaire contemporaine en France et le pouvoir militarisé caractéristique de la domination coloniale. »
REGARDS

 

 

L’institutionnalisation de l’arme psychologique pendant la guerre d’Algérie au miroir de la guerre froide

Paul Villatoux docteur en histoire.

http://www.cairn.info/article.php?ID_REVUE=GMCC&ID_NUMPUBLIE=GMCC_208&ID_ARTICLE=GMCC_208_0035

 

Chacun le sait, le conflit algérien constitue, pour l’Armée française, un moment privilégié dans l’emploi de ce qui est, à l’époque, désigné sous l’expression générique d’ « arme psychologique ». Considérée par ses thuriféraires comme une solution miracle susceptible d’aboutir à une pacification pleine et durable des départements d’Afrique du Nord, l’arme psychologique connaît ainsi, au cours de la période 1956-1960, une promotion et une institutionnalisation aussi singulières que brutales au sein des forces armées.
Pour autant, si cette nouvelle « arme », par l’ampleur qu’elle a revêtue, se présente d’emblée comme un concept et une pratique spécifiques au conflit algérien, une analyse plus fine de ses racines profondes et du discours qu’elle sous-tend révèle que le problème est en réalité beaucoup plus complexe et plus vaste qu’il n’y paraît [1]. La question de l’arme psychologique constitue en effet, à bien des égards, un élément structurant et récurrent de la pensée militaire française de l’après-guerre. Celle-ci s’est ainsi trouvée confrontée à un double impératif – tirer les leçons du drame 1940 et tenter, dans le même temps, d’appréhender la nature de la menace nouvelle issue de la situation inédite de guerre froide – qui l’a conduite à focaliser son attention sur le péril subversif communiste. Face à cette menace insidieuse et difficilement préhensile, il est apparu nécessaire de trouver une riposte de même nature dont l’arme psychologique, dans sa composante tant offensive (guerre psychologique) que défensive (action psychologique), a constitué la principale manifestation. Dès lors, l’historien est en droit de se demander si les défenseurs de ce nouveau mode d’action militaire n’ont pas cherché à instrumentaliser – de manière plus ou moins consciente – le péril intérieur « rouge » à des fins de promotion et d’institutionnalisation de l’arme psychologique dans le cadre tant des forces armées que du dispositif général de Défense nationale.
Ennemi intérieur et Cinquième colonne : le modèle de 1940
À l’évidence, si les militaires français ont été initiés aux méthodes et aux procédés de la Psychological Warfare (guerre psychologique) par l’intermédiaire des armées américaines, notamment en Afrique du Nord après le débarquement de novembre 1942 [2], il n’en demeure pas moins que cette notion fut largement appréhendée, au lendemain de la victoire, au prisme de l’ « étrange défaite » de 1939-1940. Ce phénomène, rarement mis en évidence par les chercheurs, s’exprime en pleine lumière dès lors que l’on fait appel à la mémoire des anciens acteurs de l’aventure de l’arme psychologique en France au cours des années 1950. L’un d’eux, le général Maurice Prestat, Saint-Cyrien de la promotion 1938-1939, insiste très nettement sur le fait qu’il a découvert l’existence d’une arme de nature « psychologique » dès les premières heures du conflit et qu’il évoque par le récit d’une anecdote hautement significative : « Un jour, avec ma section, en montant vers les lignes, tout à fait au début de septembre 1939, nous marchions sur la route et, en traversant un village, mes hommes, qui étaient originaires du Berry, se mirent à crier à la cantonade : “Oh les gars, y a t il des Berrichons par ici, parce que nous on est de Bourges, c’est le 85e de Bourges !” Le soir, on apprend que Ferdonnet, le speaker français de la radio de Stuttgart, avait déclaré : “Les Berrichons feraient bien de ne pas se frotter à nous parce que sinon il y aura des représailles, etc.” Je me suis dit qu’il s’agissait d’un procédé diabolique qu’on ne m’avait pas appris à Saint-Cyr ! À coup sûr, les Allemands avaient un réseau d’informateurs suffisant derrière les lignes pour être prévenus des montées en ligne des troupes, et nous restions parfaitement inconscients de tout cela. C’est un petit détail mais qui révélait la nouvelle dimension de la guerre à laquelle on devait faire face qui ne reposait pas seulement sur la seule force mécanique. » [3]
Loin d’être singulière, cette perception de la défaite pouvant s’expliquer plus encore par l’emploi de procédés de combat non orthodoxes que par une quelconque supériorité technique de l’Armée allemande se retrouve dans les propos de nombreux analystes militaires et civils de l’époque. Ainsi, l’expression de « Cinquième Colonne », forgée par le général franquiste Mola lors du siège de Madrid pour désigner les agents nationalistes demeurés ou infiltrés dans la capitale aux mains des républicains, est largement reprise, dès la défaite consommée, par nombre de journalistes et de parlementaires français désireux de comprendre les raisons de cet inexplicable effondrement. De bouche à oreille, la folle rumeur de la trahison par la « main diabolique de la Cinquième Colonne » au service de l’ennemi se répand comme une traînée de poudre au sein de la population [4]. Plusieurs ouvrages publiés à l’étranger pendant la guerre l’invoquent encore avec insistance. Voici la vérité de l’ancien pilote de la Grande Guerre et député Henri de Kérillis, qui semble être le premier à avoir cherché à cerner avec précision le phénomène : « Personne ne peut en donner une définition satisfaisante tellement le mot englobe de choses disparates, compliquées et fabuleusement enchevêtrées. L’espionnage, vieille institution mais rouage de la Cinquième Colonne. La propagande TSF, presse, livres, prospectus, tracts lançant des bruits, rouages de la Cinquième Colonne. L’encerclement systématique des personnalités sélectionnées, capables de jouer un rôle politique, d’exercer une influence intellectuelle, d’actionner les leviers de commande des grandes administrations : rouage de la Cinquième Colonne. L’utilisation des femmes du monde ou du demi-monde... rouage de la Cinquième Colonne. La préparation de l’action révolutionnaire, du sabotage, de l’insurrection, de l’attentat anarchiste suivant une technique moderne : Cinquième Colonne » [5].
Cette croyance en l’existence d’agents cachés d’une force ennemie cherchant à déstabiliser la population et à manipuler les responsables politiques, militaires, économiques comme les intellectuels pour mieux les utiliser afin d’anéantir le potentiel de défense de la nation va dès lors marquer profondément la pensée militaire française de l’après-guerre jusqu’au début des années 1960. À n’en pas douter, il s’avère très vite que le modèle proposé par la défaite de 1940, vue au prisme de la « Cinquième Colonne », offre une base de réflexion qui paraît des plus pertinentes dans un environnement international complexe dominé par la guerre froide et par l’apparition d’un nouvel ennemi, l’Union soviétique. Cette dernière présente, en outre, aux yeux des responsables militaires, de nombreux points de convergence avec l’Allemagne nazie des années 1930 : régime totalitaire, parti unique, police politique, encadrement très poussé de la population, place prépondérante accordée à la propagande et au noyautage par personnes interposées [6]. Fait pour le moins significatif, dans une conférence prononcée le 12 mars 1949, le général Revers, alors chef d’état-major de l’armée de Terre, insiste sur les deux éléments nouveaux qui caractérisent les luttes modernes, « les maquis et les Cinquièmes Colonnes. Les conditions idéologiques des guerres modernes font, en effet, qu’il existera toujours maintenant, hors des armées, des éléments que nous appelions encore hier irréguliers et qui par groupements plus ou moins importants, allant de quelques saboteurs isolés jusqu’à des forces de plusieurs milliers d’hommes, agiront sur les arrières, attaquant isolés, communications, nœuds politiques, économiques, etc. L’action de ces éléments sera dirigée grâce aux possibilités de liaisons que donnent les communications radio-électriques et sera soutenue grâce aux possibilités d’échange de personnels et de ravitaillements que donne l’aviation » [7].
La psychose du complot subversif communiste
Certes, la crainte d’un complot insurrectionnel communiste est bien antérieure à 1949 et à la reconnaissance de l’URSS comme ennemi principal mais traverse, avec plus ou moins de vigueur, les milieux militaires depuis l’entre-deux-guerres [8]. Toutefois, avec l’engrenage de la guerre froide et la prise en compte du concept de « Cinquième Colonne » comme instrument d’analyse de la menace soviétique, cette hantise s’exprime par le biais d’un discours parfois obsessionnel, toujours alarmiste, qui aura même tendance, sous la plume de plusieurs officiers, à prendre la forme d’une véritable psychose du complot subversif.
Cette dernière est d’autant plus prégnante que l’importance du vote communiste en France même accrédite naturellement l’idée selon laquelle d’éventuels éléments implantés sur le territoire national préparent l’arrivée de l’Armée rouge [9]. Différentes actions, plus ou moins spectaculaires et entamées dès la fin des années 1940, traduisent incontestablement cette inquiétude latente. Les forces armées, assistées des douanes, se voient ainsi chargées de rechercher toute présence d’agents provenant de pays de l’Est et parachutés en France, quand il ne s’agit pas d’auditionner des témoins ayant cru apercevoir des avions suspects larguant hommes et matériels [10]. Le phénomène est à ce point pris au sérieux que les archives conservent la trace de cartes du territoire national où sont indiquées des zones susceptibles d’accueillir des maquis communistes dont une partie du soutien logistique proviendrait de Moscou [11]. Plus encore, la décision adoptée par l’armée de l’Air de mettre en place un réseau de systèmes radars – achetés aux Britanniques – le long de la frontière et afin de détecter toute tentative d’intrusion d’un appareil étranger au-dessus du territoire témoigne, à n’en pas douter, de la célérité avec laquelle les autorités militaires traitent ce problème. La conviction selon laquelle les Soviétiques tentent de subvertir la France gagne même en crédibilité au début des années 1950 avec l’intensification de la guerre froide dont les manifestations les plus tangibles, telles que la crise de Berlin ou la victoire de Mao en Chine, viennent renforcer un discours des plus alarmistes [12].
Par ailleurs, l’aggravation de la lutte en Indochine où l’Armée française fait la découverte spectaculaire des méthodes d’endoctrinement et d’encadrement des populations par le Viêt-minh correspond à la dernière étape d’un lent processus de cristallisation dont les prémices sourdent dès le lendemain de mai-juin 1940. Parmi les officiers engagés en Extrême-Orient, se détache ainsi la figure du colonel Charles Lacheroy, le premier à mettre au jour ce qu’il baptise du nom de « hiérarchies parallèles » et qui n’est autre qu’un vaste réseau d’associations enserrant chaque individu depuis sa naissance jusqu’à sa mort dans une maille imperméable et redoutable [13]. Cette véritable « toile d’araignée » est alors considérée comme d’autant plus efficace qu’en organisant les relations sociales de manière rationnelle et systématique, elle prédispose l’individu à recevoir un endoctrinement intensif. Enfin, l’expérience des camps de rééducation viêt-minh, où plus de 2 000 officiers français sont l’objet d’une tentative de conversion au communisme, marque profondément les esprits [14]. En somme, l’expérience ramenée par le corps expéditionnaire français d’Indochine confirme les premières analyses formulées en métropole à la fin des années 1940 et étaye le discours sur les menées subversives communistes.
Cette expérience sert également de grille d’interprétation dans la théorisation d’une menace communiste dépassant les frontières de l’hexagone, modélisation élaborée par des officiers qualifiés par la suite de « doctrinaires de la guerre révolutionnaire ». En effet, élargissant leurs analyses initiales, ces derniers n’hésitent pas à transposer les méthodes d’endoctrinement et d’encadrement des foules apprises au contact du Viêt-minh à l’ensemble du monde communiste [15] pour, au final, aboutir à une théorie générale de la guerre dite « révolutionnaire » fomentée par le communisme international et servant de support à l’interprétation géostratégique d’un processus d’expansion communiste à l’échelle mondiale.
Ainsi, le conflit algérien est-il interprété par ces théoriciens, et ce dès les premières heures, comme une évidente manifestation de ce mécanisme global de subversion planétaire. À les en croire, le doute n’est plus permis : l’Union soviétique, plutôt que d’attaquer l’Occident frontalement et d’une manière classique, cherche à contourner les défenses de cette dernière en employant une stratégie périphérique dont les premiers jalons ont été posés en Extrême-Orient (Indochine et Corée) avant de gagner le Sud du continent européen via l’Afrique du Nord et l’Algérie [16]. Dans cette logique inexorable, le FLN se voit assimilé et ravalé au rôle d’instrument au service du grand dessein planétaire voulu par le Kremlin. Les aspirations nationalistes ne peuvent être, dès lors, que niées par principe ou, pire, être considérées que comme un nouveau leurre destiné à tromper l’Occident sur la nature véritable de l’insurrection en cours.
Pour ces théoriciens animés d’une foi quasi religieuse, la stigmatisation du danger ne doit pas se limiter à un simple combat verbal mais s’inscrire dans la réalité des faits sur le terrain, tant en Algérie qu’en métropole. Ils s’assignent dès lors pour objectif de convaincre le haut commandement militaire, puis le personnel politique, de la nécessité d’adopter une parade proportionnée – tant sur le plan offensif que défensif – à cette menace de subversion généralisée. La carrière du plus illustre et du plus emblématique d’entre eux, Charles Lacheroy, reflète on ne peut mieux cette démarche. À son retour d’Indochine, il demande ainsi à être affecté dans la capitale pour y mener ce qu’il appelle sa « croisade » : « Je m’étais fixé comme objectif de convaincre mes anciens chefs des bouleversements apportés par la guerre révolutionnaire dans nos conceptions traditionnelles. Je voulais, par leur intermédiaire, amener les états-majors et l’enseignement militaire à se pencher sur les problèmes nouveaux... Et pour cela il fallait être à Paris. » [17]
L’arme psychologique est alors perçue et présentée par ces mêmes théoriciens comme le principal outil susceptible d’offrir une réplique adaptée aux menées subversives adverses, qu’elles soient d’ordre interne ou externe. Dans ce schéma intellectuel inquiétant où la menace subversive est à ce point amplifiée qu’elle occulte toutes les autres données susceptibles d’infléchir l’analyse dans un sens différent, la question de l’arme psychologique se trouve du même coup hypertrophiée au point d’occuper, au tournant des années 1956-1957, une place omniprésente et quasi tyrannique au sein des forces armées.
Triomphe et chute de l’arme psychologique
Force est pourtant de constater que, à la fin des années 1940, l’arme psychologique n’occupe encore qu’une place insignifiante au sein du dispositif français de Défense nationale. Seul le ministre dispose d’un organisme ad hoc destiné à apporter une réplique limitée à la propagande communiste en métropole [18]. L’Indochine fait toutefois exception dans la mesure où un « Bureau de la guerre psychologique » est créé au début de l’année 1953. Son action demeure relativement modeste car il se voit simplement chargé de seconder l’effort militaire par des moyens des plus classiques tels que des lâchers de tracts, des diffusions de journaux ou de messages par haut-parleurs [19].
Ce n’est qu’à partir de la fin de 1955, c’est-à-dire un an après le début de la guerre en Algérie, que l’influence des doctrinaires de la guerre révolutionnaire marque de son emprise les forces armées contraintes, dans l’urgence, de mettre sur pied toute une série d’organismes spécialisés dans la guerre et l’action psychologiques. Une émergence, aussi soudaine qu’en apparence imprévue, ne peut s’expliquer sans le soutien d’une frange notable du personnel politique, dont le ministre de la Défense en personne, nommé en janvier 1956, Maurice Bourgès-Maunoury. Il convient à cet égard de souligner que, à la suite de l’échec des premières mesures de maintien de l’ordre en Algérie mises en place entre la fin 1954 et le premier semestre 1955, le pouvoir politique est à la recherche de solutions nouvelles. Or, celle que proposent les promoteurs de l’arme psychologique offre un certain nombre d’avantages qui vont incontestablement faire peser la balance en leur faveur. Tout d’abord, l’arme psychologique présente l’intérêt non négligeable de se révéler particulièrement peu dispendieuse : des outils tels que les haut-parleurs, les stylos bille ou les machines à ronéotyper sont autrement moins coûteux que des engins blindés ou des avions de combat. En outre, le personnel nécessaire à l’emploi de la nouvelle arme n’exige pas une formation théorique et pratique de longue durée. Il apparaît évident que, pour peu que l’on sache lire et écrire, deux ou trois semaines de formation à la psychologie sociale et à la propagande – notamment à Arzew [20] – suffisent pour être considéré comme apte à intégrer un organisme spécialisé. Enfin, et c’est là que réside sans doute l’élément le plus déterminant aux yeux des responsables politiques, les procédés de l’arme psychologique, s’ils permettent d’espérer en une pacification réelle et durable de l’Algérie, sous-tendent une rhétorique, celle de la subversion communiste à l’échelle mondiale, susceptible d’offrir une justification politique, idéologique, voire morale à une IVe République en mal de crédibilité sur les scènes tant intérieure qu’internationale. Dans une telle perspective, et si l’on adopte l’analyse selon laquelle derrière le FLN il y a Moscou, dès lors le conflit en Algérie, loin d’apparaître comme un combat d’arrière-garde sur le terrain de la décolonisation, s’inscrit du même coup dans la guerre froide et dans les impératifs stratégiques du monde libre.
À partir de janvier 1956, Maurice Bourgès-Maunoury, qui partage les vues de Charles Lacheroy qu’il n’hésite pas à nommer à ses côtés en tant que chef d’un Service d’action psychologique et d’information de la Défense nationale créé spécialement à l’attention de ce dernier, décide donc de donner la priorité à l’emploi de l’arme psychologique sur le théâtre algérien. Dans le même temps, les doctrinaires de la guerre révolutionnaire cherchent à tirer profit de cette situation favorable pour obtenir des positions hiérarchiques spécifiques par l’intégration de l’emploi de l’arme psychologique au sein des états-majors et du commandement. Leurs initiatives sont couronnées de succès à l’été 1957 – alors même que Bourgès-Maunoury a succédé à Guy Mollet à la présidence du Conseil – avec la création des Cinquièmes Bureaux spécialisés dans la guerre et l’action psychologiques [21]. Ces derniers, qui complètent les quatre bureaux d’état-major traditionnels à tous les échelons de la hiérarchie militaire, représentent, à n’en pas douter, une véritable matérialisation de l’insertion de l’arme psychologique au sein des structures organiques de l’armée. Il convient, à cet égard, de ne pas sous-estimer l’ambition qui anime les promoteurs des Cinquièmes Bureaux, Lacheroy en tête. Ces derniers, en incitant le gouvernement et le haut commandement à redéfinir l’organisation même du système militaire, en élaborant progressivement une doctrine et en s’attachant à créer un corps de spécialistes titulaires d’un brevet spécifique, s’inscrivent manifestement dans un processus de type « identitaire » [22] dont la conséquence et la consécration ultimes auraient pu être l’avènement d’une nouvelle armée dont la population aurait constitué le nouveau domaine d’action, une « quatrième dimension » en somme.
Il n’en demeure pas moins que l’expérience des Cinquièmes Bureaux se révèle très brève puisque, dès février 1960, ils sont définitivement supprimés. À ce titre, l’historien éprouve quelques difficultés à porter un jugement scientifique serein sur leur action tant celle-ci s’est inscrite sur le très court terme. On peut toutefois souligner combien leur création engendra de profonds bouleversements au sein de l’institution militaire. Ainsi, d’outil auxiliaire des forces armées, l’armée psychologique s’est vue brutalement promue au rang d’activité autonome, placée sur le même plan que les autres composantes essentielles de l’état-major telles que le renseignement ou le soutien logistique des unités. Or, il convient de souligner le fâcheux penchant des Cinquièmes Bureaux à se comporter en véritables « hiérarchies parallèles » et à doubler les autres services, en particulier les Deuxièmes et Troisièmes Bureaux. Cette dérive était en quelque sorte inscrite dans leur nature même. Conçus, avant tout, pour donner la réplique à la subversion dont le propre est de s’attaquer à tous les domaines potentiellement vulnérables de l’adversaire, les Cinquièmes Bureaux ne pouvaient qu’adopter une approche globalisante de la gestion des forces armées, toute décision comme toute action sur le terrain étant susceptible d’entraîner des effets psychologiques auprès des populations. Plus grave encore, tirant leur existence d’une doctrine d’essence politico-stratégique, les Cinquièmes Bureaux ont eu tendance à s’arroger des prérogatives qui appartiennent d’ordinaire au politique. Ainsi, en Algérie, ces organismes n’ont pas craint d’afficher une ligne politique n’hésitant pas à faire campagne pour l’Algérie française lors des différents référendums pour, au final, se trouver en porte à faux avec le pouvoir politique de la jeune Ve République [23].
Au terme de cette étude, il n’est peut-être pas inutile de se demander, a contrario, si les responsables du gouvernement qui a immédiatement succédé à la IVe République n’ont pas cherché à retourner, très intelligemment, le discours des théoriciens de la guerre révolutionnaire à leurs dépens. L’arme psychologique a, en effet, très vite été mise en accusation, considérée comme responsable de toutes les dérives politiques ou factieuses de la fin de la guerre d’Algérie, qu’il s’agisse du putsch d’avril 1961 ou de l’OAS. Cette analyse tire son argumentation du fait qu’un certain nombre de figures marquantes de la guerre et de l’action psychologiques se sont clairement engagées dans la voie de la révolte, englobant dans la même confusion l’instrument, le discours et les acteurs. Une telle approche tend, à l’évidence, à occulter certaines des motivations profondes qui ont poussé les militaires à la révolte et en particulier la conviction selon laquelle le général de Gaulle aurait trahi sa parole. Depuis lors, une chape de plomb s’est abattue sur toutes les problématiques touchant à l’arme psychologique – que certains vont même jusqu’à assimiler à la torture –, au détriment d’analyses qui ne manqueraient sans doute pas d’intérêt à l’heure où l’étude des nébuleuses, des réseaux d’influence auprès des médias, de l’infiltration d’éventuels agents, revêt une importance nouvelle.
NOTES
[1] Ce travail est, pour l’essentiel, le fruit de réflexions issues de notre travail de doctorat : La guerre et l’action psychologiques en France (1945-1960), thèse de doctorat d’histoire nouveau régime, sous la diection de Maurice Vaïsse, mars 2002, Université Paris I - Panthéon-Sorbonne, 4 vol., 1 118 p.
[2] Cf. à ce propos, Léo J. Margolin, Paper bullets. A bref story of psychological warfare in World War II, New York, Froben Press, 1946, 149 p.
[3] Interview accordée à l’auteur par le général Prestat, le 15 novembre 2001.
[4] Colonel Paul Paillole, « Cinquième Colonne », Philippe Masson (dir.), Dictionnaire de la Seconde Guerre mondiale, t. 1, Paris, Larousse, 1979, p. 493-495.
[5] Henri de Kérillis, Français, voici la vérité, New York, 1942, cité par Max Gallo, La Cinquième Colonne, Bruxelles, Éd. Complexe, réédition, 1984, p. 40.
[6] Ce « transfert » intellectuel entre l’Allemagne nazie et l’Union soviétique est parfaitement souligné par le capitaine Antoine Argoud, « La guerre psychologique (I) », Revue de défense nationale, mars 1948, p. 292-293 : « Galvaniser des millions d’êtres humains, les animer d’une volonté farouche de résistance et de lutte au nom d’une idéologie intérieure, comme l’ont fait Hitler et Staline. Conquérir le pouvoir politique, soit par la force, comme les Soviets, ou légalement comme Hitler au moyen d’un véritable “viol psychique” des individus par le moyen de la propagande politique. Mener la guerre psychologique dès le temps de paix et acquérir des positions stratégiques par une sorte de chantage à la guerre mené sur le terrain diplomatique sans avoir tiré un seul coup de canon, comme Hitler nous en a administré un magnifique exemple de 1936 à 1940. Par le truchement d’une “idéologie internationale”, s’assurer dans les pays étrangers des “sympathies agissantes”, comme le fait l’URSS depuis vingt ans. Voilà autant d’aspects de la guerre psychologique. »
[7] Emploi de l’armée française, conférence M 15 prononcée le 12 mars 1949 par le général Revers à l’IHEDN, Section militaire, Direction des Études, no 127/MI, archives IHEDN.
[8] Cf. Jean-Jacques Becker, « Communisme, anticommunisme, menaces de subversion : images et réalités », in Christine Levisse-Touzé (dir.), La campagne de 1940, actes du colloque tenu du 16 au 18 novembre 2000 à l’auditorium Austerlitz, Musée de l’Armée, Hôtel des Invalides, Paris, 2001, Tallandier, p. 346-356 ; ainsi que Georges Vidal, « Le haut commandement et la crainte de l’ “ennemi intérieur” en juin 1940. Origines et caractéristiques de la peur du complot communiste dans la hiérarchie militaire », ibid., p. 357-388.
[9] Notons à ce propos l’impact des grandes grèves de 1947 et 1948, perçues comme largement insurrectionnelles. Cf. La guerre et l’action psychologiques en France (1945-1960), op. cit., p. 77-81.
[10] Pour ne citer qu’un seul exemple, un procès-verbal daté du 29 août 1947, émanant de la Commission d’études de l’organisation de la police aérienne sur le territoire métropolitain, fait état d’une note de l’état-major de l’armée de l’Air du 25 août 1947 sur la « recherche et la répression des parachutages ».
[11] Cf. à ce propos L’action révolutionnaire, conférence prononcée en mars 1950 par le colonel Edmond Combaux à IHEDN, section Militaire, Centre de documentation de l’IHEDN, qui reproduit la carte en question.
[12] Cf. notre article, « La menace de subversion communiste dans les forces armées (1949-1950) », Revue historique des armées, no 2/1999, p. 105-116.
[13] Cf. notre article, « Le colonel Lacheroy. Théoricien de la guerre révolutionnaire et de l’action psychologique », Guerre d’Algérie Magazine, no 1, janvier-février 2002, p. 38-43.
[14] La guerre et l’action psychologiques en France (1945-1960), op. cit., p. 303-316.
[15] Fait pour le moins significatif, ces mêmes théoriciens s’évertuent à prouver l’existence de hiérarchies parallèles en URSS et pensent les avoir découvertes lorsque sont recensées 21 associations d’État censées regrouper l’ensemble des activités de la population soviétique. Cf. notamment Jean-Claude Racinet, Les capitaines d’avril, Paris, Éd. France-Empire, 1976, p. 71.
[16] Le général Allard, dans une conférence prononcée au SHAPE le 15 novembre 1957 et intitulée Les missions de l’armée française dans la guerre révolutionnaire d’Algérie, résume parfaitement cette vision : « Le monde libre, obnubilé par le risque mortel d’une guerre totale, semble n’avoir pas vu que la ligne de défense, dressée de l’océan Arctique à la Méditerranée, pouvait être tournée par le sud... En 1956, la France et la Grande-Bretagne avaient voulu à Suez s’opposer au déferlement vers l’Ouest du panarabisme encouragé par le communisme. Le monde libre n’a pas compris la portée de ces tentatives et ce furent des échecs. La ligne de défense arrière, la dernière, passe par l’Algérie. »
[17] Charles Lacheroy, Mon siècle, mémoires inédits, p. 73 (dactyl.).
[18] Il s’agit du Bureau « ACPO » (Action politique), cf. La guerre et l’action psychologiques en France (1945-1960), op. cit., p. 197-204.
[19] Cf. notre article, « La guerre psychologique en Indochine (1945-1955) », Revue historique des armées, no 4/1998, p. 104-115.
[20] Le Centre d’instruction, de pacification et contre-guérilla (CIPCG) d’Arzew forme, à partir de 1957, tous les officiers affectés en Algérie aux procédés de l’arme psychologique. La durée des stages est alors d’environ deux semaines... Cf. Frédéric Guelton, « Une école de “guerre psychologique”, Algérie : 1956-1961 », Défense, no 81, septembre 1998, p. 89-92.
[21] Cf. La guerre et l’action psychologiques en France (1945-1960), op. cit., p. 562-612.
[22] À titre de comparaison, on peut se reporter avec profit à l’étude de Patrick Facon, L’armée de l’Air en quête de son identité, 1900-1960, rapport présenté pour l’habilitation à diriger des recherches, Université Paris I, 1999-2000, 134 p.
[23] Cf. notre étude, « Le 5e Bureau en Algérie », colloque Les aspects militaires de la guerre d’Algérie, UMR no 5609 ESId (CNRS), CEHd, 5 et 6 mai 2000, Montpellier. Actes, Jean-Charles Jauffret et Maurice Vaïsse (éd.), Militaires et guérilla dans la guerre d’Algérie, Bruxelles, Éd. Complexe, 2001, p. 399-419.

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La contresubversion d'actualité ?

Soumis par lrenard le 1 Juin, 2009 - 22:03

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La doctrine de la guerre révolutionnaire, spécialité française, ne subit-elle pas un regain d’actualité ? De l’ultragauche au sans-papiers, du chômeur à l’anti-hadopiste, du gréviste au schizophrène dangereux, les stigmatisations et dénonciations de groupes sociaux rappellent cette spécialité de la police et de l’armée françaises aussi appelée doctrine de la contresubversion.

 

Un climat de terreur latente

 

Si la doctrine de la guerre révolutionnaire est de retour, au moins à titre d’arme politique, cela signifie que l’ennemi intérieur, ou plutôt les ennemis intérieurs sont l’objet d’une seule et même campagne de création d’ennemis de la société [1]. Une campagne relayée et amplifiée par la caisse de résonance médiatique. Selon la doctrine de la guerre révolutionnaire, sur laquelle nous revenons plus bas, cette campagne aurait pour effet d’activer chez les groupes non stigmatisés un réflexe de non identification et de non solidarité avec les groupes stigmatisés, et, par suite, de recentrement autour du discours officiel. Des attaques multiples qui pourraient n’être qu’une tentative de terrorisation et d’orientation psychologique de la « majorité silencieuse », victime d’une manipulation destinée à servir des enjeux d’une domination politique.

 

Le principe marche très bien à l’échelle d’une population : pourquoi dans le cas où l’on n’appartient à aucun des groupes stigmatisés se rapprocherait-on d’eux ou adopterait-on leurs idées, à moins de vouloir se confronter aux autorités, avec ses collègues bien-pensants ou avec… son boss ? C’est ainsi que certains salariés ont refusé l’étiquette de « rouges » et ne se sont pas déclarés grévistes lors des dernières manifestations nationales. Combien serait-on si chacun pouvait débrancher ce petit système de survie ? La suggestion marche de fait très bien, comme dans l’expérience de la goutte d’huile dans l’eau, au milieui du sel et du poivre – pour ceux qui ne connaissent pas l’expérience, l’huile sépare brutalement le sel et le poivre, qui s’en vont chacun sur un bord opposé de l’assiette. Chez les esprits bien pensants, le principe d’éloigner des groupes visés par la stigmatisation ou la répression, qu’elle soit policière ou médiatique, et, corrélativement, d’identification avec les groupes non visés, est une tendance inévitable.

 

Dans l’hypothèse où la surenchère sécuritaire reposerait sur une stratégie de contresubversion, les attaques répétées contre les « virus » du système politico-économique actuel auraient pour but de diffuser un sentiment de terreur et, corrélativement, de passivité, au moment même où les attaques du système démocratiques se multiplient et où le citoyen ressent qu’il a perdu le pouvoir de faire entendre ses exigences [2]. Cette perte de pouvoir est précisément ce qui doit être maintenu le plus longtemps possible dans l’ombre en limitant la propagation de l’esprit de révolte, en orchestrant la désignation d’ennemis intérieurs et la stabilisation de l’opinion. Nous verrons que cette stabilisation sert, dans le même temps, à légitimer le déploiement d’une architecture du contrôle et des choix sécuritaires en vue de la répression de tous les contre-pouvoirs émergents, autrement dit le maintien d’une politique de classes.

 

Retour sur une doctrine de guerre

 

Au Festival des résistances et alternatives à Paris (FRAP), mi-mai, Mathieu Rigouste exposait à ses auditeurs ses recherches sur les techniques de la guerre révolutionnaire, à partir notamment des archives de l’Institut des hautes études de la Défense nationale (IHEDN). En tant que spécialité qui a valu aux Français une réputation mondiale, la doctrine de la guerre révolutionnaire tire son origine d’expériences de guerres, en Indochine puis en Algérie. Ces expériences, incluant torture, disparitions forcées, infiltrations, recensement, maillage de la population, dénonciations, visaient d’une part à maîtriser l’adversaire et d’autre part à obtenir la collaboration de la population non révolutionnaire. Ces expériences furent rassemblées dans plusieurs documents au retour de la guerre d’Indochine.

 

La doctrine suppose que les « virus » subversifs – révolutionnaires, communistes, de libération nationale, etc. – mettent en danger la population d’une zone, ayant des effets nocifs sur son « unité » et pouvant aussi renverser l’opinion de la partie non atteinte de la population. Ces virus subversifs sont cachés au sein de la population, sans qu’on puisse séparer les citoyens inoffensifs des révolutionnaires. Ils sont logiquement organisés autour d’une OPA (organisation politico-administrative). La mission de l’armée et des services de renseignement est alors de lutter contre ces virus en identifiant et en poursuivant l’OPA dans la population globale. Pour y parvenir, il est nécessaire d’influencer celle-ci, en la persuadant de son intérêt à ne pas cacher les subversifs, à s’en éloigner, ainsi qu’à collaborer et à dénoncer les membres de l’OPA.

 

Constituée entre 1953 et 1960, la doctrine a fait l’expertise des renseignements et de l’armée française à l’étranger, au point que d’autres pays sont venus se former en France à ce type de tactique urbaine. Elle a été interdite officiellement en France en 1961, mais cela n’a pas empêché Mai 1968 d’en être un nouveau terrain d’application. De plus, depuis les années 1970, quoique interdite, la doctrine a sans doute contribué à façonner la grille de lecture sécuritaire face aux poulations immigrées, vécues comme vecteur intérieur d’une menace globale – islamisme, terrorisme, immigration clandestine, violences urbaines… – et a entraîné la mise en place du nouvel ordre sécuritaire sur une base identitaire. C’est l’avis de Mathieu Rigouste [3], pour qui le modèle matriciel issu des guerres coloniales a imprégné la vision des politiques de sécurité intérieure et les premiers dispositifs sécuritaires.

 

Au sein de l’IHEDN, qui n’est autre qu’un institut créé par Pétain pour former les cadres de la nation, Mathieu Rigouste indique que la doctrine a toujours eu ses défenseurs, qu’elle y reste discutée encore aujourd’hui et continue d’influencer une élite à la fois militiaire, politique et médiatique par ses principes simples et efficaces. Or cette élite de l’IHEDN, qui est pour un tiers composée de cadres de l’armée, pour un tiers de magistrats et pour un tiers de personnalités du privé – patrons de l’audiovisuel et de la presse, du complexe militaro-industriel… –, est-elle toujours chargée ou tentée de transmettre les représentations des subversifs et la manière de les reconnaître dans le corps social ? La doctrine peut-elle s’étendre à de nouveaux ennemis, de plus en plus imaginaires ? Et dans quel but, sachant qu’une telle stratégie se double toujours d’enjeux de domination totale ?

 

Les « risques gris » et la multiplication des « ennemis intérieurs »

 

A ces questions il est tentant de répondre par une autre : pourquoi un pays dont c’est la spécialité, qui a plusieurs fois affirmé sa supériorité dans ces techniques, y compris en 1968, et dont l’élite (militaire, médiatique, etc.) continue à être en contact avec les principes très simples de la contresubversion, bref, pourquoi l’ordre établi se priverait-il d’une telle arme ? L’on n’abandonne pas une arme qui marche, qui plus est dans un pays dont c’est devenu la spécialité en matière d’ordre social…

 

Plus précisément, dans un rapport des RG de 2005, au moment où la police est confrontée aux émeutes urbaines dans les banlieues, les risques « sociaux » prennent le pas sur l’islamisme, qui formait jusqu’alors le principal ennemi potentiel. Il y a une inflexion dans la façon de considérer les facteurs de risques sociaux. Le rapport de RG généralise la cause des émeutes. Il s’agit d’un « risque gris » multiple, au sein des milieux populaires, par opposition aux milieux bourgeois. Tous les milieux populaires sont considérés comme des milieux à risques. A cette période, les discutants de l’IHEDN montrent qu’il ne semble pas y avoir de récupération gauchiste ni d’animation terroriste dans les émeutes et que ces mouvements sont avant tout « sociaux », autrement dit sans véritable OPA – l’organisation politico-administrative qui caractérisait le réseau subversif. Curieusement, après les émeutes, la police française a redoré son blason de spécialiste mondial dans les combats contre les risques intérieurs. Depuis, quoiqu’il ne s’agisse pas de rechercher la « tête » de réseaux de subversion – et peut-être à cause de ce côté flou des « risques sociaux » mal définis –, l’on voit sans cesse brandir des solutions de quadrillage technologico-sécuritaire du territoire, comme ces derniers jours autour des établissements scolaires.

 

Cependant, il ne peut être question d’étendre ces instruments de contrôle à tous les espaces publics et parfois privés – cf. l’incitation faite aux commerçants de s’équiper de caméras de sécurité – sans créer ou orchestrer des événements qui le légitimeront. C’est là que le principe psychologique de la contresubversion pourrait s’avérer efficace, pour légitimer ces installations en s’appuyant sur la construction d’ennemis intérieurs désignés. Ainsi, la croissance du nombre d’interpellations, de violences policières, de garde à vue prolongées, ainsi que de stigmatisations de plus en plus multiformes de groupes sociaux présentés comme subversifs pourraient servir la logique de domination globale d’une classe dirigeante de moins en moins « soucieuse » des libertés. Cette logique globale, au-delà des intérêts que l’on pourrait qualifier d’économiques – de relance économique par l’innovation sécuritaire, puisque la recherche et l’équipement technologique sécuritaire se trouvent de fait largement stimulés – est surtout porteuse d’une intention de maintien de l’ordre. Intimider, voire terroriser l’opinion, et par là aussi et surtout : convaincre une majorité d’adhérer au renforcement de tous les contrôles et de maintenir en place un pouvoir qu’elle serait tentée de désavouer s’il n’y avait pas ces ennemis intérieurs.

 

Dans les faits, les dispositifs sécuritaires conquièrent des espaces où ils n’auraient pas été tolérés un an plus tôt. Installations de caméras, fichiers de renseignements, portiques de détection des métaux, fouilles des élèves, descentes de police – vecteurs d’une « bonne insécurité » selon certains, après des descentes de prévention contre la drogue –, etc., gagnent tout le système éducatif. Dans la même logique antisubversive, il faut rappeler, fin 2008, un appel d’offres du ministère de l’Education pour la création de fichiers répertoriant les « leaders d’opinion » à l’université, analysant « leur potentiel d’influence et leur capacité à se constituer en réseau ». Ce système en place depuis 2006, de l’aveu du ministère, et digne des méthodes de renseignement les plus contresubversives augure mal de la façon de considérer le milieu universitaire. Il faut dire que depuis la loi Devaquet, en 1986, et à la suite des mouvements anti-CPE en 2006, le gouvernement a fort à faire avec la lucidité d’un milieu retors aux manipulations (sans parler des prises de conscience de cette année). De fait aussi, les lieux de la criminalité désignés comme tels se multiplient, avec une focalisation particulière, ces jours-ci encore, sur le système éducatif, après le coup de poignard d’un collégien sur une prof de maths qui l’avait puni ou l’agression d’une CPE dans les couloirs d’un collège. Des faits dramatiques surexploités et où l’on se hâte de légitimer la réponse sécuritaire par l’exemple du grand frère américain. Las, l’intelligence statistico-comparative a ses limites lorsqu’on n’oublie tant d’autres paramètres et que l’on fait l’impasse sur le bilan d’un pays en proie à une crise totale… Mais certains continuent, comme le fait le gouvernement, à se servir de l’argument d’autorité du grand frère américain.

 

Quant aux offensives médiatiques, la liste serait longue. Quelques-unes parmi les plus visibles : en janvier 2009, le JDD titrait à propos des grévistes de Saint-Lazare : « SUD, le nouvel ennemi public », au milieu d’une campagne médiatique générale analysée par Le Plan B dans son numéro de février-mars ; des colonnes entières sont consacrées aux sacages occasionnés en marge des manifestations – anti-OTAN, anti-G20, grèves nationales… –, dont certains sont visiblement entretenus par les services de sécurité ; quant au montage de l’« ultragauche » et de la « bande à Coupat », référence aux années 1920 dont personne ne connaît plus rien, il est l’emblème du refus de laisser émerger des alternatives critiques (aux modes de production-consommationi actuels, etc.) et de voir étalés au grand jour les tabous de l’ordre établi. D’une manière générale, la presse a intérêt à relayer les attaques du gouvernement, à stabiliser l’opinion et à la maintenir éloignée des « subversifs », faisant le jeu de la contresubversion en relayant les effets d’intimidation [4].

 

Il faudrait ajouter, parmi d’autres, la manipulation des chiffres sur la délinquance pour modifier les principes de la justice des mineurs, les attaques aux sans-papier pour justifier des chasses à l’homme terrorisantes, la culpabilisation des associations d’aide aux sans logement (le DAL face à la justice) ou aux sans-papiers, l’organisation de la délation, etc. Face à ce qui pourrait être des applications médiatiques du principe de contresubversion, on ne peut omettre de mentionner la grippe A, diagnostiquée comme une pandémie dès les premiers cas et elle aussi en bonne place pour maintenir l’angoisse d’une pandémie mortelle à son maximum, laisser planer la perspective d’une loi martiale prochaine – comme au Mexique début mai, où elle a favorisé des interpellations. Une situation visiblement prévue depuis mi-2007, date où un programme d’éducation récemment évoqué par le président de France Télévisions a été conçu avec l’aide de France 5, afin de poursuivre l’éducation des jeunes par des modules télévisés, dans l’hypothèse où serait pronconcée l’interdiction de sortir des chaumières.

 

A la différence de la guerre révolutionnaire, la figure de ces ennemis est entachée d’un flou général quant à leurs revendications. Cela rappelle le « risque gris » mentionné plus haut, et l’absence d’OPA dans un certain nombre de cas. En revanche, dès qu’un simili d’OPA se présente, il devient une cible directe. Un risque gris émergeant qui plonge ses racines dans la remise en cause de l’ordre établi, la lutte contre un Etat mafieux ou, comme on pourrait le dire à l’ancienne : la lutte des classes… Et cela au sein des milieux populaires, mais pas seulement – Coupat dans l’interview qui précède sa remise en liberté a cette phrase : « Il y a de la plèbe dans toutes les classes » (citant Hegel)… C’est ainsi que sont visées toutes les voix discordantes qui ne servent pas la « planification » étatique en matière de développement industriel et social, les choix de l’innovation et de la croissance financière, toutes les voix discordantes qui luttent contre les choix sécuritaires et de contrôle, contre la régression du droit du travail et les choix de mise au pas du salariat par les grandes instances internationales, et enfin toutes les générations susceptibles d’apprendre et de repenser le monde autrement – d’où la focalisation sur les étudiants et la jeunesse. Tout cela doit être considéré comme des virus et il faut empêcher la collusion et le rapprochement du reste de la population avec eux, qui pense : « Plutôt ma sécurité que de moisir au poste 96 heures pour avoir barbouillé un panneau publicitaire »… (comme c’est arrivé récemment à des antipubs).

 

Ces « virus » peuplent les journaux, les postes de police ou les prisons, soumis à des procédures d’interpellation, de garde à vue et d’emprisonnement de moins en moins conformes au droit et à la justice. Les rapports récemment publiés d’Amnesty, de la LDH ou de la Commission de déontologie de la sécurité confirment la tendance, même s’ils font l’objet d’une médiatisation infime et que la classe politique s’en saisit très peu. Même, à un autre niveau, le bilan 2009 de la CNIL – qui comportait des critiques sur les atteintes au droit dans la loi Création et Internet – a subi un retard de publication jusqu’au dernier vote de la loi Hadopi afin de limiter sa médiatisation. C’est dire la transparence dans laquelle ces rapports sont publiés et accueillis par la classe politique. Sans doute les rapports sur la sécurité seront-ils eux aussi lettre morte au niveau politique, car les violences policières et les interpellations dites régulières sont, vis-à-vis des subversifs, la preuve renouvelée d’une stratégie de violence morale et d’une urgence de soumission générale de la société.

 

Ici, en temps de paix, les caméras, interpellations, fichiers, enregistrements divers valent pour le quadrillage des villes et les barrages filtrants dans la casbah d’Alger en pleine guerre d’Algérie. En temps de paix aussi, cette arme psychique qui consiste à faire grandir les peurs, sur fond de crise économique, s’avère être l’arme idéale pour faire admettre une politique d’inégalités contraire aux intérêts de la majorité.

 

L’ère de la manipulation

 

Voilà au final à quoi pourrait servir la multiplication des groupes stigmatisés et l’amplification du volume des attaques contre toutes sortes d’opposants :
1) faire agir la séparation spontanée entre « ceux qui n’ont rien à se reprocher » et les personnages « dangereux pour la société » ;
2) faire entrer en vigueur tous les dispositifs les plus impensés auparavant afin de préparer le contrôle de tous les espaces sociaux, voire privés ;
3) Maintenir un ordre de domination dont les intérêts sont classiques : la domination sans contre-pouvoir, avec de nouveaux instruments de l’ordre, y compris les techniques d’intimidation psychologique.

 

L’on peut considérer aujourd’hui que l’Etat et la classe dominante organisent la domination d’une manière technique, en abusant de leur statut officiel d’Etat et de dirigeants ou de professions influentes, par la dénonciation officielle d’ennemis de l’ordre intérieurs dont il s’agit d’éloigner le reste de la population. Il faut organiser la suspicion à l’égard des fauteurs de troubles afin qu’elle soit plus forte que la suspicion que peuvent engendrer le maillage des lieux d’existence par l’industrie sécuritaire ou le marketing, la destruction systématique des oppositions émergentes et les politiques d’inégalités. C’est en effet le seul biais qui s’offre à eux pour maintenir un simulacre d’adhésion. Et cela marche sur tous les esprits bien-pensants.

 

Et si cela s’avérait ne pas être une technique de contresubversion – mais une logique autogénérée par le système de gouvernementalité actuel, fondé sur des calculs de risques, et qui, selon une logique foucaldienne, génère de façon systématique des instruments d’analyse et de contrôle de ces risques pour installer ses parefeux là où sont décelés des risques d’insécurité –, les conséquences psychologiques sont identiques : le témoin des coups de sang des ministres et des stigmatisations à l’emporte-pièce interprète que, s’il est un bon citoyen, il ne doit pas s’acoquiner ou collaborer avec les « rebelles ».

 

Inquiéter, terroriser ou empêcher les plus dociles de rejoindre le camp « rebelle » : cela marche sur tous les esprits bien-pensants à l’heure ou il semble que la pire des obcénités soit devenue l’exigence de liberté.

 

Louise A. Renard
Publié sur hns-info

 

 

[1] On pourrait ajouter d’autres axes, ils se multiplient tous les jours et convergent, sans réelles raisons, à former un ennemi global : ainsi, de l’anti-hadopiste (cf. le salarié de TF1 licencié) à l’anti-ogm, dont les premiers sont « criminels » vis-à-vis de l’industrie de la création, et dont les seconds pourraient un jour se voir accusés d’empêcher certains industriels de « nourrir l’humanité », vu la tendance de la propagande pro-ogm à affirmer être une solution contre la faim dans le monde… Les axes seront sans doute innombrables dans quelque temps, ce qui, dans l’hypothèse de forger une ennemi global, peut avoir pour effet de faciliter la doctrine de la contresubversion, car les interpellations seront d’autant plus faciles que le chef d’accusation sera imaginaire.

 

[2] Emblématique de ce qu’est devenu le débat parlementaire : la campagne anti-hadopiste a montré à quel point l’Assemblée était vidée de sa fonction démocratique. Des députés de la majorité ont fait savoir en effet, entre les deux passages à l’Assemblée, tout leur mépris du processus démocratique (la loi passera, martèle l’un d’eux), avouant par là que les votes se réduisent toujours plus à une procédure formelle et que le travail parlementaire ne protège plus des effets d’une politique de domination.

 

[3] Cf. « L’ennemi intérieur. La généalogie coloniale et militaire de l’ordre sécuritaire dans la France contemporaine », de Mathieu Rigouste. Consultable sur le site de l’éditeur : http://www.editionsladecouverte.fr.

 

[4] La caisse de résonance médiatique partage une large responsabilité dans la diffusion de l’intimidation. L’effet psychologique joue d’autant mieux que la saturation d’informations empêche d’élaborer les faits et maintient l’opinion dans l’incapacité de s’interroger réellement sur ce qui s’est passé. La succession des messages semble court-circuiter les processus de réflexion. La diffusion de messages traumatisants oblige de plus chacun à brider sa sensibilité et à endommager la capacité de critique et d’engagement.

 

 

exemple d' information dans les armées :

Programme du colloque (2008-30)


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Continuité de la menace

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