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15/07/2012

Extrême droite : "Comprendre l’Empire", le cas Alain Soral.

Alain Soral s’est fait connaître du grand public dans les années 90 en faisant le pitre dans diverses émissions de variété et en publiant plusieurs livres, dont la « Sociologie du dragueur » en 1996, où l’auteur nous explique ses meilleures techniques de drague, suivi de « Vers la féminisation » en 1999, brûlot antiféministe. Il sera d’ailleurs invité dans les émissions les plus abrutissantes, en se présentant comme sociologue, dans « C’est mon choix » notamment (« Pour ou contre le machisme d’Alain Soral ? »), où il défend avec verve ses thèses obscurantistes contre l’égalité homme-femme, en les enrobant d’un vernis marxiste, sur lequel nous allons revenir.

Politiquement, il milite quelque temps au PCF au début des années 90, mais signe un appel, « Vers un front national », en 1993, qui réclame l’instauration d’une « politique autoritaire de redressement du pays » et la constitution d’un « front » regroupant pêle-mêle « Pasqua, Chevènement, les communistes et les ultra-nationalistes », et qui conclut en appelant à la « grandeur des Nations » contre « le sionisme international, la bourse de Francfort, et les nains de Tokyo ». Il vire donc progressivement à l’extrême-droite et se rapproche des thèses nationalistes, souverainistes, autoritaires, avec comme fer de lance l’antisémitisme, qui constitue le centre névralgique de la pensée torturée d’Alain Soral et de ses admirateurs.

 

Il rejoint donc naturellement le Front National en 2005, après avoir voté Le Pen en 2002 mais le quitte, n’ayant pas réussi à obtenir une place de tête de liste dans le parti mais également pour des divergences idéologiques (sur lesquelles nous allons revenir), et participe ensuite à une « Liste antisionniste » en 2009 pour les élections en Île-de-France avec son désormais ami Dieudonné (qu’Alain Soral a lui-même pourtant critiqué vertement dans son ouvrage « Abécédaire de la bêtise ambiante », mais lors d’une rencontre, ils se réconcilient, et seront désormais unis sous la banière de l’antisémitisme, sous couvert d’antisionisme). Il fonde également un groupuscule centré autour de sa personne, où il se fait appeler « Président », « Egalité et réconciliation », principalement actif sur internet, avec la publication régulière de vidéos de monologues de leur chef sur Youtube.

 

Ce personnage a publié l’année dernière un ouvrage retraçant les grandes lignes de sa pensée, intitulé modestement « Comprendre l’Empire », et constitue probablement l’ouvrage d’extrême-droite récent le plus lu en France et dont il mérite de s’attarder dans ce contexte de fascisation des esprits, marqué par le score historique du FN.

 

L’ouvrage débute par une présentation historique de la révolution française, où l’auteur pourfend « ceux qui croient encore à l’absolutisme royal » en nous décrivant la royauté comme généreuse, désintéressée, avec un peuple français plutôt victime de la Révolution et une paysannerie qui ne demandait rien à personne. Nous avons déjà un terreau fasciste, monarchiste, nostalgique de l’Ancien Régime dès les premières pages, avec un appel pour le peuple à la soumission devant la dictature et l’obéissance à la classe dirigeante, appuyée par une ridicule glorification de l’Eglise, qui aurait « atténué la violence consubstantielle au pouvoir », là où elle a au contraire maintenu pendant des siècles le Tiers-Etat dans l’ignorance et l’obscurantisme, en tant que fidèle alliée de la Monarchie.

 

Retour du complot judéo-maçonnique

 

Soral enchaîne sur son dada : les réseaux et la réactivation des théories conspirationnistes, le fameux complot judéo-maçonnique et mondialiste. Il dénonce ainsi « le pouvoir occulte de la franc-maçonnerie régnant en douce sur la démocratie française », ou « Le Siècle », réseau de bourgeois et du monde du show-biz, qui contrôlerait « la marche du pays ». Ainsi pour l’extrême-droite complotiste, tout pouvoir est forcément caché, et jamais là où il est vraiment, c’est-à-dire dans les mains des patrons et des politiciens. Ainsi selon Soral, les décisions politiques centrales ne se prennent jamais au sein du gouvernement ou à l’assemblée, mais dans d’obscures loges maçonniques, ou lors de dîners du Siècle, qui s’il est vrai sont critiquables, en tant que moyen pour les membres de la bourgeoisie de resserrer leurs liens, ne saurait constituer, en aucun cas, un lieu de décision politique central.

 

Cela nous amène logiquement au cheval de bataille de Soral et ce qui probablement le tient plus à cœur dans sa pensée : les Juifs. Le livre suinte la haine, dégoulinante, contre les Juifs tout au long des pages, et reprend cette idée de contrôle occulte de toutes les décisions par le lobby juif (« la caste maudite »), qui serait omniprésent, et qu’il s’agit de purger de France. Ainsi, le président de la République française irait « prendre ses ordres » au CRIF tous les ans, et, dans un élan antisémite, Soral n’hésite pas à comparer les Juifs, « l’aristocratie nomade », à « un asticot dans son fromage ». Ainsi au fil des pages, on comprend finalement que l’Empire, c’est en fait les juifs, qui seraient aux manettes des banques, ou de « la Banque » comme l’appelle Soral, et représente « les desseins maléfiques de l’oligarchie mondialiste ».

 

Alain Soral s’est plusieurs fois fait condamné par la justice française pour incitation à la haine raciale à la suite de propos antisémites, et de fait, dans ses interventions et ses écrits, il essaie au maximum de maintenir le flou sur sa pensée concernant les Juifs (et non les sionistes) et parle souvent de « la communauté qu’il ne peut pas nommer ». Mais l’antisémitisme constitue néanmoins la clé de voûte de l’ouvrage.

 

Concernant les classes sociales, là encore on aurait pu espérer des restes de la période de militantisme au PCF, et bien c’est peine perdue encore une fois. Ainsi, la lutte des classes est totalement occultée au nom des réseaux, où les syndicalistes et les patrons se retrouveraient et pactiseraient en douce. Ainsi, celui qui se prétend marxiste défend en réalité les intérêts des petits bourgeois, les « petits entrepreneurs » et appelle à la constitution d’une classe moyenne large, patriote, réconciliée sous le dogme de la Nation. Toute référence à un prolétariat ou à une bourgeoisie en opposition d’intérêts est désespérément absent et une meilleure distribution des richesses entre riches et pauvres semble une tâche beaucoup moins urgente que celle de démasquer le lobby juif. Comble du ridicule, il certifie même que Bakounine lui-même aurait appelé à l’élaboration d’une société de petits patrons et de petits propriétaires (p. 130) ! Le malheureux doit s’en retourner dans sa tombe.

 

Soral en chien de garde du système

 

Soral prône donc la collaboration de classe entre le petit patron et son employé, ne parle jamais de grève ou de socialisation des moyens de production, démontrant encore sa vraie nature, de chien de garde du patronat et de l’ordre établi, ayant comme objectif stratégique unique de faire dévier la colère juste du peuple contre sa classe politique gouvernante et patronale pour la déchaîner contre les minorités juives.

 

La « haine du juif » le pousse à s’acoquiner avec le musulman (ce qui constitue une grande différence avec l’extrême-droite plus traditionnelle, du Bloc Identitaire, qui est, elle radicalement islamophobe), pour peu que ce dernier soit suffisamment intégriste et antisémite, ce qu’il appelle un « islam de résistance ». Ainsi, toute l’énergie d’Alain Soral et de sa troupe est consacrée à faire voter FN les musulmans (bien que n’étant plus au FN il soutient officiellement Marinne Le Pen), Alain Soral ayant d’ailleurs quitté le FN de par le fait que ce dernier refusait cette ligne stratégique, défendue par Soral, qui consiste à aviver la flamme patriotique chez les musulmans de France (pas tous, pour les « islamoracailles », Soral préconise la déchéance de la nationalité française et l’expulsion vers le Kosovo ou la Tchétchénie) pour les ranger dans le giron nationaliste, en faisant abandonner la tradition islamophobe propre à ce parti.

 

L’ouvrage continue logiquement par une critique féroce des partis d’extrême-gauche et des libertaires, « les idiots utiles », et de l’internationalisme ouvrier. Il est difficile pour l’extrême-droite de révéler le fond de sa pensée de manière directe, on assiste donc à une sorte de diatribe prétendument marxiste, selon laquelle les travailleurs sans-papiers devraient être expulsés, ne servant que les intérêts du Medef (Medef dont on ne parle que dans ce contexte et qu’on délaisse ensuite pour recentrer sur les Juifs, la Banque, l’Empire) et faisant baisser le salaire des nationaux. Mais, quand ces derniers, les « clandestins », s’organisent, luttent, et partent en grève contre leurs patrons du Medef, le FN et ses soutiens restent étonnamment silencieux. De plus, régulariser les sans-papiers permet qu’ils soient payés au smic et non des sommes dérisoires au noir. Bref, « dehors les immigrés ! » est bel et bien le message crasseux d’Alain Soral et de ses amis frontistes une fois retirée la poudre aux yeux marxiste, qui restent donc aujourd’hui comme demain, les ennemis des sans-papiers.

 

Celui qui passe à « C’est mon choix » conclut son livre par une critique invraisemblable de la spectacularisation des médias. Pour le reste, du grand n’importe quoi, et on ne peut être qu’impressionné par le caractère totalement aberrant de certaines assertions avancées par l’auteur. Ainsi, par exemple la révolution bolchevique de 1917 aurait été financée en sous-main directement par New York ( !) ou encore, résolument anti-écologiste, il n’hésite pas à nier tout simplement le réchauffement climatique, qu’il qualifie d’« arnaque ». Le fait que ce livre fasse autorité au sein de l’extrême-droite et que son auteur soit considéré comme un penseur de premier plan par ses fans dénote du caractère profondément anti-intellectuel de ce milieu et de sa haine de la réflexion et du savoir.

 

Nous serons sauvés par l’Iran

 

Il appelle au soutien inconditionnel des pires dictatures pour lutter contre « l’impérialisme américain », avec en tête de file, par solidarité antisémite, la très glorieuse République islamique d’Iran, où il semble bon vivre. De la même manière, toutes les dictatures du Proche-Orient sont appréciées par Soral, et c’est avec une larme à l’œil qu’il les observe se faire renverser par les masses luttant pour la démocratie, ou décrit ces masses, dans un délire complotiste, en réalité pilotées par la CIA (elle-même contrôlée probablement par une loge maçonnique ; loge peut-être elle-même contrôlée par des banquiers juifs !).

 

Bref, « Comprendre l’Empire » est un essai tout à fait représentatif des principales caractéristiques de l’extrême-droite : l’incohérence, la contradiction, la provocation, la haine (des termes immondes tout au long de l’ouvrage, comme « gauche métisseuse »), la vulgarité et le double-langage, une incapacité à dire les choses en face, en utilisant par exemple des citations d’homme de gauche pour défendre des thèses fascistes au grand jour. Les militants d’Égalité et Réconciliation ne sont donc pas différents des militants d’extrême-droite plus classiques, à savoir des ennemis de la classe ouvrière et un cancer pour la fraternisation entre les peuples, qu’il s’agit de stopper avant la contamination à l’ensemble de l’organisme.

 

François (AL Brest)

Publié le 5 juillet 2012 par Commission Journal (mensuel)

 

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