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22/01/2013

Article 11 - LE NOUVEL ORDRE LOCAL

rigouste,Mogniss H. Abdallah,ordre,sécurité,sécuritaire,drone,police,surveillane

la suite sur Artilce 11

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27/11/2012

Soirée contre les crimes racistes et les crimes sécuritaires - 6 décembre 2012

malik oussekine,6 décembre 1986,rigouste,rajsfus,

info sur demosphère

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23/03/2012

Le Théorème de la Hoggra – la violence et le mépris

Scénariser, mettre en scène - pour mieux faire comprendre. Et à la recherche historique et au combat politique, adjoindre l’arme de la littérature. Le Théorème de la Hoggra, dernier ouvrage du sociologue Mathieu Rigouste, relève de cette double ambition : il s’agit d’incarner ce que démontrait L’Ennemi Intérieur. De lui donner vie.

« Alors il faut bien se raconter quelques histoires avant de crever. »
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Des histoires, il en est question au cours de ces presque 240 pages. Elles cheminent, en d’incessants va-et-vient, le long des fissures qui parcourent le fond de la Méditerranée : de l’Europe à l’Afrique, de la France à l’Algérie, de la métropole au département, du moins celui d’avant 1962. Des fissures sans fin, sans fond, dans lesquelles l’auteur n’hésite pas à trimballer sa lampe de spéléo, histoire de mettre à jour la nature intrinsèque de tout bon État démocratique qui se respecte. Une nature qui pourrait se réduire à une seule obsession : le contrôle de sa population, et notamment de sa frange la plus pauvre. Et dans ce registre-là, qui mieux que l’armée pour mener la danse ? Qui mieux que l’armée française lors des fameuses opérations de pacification menées en Algérie de 1954 à 1962 ?

De la doctrine de la guerre révolutionnaire, Mathieu Rigouste a tout dit dans son bouquin L’Ennemi Intérieur1. Dans Le Théorème de la Hoggra2, son dernier ouvrage, il s’agit cette fois de rendre le propos plus fluide, plus accessible, mais aussi de l’incarner à travers le parcours et la destinée de plusieurs personnages, avec comme épicentre géographique, La Mandoline, une cité de Gennevilliers. Il y a Houria, la vieille Algérienne née à Constantine en 1934. Fille d’un mineur militant indépendantiste, sa conscience politique sera définitivement aiguisée lors des massacres de Sétif, Guelma et Kherrata en 1945. Après avoir été torturée par l’armée française, le FLN l’enverra en France en 1957 «  pour se reconstruire et disparaître ». Il y a Nordin, qui a eu comme pouponnière le bidonville de Nanterre. «  Le nom de son père figurait dans la liste des portés disparus du 17 octobre 1961. Cette nuit-là, il venait d’avoir trois ans, il a commencé à saisir de quel côté de la France il était né. » Travailleur à la chaîne, Nordin participera aux agitations ouvrières des années 1970, dealera de la came avant de renouer avec le combat politique dans les années 1980. À la Brasserie des blés, on croisera le commissaire Maurice Carnot, bourré comme une huître mais beaucoup plus disert que le susdit mollusque. Carnot a fait la bataille d’Alger, «  vitrine de l’excellence française dans le domaine de la contre révolution ». En octobre 1961, le flic a balancé quelques fellouzes dans la Seine. « Certains collègues avaient pris l’habitude de leur faire bouffer une ou deux cigarettes, pour être sûr de les crever. J’ai jamais apprécié ces méthodes mais c’était la guerre  », confiera le poulet éthylique. Quelques pages plus loin, on fera la connaissance de sa fille, Mélanie. L’indocile purge une peine de perpette à la maison d’arrêt pour femmes de Fleury. « Ceux qui m’ont enfermée disent que je suis la fille de Maurice Carnot et de Liliane Schmitt, mais dans la réalité je suis ce qui ne fonctionne pas. » Pute à son compte, Mélanie s’est fait serrer par les condés avant que ces derniers ne la violent lors de sa garde à vue. Fleur bleue, elle a choisi le jour de la Saint Valentin pour rendre à ses amants assermentés la mitraille de leur pièce, «  trois jolies cartouches de fusil de chasse, qu’ils doivent conserver entre les poumons et la gorge ».

De violence il est éminemment question dans ce bouquin puisque de coloniale, la guerre s’est fait sociale. Et donc totale. Le spectre de Rigouste balaie les cinquante dernières années durant lesquelles va fermenter un dispositif sécuritaire qui confine à la paranoïa. D’Alger à Tarnac, en passant par Dakar et Villiers-le-Bel, l’auteur dessine les contours de plus en plus nets d’une mécanique militaro-policière toujours en recherche du dernier ajustement. Aux manettes de cette machine de mort, quelques concepteurs à la botte des 1 % planétaires. Politiques, industriels ou bien hauts-gradés, toujours cyniques, Rigouste les caricature ébauchant et griffonnant le portrait-robot de cet ennemi intérieur tant fantasmé. Tel ce boss du GIGN qui, hésitant entre ultragauche et islamistes, fait ce constat alarmant : «  Les derniers rapports de la SDAT confirment la mise en place de plusieurs réseaux d’autodéfense à travers le pays. C’est pas les révolutionnaires qui embarquent la racaille, comme on croyait. C’est toute la vermine, bougnoules et subversifs confondus qui parle de prendre les armes ! »

Outil éminemment politique, Le Théorème de la Hoggra ne saurait se laisser réduire à un exercice de pur didactisme. Se faisant passeur d’histoires, Rigouste a taillé son verbe pour le béton et le verre de ces zones grises où l’hystérie médiatico-sécuritaire joue à plein. Il n’en fallait pas moins pour donner chair à ces hommes et femmes de peu, à ces silhouettes toujours mouvantes car en dérapage constant sur des lignes de fuites. Fuite devant la norme, fuite devant la génuflexion, fuite au travers les mailles d’un filet qui se tend en fonction des convulsions capitalistes du moment. Des rouages d’une machinerie en rodage permanent naîtront des accès de jubilation. La vengeance est un carburant qui ne connaît pas la crise. La matière est là pour nourrir le polar forcément insurrectionnel : « Le spectacle assimile les rois et les bouffons. Il enivre et rend les pères Ubu assez stupides pour laisser traîner la lame que le peuple leur plongera dans la couenne. »
Rigouste fait ainsi un pari, et mise tout sur des épaules soudain lasses de tenir les murs. De clinique, sa phraséologie devient incantatoire. Peut-être de quoi en rebuter certains. Quant aux autres, celles et ceux pour qui résignation rime avec suicide quotidien, la brèche est là qui fait béance. C’est le grand soir des calendes grecques qui précipite soudain son agenda. Sous nos yeux, l’écrivain se fait stratège et scénarise le retournement. Comme si les vieilles cendres n’avaient jamais été froides, et les brasiers prêts à repartir. Finalement il n’aura fallu qu’un souffle. Celui du vent qui se lève. Ou celui d’un larsen prêt à irriguer les fièvres.

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«  Au départ des courts-circuits, au croisement des contraires,
Au carrefour des massacres, au point d’impact des colères,
À contre-courant envers et contre toutes les muselières,
À la périphérie des genres, au cœur des poudrières.
 »
(L’Angle Mort - Zone Libre vs Casey & Hamé)


L'ANGLE MORT - Zone Libre VS Casey Hamé/La... par elmadj

via article 11

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12/03/2012

Criminologie : le monde universitaire face à la « bande à Bauer »

 

Le Conseil National des Universités va t-il bientôt accueillir malgré l’avis unanime de ses représentants une nouvelle section de « Criminologie » ? Il ne reste plus qu’un bon mois à ses promoteurs pour y parvenir, avant une élection présidentielle qui risque de ruiner leurs efforts et leur stratégie et de rebattre les cartes dans ce domaine comme dans d’autres. Ce projet est en effet trop évidemment politisé pour sortir indemne du changement politique qui semble s’annoncer. Décryptage sans concession, documents à l’appui.

Apparition et montée en puissance politique d’Alain Bauer

A l’origine, on trouve le personnage d’Alain Bauer. L’ancien militant du parti socialiste, rocardien, a opéré un virage à 180 degrés à partir de la fin des années 1990. D’abord sans doute en relation avec des intérêts commerciaux puisqu’il avait fondé une société privée de conseil en sécurité (AB Associates) qui a beaucoup profité du lancement des Contrats Locaux de Sécurité après 1997. Ensuite sans doute pour ses ambitions universitaires. Car cet homme, qui publie des livres à tour de bras mais n’a jamais soutenu le moindre doctorat en sciences sociales ni réalisé la moindre recherche empirique, rêvait apparemment depuis longtemps du titre de « professeur de criminologie ». Il partage ce rêve avec son ami Xavier Raufer (de son vrai nom Christian de Bongain), ancien cadre du parti d’extrême droite Ordre Nouveau (il fut membre de son bureau national et candidat sous cette étiquette aux élections municipales à Paris en 1971) reconverti dans l’analyse des « nouvelles menaces » reliant sécurité intérieure et terrorisme international. En duo, les deux hommes ont d’abord développé une importante stratégie éditoriale avec la complicité des Presses Universitaires de France, occupant le terrain par une avalanche de livres (notamment des « Que Sais-je ? »). C’était de fait un bel affichage que de signer des livres comme « criminologues » dans des collections universitaires. Mais une stratégie de communication ne donne pas un titre universitaire. Lorsque Xavier Raufer signait des interviews dans la presse et des tribunes dans Valeurs actuelles comme « professeur de criminologie à l’Université Paris 2 », il commettait en réalité une infraction au code pénal (Art. 433-17), celle d’usurpation de titre. L’intéressé l’a bien compris, qui finira par soutenir une thèse en 2007, mais en géographie. D’où l’intérêt d’une section de « criminologie » du CNU qui viendrait le qualifier pour concourir à l’obtention d’un poste titulaire dans l’enseignement supérieur. Mais la réputation de Raufer-Bongain n’est plus à faire et la chose sera difficile pour lui si la gauche revient au pouvoir. Alain Bauer le sait sans doute depuis longtemps et a choisi une voie plus directe.

Photo : lepost.fr

Grâce à une incontestable agilité politique et grâce à l’influence et au pouvoir que donnent la position de dirigeant dans la franc-maçonnerie (il fut conseiller de l'Ordre et adjoint de Philippe Guglielmi de 1996 à 1999, puis Grand Maître de 2000 à 2003, avant de démissionner de toutes ses responsabilités nationales en 2005), l’ancien rocardien a réussi à approcher de très près Nicolas Sarkozy à partir de 2002, jusqu’à devenir un de ses conseillers presque officiel sur les questions de sécurité. Le renvoi d’ascenseur ne se fait pas attendre. Lorsque N. Sarkozy créé l’Observatoire National de la Délinquance en 2004, il place Alain Bauer à sa tête. La diffusion de l’information statistique ne risquera pas ainsi de gêner la nouvelle stratégie de communication politique et la nouvelle « politique du chiffre » impulsée par le ministre de l’Intérieur. Les échanges de loyaux services s’intensifient lorsque Nicolas Sarkozy accède à la présidence de la République. Alain Bauer préside notamment la Commission nationale de la vidéosurveillance ainsi que celle du contrôle des fichiers de police, éléments centraux de la politique de sécurité du nouveau gouvernement. De façon encore plus globale et significative, A. Bauer se voit confier par N. Sarkozy dès 2007 une « mission sur la formation et la recherche en matière stratégique ». Ce rapport intitulé Déceler–Étudier–Former : une voie nouvelle pour la recherche stratégique est publié le 20 mars 2008. Il y est question de « rassembler » l’ensemble de la recherche sur les questions de sécurité et de justice pénale dans un unique organisme public placé sous tutelle gouvernementale et installé à l’École militaire de Paris. Tout un symbole... C’est de là que part le projet de créer une nouvelle section du CNU reliant sécurité intérieure et conflits internationaux à travers la Criminologie.

En retour, le décret présidentiel du 25 mars 2009 nomme Alain Bauer professeur de « criminologie appliquée » au Conservatoire national des Arts et métiers (CNAM). Un fait du Prince. Depuis, Alain Bauer est donc le premier « professeur de criminologie » (appliquée) en France. Fin 2011, il signe un nouveau « Que-Sais-Je ? » avec Christophe Soullez (son adjoint à l’Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales, lui aussi criminologue auto-proclamé, auparavant directeur de cabinet de plusieurs collectivités territoriales, notamment dans les Hauts-de-Seine), livre qui célèbre  « la grande réorientation » de la politique de sécurité entreprise à partir de 2002. Un plaidoyer pro domo en quelque sorte.

A la recherche d’alliés dans la stratégie de légitimation universitaire

Photo : lesinrocks.com

Dans cette vaste entreprise de conquête de pouvoir institutionnel et de légitimation scientifique, le duo Bauer-Raufer avait besoin d’alliés dans le monde de la recherche et de l’enseignement supérieur. Les premiers sont naturellement ceux qui partagent la même orientation politique que l’entourage de Nicolas Sarkozy : la « droite dure » ou la droite de la droite. Ainsi lorsque Alain Bauer obtiendra début 2011 du ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche (dirigé par Valérie Pécresse) le lancement d’une (pseudo) « consultation de la communauté scientifique » sur le projet de section au CNU, la tâche sera officiellement confiée à Christian Vallar, professeur de droit à l’Université de Nice, qui appartient à la frange la plus dure de la droite niçoise. De même, lorsqu’il s’agit actuellement de réfléchir à un président pour la future section de « criminologie », le petit groupe se tourne vers Yves Roucaute. Professeur de droit à l’Université Paris-Ouest Nanterre La Défense, ce dernier est aussi un soutien officiel de Nicolas Sarkozy en 2007 de même qu’un ardent défenseur de l’intervention américaine en Irak en 2003. Chroniqueur sur le site « La droite libre », Y. Roucaute est aussi l'auteur du « fameux » discours de Claude Guéant prononcé devant les étudiants du syndicat UNI le 5 février dernier, au cours lors duquel il avait notamment déclaré que « toutes les civilisations ne se valent pas ».

Dans le milieu universitaire et scientifique, personne n’est dupe à propos de ce noyautage politique et de cette manipulation de la référence à la « criminologie » par un tout petit groupe de personnes cherchant avant tout à favoriser leurs orientations idéologiques, leurs positions institutionnelles et leurs situations professionnelles. C’est bien pourquoi la « bande à Bauer » n’a jamais trouvé de soutien chez des universitaires ou des scientifiques un tant soit peu reconnus et occupant suffisamment de surface institutionnelle et/ou intellectuelle pour être autre chose que des électrons libres, des seconds couteaux, des hommes plutôt en fin de carrière et en mal de reconnaissance. De ce point de vue, le décalage est véritablement énorme entre d’une part la notoriété et l’influence d’Alain Bauer et de ses alliés auprès du pouvoir politique actuel et d’une bonne partie des journalistes et, d’autre part, la quasi unanimité que son entreprise de légitimation intellectuelle a fait contre elle dans le milieu universitaire où ils cherchent aussi à s’imposer.

Un rejet quasi unanime dans la communauté universitaire et scientifique

Photo : profencampagne.com

Alain Bauer a l’habitude de balayer toute critique en qualifiant les arguments de ses adversaires de propos « militants » ou « politiques ». La ficelle est grosse et le fait erroné. En réalité, la liste est longue des prises de positions hostiles de presque toutes les institutions représentant le milieu académique, regroupant des universitaires qui se situent politiquement aussi bien à droite qu’à gauche. L’entregent, la bonhommie et l’influence du personnage suffisent pourtant souvent à tromper les journalistes et les élus qui ignorent la réalité des condamnations et rejets massifs dont Alain Bauer est l'objet dans la communauté universitaire. Jugeons plutôt :

- Dès la fin de l’année 2008, l’auteur de ces lignes alerte la communauté universitaire et scientifique sur l’importance du rapport Bauer précité (Déceler–Étudier–Former : une voie nouvelle pour la recherche stratégique). L’article, intitulé « Une "nouvelle criminologie" française. Pour quoi et pour qui ? » est publié dans la grande revue des pénalistes : la Revue de sciences criminelles et de droit pénal comparé (fondée en 1936).

- En janvier 2009, un premier manifeste intitulé « Pourquoi nous ne voulons pas de la ‘nouvelle criminologie’ et des projets de contrôle de la recherche sur la ‘sécurité intérieure’ dans lesquels elle s’inscrit » est publié sur le site de l’association « Sauvons la recherche ». Il est signé par quelque 270 membres de la communauté universitaire et scientifique.

- Le 6 février 2009, une tribune publiée par le journal Libération fait état d’une pétition contestant la nomination politique directe d’Alain Bauer à la chaire du CNAM, pétition qui a recueilli près de 400 signatures d’enseignants, d’étudiants et de collaborateurs divers du CNAM.

- Dans un communiqué du 8 mars 2011, l’association pour la « Qualité de la science française » (qui « a pour mission de défendre et de promouvoir la qualité et la créativité de l’enseignement supérieur et de la recherche en France »), résumait les choses en écrivant que ce projet de nouvelle section de Criminologie « semble surtout motivée par le souci d’une minorité d’obtenir ainsi une reconnaissance institutionnelle et scientifique que la communauté universitaire ne lui accorde pas ».

Photo : leblogdupingouin.over-blog.com

De fait, avec l’annonce par le groupe Vallar de son projet d’une section associant de surcroît la « criminologie », la « diplomatie », la « polémologie » et la « stratégie », les communiqués tombent en pagaille dans les semaines et les mois qui suivent :

- Le 14 mars 2011, un Communiqué de l’Association française de criminologie indique que « la criminologie n'a rien à voir avec la stratégie ou la science de la guerre » et que l’association « refuse de prendre part à ces orientations dangereuses et trompeuses ».

- Dans un communiqué du 23 mars 2011, le Centre de recherches sociologiques sur le droit et les institutions pénales (CESDIP), plus important centre de recherche français sur les questions de délinquances, dénonce une méthode qui vise au « contournement des textes et des règles qui seules assurent la garantie d’un fonctionnement transparent et démocratique de nos institutions universitaires ». Et il termine en précisant que : « cette mention délirante de la criminologie comme sous-ensemble particulier des sciences de la guerre achève de convaincre, avant même tout débat, que l’entreprise n’a aucun rapport avec la connaissance du crime, son traitement et les réactions sociales qu’il suscite ou appelle ; sauf à considérer que la moindre infraction (de l’absentéisme à l’école à la délinquance sexuelle ou routière) est partie d’un ensemble plus vaste, celui du terrorisme international ».

- Le 24 mars 2011, l’ensemble des animateurs français et étrangers de la revue Champ Pénal. Nouvelle revue internationale de criminologie publié un communiqué exceptionnel dans lequel ils écrivent : « issus de diverses disciplines des sciences de l'homme et de la société et d'horizons intellectuels variés, nous exprimons notre plus vive inquiétude à la lecture de la lettre d'intention diffusée par le ministère de l'enseignement supérieur et de la recherche et signée par MM. Vallar et Villerbu, dernière étape en date d'un processus visant à créer, contre l'opposition de l'immense majorité de la communauté universitaire, une section criminologie étendue à la diplomatie, la polémologie et la stratégie dans les universités françaises. Comme la plupart de nos collègues, nous nous opposons fermement aux orientations qui guident ce processus et ne participerons pas à une consultation que nous refusons de cautionner. Ce qui se dessine vise à développer un savoir de gouvernement inféodé à des présupposés doctrinaux au mieux fortement contestables, au pire tout à fait dangereux ».

- Le 13 mai 2011, une Déclaration est publiée par près de 70 universitaires, dont de nombreux directeurs d'instituts de sciences criminelles des universités françaises, qui écrivent : « Nous contestons à la criminologie toute qualification de ‘discipline’ autonome ou de ‘science’ à part entière. En un siècle d'existence, la criminologie n'a en effet jamais été autre chose qu' un champ d’étude au croisement de nombreuses disciplines ». Ils estiment que « le Rapport remis par Monsieur Alain Bauer en 2008 sur "La formation et la recherche stratégique" est une dénaturation de la criminologie lourde de conséquences négatives. La criminologie ne saurait se réduire à un ensemble de savoirs sur la sécurité intérieure et la sécurité extérieure. Aucun criminologue universitaire ne peut raisonnablement accepter une telle assimilation ». Et ajoutent : « nous réprouvons, plus généralement, l'instrumentalisation de la criminologie à des fins politiques qui vise à apporter une pseudo-caution scientifique à une politique pénale à la dérive ».

- Le 12 avril 2011, un Communiqué de l’Association française de science politique indique que « à quelques mois d’une recomposition de la composition du CNU, à un moment où la campagne électorale qui accompagne ce renouvellement est déjà engagée, l’Association entend combattre toute volonté arbitraire et politique de redécoupage du CNU qui ne pourrait que modifier les équilibres internes aux disciplines reconnues légitimement. Elle appelle surtout l’attention de ses membres sur les risques d’une instrumentalisation politique nocive des savoirs liés au champ des politiques pénales et de la criminologie, mais aussi des relations internationales ».

- En janvier 2012, une Motion de l’Association française de droit pénal exprime « son indignation », « met en garde contre l’instrumentalisation de la criminologie à des fins politiques » et « dénonce tant la méthode qui a présidé à la mise en place de cette nouvelle instance que l’inconsistance de son objet ».

- Enfin, le 28 février 2012, un nouveau communiqué conjoint nous informe qu’une délégation formée de Virginie Gautron, maître de conférences à l’Université de Nantes, Alain Blanc, président de l’Association française de criminologie, Jacques Buisson, président de l’Association française de droit pénal, Fabien Jobard, directeur du CESDIP et Xavier Pin, professeur de droit pénal, a rencontré M. Thierry Rambaud, conseiller au Ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche » afin de connaître les intentions du ministère. L’on y apprend notamment que le ministère « refuse de communiquer à la communauté universitaire les résultats de la "consultation publique" ouverte en mars 2011 et clôturée en juin 2011 », qu’il « refuse de nous indiquer le calendrier relatif à la constitution de la section en question », qu’il « n’a pas été en mesure de nous indiquer les besoins actuels en termes d’emploi auxquels répondrait une section CNU de criminologie » et même que « le ministère n’a pas été en mesure de nous indiquer la moindre définition de la discipline évoquée » !

La boucle est ainsi bouclée. S’il fallait encore s’en convaincre, la lecture de la leçon inaugurale d’Alain Bauer au CNAM vaut le détour. Elle a beau être publiée sous forme d’opuscule par les Éditions (dites) du CNRS (sic !), on y vérifie que derrière le mot « criminologie » il n’y a en réalité aucun contenu scientifique, aucune définition ni analyse précise du champ scientifique que recouvrirait une telle discipline en France. Dès lors, quand son auteur déclare le 7 mars 2012 à l'agence spécialisée AEF-Info : « Je souhaite que la criminologie, après plus de 50 ans de bataille, trouve enfin sa place et sorte la France de son isolement parmi toutes les nations développées », on se dit que c’est plutôt deux siècles de retard que la France s’apprêterait à prendre en ce domaine, cette vaste supercherie ramenant les sciences humaines et sociales au stade d’ingénierie politique ou de science du Prince où elles stagnaient parfois encore au début du 19ème siècle.

 

Laurent Mucchielli, directeur de recherche au CNRS

 

Pour aller plus loin :

- D. Kaminski, « Criminologie plurielle et pourtant singulière », Revue de sciences criminelles et de droit pénal comparé, 2011.

- L. Mucchielli, « L’impossible constitution d’une discipline criminologique en France : cadres institutionnels, enjeux normatifs et développements de la recherche des années 1880 à nos jours », Criminologie, 2004, vol. 37, n°1.

- L. Mucchielli, « Vers une criminologie d’État en France ? Institutions, acteurs et doctrines d’une nouvelle science policière », Politix. Revue des sciences sociales du politique, 2010, n°89.

- L. Mucchielli, « De la criminologie comme science appliquée et des discours mythiques sur la multidisciplinarité et l’exception française », Champ pénal. Nouvelle revue internationale de criminologie, 2010, vol. 7.

- M. Rigouste, Les marchands de peur. La bande à Bauer et l'idéologie sécuritaire, Paris, Libertalia, 2011.

 

via insecurite.blog.lemonde.fr - 11/03/2012

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30/05/2010

"Purifier le territoire. De la lutte antimigratoire comme laboratoire sécuritaire (1968-1974)" - Mathieu Rigouste

Mathieu RIGOUSTE est chercheur en socio-histoire, à l’Université Paris 8 Saint-Denis.

 

 

L’institutionnalisation moderne de la xénophobie commence avec l’Etat-nation et son principe de discrimination par le lieu de naissance. L’étranger y est, par principe, un banni juridique et de fait un surexploité, il est surveillé et soumis structurellement à des principes d’exception [1]. Toute forme de nationalisme pose ainsi l’étranger comme un suspect par nature. On peut alors étudier les mécanismes qui déterminent ces périodes où l’Etat entreprend une lutte systématique contre les étrangers. On explique généralement ces phénomènes en ciblant les variables économiques. Confronté à l’essor du chômage et à la baisse de la croissance, l’Etat chercherait à favoriser l’emploi des nationaux. La « préférence nationale », de ce point de vue, relève moins d’une revendication de l’extrême droite que d’un principe dirigeant l’ensemble du droit depuis la fin de l’ancien régime. Il faut pourtant bien admettre que l’économie capitaliste s’appuie en permanence sur l’entretien d’un sous-prolétariat corvéable, auquel l’Etat refuse l’égalité et qu’il se doit pourtant de reproduire pour assurer la production des tâches les plus méprisées. Comment comprendre, dans ce cadre, l’offensive anti-migratoire du début des années 1970 qui initia la période dans laquelle nous continuons de vivre, où l’immigré postcolonial caractérise une sorte de bouc-émissaire transversal ? Nous allons tenter de montrer que la désignation d’ennemis intérieurs socio-ethniques par l’Etat doit être analysée parallèlement comme une technique de protection de l’ordre politique et géopolitique. La genèse du schéma de domination sécuritaire s’est faite notamment par la reconversion de principes contre-subversifs dans la lutte anti-migratoire, c’est-à-dire en appliquant à l’ensemble de la population, des dispositifs qui visaient à protéger l’ordre impérial, et ce, en employant le corps de l’immigré comme le laboratoire et la vitrine d’un « ordre nouveau ».

Le corps immigré comme monnaie d’échange et levier géopolitique.

Les traités d’ « indépendance » sont les premiers textes à avoir défini les rapports de circulation entre les anciennes colonies et la métropole et à avoir ainsi posé les bases d’un discours d’Etat sur l’immigration postcoloniale. Les accords d’Evian comme la plupart de ces textes visant à reconduire à travers un imaginaire de l’association, de la communauté et de la coopération, les rapports de tutelle et de subordination coloniaux, ont dérivé d’une lutte pour la conservation des intérêts énergétiques, économiques, stratégiques, nucléaires et militaires. En laissant miroiter une série d’intérêts comme le privilège de diriger les Etats postcoloniaux et l’assurance du soutien militaire français contre les révoltes populaires aux nouvelles élites coloniales, l’Etat français a négocié le statut des immigrés postcoloniaux comme une monnaie d’échange, c’est-à-dire la garantie d’une souveraineté partagée sur l’exploitation des richesses et des êtres humains entre l’Etat français et ses nouveaux sous-traitants.

Dès 1959, la perspective de l’indépendance algérienne avait ainsi amené à reconcevoir le statut des « Français musulmans résidant en métropole », appelés à devenir des « immigrés Algériens ». La figure de l’immigré a été mobilisée pour les toutes premières fois dans l’institution militaire et la pensée d’Etat comme une source de travail pour la France et de capital pour l’Algérie, et ainsi comme l’assurance d’une conservation de l’influence française sur le gouvernement algérien. Il s’agissait de se prémunir du risque que le pétrole algérien soit nationalisé et fournisse ainsi à l’Algérie un levier sur la France en contrôlant sa source principale d’approvisionnement en hydrocarbures. Il en allait de même de la présence militaire française dans le Sahara et de la conservation des sites nucléaires qui s’y trouvaient. La note d’introduction fournie par la direction de l’Institut des Hautes Etudes de Défense Nationale, le principal think-thank civilo-militaire français, à ses auditeurs de la session 1959-1960 [2], intitulée « Cohésion économique entre métropole et Algérie », présentait « les raisons qui conduisent en effet l’occident à s’efforcer d’élever rapidement le niveau de vie dans les pays sous-développés ». Les « échanges humains » y étaient présentés comme « le facteur décisif » d’une cohésion économique entre la métropole et la colonie. « L’appoint, pour une économie [algérienne] en suremploi, des travailleurs musulmans résidant en Métropole » fut conçu parallèlement comme un moyen de décharger « la main-d’œuvre métropolitaine, généralement plus qualifiée, de tâches dont l’accomplissement exigerait en toute hypothèse, une certaine immigration. ». « Il est au surplus très improbable qu’aucun autre territoire que la Métropole, soit en mesure de leur offrir l’emploi qui leur est actuellement assuré », ajoutait le document.

La synthèse des travaux produits à partir de cette note par les comités d’auditeurs de cette même session s’intéressait précisément au contrôle des « flux migratoires » et à l’encadrement des émigrés algériens en France, après l’indépendance. [3] « L’ensemble des problèmes liés au séjour des travailleurs musulmans dans la métropole » était lié par les auditeurs à « l’expansion démographique exceptionnelle que connaît l’Algérie » et « à la révolution politique et sociale qui secoue tour à tour les pays sous-développés. ». Selon les auditeurs il aurait existé une solution, « tout d’abord en contrôlant, dans leur propre intérêt, la venue en métropole des travailleurs algériens ». « Il semble nécessaire de créer en Algérie des services de placement qui auraient pour mission de procéder à une première sélection des Musulmans possédant une certaine connaissance du français parlé, ainsi qu’un début de qualification professionnelle » expliquait la synthèse.

On a vu émerger, à la toute première heure de la réflexion sur l’immigration postcoloniale, un certain nombre des dispositifs organisant la pensée dominante du contrôle de l’immigration sous la 5e République : politique des quotas et sélection selon l’origine, la profession ou le niveau scolaire, surveillance politique, restriction, regroupement familial et contrôle de « l’intégration ». La culture militaire a saisi le corps de l’immigré comme une rançon pour le maintien de l’influence extérieure et un suspect de subversion dont il faudrait s’assurer en permanence l’allégeance ou le silence.

Un certain nombre de documents montrent qu’il y a réellement eu investissement dans le corps immigré, dans ce sens où on a opéré un calcul en termes de pertes et profits. Les discours d’Etat sur l’immigré algérien ont nécessairement évolué à partir du coup d’Etat de Houari Boumediène en 1965. La même année une première circulaire visait à restreindre l’entrée des travailleurs algériens sur le territoire français. En 1968, ce dernier fit évacuer la base militaire occupée par la France à Mers el Kébir. Le 27 décembre de la même année, un accord franco-algérien sur la circulation, l’emploi et le séjour des migrants fixait des quotas et imposait d’avoir une autorisation d’émigration et l’assurance d’être embauché en France pour pouvoir émigrer. Le rapport de forces entre les deux Etats ayant été bouleversé, l’Etat a accentué la dévalorisation du corps immigré et l’institution militaire a réinventé la menace migratoire.

Pour comprendre les mécanismes qui dirigent la mise en oeuvre systématique de la xénophobie d’Etat, il faut donc prendre en compte les stratégies géopolitiques des Etats exploitant la main d’oeuvre immigrée de chaque côté de l’exil et la nature des rapports de force entre ces Etats, c’est-à-dire les enjeux économiques, industriels, militaires et stratégiques du modèle de domination impérialiste.

Purger le corps national. Evacuation et retour de la doctrine contre-subversive.

Durant les guerres coloniales d’Indochine, du Maroc et d’Algérie, l’armée française a systématisé une série de techniques de contrôle et de répression relevant de la terreur d’Etat contre des populations civiles, que l’on appelle généralement « doctrine de la guerre révolutionnaire » ou « contre-subversion » [4]. Celle-ci concevait l’association des communistes et des colonisés dans la lutte contre le colonialisme comme une « stratégie de pourrissement » du monde soviétique, par la mise en place de cinquièmes colonnes à l’intérieur du territoire. La contre-subversion caractérise ainsi l’expérimentation et le réglage dans l’atelier colonial d’un programme de contrôle de la population s’appuyant sur l’idée qu’il faudrait reprendre à l’adversaire le contrôle des coeurs et des esprits. Pour justifier un système de violence combinant torture industrielle, déplacements de populations, assassinats, manipulation psychologique, contre-terrorisme, cette disposition mentale s’était appuyée sur l’articulation des figures du révolutionnaire communiste et du révolutionnaire colonisé. Parce qu’elle appelait à la militarisation du contrôle social et à l’autonomisation du militaire et constituait ainsi un support théorique pour justifier les coups d’Etat militaire pour la conservation de l’Algérie française à la fin de la guerre, cette doctrine a été évacuée par de Gaulle. Nous allons montrer que son premier retour furtif dans la pensée politique et militaire s’est opéré dans l’après-1968, c’est-à-dire avec la reconstitution d’une figure de l’ennemi intérieur socio-ethnique, associant les révolutionnaires et les immigrés postcoloniaux, la chienlit et les sous-développés.

De la fin de la guerre d’Algérie à 1968, les représentations de la menace dans l’armée et l’Etat ont été relativement décolonisées, on a marginalisé les variables ethnicisantes qui faisaient des colonisés une menace par essence, dans le même mouvement où l’on a évacué et marqué d’un tabou la contre-subversion. Restaient grossièrement les communistes et les révolutionnaires en général et commençait à s’opérer le mécanisme qui dirigerait quelques années plus tard la fondation des premiers dispositifs sécuritaires : considérer la population dans son ensemble et en tant que telle, comme un milieu de prolifération des menaces, à immuniser. On trouve ainsi de 1962 à 1968, très peu de traces d’une suspicion à l’égard de l’étranger dans les revues de la Défense Nationale et les archives des hautes études militaires, comme dans les discours politiques.

Mai 1968 a déterminé, en France, le premier retour dissimulé de la contre-subversion pour le contrôle intérieur. L’épisode de Baden-Baden, où s’était réfugié De Gaulle, effrayé par la violence du mouvement révolutionnaire, symbolise assez bien ce phénomène. Le Président y a rencontré le général Massu pour s’assurer le soutien de l’armée contre les révoltes. Peu après, le 31 juillet 1968, une loi portant amnistie de l’ensemble des crimes de la guerre d’Algérie était adoptée par le parlement. Elle permit aux putschistes, principaux partisans de la contre-subversion de réintégrer les périphéries des institutions politiques et militaires. Le gouvernement Georges Pompidou avait requis la troupe lors des « événements », la 501e division blindée basée à Rambouillet avait été préparée à foncer sur Paris pour y rétablir l’ordre et diverses unités convoquées dans la capitale avaient reçu instruction d’assurer la protection, entre autres points sensibles, de l’Elysée. Il semble que l’emploi de la contre-subversion à l’intérieur ait retrouvé un intérêt pour l’Etat qui s’est alors engagé dans une lutte contre ce qu’il appelait la chienlit et contre le mouvement social en général.

De retour de Baden-Baden, le général De Gaulle mettait ainsi en cause dans un message destiné à la population mais aussi aux Etats alliés, la menace véhiculée par le « communisme totalitaire ». Mai 1968 fut le cadre de nouvelles expérimentations de la contre-révolution. On y a ainsi employé des grenades offensives, précédemment utilisées en Algérie, au cours des opérations de maintien de l’ordre, un système d’infiltration et de manipulation policière et employé des groupes para-policiers de provocation, intimidation et répression parallèle. Pour légitimer cette répression, on a cherché à reconstruire une figure de l’ennemi intérieur socio-ethnique.

Le ministre de l’Intérieur Raymond Marcellin, mis en place juste après mai 1968 pour rétablir l’ordre, était un ancien fonctionnaire de Vichy qui avait dirigé le bureau d’orientation et de formation professionnelle et dont le zèle avait été récompensé par la francisque en 1943. Il s’est alors engagé dans une vaste entreprise de lutte contre « la subversion révolutionnaire ». Il s’agissait selon lui de réprimer fortement les révoltes sociales à l’intérieur et d’expulser les étrangers qu’il jugeait responsables de manipulations pour le compte du « monde communiste ». Dès son arrivée place Beauvau, il n’a eu de cesse de dénoncer le complot contre la France organisé depuis l’étranger. Il cherchait à persuader l’opinion publique que les leaders du mouvement contestataire avaient participé à des stages d’endoctrinement, voire d’entraînement à la guérilla, à Cuba ou en Tchécoslovaquie ou, plus tard, en Irlande du Nord et peut-être dans les camps palestiniens. [5] Les premières figures de l’étranger expulsé furent donc stigmatisées pour leur « défaut d’allégeance à la République » et leur engagement « révolutionnaire ». « Le gouvernement a ordonné la dissolution des associations et groupements de fait qui avaient pour but d’attenter à la forme républicaine du gouvernement. « Les étrangers qui n’observent pas la neutralité politique ont été ou seront expulsés du territoire national… » expliquait Raymond Marcellin dans Le Monde du 13 août 1968. Ce qui fut mis en pratique. L’expulsion de « Dany le rouge » symbolisait l’expression de ce projet de rétablissement de l’ordre par la purge des étrangers et des révolutionnaires. Maurice Rajsfus a répertorié un certain nombre d’expulsions d’étrangers mises en oeuvre dans l’après 1968 qui peuvent nous donner une idée du phénomène : 8 juin 1968 : 5 peintres étrangers (3 Latino-américains et deux Tunisiens) on fait l’objet d’un ordre d’expulsion. En 48 heures, une cinquantaine d’étrangers ont été expulsés et reconduits à la frontière de leur choix. 10 juin 1968 : 30 jeunes étrangers expulsés (22 Allemands présumés membres du mouvement d’extrême gauche SDS). 13 juin : 41 personnes de 16 nationalités différentes sont frappées à leur tour par une mesure d’expulsion : 7 Allemands, six Algériens, 3 Tunisiens, deux Sénégalais, 1 Malgache, 1 Péruvien, 1 Belge, 1 Iranien, 1 Argentin, 1 Danois, 1 Grec et 1 Hollandais. Dans les départements du Rhône et de l’Ain, 33 étrangers subissent le même sort (Le Monde, 15 juin 1968). Il est reproché à toutes ces personnes d’avoir participé à des manifestations interdites, mais plusieurs ont été arrêtées lors d’un simple contrôle d’identité. Au 17 juin, on comptabilise déjà 161 expulsions. 28 juin : 35 étrangers résidant à Lyon sont expulsés, tous se voient signifier que leur présence est « de nature à troubler l’ordre public ». « Le grand nombre d’étrangers participant aux manifestations et aux mouvements révolutionnaires a obligé le gouvernement à prendre des mesures d’expulsion contre les étrangers qui ne respectent pas la neutralité politique » expliquait Marcellin dans Le Monde du 16 novembre 1968.

L’« Information annuelle des chefs de corps » de 1970 rédigée par la Direction de la Sécurité Militaire, montre que l’armée s’est, elle aussi, saisie du « problème » : « A l’heure où renaît de ses cendres l’antimilitarisme des temps de paix, [La DSM] s’efforce d’apporter à ceux qui détiennent l’autorité et ont la charge de préserver nos valeurs militaires, une contribution dans la lutte contre les nouveaux forcenés de la révolution. Dans ce but, elle donne un aperçu : des procédés qu’ils comptent utiliser au sein des formations pour susciter des incidents de type subversif et des appuis qu’ils attendent de l’extérieur pour donner à leur entreprise une dimension nationale. ». La reconstitution d’une figure de l’ennemi intérieur socio-ethnique a permis de ré-autoriser les principes contre-subversifs et posé les bases d’un discours d’Etat et d’une pensée militaro-policière de l’expulsion comme principe d’immunisation du corps national face à la subversion révolutionnaire. La fermeture des frontières doit ainsi être analysée parallèlement comme la dérivée d’une stratégie de reproduction et de protection du capitalisme élaborée en réaction aux révoltes de 1968.

Légitimer la xénophobie d’Etat.

Un article du ministre d’Etat chargé des Affaires sociales, Maurice Schumann, destiné à la communauté militaire, résume la représentation du corps immigré qui s’était imposée en 1969 dans la pensée d’Etat. [6] « Le groupe des étrangers se développe dix fois plus vite que celui des Français », « cette constatation prend une portée singulière si l’on observe que la France connaît un changement profond dans l’origine géographique des immigrants. ». « Si notre pays a été pendant longtemps un pays d’accueil où l’assimilation des étrangers ne posait pas de problème majeur », « les immigrants étaient pour la plupart des "voisins" dont la mentalité et les aspirations étaient très proches de celles de notre population ». Maurice Schumann fournissait un modèle d’Etat pour une pensée de l’inassimilabilité des nouveaux migrants « originaires de pays plus lointains dont les modes de vie sont moins proches des nôtres ». Ces immigrations auraient selon lui « procédé si rapidement qu’elles ont créé par leur volume même un obstacle à une adaptation suffisante à nos mœurs et à une insertion harmonieuse dans nos structures sociales. ». Il fallait ainsi « savoir si le laissez-faire, c’est-à-dire en ce qui concerne l’immigration, le "laissez-passer", doit être préféré à un développement ordonné des mouvements migratoires. ». On se serait « trouvé dès lors exposé à subir les effets des crises démographiques, économiques et sociales qui affectent notamment les nations en cours de développement ». Maurice Schumann dénonçait « le risque […] nullement négligeable de voir notre pays perdre la maîtrise de certains secteurs de son marché de l’emploi ou de voir se constituer sur son territoire des "îlots de peuplement" imperméables aux processus traditionnels d’assimilation qui ont, au cours des siècles, tissé entre des éléments très divers les liens de l’unité française. ». L’un des concepteurs principaux du projet européen était un racialiste convaincu et qui s’assumait en tant que tel. Revenant sur la surnatalité de ces nouveaux immigrants, il vantait l’adoption au mois de juillet 1968 par les ministres des Affaires sociales réunis à Bruxelles du règlement définitif sur la libre circulation des travailleurs à l’intérieur de la Communauté et sa conjugaison à la définition, par le gouvernement français « de façon plus stricte des règles applicables à l’immigration des travailleurs que contrôle l’Office National d’Immigration ». Une seconde étape dans « le redressement de la politique française d’immigration » aurait été franchie, selon lui, lors de la conclusion entre la France et l’Algérie, au mois de décembre 1968, de l’accord relatif à la circulation, à l’emploi et au séjour en France des ressortissants algériens. Cet accord constitua une innovation importante dans les relations entre la France et l’Algérie, puisqu’il subordonna l’entrée des travailleurs algériens sur le territoire français à la demande du patronat. Il prévoyait d’autre part un contingentement annuel ou pluriannuel de l’immigration de travailleurs algériens désireux d’exercer une profession salariée. Il prévoyait encore une sélection médicale des travailleurs algériens dans le cadre des opérations de l’Office national algérien de la main-d’œuvre. Enfin il contrôlait la régularité et la stabilité de l’établissement des Algériens en France, désormais identifiés par l’attribution d’un certificat de résidence.

Le texte de Maurice Schumann constitue l’un des premiers documents envisageant les résultats des accords de libre circulation pris au moment des indépendances, et les considérant comme des problèmes. C’est en quelque sorte l’acte de naissance du « problème immigré » dans la pensée d’Etat. On y lit l’émergence d’un thème majeur, l’idée que l’importation d’un certain taux de race inassimilable, handicaperait la nation voire la menacerait dans sa souche.

L’importation de la « question démographique » dans la culture militaire et la pensée d’Etat a été décisive de ce point de vue. Elle a notamment permis de justifier par son apparence scientifique, rigoureuse, technicienne et donc apolitique, l’expulsion de l’étranger comme un principe de survie, une intervention médicale visant à immuniser le corps national, dont les dysfonctionnements ne seraient finalement dus qu’à la présence d’antigènes en son sein. L’idéologie de l’intégration qui justifie depuis les méthodes de soumission et de répression employées à l’égard des migrants postcoloniaux a été conçue dans cette forge. Un article d’Alfred Sauvy, démographe mondialement connu, expliquait ainsi à la communauté politico-militaire les dangers d’une « immigration non contrôlée », dans Défense nationale en avril 1972 [7] ; celui-ci y expliquait que « la peur suscitée par la montée des peuples pauvres peut susciter des réactions de contraction et d’effacement », « la natalité étant un phénomène de psychologie collective plus qu’individuelle, il est possible que l’angoisse éprouvée devant l’exubérance des autres n’agisse que sur les mécanismes de l’inconscient. ». Alfred Sauvy cherchait à montrer que la surpopulation mondiale ne devait pas suppléer la dénatalité française, « compromettre la vitalité d’un peuple pour un tel résultat serait un calcul bien léger », écrivait-il. La pensée de Sauvy était effectivement fondée sur l’idée qu’il existerait une nature française à préserver, on peut l’entendre comme l’une des formulations originelles de ce culturalisme reconduisant de nombreux éléments de la structure de pensée colonialiste. Selon lui, « la thèse selon laquelle la France n’a pas de soucis démographiques, puisqu’elle trouvera toujours des pauvres de l’autre côté de la Méditerranée pour venir la servir », « est séduisante en termes numériques et en arguments matériels » mais « condamnable si l’on fait intervenir la notion de vitalité de la nation. ». « Ce serait renouveler l’expérience de Rome et de la Grèce jusqu’à l’affaissement fatal » expliquait-il avant de conclure que « le recours aux travailleurs étrangers est inévitable, pour le moment, pour des raisons économiques, mais ne doit en rien fournir un aliment au sentiment de refus de la vie. ». La vision d’Alfred Sauvy, structurée autour de la catégorie de race, était largement partagée dans les sphères politico-militaires dominantes depuis le milieu des années 1960. Celui-ci prophétisait même la chute de ce qu’il appelait la « civilisation française », face aux assauts des « barbares » pauvres et étrangers, qui l’acculaient vers une mort certaine.

Il faut ainsi considérer la fermeture des frontières comme un moyen de pression à l’intérieur d’un rapport de forces géopolitique pour la conservation d’intérêts économiques, énergétiques et stratégiques, comme un levier de la répression des révoltes de 1968 mais aussi comme un processus de mystification de l’ordre capitaliste, qui ferait de l’étranger le responsable des inégalités structurelles de ce système économique dont il est l’un des premiers à subir l’infamie. Dans ce cadre, les métaphores corporelles, virales et médicales assurent un travail de falsification fondamental.

La lutte antimigratoire, un laboratoire sécuritaire.

Jacques Chaban-Delmas, ancien ministre des armées pendant la guerre d’Algérie qui avait créé le centre d’entraînement à la guerre subversive de Philippeville, fut plusieurs fois ministre et Premier ministre de 1969 à 1972. Il avait été président de l’Assemblée Nationale depuis le coup d’Etat qui porta De Gaulle au pouvoir en 1958. Le 16 septembre 1969 il prononça devant l’Assemblée Nationale un discours fondateur sur la construction d’une « nouvelle société » qui devait enterrer celle de la chienlit représentée par mai 1968. Ce texte avait permis de synthétiser les premiers éléments de l’idéologie sécuritaire. Le chantier de la « nouvelle société » a été présenté comme devant permettre de lier le « problème de l’ouverture des frontières », de la « responsabilité de la France dans le monde », d’ « une meilleure formation et une meilleure information du citoyen », d’ « une redéfinition du rôle de l’Etat » ainsi que du « développement de notre compétitivité ». L’ancien spécialiste en action psychologique avait aussi lancé l’idée de privatiser l’ORTF (ce qui fut fait en 1974), ainsi que les entreprises publiques, il a aussi importé le principe des stock-options venu d’Angleterre (l’actionnariat dans l’entreprise). C’est dans ce contexte qu’est réapparue, au début des années 1970, une manière de penser le contrôle du territoire et de la population, basée sur l’encadrement spécifique des révolutionnaires et des migrants.

La Présidence de Pompidou de 1969 à 1974, a permis de mettre en place les premiers appareils sécuritaires conçus dans le cadre de l’après 1968. Après avoir dissout l’organisation maoïste La Gauche Prolétarienne en avril 1970, en juin, le gouvernement Chaban-Delmas vota la loi Pleven dite « loi anticasseurs », visant particulièrement les « mouvements subversifs d’extrême-gauche » et réinventant dans le droit français la notion de « responsabilité collective » qui n’était employée jusque-là que sur le terrain colonial.

Michel Debré, le premier ministre de De Gaulle, obsédé de contre-subversion et partisan irrésolu de l’Algérie française, qui pendant l’occupation avait prêté serment devant le maréchal Pétain fut ministre de la Défense de 1969 à 1972. Il créa la Fondation pour les Etudes de Défense nationale en 1972, chargée de développer une recherche stratégique française pour combler le retard sur les anglo-saxons. [8] C’est sous son autorité que fut publié le Livre blanc sur la Défense de 1973 qui visait à reformuler dans le contexte de la détente les principes de la Défense globale qu’il avait inscrits au fondement de la Constitution et de l’ordonnance de 1959.

La lutte anti-migratoire a été conçue sur le terreau de cette « nouvelle société », pensée comme l’antithèse de mai 1968 et au coeur de ces réseaux politiques et militaires nationalistes. En 1972, les circulaires Marcellin et Fontanet subordonnèrent la délivrance d’une carte de séjour à l’obtention d’un contrat de travail et d’un « logement décent ». Ces textes mirent fin aux procédures de régularisation et constituèrent l’amorce, par les pouvoirs publics, d’un programme de contrôle et de répression systématique des migrants postcoloniaux. Sous la pression du mouvement social, le gouvernement revint sur sa position en juin 1973 et permit aux travailleurs entrés en France avant le 1er juin et pouvant présenter une promesse d’embauche, d’obtenir un titre de séjour et de travail.

Valery Giscard d’Estaing, l’ancien ministre des finances de Michel Debré, passé au cabinet de Jacques Chaban-Delmas puis de Pierre Messmer sous Pompidou fut élu Président en mai 1974. Il est resté critique vis-à-vis de plusieurs positions gaullistes et s’est engagé pour la construction européenne. Il était à la fois partisan du lobby nucléaire et de la contre-subversion. Il a ainsi lancé parallèlement la 8e campagne d’essais nucléaires et nommé le général Bigeard secrétaire d’Etat à la Défense de 1975 à 1976. C’est sous sa Présidence qu’a été entamée la première réconciliation de la dissuasion et de la subversion, la prise en compte du chômage de masse comme menace économique et l’arrêt de l’immigration de travail, c’est-à-dire la pénalisation des surexploités. Le 5 juillet 1974, sur proposition d’André Postel-Vinay, nommé à la tête du Secrétariat d’Etat aux travailleurs immigrés créé le 7 juin, le conseil des ministres décidait ainsi de suspendre « l’immigration économique et familiale », sauf pour les ressortissants de la Communauté européenne. En 1977, il réitérait (après une ré-autorisation) et mettait en place des procédures d’incitation au retour (le million Stoléru), de restriction de l’accès à l’emploi des familles regroupées et de l’accès à l’université des étrangers. En 1978 les pouvoirs d’expulsion du ministère de l’Intérieur furent élargis et la loi Bonnet du 10 janvier 1980 créait les centres de rétention, ces camps d’internement pour étrangers indésirables où l’Etat enferme ceux dont ils jugent la présence et l’existence incompatibles avec sa prétention à purifier le territoire.

L’idéologie sécuritaire qui conçoit, comme la pensée républicaine, la population comme la chair du corps national que l’Etat aurait en charge de protéger, considère parallèlement la population comme un milieu de prolifération des menaces subversives venues de l’étranger. La mise en oeuvre simultanée puis coextensive de la lutte anti-migratoire et des techniques du contrôle sécuritaire n’a rien de fortuit. Elle résulte à la fois d’un processus de dépassement de la domination coloniale et de reformulation du schéma de contrôle mis à mal par les révoltes de 1968. La justification économiste de la xénophobie d’Etat est elle-même une stratégie politique. La désignation d’un ennemi intérieur socio-ethnique permet de diviser la population selon les catégories imaginaires de l’essence – la race- et donc de mystifier les rapports de domination structurels dans l’économie capitaliste et son garant l’Etat-nation.

L’étude des discours et des pratiques qui préfigurèrent la mise en oeuvre de la lutte anti-migratoire dans l’armée et la classe politique montre que l’on ne saurait comprendre ces rituels de purge ostentatoire du corps national sans les lier aux logiques et aux enjeux de la protection de l’ordre.

[1] Lire Wahnich Sophie, L’impossible citoyen. L’étranger dans le discours de la Révolution française, Albin Michel, Paris, 1997 et Noiriel, Gérard, La tyrannie du national, Le droit d’asile en Europe (1793-2003), Calmann-Levy, Paris, 1993.

[2] « Cohésion économique entre métropole et Algérie, note d’introduction », Travail en comités, pièce n°2, section économique et sociale, 18.12.1959, IHEDN.

[3] « Cohésion économique entre métropole et Algérie, Synthèse des travaux », section économique et sociale, 12.05.1960, IHEDN.

[4] Pour une analyse détaillée de cette doctrine lire Rigouste, Mathieu, « L’ennemi intérieur, de la guerre coloniale au contrôle sécuritaire, Cultures et Conflits, Sociologie politique de l’International, n°67, janvier 2008, pp157-174. Les thèses de Pierre et Marie-Catherine Villatoux ainsi que celle de Gabriel Périès et celle de l’auteur, constituent les trois travaux universitaires principaux sur le sujet.

[5] Sur toute cette partie, lire Rajsfus, Maurice, Mai 1968, sous les pavés la répression, Le Cherche Midi, Paris, 1999.

[6] Maurice Schumann, « La politique française d’immigration », Défense nationale, juin 1969, p933.

[7] Alfred Sauvy, « La population française : situation et perspectives », Défense nationale, avril 1972, p555.

[8] Lettre de Michel Debré, 1982, citée par Maurice Woignier dans La revue stratégie lui-même cité par Hervé Couteau-Bégarie, dans « La structure de la recherche stratégique », op. cit.

Mathieu Rigouste, "Purifier le territoire. De la lutte antimigratoire comme laboratoire sécuritaire (1968-1974) ", N° 04. Institutionnalisation de la xénophobie en France, mai 2008, REVUE Asylon(s), url de référence: http://www.reseau-terra.eu/article738.html

 

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