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23/06/2011

L’armée en banlieue : le sondage « explosif » de France-Soir

via ACRIMED

Le quotidien du milliardaire russe Alexandre Pougatchev est décidément prêt à tout pour relancer ses ventes. Et dans l’attirail du rabatteur de chalands à moindre coût on trouve, en bonne place, le sondage d’opinion auquel on fait dire n’importe quoi, et d’où l’on tire un bon gros titre bien accrocheur. Ainsi, vendredi 10 juin, la « une » de France-Soir est sans nuance : « L’armée dans les cités : les Français disent oui » . Et « les Français » l’ont dit à France-Soir.

Résumé de l’affaire : jeudi 2 juin, excédé par les affrontements auxquels se livrent des trafiquants de drogue dans sa ville depuis un mois, le maire de Sevran, Stéphane Gatignon, déclare à l’AFP : « Je demande au ministre de l’Intérieur d’envisager une présence de l’armée 24 heures sur 24 avec une fonction de force d’interposition afin de faire cesser les règlements de compte et d’éviter les risques de balles perdues et de tragédies ». Simple effet d’annonce destiné à faire prendre conscience de la situation ou appel véritable à une intervention militaire ? Quoi qu’il en soit, la machine médiatique s’emballe.

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Et France-Soir n’est pas en reste. Le titre de « une » est développé dans une double page coiffée de ce titre fervent : « L’armée en banlieue ? Oui ! » Qui prononce ce « oui » ? « Les Français », les sondés ou la rédaction de France-Soir ? Un peu tout le monde, manifestement, et ce n’est pas l’éditorial du directeur de la rédaction, Rémy Dessarts, fermement intitulé « Le temps d’agir », qui nous incitera à penser le contraire. Citant pêle-mêle les patrouilles militaires dans le cadre du plan Vigipirate, l’aide apportée par l’armée pendant les catastrophes naturelles et… la présence française en Libye et en Afghanistan, il en appelle à la fin « des préjugés en tous genres » et répond par avance au sondage : « le niveau de délinquance et de violence qui règne dans les zones urbaines difficiles peut justifier que l’on songe à donner un coup de main de grande ampleur aux forces de l’ordre ». Et d’ailleurs, comme le « montre » le sondage, « les Français » pensent comme lui.

Pour illustrer sa double page, le journal a choisi une photographie d’un véhicule blindé stationnant au pied d’une barre, un militaire observant, depuis la tourelle, quelques enfants. Signe d’une grande rigueur journalistique, le quotidien laisse la photo dépourvue de la moindre légende, ce qui ne manquera pas de semer le trouble dans l’esprit du lecteur. Difficile, en effet, d’interpréter une image sans références temporelles et géographiques précises. L’armée en banlieue ? Avec France-Soir, elle y est déjà !

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Des sondés « enthousiastes »

On l’a compris, pour faire parler « les Français », le journal s’est contenté de commander un sondage, réalisé par l’institut Ifop. En l’occurrence, comme seule le signale une phrase à la fin de l’article d’« analyse », « les Français » sont en réalité une partie des 1 013 « auto-sondés » par Internet. Et pour faire parler « les Français » dans le sens qui l’arrange, France-Soir en isole le résultat qui lui convient. Car, à la lecture des résultats complets, affichés en page 3, on découvre que 81 % des sondés se déclarent d’accord avec la proposition « Ce n’est pas à l’armée mais aux forces de police d’assurer la sécurité publique ». Un chiffre massif, mais qui ne mérite manifestement pas la « une ». Par ailleurs, nous dit-on, 63 % des sondés craignent que « le recours à l’armée [puisse] conduire à ce que la situation dégénère dans certains quartiers sensibles. » Apparemment, donc, « Les Français disent oui » à une intervention a-normale, qui a de bonnes chances d’empirer la situation. Le point mériterait qu’on s’y arrête, mais France-Soir ne juge pas bon de s’en préoccuper outre mesure [1]. « Les Français » ? En réalité, 57 % des sondés, qui pensent que « le recours à l’armée est justifié compte tenu de l’insécurité existant dans certains quartiers ». Un « recours à l’armée » qui, en l’absence de toute autre précision, est une formule choc, mais à peu près vide de sens. Qu’importe : « les Français » ont répondu...

Malgré les précautions d’usage dans les « analyses », qui s’efforcent de faire preuve de prudence, les résultats du sondage sont vendus avec ferveur : ils « sont explosifs », prévient Rémy Dessarts. « Pourcentage très impressionnant » ; « spectaculaire », renchérit Dominique de Montvallon qui, il est vrai, tire des résultats des conclusions assez remarquables : « À gauche on est réservé : 47% seulement répondent oui [...]. À droite, on s’y résout ou on adhère avec enthousiasme. » Depuis quand les sondages mesurent-ils l’enthousiasme de leurs sondés ? Et sur le site du journal, sans craindre la contradiction, une « vidéo-trottoir » qui interroge des passants les montre, dans leur très grande majorité (cinq sur six), hostiles à l’intervention armée. Alors, pour ou contre, « les Français » ?

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Un titre de « une » et une double page exemplaire du recours aux sondages sous le règne de l’information marchandisée : d’une « petite phrase » on fabrique un « débat » [2], ou mieux, une « polémique », essentiellement médiatique, qu’on entretient par un sondage, avant de passer à autre chose sans avoir rien dit d’autre qu’une pseudo-information montée en mayonnaise : « Les Français » veulent envoyer « l’armée en banlieue ».

Pour être tout à fait exact, il n’y avait pas qu’une pseudo-information. Car le sondage posait deux questions, et la seconde méritait elle aussi le détour – et pourquoi pas la « une » ? « En France, avez-vous le sentiment que ces derniers mois la délinquance a augmenté / est restée stable / a diminué ? » Ceux qui voudraient connaître le « sentiment » de « l’opinion » sur la délinquance des derniers mois pourront satisfaire leur curiosité sur le site de France-Soir.

Augustin Fontanier (avec Olivier Poche)

Notes

[1] Le journal se contente de mentionner le paradoxe entre les réponses, dans son interview de Stéphane Gatignon et dans l’éditorial de Rémy Dessarts, qui le commente ainsi : « nos compatriotes sont donc à la fois inquiets, fatalistes et clairvoyants » !

[2] Le sondage porte explicitement sur ce prétendu « débat » : « il existe un débat sur le recours à l’armée. Êtes-vous d’accord... etc. »

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09:50 | Lien permanent | Commentaires (0) |

14/06/2010

Drame identitaire à Villeneuve Saint-Georges : (dra)peau de balle…

A l’origine : un drapeau français, celui de l’Hôtel de ville de Villeneuve-Saint-Georges, brûlé ; un drapeau algérien hissé à sa place. Ensuite, et dans l’ordre : un communiqué indigné de la municipalité, un incroyable emballement des médias, un mensonge éhonté. L’ensemble vaut parfait symbole des dégâts - médiatiques et politiques - déjà causés par la petite musique de l’identité nationale.

 

 

 

 

Drame identitaire à Villeneuve Saint-Georges : (dra)peau de balle…

 

lundi 14 juin 2010, par JBB

 

Riante vue de Villeneuve-Saint-Georges.
.

C’est un petit matin blême, la ville dort encore. Le jour point, pas le soleil. Fut-il présent, astre funeste, qu’il éclairerait - l’un de ses rayons dardé sur la mairie de Villeneuve-Saint-Georges - un spectacle de désolation. Drame.

La ville dort encore. Parce qu’elle ne sait pas. Sommeil des justes. Et dur réveil pour les enfants de la patrie. Quand ils ouvriront les yeux, ce sera pour apprendre ceci : « Le drapeau français accroché sur la façade de la mairie de Villeneuve-Saint-Georges (Val-de-Marne) a été brûlé dans la nuit et remplacé par un drapeau algérien. » Intolérable catastrophe. Criminel agissement. Traumatisme collectif.

Pour dire l’émotion de toute une ville, la maire a pris la plume ce matin, sitôt le méfait connu ; il fallait exorciser la macabre découverte. Élue (PCF) de Villeneuve-Saint-Georges, Sylvie Altman a pondu un communiqué, largement relayé dans les médias. Le titre ? Martial et sensible : "Rien ne peut justifier que le drapeau tricolore soit brûlé." Entends-tu ? Rien ne peut le justifier !

Il a bien fallu mettre des mots sur l’horreur. Conter l’abjection. Dire l’indignation et la colère. Sylvie Altman, posant le décor, a fait ça très bien « Ce matin, les employés communaux ont découvert un drapeau français brûlé sur le perron de l’Hôtel de ville. Un drapeau algérien remplaçait celui-ci sur l’un des mats de la mairie. Qu’est-ce qui engendre un tel comportement ? Nul ne peut le dire à cette heure. »

Ce qu’on peut dire, par contre, c’est que cette heure est grave.

Très.

Solennelle, même.

-

Un tel drame ne pouvait rester inconnu, il fallait le faire connaître à la France entière, fière nation résistant encore et toujours à ceux qui (basanés, forcément) tentent de la mettre bas.

C’est là le rôle des médias, qui ont su accorder à l’information la place qu’elle méritait.

Ainsi du site du Figaro, qui l’a placée tout l’après-midi en haut de sa homepage, entre deux nouvelles d’égales importances ("Barack Obama déterminé à faire payer BP" et "Rigueur : la France suit la voie de l’Allemagne") :

Un choix éditorial conséquent et logique, justement apprécié des lecteurs du lieu : à 16 h 30, juste avant que la première version de l’article ne soit remplacé par une autre, censément enrichie, le papier avait engrangé 500 commentaires, tous plus haineux les uns que les autres.

Une criminelle atteinte au drapeau - Villeneuve -Saint-Georges, ville martyre ! - qui était aussi relayée (même si moins mise en avant) sur le site du Nouvel Observateur (86 commentaires), sur celui de RTL - qui avait jugé bon d’envoyer un journaliste sur place, lequel précise qu’il « reste dix-huit drapeaux français sur la façade de l’Hôtel de ville », tout n’est pas encore perdu… - , ainsi que sur ceux du Monde, du JDD, de L’express, du Parisien et de 20 Minutes [1].

C’était bien le minimum…

-

Qu’il s’agisse de l’acte d’imbéciles nationalistico-footeux [2] algériens ou - c’est au moins aussi plausible, voire davantage - de celui d’imbéciles provocateurs d’extrême-droite, il n’y a pas à tortiller : rien, au regard de l’importance du délit commis, ne justifie une telle couverture médiatique.

Rien, sinon sa supposée charge symbolique : un drapeau français brûlé et un drapeau algérien prenant sa place au fronton d’une collectivité publique - il ne saurait y avoir de plus efficace façon de conter et mettre en scène la menace pour la patrie qu’incarnent censément les populations immigrées.

Le Front National ne s’y est pas trompé, qui s’est cet après-midi engouffre par communiqué dans le boulevard ainsi proposé : « Il est des actes qui ont au moins le mérite de délivrer un message clair », attaque bille en tête la secrétaire régionale du Front National d’Île-de-France [3], qui tient à apporter son « soutien aux Villeneuvois profondément choqués par cet acte odieux ».

En accordant une large place à cette pathétique histoire, les médias cités plus haut se sont donc prêtés - plus ou moins complaisamment - à une double manipulation.

De un, l’information montée en épingle ne vaut que pour ce qu’elle est supposée dire en filigrane, non pour son importance réelle.

Et de deux, elle ne prend son sens que dans un débat idéologiquement biaisé, celui de l’identité nationale - conjointement entretenu par l’UMP et l’extrême-droite.

En sorte que les titres de presse n’ont fait ici que mener la plus basse des besognes au service de la plus rancie des idéologies.

Tu en conviendras : c’est désolant.

-

Mais voilà : il se trouve que - la nouvelle est tombée en fin d’après-midi [4] - ce n’est pas le glorieux drapeau français qui a été lâchement incendié.

Non, révèle tout juste Le Parisien, alors même que Google Actualités recense une cinquantaine d’articles déjà publiés sur le sujet, tous respirant une semblable consternation face à l’odieux attentat : « Ce n’est pas le drapeau français qui a été brûlé, mais celui… de la ville ! C’est ce que vient de reconnaître, cet après-midi la municipalité. »

Un bête oriflamme local et non l’étendard national : autant pour le symbole…

En sorte que - derechef - l’emballement médiatique n’était pas seulement bidon, basé sur un biais idéologique évident, mais aussi totalement mensonger, bâti sur une présentation - par la maire de la ville - volontairement fallacieuse de la réalité.

Je ne doute pas que Sylvie Altman, élue communiste, fournira une juste explication à cette scandaleuse manipulation.

Et qu’elle trouvera un moyen de justifier les mots du communiqué par elle publié quelques heures plus tôt ; ceux-là, même : « Ce matin, les employés communaux ont découvert un drapeau français brûlé sur le perron de l’Hôtel de ville. Un drapeau algérien remplaçait celui-ci sur l’un des mats de la mairie. Qu’est-ce qui engendre un tel comportement ? Nul ne peut le dire à cette heure. »

Qu’est-ce qui engendre un tel comportement ?, feignait-elle de demander.

Réponse évidente : dans les médias comme chez les élus d’un bord politique censément opposé à l’UMP, la petite musique haineuse de l’identité nationale mène le jeu.

Et celle-ci autorise les pires manipulations.

[4] Alors même que je terminais ce billet. Le monde est bien fait, quand même…

Notes

[1] Note que ce dernier site, de même que celui de RTL, a préféré fermer l’article aux commentaires.

[2] Hier se tenait un match de coupe du monde entre La Slovénie et l’Algérie.

[3] Je ne te mets pas le lien, hein, tu pourras le trouver tout seul comme un grand, si tu veux.

 

Piqué au tas sans demander chez l'excellent Article 11 - 14/06/2010

 

21:26 | Lien permanent | Commentaires (0) |

 
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