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07/03/2009

Iskandar Safa

L'article du Point sur Iskandar Safa

NOUVELOBS.COM | 13.06.2008 | 15:50

Voici l'article sur Iskandar Safa publié par Le Point le 24 novembre 2005 :

 

"Un PDG interdit de séjour

 

Le Franco-Libanais Iskandar Safa, libérateur des otages du Liban, est le propriétaire-sauveur des chantiers de Cherbourg. Sous le coup d'un mandat d'arrêt international, il dépose plainte contre la DST. Une contre-attaque inattendue.

 

L e PDG d'une entreprise française qui fait des malheurs à l'exportation interdit de séjour dans l'Hexagone ? Cela paraît invraisemblable. Et pourtant... depuis quatre ans, Iskandar Safa, le propriétaire des CMN (Constructions mécaniques de Normandie), basées à Cherbourg, ne peut plus mettre le pied sur le sol national. Aujourd'hui, il lance une contre-attaque. Un joli pataquès en perspective où l'on va découvrir que militaires et policiers français ne roulent pas forcément pour le même camp.

Mardi 22 novembre, l'avocat parisien Pierre Haïk a déposé, auprès du doyen des juges d'instruction de Paris, une plainte contre X en dénonciation calomnieuse, visant - fait unique - la DST, service de contre-espionnage français dépendant du ministère de l'Intérieur. Rien de moins ! Dans la foulée, le chantier naval des CMN, qui fabrique, sous tutelle du ministère de la Défense, des navires militaires pour l'exportation, devrait se porter partie civile. Il pourrait être suivi, dit-on à Cherbourg, par le syndicat CGT de l'entreprise ! Bref, une comédie dans la plus pure tradition française .

Au coeur de cet invraisemblable imbroglio, les relations schizophréniques entre un homme et un pays. L'homme : Iskandar Safa, un Franco-Libanais de 50 ans, artisan de la libération des otages français du Liban à la fin des années 80, patron apprécié des CMN de Cherbourg, qu'il a sauvées du naufrage en 1992. C'est en son nom que Pierre Haïk a déposé la plainte visant la DST. Le pays : c'est la France, bien évidemment, qui tantôt le traite en sauveur, tantôt en escroc.

Sous le coup d'un mandat d'arrêt international lancé il y a quatre ans par les magistrats Isabelle Prévost-Desprez et Philippe Courroye, Iskandar Safa - que Le Point est allé rencontrer à Beyrouth - veut, même s'il s'en défend, en finir aujourd'hui avec une situation kafkaïenne devenue insupportable.

Dans la luxueuse maison familiale où il s'est retranché avec sa mère à Broumana - petit village niché sur les hauteurs de la capitale libanaise -, entouré de son frère Akram, de son cousin avocat Maroun Haddad, de ses collaborateurs et de sa collection de statues phéniciennes, l'homme au regard d'aigle dissimule mal son amertume.

C'est une note de la DST transmise au procureur de la République un matin de janvier 2001 qui a fait basculer sa vie. Ce jour-là, Iskandar passe brutalement du statut de quasi-héros national à celui de bandit international. Que dit le rapport de la DST à l'époque ? Que notre homme verse depuis dix ans des sommes d'argent considérables à l'ex-préfet Jean-Charles Marchiani, alors député européen et proche de Charles Pasqua. Qu'il s'agirait d'une partie détournée de la rançon versée par la France pour la libération des otages au Liban. Depuis, Interpol traque le fugitif, qui a trouvé refuge chez lui, dans son pays d'origine. Interrogé par la justice libanaise, celle-ci n'a rien trouvé à redire et l'a laissé en liberté.

Mais les frontières du Liban sont trop étroites pour cet homme d'action, toujours à la recherche de nouveaux contrats, de nouvelles aventures. Né dans une riche famille chrétienne maronite, éduqué par les pères maristes, Iskandar Safa est assoiffé de liberté et fasciné par le pouvoir. " Il a toujours eu l'âme d'un chef " , rapportent ses compagnons de route. A 20 ans, en 1975, il a tôt fait de s'imposer, sous le pseudonyme de " Sandy ", à la tête des commandos chrétiens d'un Liban en proie à la guerre civile. Aussi, au terme de quatre années de poursuites judiciaires, observant que ses rapports avec la justice française ne s'arrangent pas, il a décidé de réagir en s'attaquant à ce qu'il pense être la racine du mal : la note de la DST. Le seul moyen, est-il persuadé, de faire apparaître la dimension exacte de son dossier. Il en fait une question d'honneur. Pierre Haïk, son défenseur parisien, se veut pragmatique : " Mon client n'est pas homme à fuir ses responsabilités lorsque les règles du jeu sont respectées. Il a d'ailleurs répondu à la convocation d'un juge genevois qui l'a entendu sur ses relations financières avec Jean-Charles Marchiani. Mais, en France, le contexte délétère dans lequel l'affaire a éclaté a sapé toute confiance dans le traitement que pouvait lui réserver l'institution judiciaire. L'accusation sans fondement de la DST a provoqué un extraordinaire emballement médiatique. Quatre ans plus tard, nous attendons toujours que cette affaire soit renvoyée devant le tribunal. "

" Je n'ai rien contre le juge Courroye, qui est un excellent professionne l, avance Iskandar Safa. Le problème est que les cartes de son instruction ont été biaisées par cette note erronée de la DST, qui a placé la barre très haut, lui donnant une dimension nationale. Or aujourd'hui le dossier s'est dégonflé. "

Fait peu connu, les juges ont, en effet, très vite été contraints de changer leur fusil d'épaule et d'annuler leur premier mandat d'arrêt. Les plus hautes autorités de l'Etat ayant formellement démenti le versement d'une rançon, l'accusation ne tenait plus. La libération des otages s'est négociée au bénéfice de l'Iran, par le règlement du contentieux sur le projet nucléaire Eurodif. Quant à la " source " de la DST, un ex-employé d'Iskandar Safa contre lequel il a aussi déposé plainte pour chantage, elle s'est évaporée et un mandat de recherche a été délivré à son encontre.

Que reste-t-il, alors, dans le dossier Safa ? Le second mandat d'arrêt, daté du 21 mai 2002, toujours en vigueur, tourne autour de deux grands chefs d'accusations (abus de biens sociaux et trafic d'influence) sur lesquels Iskandar Safa s'explique pour la première fois dans Le Point (voir interview page précédente ). Il se dit prêt à faire de même avec la justice : " Je comprends très bien que l'on souhaite clarifier certains éléments. Mais pas dans l'atmosphère de scandale créée par l'affaire des otages et cette note étrange de la DST. " En clair, pas question de passer par la case prison. Cela ne se justifie pas. Reste à convaincre le juge Courroye. Aucun responsable politique ne s'y risquerait. Invoquant la séparation des pouvoirs, il en est cependant qui préfèrent ignorer ce que fait le bras séculier de la justice. Ainsi, le 31 janvier 2004, sur le porte-avions nucléaire " Charles-de-Gaulle " en visite à Abou Dhabi, Michèle Alliot-Marie, notre ministre de la Défense, recevant une pléiade d'officiels français et émiratis, avait aussi pour invité Iskandar Safa. A cet instant, c'était bien le sol français que foulait le fugitif... L'incident révélé le mois dernier par le journal Le Monde aurait, dit-on, provoqué les foudres du juge Courroye.

A bord de son jet personnel. Iskandar Safa n'a pas pour autant renoncé à faire prospérer ses affaires. Bien au contraire, il continue de voyager. Les Emirats, l'Arabie saoudite, la Libye, Taïwan, l'Iran sont encore des pays " sûrs " pour lui, où ses relations haut placées l'accueillent en VIP. Il s'y rend à bord de son jet personnel, un Falcon 20 " gonflé 50 " et doté de réservoirs supplémentaires, pour le compte de nombreuses sociétés européennes et françaises qui l'utilisent comme intermédiaire dans la conquête des grands marchés d'équipement et d'armement. Cette année, la revue Arabian Business a classé Iskandar Safa au 42e rang des plus grandes fortunes du monde arabe avec 560 millions de dollars, l'homme le plus riche du Liban après la famille Hariri (classée cinquième), mais devant Mme Mouna Ayoub et Omar al-Fayed.

" Le lobbying, c'est mon métier de base " , raconte Iskandar Safa. Après avoir décroché un diplôme d'ingénieur BTP à l'Université américaine de Beyrouth, il fait l'Insead, le renommé institut de gestion des affaires de Fontainebleau. Il part ensuite quelques années à Ryad, pour diriger un chantier d'aérodrome militaire construit par l'entreprise de sa famille maternelle. Petit-fils de magistrat, fils d'un haut fonctionnaire directeur du cabinet du premier président libanais, il est également initié très tôt aux arcanes du pouvoir. Affaires, argent, politique et secrets des réseaux de renseignement fréquentés durant la guerre : Safa assimile vite les ingrédients du cocktail qui fera sa réussite. En 1985, il se retrouve chargé par un groupe d'investisseurs arabes de redresser la chaîne hôtelière Novapark. C'est à ce poste qu'il rencontre pour la première fois Jean-Charles Marchiani, ancien espion du Sdece devenu cadre des hôtels Méridien, venu lui proposer ses services. Iskandar ne le recrute pas, mais les deux hommes sympathisent aussitôt, puis deviennent amis. La même année, à 30 ans, Iskandar crée sa propre société d'intermédiaire et réalise son premier million de dollars en exécutant les marchés de compensation liés à la vente en Corée du Sud d'avions F5 et F20 de l'américain Northrop.

En 1986, Jean-Charles Marchiani, devenu conseiller de Charles Pasqua au ministère de l'Intérieur, lui demande d'activer ses réseaux pour sauver les otages du Liban. " Sandy " reprend du service. A Beyrouth, Londres, Téhéran, en Allemagne, au Pakistan, en Syrie... Il pilote Marchiani partout où des contacts sont possibles, ne compte ni son temps ni son argent. C'est lui qui finit par remonter la piste du régime iranien, " parrain " des ravisseurs chiites, et obtenir la libération des otages. " C'est lui qu'on a vu en premier, raconte, reconnaissant, le journaliste Roger Auque, lui qui nous a enlevé les menottes et le bandeau qu'on avait sur les yeux. " Jamais Safa ne s'en vantera, refusant même de figurer sur la photo des retrouvailles. En remerciements, le fisc français infligera un redressement substantiel à sa société pour avoir facturé certains billets d'avion (il n'a jamais facturé les voyages avec son jet) " liés aux négociations du gouvernement... ". " Sandy " s'acquitte sans renâcler.

Bien que d'origine étrangère, c'est encore en sauveur qu'il est retenu par le Ciri (Comité interministériel de restructuration industrielle) pour le rachat des CMN à Cherbourg, en 1992. Ce chantier naval, rendu célèbre par le vol des vedettes israéliennes que de Gaulle avait mises sous embargo, est alors moribond. Spécialisé dans les bateaux militaires rapides, il n'a presque plus rien vendu depuis dix ans. Sans l'intervention d'Iskandar Safa soutenue aussi par la Défense, c'était la fermeture et le chômage assurés pour près d'un millier de familles normandes. En quelques années, transformant son carnet d'adresses en carnet de commandes, l'intermédiaire reconverti en industriel va opérer une relance spectaculaire. Outre le Yémen et l'Indonésie, les CMN décrochent, grâce à Iskandar Safa et son frère Akram, trois contrats historiques. Le premier, à Oman, en septembre 1993, pour la vente de trois patrouilleurs d'une valeur totale de 100 millions d'euros. C'est le plus grand contrat de défense jamais signé entre la France et le sultanat, dont les Anglais avaient fait leur chasse gardée. En mars 1995, la marine du Koweït, jusque-là sous la coupe des Allemands, achète à son tour huit patrouilleurs lance-missiles pour 600 millions d'euros. Enfin, en décembre 2003, Iskandar Safa décroche un autre marché de 650 millions d'euros avec les Emirats arabes unis pour la vente de six corvettes de combat ultrasophistiquées.

Chaque fois, ces opérations se font avec la bénédiction de l'Etat français. L'incontournable Commission interministérielle pour l'étude des exportations des matériels de guerre (Cieemg), qui siège à Matignon, donnera son aval à chaque étape des négociations, même après la fuite d'Iskandar Safa. Mieux : fin 2003, le président de la République, Jacques Chirac, apporte son soutien personnel au projet avec les Emirats. Dans une lettre au cheikh Zayed bin Sultan al-Nahyan, le chef de l'Etat exprime son voeu " de voir concrétisé prochainement [...] le contrat de réalisation des corvettes ". Le 31 janvier 2004, dans une missive adressée cette fois au chef d'état-major des armées des Emirats, Michèle Alliot-Marie, ministre de la Défense, se " félicite " de l'aboutissement du contrat permettant d'engager un " nouveau partenariat dans le domaine naval ".

A Cherbourg, on a choisi son camp, celui de Safa. Aujourd'hui encore, le mandat d'arrêt dont fait l'objet le Libanais n'empêche pas les émissaires officiels de la Défense ou de la Délégation à l'armement de faire le voyage de Beyrouth pour le rencontrer. C'est qu'à partir de Cherbourg Iskandar Safa développe un véritable pôle naval international. Outre une filiale britannique et un chantier (ADSB) aux Emirats, il vient de mettre la main, en Libye, où toute la flotte est à moderniser, sur le plus gros chantier naval, coupant l'herbe sous les pieds des Américains. Il s'intéresse maintenant au Brésil et à l'Asie, où il a conclu la vente de plusieurs petits sous-marins " humides ". Des bijoux de technologie destinés à convoyer des nageurs de combat poseurs de mines et qui seront fabriqués à Abou Dhabi. " Le problème dans la construction navale, c'est l'émergence des pays low cost, observe Iskandar Safa. Il faut s'adapter aux réalités du monde. L'Europe n'est déjà plus compétitive pour la fabrication des coques et les clients exigent des transferts de technologies. Que faire ? En tenir compte et poursuivre la consolidation internationale de Cherbourg ou, comme certains le suggèrent, se rapprocher de la DCN dont les coûts sont élevés mais qui a le monopole des commandes d'Etat en France ? Il n'y a que ces deux voies. " Du côté de Cherbourg, on a choisi son camp. Celui de l'homme d'affaires tant recherché. Les 600 salariés des CMN, les élus locaux de droite comme de gauche et même la CGT sont unanimes pour louer les qualités " d'un vrai patron ", " d'un actionnaire qui n'a jamais failli " . Malgré ses ennuis judiciaires, son frère et lui n'ont cessé d'investir dans le chantier normand : plus de 100 millions d'euros d'apport en capital et cautions bancaires depuis 2001. Alors les soupçons... à Cherbourg, on a préféré les ignorer. Tandis que la concurrence s'aiguise et qu'un vaste mouvement de concentration s'amorce en Europe, on voudrait bien pouvoir maintenant les laver. D'où les plaintes visant la DST et révélant les contradictions d'une France avide de vendre des armements, mais incapable d'en assumer les chemins parfois tortueux.

De notre envoyé spécial Jean-François Jacquier"

 

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