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06/06/2009

L'orchestre noir continue de jouer... un air de basse intensité

Réalisation Jean-Michel Meurice. Ce film tourné en 1997, dont on peut espérer d’après le producteur une sortie dans les salles de cinéma représente une somme d’investigations sur vingt ans, entre 1974 et 1977, puis entre 1992 et 1996 sur les attentats qui eurent lieu en Italie à la fin des années 60 et plus particulièrement sur celui du 12 décembre 1969, Piazza Fontana, à Milan. C’est l’époque où, en Italie, un changement social paraît possible. Les manifestations sont quotidiennes, 1968 ne semble pas s’être arrêté. Cet attentat à Milan qui fait de très nombreuses victimes, choque l’opinion publique. L’enquête de la police s’oriente presque immédiatement vers les anarchistes, selon les directives des services secrets italiens, et pour cause : ce sont ces derniers qui ont organiser l’attentat... C’est l’histoire d’une machination incroyable qu’un scénariste de fiction n’aurait jamais pu imaginer qui a été patiemment et méticuleusement reconstitué. En fait, des agents de la CIA, ceux-là mêmes qui recrutèrent Klaus Barbie en Amérique du Sud, ont créé en Italie un réseau occulte paramilitaire, Gladio, pour prévenir la montée du communisme et assurer la sécurité du monde « libre »... Ce réseau est constitué de hauts gradés militaires italiens formés à l’époque de Mussolini, de politiciens de droite, de membres des services secrets, de la loge P2, de l’OTAN, du groupe fasciste Ordine Nuovo ; ils collaborent avec des anciens officiers français de l’OAS et sont conseillés par les colonels grecs inspirés par le coup d’État de 1967.Un documentaire plus que salutaire qui démontre que ceux-là même qui dénonçaient l’insécurité et étaient chargés de la protection de la population, commettaient des attentats et organisaient des massacres..

 

En 1969, plus de 150 attentats secouent la péninsule italienne. La police les attribue alors en bloc aux milieux anarchistes. Mais de récents témoignages invalident cette piste et établissent la responsabilité de l'extrême droite, dans une manipulation impliquant les services secrets italiens, l'OAS, l'OTAN et la CIA. Enquête.
L'attentat de la Piazza Fontana le 12 décembre 1969, fit 13 morts et une centaine de blessés. Ce fut le point culminant d'une année de terreur, durant laquelle l'Italie connu plus de 150 attentats. L'enquête de police s'oriente alors immédiatement vers les virulents milieux anarchistes, qui prônaient la lutte armée. Le 'Groupe du 22 mars' est démantelé, l'affaire classée.
En fait, les policiers ont discrètement écarté une autre piste, impliquant cette fois l'extrême droite. Une nouvelle enquête révèlera que des membres d'un groupe néo-fasciste étaient impliqués dans la vague de terreur. Plus troublant, un fonctionnaire des services secrets italiens (SID), Guido Giannettini, aurait fréquenté ce groupe et donc informé son service de ses activités terroristes.
Les témoignages d'anciens fascistes repentis permettent aujourd'hui d'y voir plus clair. L'extrême droite est bien à l'origine des attentats, de mèche avec certains pontes de la Démocratie Chrétienne, les uns visant faire établir l'état d'urgence pour instaurer un pouvoir autoritaire, les autres pensant utiliser la violence fasciste pour dépopulariser l'extrême gauche. Mais la manipulation ne s'arrête pas là. L'OAS, la CIA et même l'OTAN sont également impliqués à des degrés divers, au nom de l'anticommunisme.
Jean-Michel Meurice recompose le puzzle d'une affaire éminemment complexe : anciens fascistes, hommes politiques, magistrats viennent témoigner devant sa caméra et rendent compte de l'état actuel des connaissances¿en attendant de nouvelles révélations.

 

 

Piazza Fontana, 12 décembre 1969

par Miguel Chueca
Le 12 décembre 1969, à 16 h 37, une bombe explose à la Banque nationale de l’agriculture, située sur la piazza Fontana à Milan. Commis à un moment de l’année et à une heure où les rues sont particulièrement animées, l’attentat visait à tuer le plus de monde possible : avec un bilan de 16 morts et une centaine de blessés, ses responsables peuvent se flatter d’y être parvenus. Si, trois jours après, l’opinion publique croit savoir le nom de l’auteur de la tuerie, il y a une chose, en revanche, qu’elle ne peut pas savoir : c’est que l’Italie vient d’entrer dans une période de dix ans de violences qui ne prendra fin qu’avec le carnage (85 morts et des dizaines de blessés) de la gare de Bologne en 1980.

Bien que la nature des attentats du 12 décembre - il y a en eu un autre à Milan et deux à Rome, qui ont fait peu de dégâts -, les moyens opérationnels et la froide organisation dont ils témoignent auraient dû conduire les enquêteurs vers d’autres milieux, les objectifs visés accréditent, à leurs yeux, l’hypothèse de la " piste rouge ", qui va les mener très vite sur les traces de l’anarchiste Pietro Valpreda. Quand celui-ci est interpellé et conduit à Rome pour y être " reconnu " par le chauffeur de taxi Cornelio Rolandi, qui pense avoir chargé le 12 décembre le responsable de l’attentat, la police a déjà procédé à de nombreuses arrestations dans le milieu libertaire. Le jour même où la presse annonce, à la une, l’arrestation de Valpreda, " le monstre à visage humain ", on apprend que les bombes du 12 décembre viennent de causer une victime de plus en la personne du cheminot libertaire Giuseppe Pinelli, trouvé mort dans la cour de la préfecture de Milan, où il était interrogé par les services du commissaire Calabresi : dans sa pièce Mort accidentelle d’un anarchiste, Dario Fo réduira en un petit tas de cendres ridicules les diverses et pittoresques versions policières de la " chute " du cheminot du quatrième étage de la questura de Milan. Quant aux charges contre Valpreda, elles vont bientôt se retourner contre la police elle-même : contradictions du " super-témoin " C. Rolandi, séance d’identification truquée, production à retardement de prétendues pièces à conviction, tout a été fait pour incriminer cet ex-délinquant juvénile, danseur de variétés sans engagements, anarchiste marginalisé dans son propre milieu, en qui les inspirateurs de l’obscure " stratégie de la tension " qui commence à faire sentir ses effets en cette fin d’année 69 ont vu l’homme le plus approprié pour jouer, à son insu, le rôle du coupable idéal. Belle opération, en vérité, bien utile pour égarer les recherches et rendre d’autant plus difficile l’accès à la vérité, qui n’a d’égal que la fabrication de la " piste bulgare " au moment de l’affaire de la tentative d’assassinat du pape Jean-Paul II (13 mai 1981).

Toutefois, malgré les efforts des services passés maîtres dans l’art du depistaggio (la fabrication de fausses pistes), l’enquête va s’orienter peu à peu vers les groupes nazis-fascistes Ordine nuovo et Avanguardia nazionale. Elle permet, en 1972, au juge Giancarlo Stiz de mettre Giovanni Ventura et Franco Freda en examen, tant et si bien que, quand commence, en 1975, le deuxième jugement pour les faits du 12 décembre 69, Valpreda doit partager le banc des accusés avec quelques distingués fascistes, au rang desquels figurent Guido Giannettini, journaliste et agent du SID (les services secrets), et Stefano Delle Chiaie, dont on saura plus tard qu’il a toujours été en contact avec D’Amato, directeur des affaires réservées du ministère de l’Intérieur et membre de la loge P2.

On va assister alors à un incroyable rodéo judiciaire qui, s’étalant sur plus de trente ans, va voir les acquittements succéder invariablement aux condamnations.

Condamnés à la prison à vie en 1979 pour l’attentat de la piazza Fontana, Freda et Ventura sont acquittés en mars 1981 au motif d’insuffisance de preuves. Fidèle à sa ligne de conduite, la justice continue imperturbablement d’associer Valpreda aux procès sur les faits du 12 décembre, jusqu’en janvier 1986, quand elle le fait sortir définitivement de la scène judiciaire, en compagnie de Freda et Ventura. En 2001, ce sont trois autres fascistes (Delfo Zorzi, Carlo Maria Maggi et Giancarlo Rognoni) qui sont condamnés à la prison perpétuelle pour ces mêmes faits. Puis, le 12 mars dernier, alors que l’attention de l’opinion publique est occupée par les informations en provenance de Madrid, la cour d’appel de Milan annule les peines prononcées contre les trois fascistes, une sentence qui met le point final à l’affaire de la piazza Fontana. Fait surprenant, au moment même où, sur la foi des " aveux " du repenti Pietro Mutti, l’Italie demande l’extradition de Cesare Battisti, la justice du pays acquitte Delfo Zorzi - ce même Zorzi qui, depuis de très longues années, coule des jours paisibles au Japon et y est devenu milliardaire - et ses amis au motif que leur accusation repose sur... les dénonciations d’un repenti, Carlo Digilio. La justice italienne applique, à l’évidence, le principe du " deux poids, deux mesures " : le fléau de la balance qu’elle tient penche toujours du même côté, et son bandeau ne lui couvre qu’un œil. En veut-on une preuve de plus ? Alors que des indices concordants accusent les fascistes impliqués dans les faits du 12 décembre, ils ont tous été absous, et les seules personnes emprisonnées aujourd’hui encore pour des faits liés à la tuerie de la piazza Fontana sont Adriano Sofri et deux autres ex-dirigeants de l’organisation d’extrême gauche Lotta continua, désignés par un autre repenti comme les commanditaires de l’assassinat en 1972 du commissaire Calabresi.

Venant après d’autres extraditions, l’affaire Battisti a certes réveillé le souvenir des " années de plomb " italiennes, mais cette exhumation a tendu très souvent à éclipser le souvenir des événements antérieurs au choix des armes opéré par une partie de l’extrême gauche du pays. Il est clair pourtant que la violence de ces groupes n’aurait pas atteint le niveau auquel il toucha à partir du milieu des années 70 si, avant, les artificiers de l’autre terrorisme - et aussi les putschistes de décembre 70 et de l’opération Rose des Vents d’avril 1973 - n’avaient ouvert toute grande la boîte de Pandore et plongé l’Italie dans ce que Francesco Cossiga n’hésita pas à qualifier de " guerre de basse intensité ". Les chiffres montrent que, dans cette guerre, le terrorisme noir, adepte des attentats de masse - et ce n’est pas par hasard s’il s’en est pris tout particulièrement aux gares et aux trains -, a frappé plus fort que le rouge, qui ne visa jamais que des individus particuliers. Mais le désir affiché des autorités italiennes de poursuivre en tous lieux les responsables, ou prétendus tels, du terrorisme rouge met d’autant plus en évidence l’étonnante inaptitude de la police à faire la lumière sur les massacres causés par le terrorisme noir et la surprenante indulgence dont la justice a fait montre à son égard. Les enquêtes sur les attentats contre les trains " Freccia del sud " et " Italicus ", sur la tuerie de la piazza della Loggia à Brescia ou celle de la gare de Bologne se sont toutes perdues dans les sables. Et plus la justice et les faiseurs d’opinion du pays donnent de la voix contre le " monstre " Battisti - en retrouvant, au passage, quelques-uns des qualificatifs dirigés naguère contre Pietro Valpreda - et plus assourdissant est leur silence sur les morts de la piazza Fontana, et plus manifeste le désir d’une partie du peuple italien de ne rien savoir de ce que la " mère de tous les massacres " (Luciano Lanza, La Ténébreuse Affaire de la piazza Fontana) pourrait lui apprendre sur sa propre société, sur ses institutions, sa justice, sa classe politique, sa police, ses services secrets.

Et il ne faut certainement pas compter sur les responsables politiques d’aujourd’hui, ex-membres de la loge P2 ou héritiers du néo-fascisme, pour faire en sorte que les noms des auteurs et des commanditaires de l’opération de décembre 69 sortent enfin à la lumière du jour.

Miguel Chueca

Paru dans le n° 2 de La Question sociale, "revue libertaire de réflexion et de combat", hiver 2004-2005.

Une version abrégée de ce texte avait paru dans Le Monde daté des 11-12 décembre 2004.

 

mercredi 11 juin 2008

France/Italie

Il y a brigadistes et brigadistes

Le premier ministre François Fillon vient de signer un décret autorisant l’extradition de Mme Marina Petrella, une ancienne membre des Brigades rouges qui vit en France depuis les années 1990. Condamnée en son absence, dans le cadre d’une législation d’exception, pour avoir, en 1981 à Rome, tué un commissaire de police et grièvement blessé son chauffeur, elle est emprisonnée à Fresnes, sous écrou extraditionnel, depuis le 21 août dernier.

Cette décision, si elle était suivie d’effet, serait choquante à deux titres :

— à titre personnel, elle vise une femme à « l’état psychique profondément dégradé », selon son avocate Maître Irène Terrel. De fait, après ce que les médecins qualifient d’« épisode suicidaire majeur », elle a passé huit semaines à l’hôpital psychiatrique Paul-Guiraud de Villejuif. Et son ami, le militant d’extrême gauche Oreste Scalzone, décrit une femme « en grève de la vie ». Un tel état justifie pleinement l’application de la clause humanitaire prévue par les textes régissant l’extradition ;

— du point de vue politique, elle constitue — après l’extradition d’un autre brigadiste, Paolo Persichetti, en 2002, et la menace d’extradition de Cesare Battisti, en 2004 — une nouvelle violation de la parole de la France au plus haut niveau. En 1985, le président François Mitterrand s’était en effet engagé à ne pas extrader les anciens brigadistes, à condition qu’ils renoncent à la violence.

Avant de livrer Mme Marina Petrella à son ami Silvio Berlusconi, le président Nicolas Sarkozy devrait se demander pourquoi l’Italie continue à régler ses comptes avec les anciens Brigadistes rouges, mais pas avec les ex-Brigadistes noirs. Même les commanditaires de l’attentat de la piazza Fontana, qui, le 12 décembre 1969, tua 16 Milanais et en blessa 98, comme ceux de l’attentat contre la gare de Bologne qui, le 2 août 1980, fit 85 morts et plus de 200 blessés, courent toujours...

http://www.monde-diplomatique.fr/carnet/2008-06-11-Italie



 

 

 

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